CHAPITRE VI
CERF-VOLANT ÉLECTRIQUE DE FRANKLIN AUX ÉTATS-UNIS. — PARALLÈLE DES EXPÉRIENCES DE FRANKUN ET DB ROMAS.
Arrivons maintenant à l'expérience faite avec un cerf- volant électrique, par Franklin, à Philadelphie, expérience qui eut lieu antérieurement à celle de Romas, mais que l'ordre de notre récit nous a obligé de renvoyer
C'est au mois de janvier 1753, que l'Académie des sciences de Paris fut informée, par une lettre du physicien Watson, de l'expérience du cerf-volant électrique, qui venait d'être exécutée par l'électricien des États-Unis. Voici le texte de la lettre de Watson, datée de Londres le 15 janvier 1753, et adressée à l'abbà NoUet :
« M. Franklin, écrit Watson, a remis à la Société royale^ il y a quinze Jours, une assez belle expérience électrique, pour tirer l'électricité des nuées. Sur deux petits bAtons de bois croisés, d'une longueur convenable, faites étendre à ses angles un mouchoir de soie, dressez-le avec une queue et une corde de chanvre, etc., et vous aurez un cerf-rolant des enfants. A Textrémité d'un de ces petits bâtons, à l'autre bout duquel on attache la queue, il faut mettre un fil de fer d'un pied de longueur; on se sert dans cette machine de soie, au lieu de papier, pour la garantir plus sûrement du vent et de la pluie. Quand on attend un orage de tonnerre (qui sont très-fréquents en Amérique), on fait monter, à l'ordinaire, ce cerfvolant moyennant du fil de chanvre, à l'extrémité duquel on attache un ruban de soie, que l'observateur empoigne, se retirant, pendant qu'il fait de la pluie, dans une maison, afin que ce ruban ne se mouille point. On devrait encore garder que le fil de chanvre ne touchât point les murs, ni les bois de la maison. Quand les nuées de tonnerre s'approchent de la machine, ce cerf-volant avec le fil de chanvre s'électrise, et les petits morceaux de chanvre s'étendent de tous côtés; et en mettant une petite clef sur ce fil, vous tirez les étincelles ; mais lorsque la machine, le fi], etc., sont pleinement mouillés, l'électricité se conduit avec plus de facilité, et on peut voir les aigrettes de feu sortir abondamment 'de la clef, en approchant le doigt. De plus, de cette façon, on peut alumer l'eau-de-vie, et faire l'expérience de Leyde et tout autre expérience de l'électricité (1). »
Cette lettre est bien laconique, et les éclaircissements qu'elle fournit sur rexpérience sont fort incomplets. Pour obtenir une description plus précise, nous sommes obligé de recourir aux Mémoires de Franklin^ ou plutôt à la suite de ses Mémoires^ composés par son fils, Guillaume Franklin, qui fut gouverneur de New-Jersey :
« Ce ne fut que dans l'été de 1752, écrit cet auteur, que Franklin put démontrer efficacement sa grande découverte. La méthode qu'il avait d'abord proposée était de placer sur une haute tour, ou sur quelque autre édifice élevé, une guérite au-dessus de laquelle serait une pointe de fer isolée, c'est-à-dire plantée dans un gâteau de résine. Il pensait que les nuages électriques qui passeraient au-dessus de cette pointe lui communiqueraient une partie de leur électricité, ce qui deviendrait sensible par les étincelles qui en partiraient toutes les fois qu'on en approcherait une clef, la jointure du doigt ou quelque autre conducteur.
(1) itorUiolou, Dt CUtciricité tUs méléores^ p. S4.
« Philadelphie n'offrait alors aucun moyen de faire une pareille expérience; tandis que Franklin attendait impatiemment qu'on y élevât ùoe pyramide, il lui vint dans l'idée qu'il pourrait avoir un accès bieo plus prompt dans la région des nuages par le moyen d'un cerf-volant ordinaire que par une pyramide. U en fit un en étendant sur deur bAtons croisés uo morceau de soie, qui pouvait mieux résister & U pluie que du papier. Il garnit d'une pointe de fer le bflton qui était verticalement posé. La corde était de chanvre, coomie à l'ordinaire, et Franklin en noua le bout à un cordon de soie qu'il tenait dans sa main. Il y avait une petite clef attachée à l'endroit où U corde de chanvre se terminait.
« Aux premières approches d'un orage, Franklio se rendit dans les prairies qui sont aux environs de Philadelphie. U était avec son fils, à qui seul il avait fait part de son projet, parce qu'il craignait le ridicule qui, trop communément pour l'intérêt des sciences, accompagne les expériences qui ne rëassissent pas. lise mit sous un hangar, pour être à l'abri de la pluie. Son cerf-volant étant en Tair, un nuage orageux passa au-dessus; mais aucun signe d'électricité nç se manifestait encore. Franklin commençait à désespérer du succès de sa tentative, quand tout à coup il observa que quelques brins de la corde de chanvre s'écartaient l'un de l'autre et se roidissaient. Il présenta aussitôt son doigt fermé à la def, et il en retira une forte étincelle. Quel dut être alors le plaisir qu'il ressentit 1 De cette expérience dépendait le sort de sa théorie. Il savait que, s'il réussissait, son nom serait placé parmi les noms de ceux qui a vaien t agrandi le domaine des sciences ; mais que, s'il échouait, il serait inévitablement exposé au ijdicuic, ou, ce qui est encore pire, à la pitié qu'on a pour un homme qui, quoique bien intentionné, n*est qu'un faible et inepte fabricateur de projets.
«I On peut donc aisément concevoir avec queUe anxiété il attendait le résultat de sa tentative. Le doute, le désespoir, avaient commencé à s'emparer de lui, quand le fait lui fut si bien démontré, que les plus incrédules n'auraient pu résister à l'évidence. Plusieurs étincelles suivirent la première, La bouteille de Leyde fut chargée, le choc reçu, et toutes les expériences qu'on a coutume de fiaire avec l'éleotricité furent renouvelées. »
D'après ce récit authentique, on voit que rexpérience de Franklin est loin de répondre à ridée élevée qu'on a Thabitude d'en concevoir, sur la foi des innombrables éloges qu'elle a reçus jusqu'à nos jours. Quand on examine de près cette expérience, tant célébrée en prose et en vers, on s'aperçoit qu'elle donne lieu à bien des remarques. On voit surtout combien, dans la même circonstance.
Roinas, dont le nom a été à peine prononcé jusqu'à ce jour, fut supérieur au physicien de Phitadelphie.
Sans porter atteinte au génie de Franklin, il est permis de dire que, dans les préparatifs et Texécution de cette expérience, sa sagacité habituelle lui fit défaut; que, préparée sans les prévisions suffisantes, elle fut conduite avec négligence, et ne dut qu*au hasard la cause de son succès. Franklin construit avec un mouchoir de soie étalé sur deux bâtons croisés, un cerf-volant, qui devait être lourd, difficile à enlever, et qui avait,
Ne s'élant pas muni d'un excitateur ou d'un instrument analogue, il s'exposait aux plus graves périls en tirant simplement avec le doigt, des étincelles de la clef suspendue à la corde du cerf-volant.
En un mot, Franklin aurait infailliblement éprouvé un échec, si la pluie, qui n'entrait pas dans ses calculs, n'était arrivée pour faire réussir des dispositions, très-vicieuses en fait.
Combien l'expérience de Franklin pâlit quand on la compare à celle du physicien de Nérac! Quelle différence dans les préparatifs, dans l'exécution, dans les résultats ! Romas prépare son expérience avec le soin, rhabileté, la prudence, d*un physicien consommé. 11 a compris d'avance les dangers qui vont l'assaillir, et il a pris les plus sages mesures pour préserver sa vie et celle des personnes qui l'environnent. Confiant dans les mesures qu'il a calculées, au lieu de se cacher pour éviter le ridicule d'un échec, il opère en présence de tous ; il convie de nombreux assistants à venir admirer les merveilles qu'il a prédites.
Ainsi, le talent dans la disposition de l'expérience, la sagacité qui préside à son exécution, l'éclat admirable de ses résultats, tout €st en faveur de notre compatriote, et, sous ce rapport, on peut le dire hardiment, l'expérience .du physicien français est cent fois au-dessus de celle de Franklin.
11 nous reste à prouver que le physicien de Nérac n'avait nullement, comme on l'a dit constamment jusqu'à ce jour, emprunté à Franklin l'idée du cerf-volant électrique. Cette opinion, profondément inexacte, qui fait de Romas l'imitateur, le simple copiste de Franklin, dans l'expérience du cerf-volant, fut introduite dans l'histoire par Priestley, le partisan enthousiaste de Franklin, le défenseur, toujours partial, des travaux des physiciens qui appartiennent, de près ou de loin, à l'Angleterre. Les assertions contenues dans Y Histoire de télectricité de Priestley, ont été reproduites, sans contrôle et
sans critique, par tous les auteurs qui oot tracé, avec plus ou moins de soin, l'historique de l'électricité. Ainsi s^est établie et propagée l'erreur que nous coml)attons.
On admet généralement aujourd'hui, et Ton répète uniformément dans tous les ouvrages de physique et de météorologie, que, tandis que Dalibard expérimentait en France, Franklin, ignorant complètement ce qui venait de se passer en Europe, et fatigué d'attendre la construction du clocher de Philadelphie, imagina spontanément Texpérience du cerf-volant électrique. On fixe au 22 juin i7S3 la date de son expérience du cerf-volant. On ajoute, sans autre explication, que la même expérience fut répétée en France, en 1753, par Romas, que l'on représente ainsi comme le simple imitateur de Franklin.
Écoutons, par exemple, M. Becquerel père, le physicien de nos jours le plus en crédit sur la matière qui nous occupe. Dans son Traiti expérimental de C électricité et du meignétismt^ M. Becquerel, après avoir rappelé Texpérience de Dalibard à Marly, s'exprime en ces termes :
« Franklin ignorait qu'on eût iait cette expérience en France; il attendait, pour la tenter, qu'un clocher qu'on élevait & Philadelphie fût terminé » afin d'y placer à une hauteur convenable la barre isolée qu'il se proposait d'employer; mais il lui vint dans l'idée qu'un cerf-volant, qui dépasserait Jes édifices les plus élevés, remplirait bien mieux son but. En conséquence, il attacha, en juin 4752, les ^atre coins d'un grand mouchoir de soie aux extrémités de deux baguettes de sapin placées en croix, auquel il ajusta les accessoires convenables, et en outre une pointe de métal. A l'approche d'un orage, il se rendit dans un champ, accompagné de son fils. Ajant lancé le cerf-volant, il attacha une clef à l'extrémité de la ficelle, puis un cordon de soie qu'il assujettit à un poteau, afin d'isoler l'appareil. Le premier signe d'électricité qu'il remarqua fut la divergence des filaments de chanvre qui avaient échappé à la torsion. Un nuage épais ayant passé au-dessus du cerf-volant, il tomba un peu de pluie, qui rendit la corde humide et donna écoulement à l'éleclricité. Ayant présenté le dos de la main à la clef, il en tira des étincelles brillantes et aiguës avec lesquelles il enflamma l'alcool et chargea des bouteilles de Leyde. C'est ainsi qu'une découverte importante que Franklin
LE PARATONNERRE
appelait modestement une hypothèse, fut mise au , nombre des \érités scientifiques...
« Dalibard et Franklin ne furent pas les seuls qui cherchèrent à soutirer la foudre des nuages. En France, le 26 mars 4756, Romas obtint des résultats étonnants. 11 avait construit un cerf-volant de sept pieds de haut, sur trois de large, qui fut élevé à la hauteur de cinq cent cinquante pieds avec une corde dans laquelle il avait entrelacé un fil de métal. 11 •'établit entre la corde et la terre un courant d'électricité qui parut avoir trois ou quatre pouces de diamètre et dix pieds de long ; ce phénomène se passait pendant le Jour ; M. de Romas ne douta pas que s'il eût eu lieu pendant la nuit, l'atmosphère électrique aurait eu quatre ou cinq pieds de diamètre. On sentit en même temps une odeur de soufre fort approchante de celle des écoulements électriques qui sortent d'une barre de métal électrisée. On découvrit un trou dans la terre, à l'endroit où la décharge avait eu lieu, d'un pouce de diamètre et d'un demipouce de largeur (1). »
Ainsi, M. Secquerel, qui commet d'ailleurs une erreur matérielle en fixant à Tannée 1756 l'expérience de Romas, qui eut lieu en 1753, nous représente le physicien de Ncrac comme ayant simplement reproduit et perfectionné l'expérience de Franklin.
On est allé plus loin encore dans cette appréciation inexacte de ce point important de l'histoire de l'électricité. Dans sa Notice sur Franklin, imprimée dans la Bio^ graphie universelle de Michaud^ Biot va jusqu'à supprimer tous les travaux des physiciens français sur l'électricité atmosphérique. 11 passe sous silence les expériences de Buffon, de Dalibard, de Delor, de l'abbé Mazéas, etc., pour faire honneur au seul Franklin de toutes les découvertes sur l'électricité.
« Franklin, nous dit Biot, reconnut aussi le pouvoir que possèdent les pointes de déterminer lentement et à distance l'écoulement de l'électricité; ei tout de suite, comme son génie le portait aux applications, il conçut le projet de faire descendre sur la terre l'électricité des nuages, si toutefois les éclairs et la foudre étaient des effets de l'électricité,
« Un simple jeu d'enfant lui servit à résoudre ce hardi problème. 11 éleva un cerf-volant par un temps
(I) Traité expérimental de l'électricité et du magnétisme, •o 9 TOL lD-8, 1884, t. I, p. 42-48.
d'orage, suspendit une clef au bas de la corde, et essaya d'en tirer des étincelles. D'abord, ses tentatives furent inutiles ; enfin, une petite pluie étant survenue, mouilla la corde, lui donna ainsi un faible degré de conductibilité, et, à la grande Joie de Franklin, le phénomène eut lieu comme il l'avait espéré. Si la corde avait été plus humide ou le nuage plui intense, il aurait été tué, et sa découverte périssait probablement avec lui. »
Ce récit de Biot contient beaucoup d'inexactitudes. Franklin ne demanda pas tout de suite à l'expérience, la confirmation de ses conjectures sur l'origine électrique de la foudre. Apres avoir exposé cette idée théorique, il laissa à d'autres le soin de la vérifier expérimentalement. Après avoir mis en avant cette pensée, il demeura pendant près de trois années, indifférent, inactif, laissant aux physiciens de TEurope le soin d'expérimenter à sa place, ne daignant pas même applaudir leurs tentatives ou les encourager, et plus tard, dans ses écrits, en parlant le moins possible. Ce n'est qu'après avoir reçu la nouvelle des belles expériences sur rélectricité atmosphérique faites par Dalibard à Marly, que Franklin se mit à Tœuvre, et qu'il entreprit l'expérience du cerfvolant, qu'il conduisit d'ailleurs assez maladroitement, comme nous l'avons déjà fait remarquer.
La même appréciation erronée se retrouve dans un ouvrage publié en 1866^ par M. le docteur Sestier, assisté de M. le docteur Mchu, pharmacien de l'hôpital Necker, et intitulé : De la foudre, de sa forme ^ de ses effets (1). Dans le chapitre intitulé <c Les paratonnerres avant Franklin » (2), l'auteur répète les anciens errements qui attribuent cette invention à Franklin. Cette question historique est traitée avec une négligence inexplicable dans l'ouvrage, d'ailleurs estimable, de M. Sestier. Ce savant médecin, qui a remué des montagnes de livres pour composer sa «lono-
(1) 3 voL in-8, Paris, 18CG.
(2) Page 446.
graphie de la foudre, et qui cite un très grand nombre d^auteurs sur des faits très-secondaires, parait ayoir totalement ignoré ce que nous avions écrit sur cette question historique. Il se borne, en effet, à rapporter, en quelques lignes insignifiantes, l'ancienne opinion qui attribue à Franklin, Tidée du cerfvolant électrique, comme celle du paratonnerre.
« L'identité de rélectricilé des machines et de la foudre venait d'être inventée ; ce fut alors que Franklin inventa le paratonnerre. Franklin est incontestablement l'inventeur des paratonnerres. »
L*auteur de cette récente monographie de la foudre, s'est donc borné, comme tous ses prédécesseurs, à répéter, concernant l'invention du cerl-volant électrique, des assertions dont rinexactitude est maintenant démontrée.
Les écrivains des deux hémisphères qui, depuis un siècle, reproduisent uniformément cette assertion, ont eu tort d'affirmer que l'idée du cerf-volant électrique se présenta à l'esprit de Franklin, avant qu'il eût reçu communication des expériences faites par Dalibard, en France, sur l'électrisation des barres de fer isolées. Franklin a autorisé cette erreur en gardant toujours le silence sur cette question, ou en laissant parler ses partisans qui voulaient lui attribuer la gloire tout entière des découvertes relatives à l'électricité atmosphérique. Mais il n'en est pas moins certain que Franklin ne procéda à ses expériences sur l'électricité des nuages, et à l'essai du cerf-volant, qu'après avoir reçu la nouvelle de la réussite de Dalibard à Marly. Tout nous porte à croire, en effet, que l'expérience du cerf- volant électrique faite par Franklin, n*eut pas lieu, comme on l'admet généralement, en juin 17S2, mais seulement dans le courant de septembre. La lettre par laquelle Franklin annonce à Collinson les résultats de l'expérience du cerf-volant, est écrite de Philadelphie à la date du 19 octobre 1752, et
Franklin y parle constamment de cette expérience comme si elle était toute récente (i).
Nous avons établi que Romas avait eu dès l'année 1752 l'idée d'employer le cerf- volant pour soutirer l'électricité des nuages, et que, dans salettredu 12 juillet 1752, il communiqua son projet à rAcadémie de Bordeaux en des termes un peu détournés, mais qui se rapportaient manifestement i cet objet ; — que le 9 juillet 1752, il faisait confidence de ce projet, sans périphrase et sans restriction, à son ami Mathieu Dutilh. Ajoutom que le 19 août de la même année, au château de Chirac, il renouvela cette coal* dence au chevalier de Vivens, et k M^ (9gué, curé du village d'Asquets. On ill' donc bien positivement que Romas n*aMl emprunté à personne l'idée du cerf-Toliil électrique. C'est au mois de juillet VM qu'il en conçut le projet. S'il ne mit pas alors cette pensée à exécution, et s'il ne fit qa*iu mois de juin 1753, l'admirable expérience dont nous avons rapporté les détails, et s'il fut, par conséquent, devancé par Franklin qui lançait son cerf-volant électrique en septembre 1752, c'est-à-dire huit mois auparavant, il n'en est pas moins certain, — et c'est là le point historique que nous voulions établir, — que Romas ne fut le copiste ni rimilateur de personne, et qu't7fi'em;9r{m/a/iafâ Franklin Fidée de cette expérience immortelle.
L'opinion que nous nous efforçons ici de combattre, et qui enlève à Romas le mérite, l'initiative de son expérience du cerf-volant, existait, il faut le dire, du temps même de ce physicien : elle fit le tourment de ses derniers jours, et il mourut sans avoir la satis-
(I) Cette lettre de Franklin fut lue aux membres de la Société royale de Londres dans les premiers Jours de janvier 17S3; le 15 du même mois, Watson la traduisit et la Ût parvenir à Tabbé Noilet, qui s^empressa d*ea dcouer communication à TAcadémie des sciences de Paris. Noos avons cité, au commencement de ce chapitre, le texte de cette lettre de Watson, d'après l'ouvrage de BorUiolon, V Électricité des méiéoreê.
faction (i*avoir obtenu joslice. Il n'avait pourtant rien négligé pour atteindre un but si légitime.
Pour bien établir ses droits de priorité dans Texpérience du cerf-volant électrique, Ronias avait écrit en Amérique à Franklin lui-même, le 19 octobre 1733, en lui envoyant deux mémoires dans lesquels il exprimait trèsnettement ses prétentions, et où rexpérience du cerf- volant racontée dans tous ses détails, était présentée comme lui appartenant en propre. A cette invitation directe de s'expliquer sur le sujet du débat,Franklin se contenta de répondre, le 29 juillet 1754, par une lettre évasive, dans laquelle il ne fait aucune allusion, pour la repousser ni pour Tadmettre, à la prétention de Romas concernant la première idée de Femploi du cerfvolant* Voici celte lettre de Franklin :
K MoTiBieur, la lr4>£-obJigeanle lettre dont vous m'avcï ravorisé le ID octebre, et vos deux excel-
Mais la réponse promise n'arriva jamais, et Itomas dut se contenter, en attendant mieux, de ces protestations de politesse banale.
«On diratty dît à ce sujet M. Mergey, dans son Êtiidesur tes travau^c de Rùmas^ que Fmnkiin, auquel l'opinion publique, trop prëvenuef attribuait %i Uhéralemenl le double mérite d'avoir conçi el naisé rexpérience qui démontre la présence de l'élêclricité dam les nuages orageux^ ne persistii dans son
silence obstiné que pour entretenir une méprise, fort profitable sans doute à sa réputation, mais très-nuisible à la réputation de ses émules scientifiques. Il semble envier à ces derniers, expérimentateurs plus «iclifs et plus babiles, l'honneur de l'avoir devancé et surpassé dans leurs hardies expériences; il lui en coûte d'avouer qu'il a eu des collaborateurs dans cette grande découverte quia immortalisé son nom; aussi, pour éviter cet aveu, pénible à son amourpropre, fait-il de la diplomatie, et s'il ne meut pas pour le triomphe égoïste de sa cause, du moins il ne défend pas à ses amis de mentir quand il y trouve son profit (1). »
Ajoutons que ce ne fut pas seulement envers Romas que Franklin se montra injuste. Il ne traita pas avec plus de générosité Dalibard, dont il n*a pas prononcé une seule fois le nom dans sa Yolumineuse correspondance scientifique. Ainsi, pendant que l'Europe entière donne à la belle expérience de Dalibard le nom à^ expérience de Marly^ Franklin seul rappelle V expérience de Philadelphie (lettre du 18 octobre 1752), et quand il résume, dans une lettre adressée à Collinson (septembre 1753), Tordre historique de ses recherches sur rélectricité atmosphérique, après la description de quelques expériences infructueuses sur rélectrisation de l'air par le frottement, il ajoute, sans faire la plus légère allusion à Dalibard :
a En septembre 1752, J'élevai une verge de fer «pour tirer l'éclair dans ma maison, afin de faire « quelques expériences dessus, ayant disposé deux « timbres pour m'avertir quand la verge serait élec- « trisée. Cette pratique est familière à tout électri- « cien. » •
Le nom de Dalibard, le premier auteur de cette expérience, n'est pas même prononcé.
Sans prétendre accuser Franklin d'avoir mis un calcul dans son silence, on doit pourtant faire remarquer que ce silence, avec lequel s'accordaient si bien les assertions de Priestley, donna le changea l'opinion publi-
(1) Étude sur les travaux de Romas , par M. Mergey, professeur de physique au lycée impérial de Bordeaux, Imprimée dans ie Recueil des actes de l'Académie des sciences, telles-lettres et arts de Bordeaux, 1853, 2* trimestre, p. 49:^
que, et accrédita l'erreur que nous essayons de dissiper.
Mais Romas porta sa réclamation devant l'Académie des sciences de Paris, qui lui rendit pleinement justice. En 1764, notre Académie des sciences fut appelée à prononcer entre Franklin et lui. Les commissaires nommés par l'Académie, Duhamel et Tabbé Noilet, ouvrirent une sorte d'enquête, où furent appelées et entendues les personnes dont Romas invoquait le témoignage. Leurs souvenirs et les preuves irrécusables qui furent fournies, établirent, sans contestation possible, l'originalité des recherches du physicien de Nérac. C'est grâce à ces déclarations, et après un examen approfondi de la question, que Noilet et Duhamel arrivèrent, le 4 février 1764, à formuler comme il suit les conclusions de leur rapport.
« Ayant égard à toutes ces preuves, nous croyons « que M. de Romas n'a emprunté à personne l'idée a d'appliquer le cerf-yolant aux expériences électri- « ques, et qu'on doit le regarder comme le premier a auteur de cette invention, Jusqu'à ce que M. Fran- « klinou quelque autre fasse connaître par des preu- 0 ves sufQsantes qu'il y a pensé avant lui, »
Avec sa prudence ordinaire, Franklin se garda bien de réclamer contre cette décision de r Académie des sciences de Paris. 11 resta bouche close, comme s'il reconnaissait pour sa part l'équité de ce jugement. .
« Mais, dit M. Mergey, cette résignation sournoise ne l'empêcha pas, trois ans après, en 1767, de laisser son ami Priestley parler de Romas en termes cavaliers. On peut alléguer, il est vrai, pour sa justification, qu'il ignorait la déclaration des commissaires de l'Académie, ce qui est très -possible, sans être aucunement probable (1). »
En 1768, le Journal encyclopédique^ dans une analyse de l'ouvrage de Priestley qui venait de paraître à Londres, avait reproduit les assertions inexactes de l'écrivain anglais concernant Romas, et dit à propos de l'expérience
(1) Étude sur Us travaux de Romas ^ p. 491.
LE PARATONNERRE
du cerf-voiani de Franklin : « M. de Romas, « Youlant s'assurer par lui-même de ce qu'il « entendait raconter à ce sujet^ la répéta en « France, mais avec beaucoup plus d'appa- « reil. » Pour rectifier cette affirmation erronée, Romas adressa au rédacteur du /ouma/ encyclopédique^ nommé Lutton, une longue lettre, dans laquelle l'histoire de cette question se trouvait soigneusement exposée. Mais, par la mauvaise volonté du journaliste, cette lettre ne parut point dans le recueil auquel elle était adressée.
N'ayant pu obtenir justice de ce côté, Romas, après une attente de plusieurs années, se résolut à faire, d'une autre manière, appel à la publicité. Il travaillait depuis longtemps à un Mémoire sur les moyens de se garantir de la foudre dans les maisons. Il livra ce mémoire à rimpression, et mit à la suite sa Lettre à M. LuttoUy quele journaliste avait refusé d'accueillir, en l'accompagnant de pièces «t certificats à l'appui des faits avancés.
Mais toujours poursuivi par la destinée, Romas ne devait point jouir de la satisfaction tardive qu'il espérait retirer de cette publication. Il mourut en 1776, pendant l'impression même de son ouvrage, à l'âge de 70 ans. Son livre, imprimé à Bordeaux, ne parut qu'après sa mort, et grâce au zèle pieux et aux soins de ses amis du château de Clairac (1).
Nous croyons qu'on lira ici, avec intérêt, une partie de cette lettre, qui constitue une pièce historique fondamentale dans la question. Voici donc les principaux passages de cet écrit :
Lettre de M, de Romas ^ lieutenant assesseur au présidiald€Nérac,àVauieur du Journal encyclopédique,
(1) Mémoire sur kt moyens de se garantir de la foudre dans les maisons; suivi d*une Lettre sur F invention du cerf' volant électrique^ avec les pièces justificatives de celte même lettre; par M, de Romas ^ lieutenant assesseur au firésidial de Nérac, de l'Académie t*oyale des sciences de Bordeaux^ correspondant de celle de Paris, 1 Tol. In-lî. A Bordeaux, chei Bergeret, et à Paris, ehei PiMOt» 1776.
au sujet de l'applieation du cerf-volant d^s enfants aux expériences de rélectridtéà l'air.
Monsieur,
Depuis quelques semaines seulement Je vois le Journal encyclopédique. C'est sans doute une perte réelle pour moi d'avoir été privé, pendant si longtemps, d'un ouvrage généralement estimé, et si digne de l'être; mais il y a apparence que je ne l'aurais pas connu sitôt, si une personne, qui parait prendre intérêt à ce qui me touche, ne m'eût envoyé le tome du 15 janvier (1768), en m'avertissant qu'il était question de moi dans un second extrait que vous donnez d'un livre qui a pour titre : ^Histoire de Vétai actuel de Vélectncité, par M. Priestley, auteur anglais.
Ainsi prévenu, je m'empressai, comme vous l'imaginez bien, monsieur, à chercher cet extrait : Je le trouvai, et j'ai vu qu'il ne s'y agissait presque que des progrès de l'électricité entre les mains de M. Franklin.
En effet, monsieur, après le détail de certainei découvertes, que vous paraissez croire avoir été faites par ce célèbre électricien (détail qu'il est inutile de rappeler ici en entier), vous annoncez, à peu près en ces termes, a que M. Franklin est le premier qui a soupçonné l'identité des éclairs et du fluide électrique ; qu'il a indiqué d'avance le moyen de constater cette identité en proposant d'isoler à l'air libre, en temps d'orage, une aiguille électrisable par communication ; que le premier spectacle électrique que cet instrument ait offert, a paru en France aux yeux de MM. Delor et Dalibard ; que M. Franklin, animé par le succès de ces deux messieurs, épouva luimême son aiguille à Philadelphie, où il était alors ; que ce physicien ayant eu aussi un heureux succès, pensa bientôt qu'au moyen d'un cerf-volant, il pourrait se procurer un accès plus sûr et plus facile à la région où s'engendre la Toudre ; que l'idée de ce second moyen se trouva juste par l'épreuve qu'il en fit au mois de juin de la même année 1752, dans la campagne de Philadelphie, où il jugea à propos d'opérer sans autre témoin que son fils, pour n'être pas exposé à la risée des sots; que MM. Delor et Dalibard firent également l'expérience du cerf- volant en Angleterre l'année suivante. »
Enfin, après tant de choses merveilleuses, attribuées à un seul homme, exclusivement à tous autres, M. Priestley insinue que Je m'avisai à faire cette même expérience du cerf-volant, parce que J'en avais entendu parler, et le seul avantage dont il a cru devoir m'honorer consiste en ce que J'y ai mis beaucoup plus d'appareil. Du moins est-ce là, monsieur, si Je ne m'abuse, tout le sens qu'on puisse donnera cette suite de phrase qui se trouve dans votre second extrait de l'histoire dont il s'agit : « Et M. Romas, voulant s'assurer par lui-même de ce qu'il entendait raconter à ce sujet, la répéta en FrancCi mais avec beaucoup plui d'appareil. »
Comme il est vrai, monsieur, que, dans l'instant où votre Journal du 15 Janvier 1768 me fut- remis, J'ignorais absolument si MM. Delor et Dalibard avaient Tait l'expérience du cerf-volant en quelque lieu du monde que ce soit ; que J'ignore môme aujourd'hui, non-seulement le jour de leur opération, mais encore s'ils Font faite en secret, à l'imitation de M. Franklin, ou en présence de quelque assistant; que les hommes, ni Dieu même, qui sait tout, ne peuvent me reprocher d'avoir emprunté de personne la plus petite des pièces qui concernent cet instrument ; qu'ainsi je me suis bonnement persuadé en être l'auteur. Je projetai de me récrier, au premier Jour de loisir, du tort que M. Priestley a tflché de me faire.
Intéressé à n'étrè pas jugé de lasorteet à arrêter
s'il 7 a moyen les progrès des Jugements semblables, qui peut-être ont été rendus Jusqu'à ce moment, je me présente devant le tribunal du public; j'y cite M. Priestley; et pour combattre cet historien avec les armes que le droit naturel et celui des gens me permettent d'employer, J'ai l'honneur de vous adresser, monsieur, cette lettre, et comme Je ne prétends pas en être cru sur ma parole, j'y joins plusieurs pièces qui justifieront pleinement les faits fondamentaux de mon droit à l'invention du cerf-volant.
J'entre en matière, et je dis d'abord, que, si Je me plaisais à mortifier ceux qui cherchent à me faire de la peine, il me serait aisé de les confondre d'un seul coup.
Pour cet effet, il me suffirait de demander à M. Priestley d'avoir la complaisance de me montrer le titre où il a trouvé que, dans le temps auquel Je fis ma première expérience avec un cerf-volant, J'avais entendu raconter le détail de celle qui, selon lui, a été faite par M. Franklin, à Philadelphie, en l'année L75?, et de celle qui fut faite, l'année suivante, en Angleterre, par MM. Delor et Dalibard. M. Priestley ne pourrait, sans doute, se refusera me donner cette satisfaction, puisqu'il s'agit là d'un fait qui sert de base à ce qu'il a hasardé au sujet de mon expérience faite en France avec la même machine. Il sait ou doit savoir que tout fait doit être prouvé par celui qui l'a allégué, sans que sa sagacité, son mérite et son crédit puissent l'autoriser à s'écarter d'une telle obligation.
Quoique Je fusse en droit, monsieur, de m'en tenir à cette seule formalité, dans laquelle Je gagnerais un très-grand avantage, néanmoins, par égard pour M. Priestley, et par surabondance de raison pour moi. Je le dispense de la remplir. Je dis par égard pour lui, parce que je suis persuadé que, quand il a avancé le fait contre lequel Je réclame, il s'y est porté d'après l'assurance de quelqu'un, à qui il s'esi trop facilement fié, et qu'ainsi il s'engagerait, de très-bonne foi, dans des recherches fort laborieuses ; et comme Je suis assuré qu'il ne trouverait Jamais ses preuves, Je suis bien aise de l'arrêter sur le premier pas, afin de lui épargner des peines inutiles, auxquelles suc-
céderaient les réflexions les plus cruelles* J'ai i^out^» par surabondance de raison pour naoi» parce que, après m'être montré pour l'auteur du cerf-volant, en ce que je l'ai appliqué aux expériences de Télactricité du tonnerre, ou, pour mieux dire, de l'air, il est de mon honneur d'établir cette prétention, non par des arguments négatifs, mais par des faits po»tifs. C'est de quoi Je vais m'occuper : donnes-moi votre attention.
L'acte qui renferme ma première preuve, monsieur, est une lettre de l'Académie de Bordeaux, qui» quoique datée du 12 de juillet 1752, ne partit d'id (Nérac) que le lendemain, treizième du même mois. On peut voir dans cette lettre, qu'après avoir rendu compte à cette compagnie des observations que J'avais faites trois Jours auparavant avec la barre, ou, si vous l'aimez mieux, l'aiguille de M. Franklin, Je dis en finissant : « C'est là, monsieur, ce çu'ily a de plus important, car J'aurais bien d'autres particularités à vous communiquer. Telles sont d'abord les pratiques que j'ai employées pour empécber les corps électriques de se mouiller, et les barres d'élre abattues par les ouragans qui surviennent ordinairement en temps d'orage ; telles sont encore les vues que J'ai pour engager les moins curieux à faire des expériences par les facilités que j'ai à leur indiquer; Mais ma lettre, devenue d'une excessive longueur, m'avertit de finir. Ainsi, Je remets à vous parler des deux premières choses concernant la barre, qui m'ont réussi, au temps où l'Académie me fera pressentir qu'elle sera bien aise que Je l'en instruise ; et Je me réserve de mettre au Jour la dernière (quoiqu'elle ne soit qu'un Jeu d'enfant), lorsque Je me serai assuré de la réussite par l'expérience que je me propose d'en faire, et que je ne négligerai certainement pas. J'ai l'bonneur d'être, etc. »
Je n'emploierai pas, monsieur, de longs commentaires pour faire voir que, dès le 12 de juillet 1752, J'avais en vue le cerf-volant, en disant dans ma lettre, que je me persuadais d'engager les moins curieux à faire des expériences sur l'électricité du tonnerre, par les facilités que J'avais k leur indiquer. Cette façon de m'exprimer, Jointe k ces derniers termes, mis en parenthèses, quoiqu'elle ne soit qu'un jeu d'enfant, doit déceler cette machine aux yeux de quiconqu^ a été jeune. L'usage qu'on a fait de cette machine, peu de temps après, dans les opérations électriques, devait la déceler à tous ceux qui ne l'auraient pas connue, si on leur eût dit qu'en effet les enfants s'en servaient auparavant pour se divertir.
Si Je m'abstiens de toute autre espèce de glose an sujet de cette finale de ma lettre, je crois important, pou» éloigner ou étouffer des objections inutiles, de vous faire observer, monsieur :
io Que la lettre dont Je viens de vous donner un fragment n'est point sortie de l'Académie de Bor-
LE PARATONNERRE
deauxy depuis le 15 de Juillet 1752, Jour auquel elle Alt soumise à celte compagnie ;
2« Qu'elle fut lue dans la séance particulière du 17 du môme mois;
3<* Qu'elle fut lue, une seconde fois, dans l'assemblée publique du 25 août suivant ;
4* Qu'en 4756, un Journaliste m'ayant paru chercher le moyen de m'enle?er, à petit bruit, l'invention du cerf-volant, Je demandai à l'Académie, le 7 de mars de la môme année, une expédition de la finale de cette lettre ;
5* Que je négligeai de me faire délivrer cette pièce, parce que personne ne se montra pour me disputer cet instrument;
d<» Qu'un particulier s'étant avisé, en 1760, de renouveler la querelle à l'occasion d'une lettre de M. Watson, je demandai de nouveau, au mois de mars 1761, l'expédition dont je viens de parler;
7* Que celte expédition fut faite enfin le 10 de juillet, ainsi qu'il conste du certificat de M. de Lamontaigne, conseiller au parlement, et secrétaire perpétuel de notre Académie ; certificat dont Je Joins ici une copie écrite de ma main, pour qu'il vous plaise l'insérer dans votre Journal, comme un des actes Justificatifs de la présente lettre.
Si, selon ces observations préliminaires, on ne peut soupçonner que J'aie écrit après coup ma lettre du 12 Juillet 1752; et si, à des yeux qui savent voir, ces termes, quoiqu'elle ne soit gu'tm jeu d'enfant, dévoilent le mystère du cerf-volant électrique, que je me réservais de mettre au Jour, lorsque Je me serais assuré de «a réussite par l'expérience : peut-on dire, monsieur, que ce môme Jour, 12 de Juillet, J'avais entendu raconter l'expérience que l'on suppose avoir été faite en Angleterre par MM. Oelor et Dalibard en 1753, c'est-à-dire un an après? On se gardera bien, apparemment, de soutenir aujourd'hui un anachronisme qui choquerait l'homme le moins sensé. Ainsi, il faudra se restreindre à soutenir que M. Franklin fit son expérience dans la campagne de Philadelphie au mois de juin 1752, et que J'en étais instruit dès le 12 de juillet suivant.
Sur ceci J'ai plusieurs réponses à fournir, sans m'écarter de la loi que Je me suis imposée. Afin que J'eusse eu cette instruction si promptement, il faudrait supposer que J'eusse été connu de M. Franklin, qu'il eût pour moi une prédilection toute particulière ; qu'entraîné par le penchant de celte prédilection, il se fût hâté de dépêcher vers moi un vaisseau pour m'annoncer la nouvelle de son expérience; que ce vaisseau n'eût éprouvé, dans son passage, aucun contre- temps; que cet incomparable voilier, conduit exactement sur la droite route par des vents favorables, forts et constants, eût parcouru plus de douze cents lieues en moins de treize jours.
Oui, monsieur, il faut supposer ces choses ; parce que si l'expérience de M. Franklin a été faite à Philadelphie dans le mois de Juin, elle n'a pu avoir lieu
que dans les derniers Jours de ce mois-là ; c'est ce dont vous serez pleinement convaincu, au moyen d'un fait que vous verrez dans la suite de cette lettre.
En attendant. Je suis bien aise de vous observer, monsieur, qu'avant le mois de Juin 1752, Je n'avais nullement entendu parler de M. Franklin; et Je n'ai pas assez de vanité pour me flatter que dans ce môme temps J'eusse l'honneur d'ôtre connu de lui; d'où il résulte qu'il n'y a nulle vraisemblance à la dépêche de ce vaisseau, qui, encore supposée réelle, serait une chose des plus extraordinaires.
Quoi qu'il en soit, monsieur, pour trancher d'un seul coup l'objection, Je remarquerai que si, comme il n'est pas permis d'en douter, la première nouvelle de la prétendue expérience du cerf- volant de M. Franklin ne parvint à ses plus intimes correspondants de Londres que dans le mois de Janvier 1753, et que cette nouvelle passa en France avec la lettre écrite le 15 du môme mois par M. Watson à M. l'abbé Nollet (1), je laisse à penser s'il y a apparence que j'en fusse instruit le 12 de Juillet 1752 : Je présume que l'esprit le plus subtil qui soit au monde ne saurait se débarrasser de l'argument qui se tire naturellement de cette observation.
Mais, m'ol)Jectera-t-on peut-être, ces termes, gtioigu'eUe ne soU qu'un jeu d'enfant, qu'on lit à la fin de la lettre du i2de Juillet 1752, ne désignent pointla machine du cerf-volant d'une manière aussi claire que vous l'avez soutenu. Ainsi, il vous reste de produire des preuves plus certaines de votre prétention au sujet de cette machine.
Gomme Je p'ignore pas qu'il y a des yeux troubles ou louches, qui voient obscurément ou de travers les objets qui sont reconnus par d'autres très-distinctement, et tels qu'ils sont en eflet. Je ne dédaigne point de répondre à cette objection. Pour satisfaire tout le monde. Je demande si le témoignage de trois personnes, dignes de foi, sera capable de terminer la contestation 7 Si ce témoignage est trouvé suffisant. Je prie quelqu'un de ceux qui se sont déclarés contre moi de vouloir prendre la peine d'interpeller MM. Dutilh, Bégué, curé d'Asquets, et le chevalier de Vivons, qui est très-connu dans la république des sciences; et l'on sera bientôt assuré que, par ces termes, quoiqu'elle ne soit qu'un jeu d^enfant^ J'entendais parler du cerf-volant électrique.
M. Dutilh répondra, que dès le lendemain de ma première expérience qui fut faite le 9 Juillet 1752 avec la barre de M. Franklin, ainsi qu'il parait par ma lettre du 12, Je lui confiai, sous le sceau du secret, l'idée que J'avais d'employer le cerf- volant aux expériences de l'électricité du tonnerre; qu'il se chargea de construire tout de suite cette machine, afin de la mettre à l'épreuve avant que la saison des orages ne
(1) Voir p. 395, tome II des Mémoires présentés à V Académie royale des sciences de Paris par des savants étrah^rs».
fût passée, et que si je ne réprouvai point avant l'hiver, ce fut parce qu'il ne trouva point les matériaux dont il avait besoin pour la construire.
M. Bégué dira que je lui confiai le môme secret ; qu'à la vérité il ne se ressouvient pas précisément du temps ; mais il affirmera que ce fut cinq à six jours après la première expérience que J'avais faite avec la barre de M. Franklin ; et il ajoutera que si Ton sait le jour de cette première opération, on saura le jour de la confidence (l).
M. le chevalier de Vivens déposera qu'il se rappelle très-bien que je me rendis à Clairac, à la prière de M. de Secondât et à la sienne, vers la miaoût 1752, pour leur faire voir, si l'occasion s'en présentait, l'électrisation de la barre de M. Franklin parle feu du tonnerre; que le 18 du m4me mois je dressai cette machine au-dessus du toit du chAtean de Vivens; qu'elle fut éprouvée avec succès le lendemain; que l'expérience finie, étant entrés lui ei moi dans son cabinet, il me loua beaucoup sur la simplicité que j'avais donnée à la suspension et à l'isolement de la barre ; qu'ayant répondu, comme je le devais, à soa compliment, je lui dis que j'avais l'idée d'une machine qui serait beaucoup plus simple, et de laquelle je comptais néanmoins tirer des effets mieux marqués; qu'enfin je lui parlai du cerfvolant des enfants, tel que je l'ai exécuté et perfectionné depuis.
Voilà, monsieur, à peu près les termes dans lesquels les dépositions de ces trois messieurs seraient conçues, si quelqu'un venait à les interpeller. Mais comme nos adversaires ne voudraient peut-être pas se donner le soin de rassembler ces dépositions, et que par bonheur elles sont consignées dans des lettres qui datent d'assez loin, j'offre de vous en confier les originaux, si vous jugez qu'il soit nécessaire de les faire connaître au public, ou môme si vous les désirez, pour votre propre satisfaction.
Incertain de savoir si vous accepterez ces offres. Je prends la liberté de vous faire passer, monsieur, des pièces qui y suppléeront. C'est, d'une part, une copie du rapport que MM. Duhamel et Nollet, commissaires nommés par l'Académie royale des sciences de Paris, firent de ces lettres à cette célèbre Compagnie, le 4 de février 1764. C'est, d'une autre part, une copie du jugement qui fut prononcé tout de suite.
Après que j'eus éprouvé mon cerf-volant, je ne
restai point oisif ; je méditai beaucoup sur les effets que cette machine avait produits : ces méditations furent les germes de plusieurs idées. Pour vérifier ces idées, je faisais voler le cerf-volant, quoiqu'il n'y eût pas d'orage. J'eus un tel succès, que je le vis électrisé presque en toute circonstance ; c'est-à-dire,
(1) Cela est su, puisque ma première expérience avec la barre de M. Franklin est du 9 juillet 1752, comme U est prouvé par ma lettre du 12 Juillet 1752 à l*Académie de Bordeaux.
soit que le temps fût chaud, froid, sereio, nébuleoi, pluvieux, ou môme neigeux (i). Content, plus que je ne saurais l'exprimer, de ces différentes épreuves, qui répandent un grand jour sur une partie trèsintéressante de la physique, et rempli de reconnaissance envers M. Franklin de ce que, par rindication de sa barre, il m'avait mis sur la voie d'imaginer le cerf-volant, je lui adressai, le 19 d'octobre 1753, les deux mémoires dont il est fait mention dans le second tome des étrangers, accompagnés d'une de mes lettres. M. Franklin reçut le tout, et m'en accusa U réception par une des siennes, du 20 de Juillet 1754.
Ce qui est digne d'ôtre bien remarqué dans cette lettre, c'est que M. Franklin n'y revendique pasTinventiondu cerf volant. C'était pourtant alors le temps où il devait le faire : il dut apercevoir dans ma lettre, et mieux encore dans le premier mémoire, que Je prétendais ôtre l'auteur de cet instrument En effet. J'y disais en ces termes ; f J'avais une idée depuis l'année dernière (1752), qui me faisait espérer qu'il me serait aisé d'élever un corps au-dessus de la terre de plus de six cents pieds, sans qu'il m'en coûtât môme six francs. J'en parlai fort mystérieusement (2) dans ma lettre à l'Académie de Bordeaux, du 12 juillet de l'année dernière^ et après avoir promis à cette compagnie de lui dévoiler mon projet d'abord que je serais assuré qu'il était immanquable, je me contentai de dire en quoi il consistait à M. le chevalier de Vivens et à d'autres personnes qui me font l'honneur de me vouloir du bien (3). Je suis i présent en état de le produire au Jour, ce projet; il m'a réussi pleinement :je puis môme dire au delà de mon attente. Voici en quoi il consiste : ce n'est qu'un jeu d'enfant (4); il s'agit de faire un cer^ volant, c'est-à-dire un de ces chflssis de papier que les enfants font voler ; plus ce châssis sera grand, plus il pourra s'élever, parce qu'il sera en état de soutenir un plus grand poids de corde. »
En comparant ce trait de mon premier mémoire avec la lettre de M. Franklin, dans laquelle on ne saurait rien trouver d'où l'onpuisse induire que ce physicien ait eu seulement la pensée de me disputer l'iavention du cerf-volant électrique, la première idée est sans doute qu'il me reconnut alors pour l'auteur de cette machine. Mais si M. Franklin ne me conteste pas cet avantage, M.Priestley, qui a vu aussi ce
(1) J'ai rendu compte de ces expériences dans des mémoires particuliers, ainsi que Je puis le prouver par dif férentes lettres que j*ai en main.
(2) Le mystère du cerf- volant était caché dans ma lettre du 12 juillet 1752, sous ces termes : quoiqu'elle ne soit qu'un jeu d*enfant.
(3) C'est ce que j'ai prouvé ci -dessus (pages 456 et 4S7), en parlant des lettres de MM. le chevalier de Vivens, de Bégué et DuUlh.
(4) Je jugeai à propos de répéter, dans le Mémoire, ees termes de ma lettre, parce que mon idée était, dans le prin« cipe, de les faire servir de mot de guet.
LE PARATONNERRE
môme mémoire, puisqu'il copie dans son histoire^ presque mot pour mot, une partie de mes expériences, a-t- il bonne grâce de chercher à m'enlever cette invention, lorsqu'il dit : « Et M. Romas, voulant s'assurer par lui-même de ce qu'il entendait raconter à ce sujet, la répéta en France, mais avec beaucoup plus d'appareil? » Il me semble, monsieur, qu'un historien qui dissimule des choses qu'il a eues sous ses yeux, et qui porte la preuve de sa dissimulation, ne mérite pas que f les savants de Paris et de Londres confirment par leurs éloges le Jugement que vous avez porté de son ouvrage, lorsque vous l'avez annoncé. »
Par toutes ces preuves, qui sont à la portée de tout le monde, il demeure donc solidement établi que je suis l'auteur du cerf-volant électrique : J'en avais eu l'idée dès le 12 de Juillet n52 ; et quandbien même il serait constaté (ce qui ne Test pas) que M. Franklin en avait fait usage dans les derniers Jours du mois de Juin précédent, cette invention m'appartiendrait: il n'était pas possible que J'eusse entendu parler de son expérience, quoiqu'il ait plu à M. Pricstlcy de le dire. Je ne sais guère sur quel fondement.
Ce n'est pourtant pas tout, monsieur; au secours de ces preuves positives vient la possession publique, dans laquelle Je n'ai pas cessé d'être de l'invention du cerf-volant, malgré les efforts de quelques contradicteurs.
Pour apercevoir cette possession, il sufBt de jeter un regard sur les feuilles hebdomadaires de Paris pour les provinces, du 17 Juin 1753, du i*'mai 1754, du 20 septembre 1756; sur celles de Toulouse du 12 novembre 1761; sur le Journal de Trévoux du mois de décembre 1753; sur une lettre de M. l'abbé Nollet au père Beccaria ; sur une autre lettre que le même abbé m'a fait l'honneur de m'adresser aussi (1 ) ; sur la page 295 du tome VI des Leçons de physique de ce célèbre académicien; en un mot, sur plusieurs autres ouvrages que Je n'ai pas actuellement en ma disposition, qui supposent ou disent expressément que Je suis l'auteur du cerf-volant électrique.
Quoi donc, monsieur 1 serait-il possible que M. Priestley n'eût rien vu de tout cela (2)7 C'est ce qu'il serait bien difflcile de se persuader. M. Priestley a prétendu que M. Franklin a fait l'expérience du cerf-volant dans la campagne de Philadelphie, au mois de Juin 1752.
A ce fait, qui est un des plus importants de la contestation, et qui mérite une attention particulière de ma part. Je réponds que, si M. Priestley eût donné pour époque un temps plus reculé, par exemple, les trois ou quatre derniers mois de l'année 1752, Je ne ferais nulle difficulté de l'en croire, sans autro <j
(1) On trouve ces deux lettres dans la seconde partie des Uttre» sur NUclricité,^^. 188 et 228.
(î) On verra bientôt que «i M. Priestley ne connaissait pas tous ces ouvrages, il en connaissait du moins une partie, ce qui découvre de plus en plus sa dissimulation.
preuve que celle de sa parole. Mais dès qu'il fixe cette époque au mois de Juin, sans parler du Jour, je ne sais trop pourquoi, je ne puis me rendre à sa simple allégation, pour deux raisons très-considérables : la première, parce que seloa M. Priestley lui-même, quand M. Franklin fit son expérience du cerf-volant, il la fit en secret et sans autre témoin que son fils ; la seconde, parce que M. Franklin ne la fit que lorsqu'il eut été informé du succès que MM. Delor et Dalibard avaient eu en France sur l'aiguille.
La première raison est simple, et néanmoins trèsforte. Si M. Franklin a fait l'épreuve de son cerfvolant en secret, et sans autre témoin que son fils, comment pourra-t-il constater son opération 7 Des principes sûrs et incontestables nous enseignent que nul n'est témoin dans sa propre cause, et que le fils ne peut l'être dans celle de son père. 11 n'en est pas ainsi de moi; J'ai eu l'idée de mon cerf-volaul tout au moins le 12 de Juillet 1752. Cette date est consignée dans ma lettre à l'Académie de Bordeaux; cette lettre est devenue authentique par la lecture qui en a été faite d'abord, dans une séance particulière de cette compagnie ; ensuite dans une séance publique ; et enfin, par le soin que ceUfi même compagnie, établie par autorité du prince, a eu de conserver cette pièce dans ses archives. Ce sont là mes preuves : que les partisans de M. Franklin en montrent de semblables; ou s'ils ne peuvent pas le faire, qu'ils conviennent de leur tort.
La seconde raison n'est pas moins victorieuse. Suivant l'aveu de M. Priestley, M. Franklin n'a éprouvé son cerf volant qu'après qu'il a été instruit des succès que MM. Delor et Dalibard eurent en France sur l'aiguille, et qu'après qu'il eut eu le même succès à Philadelphie sur cet instrument. Au surplus, tout cela était fait avant la fin du mois de juin 1752 : cet aveu engage naturellement à supposer que M. Franklin eut le temps de recevoir ces instructions, et que tout de suite il trouva l'occasion d'opérer; c'est dans ce temps et dans l'occasion que consiste une difilculté qui a échappé à la prévoyance de l'historien. La première épreuve de l'aiguille fut faite en France à Marly-la- Ville, le 10 mai 1752 : du 10 mai jusqu'au 30 Juin inclusivement, il s'est écoulé un mois deux tiers, ou, si l'on veut, cinquante et un Jours. De là il s'agit de savoir si cinquante et un Jours laissent un temps assez long pour que la nouvelle, supposée partie le plus tôt qu'il était possible de France, parvint dans l'Amérique septentrionale, et à Philadelphie, avant la fin du mois de juin suivant Je pense avoir montré ci dessus, en discutant un fait semblable à celui-ci, que cet espace de temps est très-court. Mais s'il a été suffisant (ce que les navigateurs décideront mieux que personne), il faudrait convenir que toutes choses s'étaient portées à favoriser M. Franklin, et qu'au contraire elles avaient toutes conspiré contre moi. Du moins est-il certain, monsieur, que quoique la ville où J'ai mon
domicile, ne soit éloignée de Paris que de cent cinquante lieues moyennes. Je ne fus instruit de l'expérience de Marly-la- Ville que par la Gazette de France du 27 mai, qui ne fut reçue à Nérac que dans les premiers Jours de Juin. 11 est très-vrai encore que, quelle que fût ma diligence à dresser Taiguille, Je ne pus la mettre à Tëpreuve avant le 9 du mois de juillet suivant, par le défaut d'orage.
Je serais en état de vous rapporter, monsieur, d'autres raisons de douter, qui dérivent naturellement de plusieurs faits avancés par M. Priestley, et qui serviraient à le faire soupçonner de n'avoir pas été bien exact dans son Histoire de Vélectricité. Mais Je me borne, quant à présent, aux observations que Je viens de vous exposer, afin de terminer ma lettre par des déclarations qui me paraissent aussi nécessaires pour mes lecteurs que pour moi.
Tout bien considéré, de quoi s'agit-il entre nous deux? M. Franklin ne me conteste point l'invention du cerf-volant électrique; la lettre qu'il m'a fait l'bonneur de m'écrire, et que j'ai en main, en fait fpi. Il est seulement arrivé, au bout de quelque temps, que des personnes sans intérêt se sont fait une fête d'essayer de m'enlever cette machine pour la lui donner. Ohl sans doute, M. Franklin rejettera avec dédain un présent si honteux ; il est trop riche de son propre fonds pour vouloir l'augmenter en y Joignant le bien d'autrui. S'il a cru ci-devant être le premier auteur du cerf-volant (ce que Je suis encore à apprendre de sa part), il doit maintenant revenir de cette idée ; il doit voir que mes preuves sont aussi claires que le jour.
Ne croyez pourtant pas, monsieur, que par ces dernières paroles je prétende insinuer que M. Franklin n'a pas eu l'idée du cerf- volant, à peu près en même temps, ou môme, si Ton veut, plus tût que moi. Il te peut que cela soit, il se peut que cela ne soit pas ; je n'en sais rien. Toutefois J'augure que conduit par les mêmes principes qui me conduisaient, il était très-capable d'en tirer, en Amérique, les mêmes conséquences que J'en tirais en Europe.
Mais ce n'est pas là le fond de la contestation; il le réduit à ceci : on voudrait nous faire accroire que M. Franklin a fait usage du cerf-volant dans le mois de Juin 1752. Non-seulement ce fait n'est pas constaté; il y a plus, c'est qu'il est impossible de Jamais y parvenir. Il est convenu par mes adversaires que ce physicien a opéré en secret, et sans autre assistant que son fils, crainte de devenir la risée des sots. 11 n'en est pas de même de mon côté ; J'ai allégué que J'avais eu l'idée du cerf-volant dès le 1 2 de juillet de la même année 1752; J'ai établi cette prétention par ma lettre de la même date; J'ai autorisé cette date par un certificat de l'Académie de Bordeaux, date consëquemment la plus authentiquement fixée.
Tel est de part et d'autre l'état de la question. Si à présent. 4e ce point de vue, on prend garde que les choses cachées ne sont pas du ressort des
hommes, et qu'ainsi ils sont astreints à Jager par les preuves mises sous leurs yeux, on ne peut s'empêcher de décider en ma faveur.
Après toutes ces explications, que me reste-t-il à vous dire, monsieur? Rien de plus, que de tous supplier encore, et poar la dernière foisy de Tonlsir bien insérer la présente lettre dans vos Joumaoi; d'y i^outer les pièces Justificatives que J'y ei jointes, et de faire la publication de tout cela en une on plusieurs parties, selon votre commodiiét ^^ ^® ^ manière qui vous plaira le plus. Je suis avec respect, etc.
De Romas.
Cette lettre rétablit, avec Faccent incontestable de la yérité, les faits Tolontairement obscurcis par Priestley, pour donner à Franklin une gloire usurpée. Malheureusement comme nous Tayons dit, Romas mourut pendant rimpression de son livre, avant que les documents qu'il renferme eussent opéré dans Tesprit du public le revirement qu'ils devaient occasionner.
L'intrépide physicien de Nérac est donc mort, attristé, à ses derniers moments, par h pensée de l'injustice dont ses contemporains le rendaient victime ; mais illéguait àla postérité les pièces du procès. Grâce à elles, Timpartialité de la critique peut rendre, plus d'un siècle après lui, toute justice à sa mémoire. Ce n'est que par une suite de malentendus, volontaires ou non, que l'on a attribué à Franklin la part du lion dans les expériences sur l'électricité atmosphérique, et accordé à son seul génie la gloire d'avoir tout fait dans ce champ de découvertes, destinées à vivre d'un éternel souvenir. Nous avons rendu au phy« sicien de Philadelphie tous les hommages qui lui reviennent poiir sa découverte incontestable de l'analyse de la bouteille de Leyde, et pour celle du pouvoir des pointes. Mais nous avons dû apporter des restrictions à ce qui concerne ses recherches sur l'électricité atmosphérique.
II importe d'autant plus de fixer équitablement ce point d^histoire, que pour ajouter à la part scientifique du physicien de Philadelphie, il faudrait dépouiller des sa-
LE PARATONNERRE
F\g. ni — U premier paratonnerre éiahh par Franklin à iHiiladelpIiie, sur La inabon de Benjamin Wcsl,
esl rrappd par le feu du ciel (page ÂS6j,
Yanls de noire patrie, les Bu (Ton, les Dulibard, les Lemoiiiiier, les RornaSj etc., de I honneur qui leur revient dans les grandes déeouvertes que nous essayons de raconter.