CHAPITRE PREMIER
PREMIÈRES OBSERVATIONS DE GALVANI SDR L'ÉLECTRiaTÉ ANIMALE. — LE CHOC EN RETOOR CHEZ LA GRE- NOUILLE. — RECHERCHES EXPÉRIMENTALES DE GALVANI TOUCHANT l'influence DE L'ÉLECTRiaTÉ DES MACHINES
sur les contractions musculaires des animaux a sang froid et a sang chaud. — découverte fondamentale, faite par galvani, des contractions métaluques provoquées chez la grenouille par l'emploi d'un arc Métallique. — galvani publie SON système sur l'électricitâ animale.
Professeur d'anatomie à l'université de Bologne, Aloysius Galvani était l'un des hommes les plus distingués d'une époque féconde en éminents esprits. Bien que l'on se soit plu à rabaisser son mérite scientifique en
ne voulant le considérer que comme un anatomiste habile, il s'était pourtant occupé avec succès de beaucoup d'études expérimentales d*un ordre varié. Sans négliger pour cela ses travaux de physiologie, il s'était occupé de chimie organique et de physique appliquée. Préoccupé depuis longtemps de l'étude des fonctions du système nerveux, séduit par la pensée, alors si en faveur, de l'intervention de l'électricité dans les phénomènes de la vie, il s'adonnait d'une manière particulière, à l'examen de l'action du fluide électrique sur les corps vivants : il cherchait à déterminer son influence sur les organes des animaux. L'expérimentateur de Bologne était donc parfaitement préparé aux découvertes de physique et de physiologie qu'il devait réaliser plus tard.
C'est à Galvani qu'était réservée la gloire d'ouvrir le premier la route dans l'immense champ de recherches scientifiques qui devait si profondément remuer son époque.
Pour mettre sur le compte du hasard l'observation du fait primordial qui donna le signal de ses recherches, on a accrédité une anecdote, souvent reproduite et singulièrement fertile en variantes (1). Bien que répétée par Arago, dans son Éloge historique de Volta^ cette anecdote ridicule, dans laquelle il est question d'un bouillon aux grenouilles préparé par la cuisinière de Galvani, est tout à fait controuvée. Le hasard joua sans doute un rôle dans ce fait ; mais le génie de Galvani tira, comme on va le voir, un merveilleux parti d'un accident qui serait demeuré stérile entre les mains de tout autre observateur. .
Un soir de l'année 1780 (2), Galvani se trou- Ci) En étudiant la physique, comme élève de philosophie, au lycée de ma ville natale, Je m'étais amusé à relever dans nos principaux auteurs de Traités de physique, les différentes manières dont cette anecdote était racontée. J'avais recueilli vingt et une de ces variantes, dont je conserve encore le texte. Je me flatte que celle qnej*al adoptée ici est la bonne, cac elle est empruntée au mémoire latin de Galvani, qui sera cité plus loin.
(3) Et non de Tannée 1790, comme le dit Arago dai^s son tloge de Volia^ par une erreur que noua signalons ai^x
LA PILE DE VQLTA
¥aii dans son laboratoire, occupé, avec quelques* élèves, à répéter ses expériences sur rirritabilité nerveuse des animaux à sang froid, et en particulier des grenouilles. Pour procéder à ces expériences, on avait fait subir à la grenouille une préparation anatomique qui consistait : 1** à dépouiller rapidement de sa peau Tanimal vivant; i!* à séparer d*un coup de ciseau, les membres inférieurs de la partie supérieure du corps, en conservant seulement les deux nerfs de la cuisse (les nerfs cruraux, qui sont très-développés chez ce batracien). Ces nerfs, étant respectés, servaient à maintenir, appendus par ce seul lien, les membres inférieurs de Fanimal.
Dans le même laboratoire où Galvani se livrait en ce moment, à ses recherches sur TirritabiUté nerveuse des grenouilles, un autre observateur de ses amis était occupé à faire, de son côté, quelques expériences de physique, au moyen d'une machine électrique ordinaire. Cette coïncidence, assez singulière, fut le véritable hasard dont on a tant parlé à ce propos.
Ayant fait subir à sa grenouille là préparation anatomique que nous venons de décrire, Galvani la posa, sans intention particulière, sur la tablette de bois qui servait de support àla machine électrique ; puis il sortitdu laboratoire, pour se rendre dans une autre partie de la maison.
Or, il arriva que l'un des aides de Galvani, sans doute pour achever la dissec-^ lion et la séparation des nerfs cruraux de la grenouille, vint à toucher ces nerfs de la pointe de son scalpel. Tout aussitôt, les membres inférieurs de Tanimal entrèrent en contraction, comme s'ils étaient pris d'une convulsion tétanique.
On comprend aisément la surprise qu'occasionna ce phénomène insolite aux personnes qui se trouvaient en ce moment dans le laboratoire.
éditeurs de ses Œuvres complètes, où elle se trouve reproduite. {Notices biographiques. Tome 1*% page 312), fn 8*. Parti, lt64.
Parmi elles étaient la femme du professeur, Lucia Galvani, compagne constante et dévouée, qui exerça une grande influence sur la destinée et les travaux du célèbre anatomiste. Pendant que l'on s'empressait à reproduire, en se plaçant dans les mêmes conditions, le curieux phénomène qui avait si fort étonné les assistants, Lucia Galvani crut reconnaître que les contractions de la grenouille n'étaient jamais excitées qu'au moment précis où l'on tirait une étincelle de la machine électrique voisine. En effet, l'expérience répétée avec cette circonstance particulière, réussissait toujours. Quand on tirait une étincelle de la machine, et qu'en même temps, une autre personne touchait de la pointe d'un scalpel, les nerfs cruraux de la grenouille, placée pourtant à une certaine distance de l'appareil électrique, les contractions lombaires ne manquaient jamais de se manifester. Elles n'apparaissaient pas, au contraire, quand on laissait en repos la machine.
Émerveillée de ce fait, Lucia Galvani courut aussitôt en faire part à son mari, retenu en ce moment hors du laboratoire.
Ce dernier s'empressa de vérifier le phénomène annoncé, et il ne put qu'en constater la réalité. En plaçant la grenouille sur la tablette de la machine électrique comme le représente la figure de la page 601, puis approchant la pointe d'un scalpel de l'un ou de l'autre des nerfs cruraux de la grenouille, tandis qu'une autre personne tirait l'étincelle de la machine, le phénomène se produisit exactement de la même manière. Les membres inférieurs de l'animal furent pris de contractions violentes» comme par l'effet d'un mouvement tétanique.
Voici le passage du mémoire latin de Galvani où le fait qui précède est raconté avec détaU:
« La chose se passa pour la première fois cooune je Tais le raconter. Jedisséquais une grenouille et Jela préparais comme l'indique la figure 2 de ce mémoire, lilntuite, me proposant toute autre chose, Je la plaçai
ftOi
sor une table sur laquelle se trouvait une machine électrique. La grenouille n'était aucunement en contact aiec le conducteur de la machine; elle en était même distante d'un assez long intervalle. Un de mes aides vint à approcher par hasard la pointe d'an scalpel des nerfs cruraux internes de cette grenoaille et les toucha légèrement, et tout aussitôt tous les muscles des membres inférieurs se contractèrent, comme s'ils avaient été subitement pris de convulsions tétaniques violentes. Cependant une penonne qqi était là présente pendant que nous faisions des expériences avec la machine électrique, crut remarquer que le phénomène ne se produisait que lorsque l'on tirait une étincelle du conducteur. Émerveillée de la nouveauté du fait, elle vint aussitôt m'en faire part. J'étais alors préoccupé de toute autre chose ; mais pour de semblables recherches mon zèle est sans bornes, et je voulus aussitôt répéter par moimême l'expérience et mettre au jour ce qu'elle pouvait présenter d'obscur. J'approchai donc moi-môme la pointe de mon scalpel tantôt de l'un, tantôt de l'autre des nerfs cruraux, tandis que l'une des personnes présentes tirait des étincelles de la machine. Le phénomène se produisit exactement de la môme manière : au moment môme où l'étincelle jaillissait, des contractions violentes se manifestaient dans chacun des muscles de la jambe, absolument comme si ma grenouille préparée avait été prise de tétanos (i). »
. Il résulte bien évidemment de ce récit de Galvani, que ce n'était pas pour la première
(f ) « Res autem ab hujus modi profecta iniUo est. Ranam dissecui atqae pr»para?i ut in flg. 3, eamque io tabula, omnia mihi alla proponens, in quA erat machina electrica, eoUoeavi, abejus cooductorepenitus seJODCtam atque haad brevi intervallo dissitam. Dum scaipelll cuspidem anus ex lis qui mibi operam dabaDtcrarallbus hojus rans intemis ner> vis casa vel leviter admoverit, eontinoo onmes artoom masciiUitacontrahi vis! 8aDt,ot invehementiores iocidlsse tonicas convulsiones videreotur. Eorum vero alter, qui nobfs electrlcitatem tentanUbuspnDSto erat, anlmadvertere sibl visas est rem contingera, dum ex conductore machins scintilla éxtorqueretur. Relnovltatemille admiratus, de eAdem statim me, alia omninô molientem ac mecam ipso cogitantem, admonuit. Hic ego incredibili sum studio et cupiditate ioceosus sum idem experiendl, et qaod occaltum in re esset in lucem proferendi. Admovi propterea et ipse scalpelli caspidem uni vel alteri cnirali nervo, qao tempore unus ex lis qui aderant scintillam eliceret. Phsnomenon eAdem omnino ratione conUgit : véhémentes contracUones in singulos artuum muscolos, perinde ae si tetano prœparatum animal esset correptum, eodem ipso temporis momento inducebantur quo educebantor seintills. •
(Alotsii Galtani De viribus electricitatis m motu mu9culari Commentarius, — De Bononiensis sdentiarum et artium Insiituto et Academid Cammentariif 1790, t. YII, p. 361.)
fois qu'il se livrait à des recherches physiologiques sur les grenouilles. Il existe d'ailleurs une preuve irrécusable qui fixe l'époque eiade à laquelle Galvani commença ses expériences sur les grenouilles. On trouve dans un registre signé par Canterzani, secrétaire de l'Académie de Bologne, la note suivante relative aux dates des mémoires que Galvani avait communiqués à cette Académie :
« 9 divrii 1112, Sur rirritabilùéhallériénne.
« 22 avril 1773, Sur les mouvements musculaires des grenouUles.
« 20 janvier 1774, Sur F action de r opium sur les nerfs des grenouilles. »
Ainsi, lorsque Galvani fit l'observation rapportée plus haut, de l'action de Tétincelle électrique sur les jierfs cruraux de la grenouille, il faisait usage depuis sept ans, de grenouilles préparées de cette manière. On a retrouvé parmi ses manuscrits, le cahier qui contient ses premières expériences faites en 1780 sur les contractions des grenouilles excitées par l'électricité. En décrivant la première expérience que nous venons de rapporter, Galvani écrit : La grenouille était préparée comme à Vordmaire [alla solita maniera). Ce n'était donc point par hasard, ni pour la première fois, qu*il fit, en 1780, l'observation capitale dont il s'agit.
L'anecdote du bouillon aux grenouilles préparé par la cuisinière de madame Galvani pour un rhume de son mari, qui a été répétée par une foule d'écrivains, parmi lesquels figurent les plus sérieux et les plus recommandables de nos auteurs, tels que Alibert dans son Éloge historique de Galvani^ et Arago dans son Éloge historique de Volta^ n'est donc qu'une fable.
Le phénomène qui avait si fort émerveillé Galvani et ses amis, bien qu'il n'eût jamais été observé jusque-là, était assez simple en luimême. C'était un résultat de ce que l'on désigne en physique, sous le nom de choe électrique en retour, et dont les effets s'obser-
LA PILE DE VOLTA
tent en grand, pendant la décharge électrique d*un nuage orageux.
Le choc en retour est une commotion électrique que peuyent ressentir Thomme et les animaux, à une distance assez éloignée du lieu où la foudre a éclaté. Occupant une yaste étendue de Tatmosphère, un nuage chargé d'électricité agit par influence sur tous les corps placés dans sa sphère d'action. Tous les corps, toute la surface du sol, qui sont compris dans le cercle d'activité du nuage orageux, sont électrisés par son influence, et se trouvent chargés d'une quantité plus ou moins considérable d'électricité, contraire à celle du nuage. Quand la foudre vient à éclater en un point quelconque, le nuage se trouve subitement déchargé de son électricité libre ; il cesse donc, tout aussitôt, d'agir électriquement sur les corps placés au-dessous de lui. Dès lors, ces corps repassent subitement de rétat électrique à l'état neutre, par la recomposition instantanée des deux fluides. Ce brusque retour à l'état naturel, cette subite recomposition du fluide, quand elle s'exerce à travers les corps des hommes ou des animaux, provoque une secousse, une commotion violente et quelquefois mortelle : c'est le ehàc en retour.
C'est un phénomène de ce genre qui se produisait dans l'expérience de Galvani rapportée ci-dessus. Placé dans le voisinage d'une machine électrique en activité, et se trouvant ainsi dans sa sphère d'attraction, le corps de la grenouille s'électrisait par influence, et persistait dans cet état électrique tant que le conducteur de la machine se trouvait chargé de fluide. Mais quand on venait, en tirant l'étincelle, à dépouiller subitement le conducteur de la machine de toute son électricité libre, la recomposition du fluide se faisait au même instant dans le corps de l'animal. Ce rapide mouvement de l'électricité déterminait une commotion dans les membres de la grenouille, parce que le corps d'une grenouille récemment tuée éprouve
toujours ces mouvements de contractilité musculaire sous l'influence de l'électricité en. mouvement. Une grenouille récemment tuée est, en efiet, un excellent ékctroscope : elle accuse la présence des plus faibles traces d'électricité à l'état libre. Beaucoup de physiciens se sont servis du corps d'une grenouille préparée pour affirmer la présence de l'électricité en mouvement.
On a dit et répété bien des fois, que Galvani ne sut point reconnaître la nature du phénomène qui se manifesta pour la première fois entre ses mains. On a prétendu qu'excellent anatomiste, mais physicien ignorant, il n'avait pas compris que les contractions de sa grenouille provenaient simplement d'un choe en retour^ et qu'il fut amené ainsi à s'engager dans une foule de recherches qu'il se serait évité la peine d'entreprendre s'il eût été bon physicien.
Accuser Galvani d'avoir ignoré les faits élémentaires de l'électricité statique, c'est commettre une véritable injustice. L'anatomiste de Bologne connaissait le phénomène du choc en retour, car il en parle dans ses ouvrages. 11 avait fait d'ailleurs de nombreuses expériences sur l'électricité produite dans le vide, sur la bouteille de Leyde soumise à l'influence de la machine électrique. De pareilles études suffisent pour prouver que Galvani possédait sur l'électricité statique de solides connaissances, et qu'il ne pouvait ignorer le phénomène du choc en retour.
C'est le reproche qu'a adressé à Galvani Arago, dont l'opinion a été ensuite reproduite par presque tous nos auteurs :
« Ce phénomène éUit très-simple, dit Arago, s'il se fût offert à quelque physicien habile, familiarisé avec les propriétés du fluide électrique, il eût & peine excité son attention. L'extrême sensibilité de la grenouille, considéréecomme électroscope, aurait été l'objet de remarques plus ou moins étendues; mais sans aucun doute, on se serait arrêté là. Heu* reusement, et par une bien rare exception, le défaut de lumières devint profitable. Galvani, très-savant
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anatomiste, était peu au fait de rélectrîcité. Les mou- ▼ements musculaires qu'il avait observés lui paraissant inexplicables, il se crut transporté dans un nouveau monde (i).»
Nous invoquerons à rencontre de cette dernière assertion, le témoignage du savant physicien italien, M. Matteucci, si compétent en un tel sujet (2). M. Matteucci dit, à propos des connaissances de Galvani dans Télectricité :
« Du reste, dans un mémoire latin qui est très-peu répandu, et dans lequel il s'occupe de la lumière électrique dans l'air plus ou moins raréfié, on peut voir que Galvani était bien au courant de toutes les découvertes et de toutes les théories de l'électricité. Dains son mémoire sur l'usage et VacHviié de Varc canr dueteuTj Galvani dit que la contraction de la grenouille peut très-bien s'expliquer, dans le cas dont nous avons parlé, par le coup de retour. On voit bien qu'il expliquait le phénomène comme nous le faisons encore. »
Aiusi Galvani songea à expliquer par le phénomène du choc en retour, le mouvement convulsif de la grenouille, mais il ne crut pas devoir s'arrêter à cette explication. Préoccupé depuis longtemps, de la pensée que le fluide nerveux n'est autre chose que Télectricité libre circulant dans l'économie animale, il se refusa à admettre que le phénomène qu'il venait d'observer, fût le résultat d'un simple choc en retour. Il considéra ces contractions musculaires conmie le premier anneau d'une chaîne de découvertes qui devaient le conduire à 1& vérification expérimentale d'une théorie séduisante. Il espéra arriver à déterminer les lois et la nature de cet influx nerveux qu'il avait tant étudié.
L'événement prouva d'ailleurs que dans cette circonstance, l'anatomiste eut raison de ne pas s'en tenir exclusivement aux préoccupations du physicien.
Quoi qu'il en soit, Galvani, justement
•<l) Éloge historique de Volta, — CEuvre* de François Arago : Notices biographiques, t. 1, p. 212.
(2) Traité des phénomènes électro-physiologiques des animaux, \f parUe, p. 7.
frappé de l'importance du fait nouveau qui venait de se révéler entre ses mains, résolut d'en poursuivre l'étude d'une manière approfondie. Il entreprit une longue série de recherches, avec toutes sortes d'animaux, sur la manière dont la décharge de la machine électrique provoque les contractions musculaires. Cette catégorie d'expériences ne dura pas moins de six années.
Dans ces longues recherches, Galvani étudia avec le plus grand soin l'influence qu'exerce l'électricité des machines pour provoquer à distance les contractions musculaires des animaux à sang froid et à sang chaud, soit peu d'instants après leur mort« soit pendant la vie. 11 procéda à cette étude avec une méthode , une sagacité , une rectitude de jugement qui peuvent être citées comme un exemple à suivre dans l'observation d'un phénomène obscur par son côté physique, et compliqué par l'élément, si épineux, de l'intervention de la vie.
Dans le problème ofi'ert à sa curiosité philosophique, il y avait trois termes principaux, dont il fallait déterminer les conditions et l'influence : l'électricité comme agent du phénomène; — les nerfs qui produisaient, par leur intermédiaire, le mouvement contractile observé ; — le corps étranger, qui, mis en contact avec les nerfs, provoquait les contractions.
Lies premières expériences de Galvani portèrent sur ce corps étranger qui, par son contact avec les nerfs, excitait les mouvements de la grenouille. Dans l'expérience telle qu'elle avait été faite pour la première fois, on s'était servi d'un scalpel à manche métallique, c'est-à-dire d'un corps très-bon conducteur de l'électricité. Galvani répéta l'expérience avec tous les corps bons, médiocres, ou mauvais conducteurs du fluide électrique, et il reconnut que les substances conductrices avaient seules la propriété de provoquer les convulsions musculaires. U étudia aussi
l'influence de la forme, de la longueur, de l'orientation des conducteurs propres à exciter la contraction tétanique, et il constata que dans ces diverses conditions, le phénomène se produisait toujours identiquement le même, pourvu que l'extrémité de Tinstrument excitateur fût en contact avec les nerfs cruraux, et que l'on opérât dans le voisinage, mais non au contact, du conducteur d*une machine électrique en activité.
Bien que très-remarquables par la précision expérimentale, ces premières recherches n*apportèrent pas grand bénéfice à la science, car elles ne constituent, en réalité, qu'une étude minutieuse, et d'ailleurs fort exacte, des effets du choc en retour excité dans le corps des animaux.
Galvani expérimenta ensuite, dans la même vue, les différentes sources d'électricité que l'on connaissait alors : l'électricité positive ou négative dégagée par la machine électrique ; l'électricité fournie par la bouteille de Leyde, par les jarres électriques, et par l'é-ectrophore. Les résultats furent constamment les mêmes: les contractions survenaient toujours dans les membres inférieurs de la grenouille, au moment même où le fluide naturel se recombinait subitement dans le corps de l'animal par la décharge, à distance, de l'appareil électrique.
Ayant ainsi épuisé, à ce point de vue, l'étude des sources d'électricité artificielle, Galvani voulut connaître l'influence qu'exercerait sur le même phénomène l'électricité naturelle, c'est-à-dire celle qui est accumulée dans la masse des nuages orageux. Le choc en retour se manifeste avec une imposante grandeur pendant la décharge électrique d'un nuage annoncée par un coup de foudre. Mais il se produit aussi, seulement avec moins d'intensité, au moment de l'apparition d'un éclair non accompagné de tonnerre. On trouvait donc, dans ce dernier phénomène, le moyen d'étudier sur une grande échelle l'influence, sur les mouvements convulsifs
de la grenouille, du choc en retour provoqué par l'électricité naturelle.
Sans se laisser arrêter par les dangers d'une tentative où l'infortuné Richmann avait trouvé une fin tragique, Galvani n'hésita pas à exposer sa vie pour enrichir la science de quelques résultats nouveaux. Au sommet de sa maison, il fit élever une tige de fer pointue dressée verticalement. Un fil métallique, partant de cette tige, conduisait dans son laboratoire l'électricité empruntée à l'atmosphère. L'extrémité de ce fil, n courbée en crochet, passait dans la masse des muscles et des nerfs lombaires d'une grenouille préparée, qui s'y trouvait suspendue.
FIg 81G. — Galvani provoque les contractions de la grenouillé au moyen de réloctricilé d'un nuage orageux.
On constata ainsi, plus d'une fois, qu'au moment où l'éclair apparaissait, de violentes contractions saisissaient les muscles de l'animal. Souvent même elles apparaissaient sans que l'éclair briUât aux nues, et par un ciel sombre et nuageux; seulement les éclairs de
chaleur n'agissaieni jamais sur ce nouvel et curieux électroscope.
On ne peut lire^ sans fréinir de crainte pour le courageux physicien, les détails d'une expérience faite le 7 avril 1786, et consignée dans ses cahiers manuscrits : Galvani serrait entre ses mains la tige du conducteur atmosphérique isolé, au moment même où la foudre éclatait dans le ciel.
Ayant de cette manière, soumis à ses expériences Félectricité d'une atmosphère orageuse, Galvani fut pris du désir d'éprouver aussi la puissance électrique de Taîr pendant un jour serein.
^mà
ff est en exécutant cette série d*expérîences, dernier anneau d'une chaîne d^études qui l'occupaient depuis six ans, et grâce à sa louable persévérance dans létude d'un même phénomène, que le physicien de Bologne vit couronner ses efforts du plus merveilleux succès. C'est ainsi, en effet, qu'il fut conduit à l'observation qui constitue réellement sa découverte fondamentale, celle qui a servi .rorigine et de point de départ à la création
de la pile de Voila. Preuve brillante et nouvelle que le génie ne consiste souvent que dans la poursuite attentive et intelligente de la même pensée !
Le 20 septembre 1786, Galvani, pour étudier l'influence de réieciricité atmosphérique sur les mouvements de la grenouille par un temps calme, prépara, comme à l'ordinaire, ud de ces animaux, et, après lui avoir passé uii crochet decuivre àtravers la moelle épinière. Il le suspendit à la balustrade de fer qui bordait la terrasse du palais Zamboni, qu'il habitait.
11 avait déjà tenté plusieurs fois sans aucun résultat la même expérience* De temps en temps il montait sur la terrasse, afin de noler^ heure par heure, ce qui pouvait se passer. Vers la fin de la journée, fatigué de la longueur et de rinutilité de ses observalions, il saisit le crochet de cuivre implanté dans la moelle épinière de la grenouille, l'appliqua contre la balustrade, qu'il frotta vivement, au moyen de ce crochet, comme pour rendre le contact plus intime entre les deux métaux. Aussitôt les membres inférieurs de 1 animal entrèrent en contraction, et ces mou* vements musculaires se reproduisaient à chaque nouveau contact du crochet de cuivre et de la balustrade de fer. Cependant le temps était serein j rien n'indiquait la présence de r électricité libre dans l'atmosphère (1).
(1) « Qu& de causa cùm iatardum vidiisem prieparitat raQitS lo Terreis eanceilîs, qui hortum qtiemdam penaUem noslfie domûs circuindabaoti coUocataa, uocis quoque areii in spinali laedullft iaalructis, in coDsuctas contracUooet incîdi9«e, non soin m fulgurante cœb, ted Interdum etiam quiesceote ac sereno, putavi eas C0ntr«cUoDefl mutaUoaibti», quœ interdum t\ aUnosphericâ elcctricltate cootingunl, ûrtum ducere, Hinc non sine spe cœpl tiarum mutaliotium '^ITectus ïnmuscuiarîbus bi&coiiiQlU)ufidlllgeut«r perquirere - 1 allis alqne alUs rationitus eiperiri. Quapropler, diverslf tiorisatque id per multos dies^ animalla eadem apposlté accommodata inspiciebam : at Tix ullus in eorum muscuUs motus. Vanà tandem flxipectatioQê de fatigalus, cœpitereos uncoBi qnibus apiaales meduUac inûgebaotur, adversus ferreos canceUos urgere et comprimere, Tiaunis an hoc artjQcil génère contracliooes muscularea eicitarentux, et pro v;irio atmospheraj et electrkîtaiis siata, an quidquam tari'etatls et mutationie pr^ te ferrent î conlractlooea q^îdem Itaud raroobacrvavl ; sednniià ad variura almospherae alque tleclrlcitatis statum ralionc habita. « (Aloysii Galyahi Ik Mirihm flectriciiatii in moiu muscuiari Commentarim*}
LA PILE DE VOLTA
Le fait observé sur la terrasse du palais Zamboni était le plus important, le plus fécond de tous ceux que Galvani avait découverts depuis Forigine de ses travaux : c'était réclair qui venait de briller dans la nuit des phénomènes obscurs dont il cherchait depuis six ans à dissiper les ténèbres. Ici, en effet, les contractions organiques avaient été obtenues sans le secours d'aucun appareil électrique placé dans le voisinage. L'atmosphère était calme, les instruments qui servent à déceler la présence du fluide électrique dans Tair, constataient l'absence de toute électricité extérieure. Le phénomène observé sur la grenouille était donc bien une contraction proprûy indépendante de toute cause externe; il provenait, sans nul doute, d'une force particulière à la grenouille. Ainsi, cette électricité animale j que Galvani avait toujours soupçonnée, existait réellement, et les vues théoriques qui l'avaient engagé dans une si longue carrière de recherches, jusque-là infructueuses, étaient sur le point de recevoir une confirmation éclatante.
Dans la vérification d'un fait qui flattait si largement ses désirs, Galvani procéda avec sa méthode et sa prudence accoutumées. 11 craignit d'abord que l'eflet qu'il avait observé ne provint de ce que les barreaux de fer de la terrasse, exposés depuis longues années aux vicissitudes de Tair, eussent pris un état électrique permanent, ainsi qu'il arrive aux pièces de fer de nos constructions, qui, depuis longtemps placées dans une situation fixe et dans un certain plan du méridien du globe, finissent par acquérir un état persistant de magnétisme et, partant, d'électricité. Pour lever ses doutes à cet égard, il répéta de point en point la même expérience dans son laboratoire, en substituant seulement au fer rouillé des barreaux de la terrasse, une lame de fer polie, à surface nette et brillante. Il suspendit donc à une tige de fer une grenouille fraîchement préparée, et passa un petit crochet de
cuivre à travers la masse des muscles lombaires et des faisceaux de la moelle épinière. Dès que le crochet de cuivre vint à loucher la lame de fer, les contractions se reproduisirent, telles qu'il les avait observées sur la terrasse.
ffoi
Flg. 318. — Galvani provoque les eonlractlons de la grenouille au moyen d*un arc métallique.
Cette observation était capitale. C'est par cette expérience que Galvani pénétra dans un ordre de faits entièrement nouveau. Une pouvait mettre en doute, après toutes ses recherches antérieures, que les contractions de la grenouille ne fussent provoquées par un mouvement du fluide électrique. Mais jusque-là il avait cherché la cause de ces contractions dans une influence électrique extérieure. Ici la source étrangère d'électricité n'existait plus, et le fait se trouvait réduit à ces deux termes simples : un arc métallique en contact par l'une de ses extrémités avec les nerfs de ^ la grenouille, et par l'autre extrémité avec son système musculaire.
Animé, par ce brillant succès, d'une ar« deur toute nouvelle, soutenu par l'espoir d'arriver enfin à l'entière démonstration de
la grande idée théorique qui avait présidé aux travaux de presque toute sa carrière, Galvani se disposa à examiner avec la plus grande rigueur les nouveaux phénomènes qui s'offraient à ses méditations. Au début de ses recherches, à travers Tobscurité des phénomènes complexes dont il avait le premier interrogé les mystères, il avait dévié de la bonne route et employé six années en investigations infructueuses.
« Maintenant que le succès lui parait assuré, dit m M. le professeur Gavarret, dans un discours pro-
• nbncé, en i848, à la Faculté de médecine de Paris,
• sur les travaux de Galvani, il va redoubler de ri- « gueur dans le choix de ses expériences et dans la
• manière de les instituer ; il va s'entourer de noum veUes précautions pour se mettre en garde contre m l'entraînement; car, dit-il, facile est in experiundo
• deeipi, ei quod videre et invenire opkmms id vidisee et
• invenisse arbiirari, •
Galvani employa successivement une foule de substances solides et liquides, et même des parties animales à Tétat frais, pour former Tare destiné à exciter les contractions de la grenouille. Il démontra, par cette série d'expériences, que toute substance peut servir à composer un arc excitateur de ce genre, pourvu qu'elle conduise facilement rélectricité. Il signala les métaux comme les corps qui provoquent le mieux les contractions musculaires, et Ton peut noter qu'il rangea sous ce rapport les métaux dans Tordre même qui leur a été assigné depuis par les physiciens qui ont le mieux étudié la conductibilité électrique. Quand il opérait avec un arc composé, en tout ou en partie, d'une matière non conductrice, la contraction n'apparaissait point.
Galvani trouva que, pour donner toute l'amplitude possible au phénomène de la contraction animale , il fallait entourer les nerfs lombaires de la grenouille d'une feuille d'étain, les muscles de la jambe d'une feuille d'argent, et établir, au moyen d'un fil de cuivre, la communication entre ces deux, armatures métalliques.
L'expérience ainsi disposée prenait un développement qui démontre bien l'extraordinaire sensibilité du corps d'une grenouille récemment tuée pour accuser la présence du fluide électrique. Lorsque Galvani touchait avec un fil de cuivre l'armature [ d'étain , qu'une autre personne touchait avec un fil de cuivre l'armature d'argent, et que les deux opérateurs joignaient leurs mains libres, les contractions survenaient aussitôt. Après avoir parcouru tout cet énorme circuit, Télectricité était donc encore accusée par le corps de la grenouille, qui nous apparaît ainsi comme rélectroscope le plus sensible dont les physiciens puissent faire usage.
Appuyé sur ces faits, et sur plusieurs autres que nous négligerons ici, Galvani crut avoir mis hors de doute la certitude de la théorie qui avait servi de point de départ à ses recherches, c'est-à-dire l'existence d'une électricité propre à l'organisme vivant. Il formula définitivement cette pensée, et lui donna pour ainsi dire une expression physique, en posant en principe que le corps des animaux est une bouteille de Leyde organique.
Mais, pour vérifier cette hypothèse hardie, pour démontrer la justesse de cette assimilation, il fallait prouver que dans le corps des animaux il y a, comme dans une bouteille de Leyde, deux électricités contraires, et confinées chacune en un lieu séparé ; ce qui les empêche de se recombiner, et ne permet cette recomposition que dans certainesconditions physiques.
Pour démontrer la présence, dans le corps des animaux, de deux électricités contraires et localisées séparément, Galvani multiplia vainement ses tentatives. Il jugea néanmoins pouvoir passer outre, et, abandonnant cette fois la route expérimentale pour se livrer aux seules inspirations de son génie, il formula ainsi définitivement sa pensée :
l"" Le muscle est une bouteille de Leyde.
2* Le nerf joue le rôle d'un simple conducteur.
S"" L'électricité positive circule de Tinté-
LA PILE DE VOLTA
rieur du muscle au nerf, et du nerf au muscle à travers Tare excitateur.
De nombreux physiciens se sont occupés, à notre époque, de l'étude des phénomènes électriques qui se manifestent dans le corps des animaux. MM. Matteucci, de La Rive, Du Boys-Raymond, ont mis hors de doute Texistence d*un courant propre dans les divers animaux, et la loi énoncée par Galvani, quant à la circulation de Télectricité positive de Tintérieur du muscle au nerf et du nerf au muscle, à travers Tare excitateur, a reçu une confirmation complète.
« Galvani, dit M. Gavarret, dans le discours que nous avons déjà cité, sentait tout ce qu'il y avait d'extraordinaire et d'audacieux dans cette assimilation d'un muscle à une bouteille de Leyde. Il s'arrête longtemps sur cette proposition, il y revient, avec une sorte de complaisance, dans plusieurs passages de ses ouvrages ; il ne veut pas qu'on puisse la considérer comme une hypothèse dénuée de fondement. U rappelle le phénomène bien connu de la distribution de l'électricité à la surface de la tourmaline; il fait remarquer que ce minéral est composé de deux substances, l'une fortement colorée et transparente, l'autre opaque, plus pftle et disposée en stries. Il fait dépendre sa polarité électrique de cette texture particulière, et dès «ors il ne trouve plus de difficulté à admettre qu'un muscle puisse, lui aussi, cuntenir les deux élctricités séparées. Assemblage de nerfs, de faisceaux cellulaires, de fibres propres, et de vaisseaux sanguins entrelacés dans toutes les directions, le muscle lui parait bien mieux disposé que la tourmaline pour accumuler l'électricité positive à l'intérieur et la négative à l'extérieur. En l'absence d'expériences directes, il était difficile de se montrer plus ingénieux dans ses rapprochements et plus pressant dans l'argumentation.
« D'ailleurs, ajoute-t-il, de quelque manière que cela se passe, il y a une telle identité apparente de causes entre la décharge de la bouteille de Leyde et nos contractions musculaires, que je ne puis détourner mon esprit de cette hypothèse et de cette comparaison, ni m'empêcher d'assigner une même cause à ces deux ordres de phénomènes. »
Jusqu'à 1791 Galvani, occupé depuis onze années à des expériences exécutées sans relâche, n'avait encore donné au monde savant aucun exposé de ses travaux. Ce n'est qu'après ce long intervalle qu'il se décida à livrer
ses idées au public. Il consigna l'ensemble de ses découvertes dans un travail admirable de clarté, de précision, de méthode et de style, qui fut inséré dans les Mémoirei'de r Académie de Bologne (1).
Le travail de Galvani, De viribus elecirici-: tatis in moiu musculari^ est divisé en deux parties : la première contient l'exposé descriptif des phénomènes que sa merveilleuse sagacité lui avait permis d'observer; la seconde renferme les conclusions générales qu'il déduit de ses expériences, avec l'hypothèse qu'il propose, tant pour expliquer les faits déjà acquis, que pour ouvrir la voie à des découvertes nouvelles : a Novis capiendis experimeniis viam sternamus aliquam. »
Ce mémoire de l'illustre anatomiste de Bologne est une des œuvres capitales du xviu* siècle. Véleciricité statique^ c'est-à-dire l'électricité en repos, celle qui est fournie par les machines à frottement, était la seule que les physiciens eussent connue jusqu'à cette époque. C'est grâce aux recherches de Galvani que Véleciricité dynamique^ c'est-à-dire l'électricité en mouvement, s'est révélée pour la première fois à l'observation des hommes qu'elle devait enrichir de tant de conquêtes et de bienfaits inespérés. On a donc eu grand tort, dans notre siècle, de rabaisser le génie de Galvani devant celui de Volta. Sans la sagacité merveilleuse avec laquelle Galvani poursuivit pendant onze années consécutives l'un des problèmes les plus compliqués que la science ait jamais abordés, nous ne connaîtrions pas encore la plus générale, la plus puissante peut-être de toutes les forces physiques, c'est-à-dire l'électricité en mouvement.
(1) Alotsii Galtani De viribw eleetricitaiit in motu muicuiari Commentarius (DeBononienHScieniiarumetAr» Hum ïnstituto et Academiû Commeniarii, t. VU, p. 368^. 1791, in-folio).
En 1844, llnstitnt de Bologne a fait paraître, en an beau volume in-4«, la collection des mémoires de Galvani, avec une analyse de ses manuscrits faite avec beaucoup de solo et d'intelligence par M. Gherardi. C'est grâce à cette publU cation que notre époque a pu connaître exactement le c6* lèbra physicien de Bologne et apprécier son génie.