AUX PHARES
conducteurs métalliques spéciaux, enfouis sous chaque pilier. La conductibilité de cet immense paratonnerre est ainsi suffisamment assurée.
C'est d'ans la terrasse terminale surmontant le drapeau, que Ton a pu s'assurer, par des observations directes, d'un fait que Ton avait souvent discuté à l'avance, sans avoir aucune autre base que le calcul, à savoir les oscillations que la tour pourrait éprouver par l'effet du vent. On avait calculé qu'au sommet, ces oscillations ne dépasseraient pas 10 centimètres. Les observations faites jusqu'à ce jour, par les plus grands vents qui aient pu survenir, ont confirmé cette prévision du calcul. On peut donc être assuré que la tour, dans les conditions ordinaires de l'atmosphère, sera aussi inébranlable qu'un roc, et cela de sa base au sommet.
Il est intéressant de savoir que la tour de 300 mètres, qui pèse 6500 tonnes, aurait pu avoir un poids deux fois moindre, s'il n'avait pas fallu tenir compte du vent. Avec 3000 tonnes de fer elle suffisait aux exigences de sa propre stabilité ; mais on aurait couru le risque de voir la tour tout entière, un jour de bourrasque, s'abattre sur le Champ de Mars, Les violences et les surprises du vent imposent â tous ceux qui bâtissent une excessive prudence. On sait, en effet, ce qui s'est passé en 1884 à l'embouchure de la Tay en Ecosse. Un pont de tôle traversait ce bras de mer. Des milliers de trains l'avaient franchi impunément; mais une nuit la tempête sévit avec tant de fureur que le vent emporta le pont, avec un train de chemin de fer qui le traversait et qu'on n'a plus revu.
Il faut donc que toute construction soit plus forte que le vent. M. Eiffel a voulu prévoir, comme possibles, des cyclones que nos latitudes n'ont jamais connus. Si une de ces terribles trombes vient jamais à se produire, il y aura à Paris bien des ruines,
mais le monument du Champ de Mars restera debout : impaviclum ferient ruinas!
On s'est demandé quelquefois ce qu'a coûté le monument de M. Eiffel, et si les péages des visiteurs pendant l'Exposition ont couvert les frais de construction. On a à cet égard des renseignements précis. Les frais de construction ont été les suivants :
Total........ 6,500 000
Les ascenseurs ont coûté 600000 francs de plus qu'on ne l'avait prévu*
Sur cette somme de 6500 000 francs, l'État a donné à M. Eiffel une subvention de 1 500 000 francs et la ville de Paris a concédé le terrain. Mais dans un délai de vingt années à partir de la clôture de l'Exposition la tour appartiendra à l'Etat.
En attendant, la jouissance en appartient à une société financière, qui a été formée par M. Eiffel et deux ou trois grandes maisons de ban que, au capital de 5 millions et demi.
On sait aujourd'hui que les recettes de la ; seule année de l'Exposition ont permis de rembourser intégralement le capital.
Notre visite aux étages de la tour prendra .fin ici.
Nous avons parcouru cle bas en haut notre monument national. Nous n'avons qu'à redescendre par Y ascenseur, ou plutôt par le descenseur, qui, en peu de minutes, nous ramènera au pied du monument.
Connaissant bien maintenant notre tour de 300 mètres, nous pouvons répondre, en la quittant, à une question qui a été bien.
souvent agitée, avant et pendant son édification. « A quoi peut servir la tour du Champ de Mars? »
« A rien! » disait-on, avant son édification, et de très bonne foi. Les opinions ont singulièrement changé depuis ; car maintenant, on professe qu'elle peut servir à tout.
La science sera appelée à profiter la première de l'existence de cet immense mât métallique, dans une foule de cas que' les physiciens, les astronomes et les naturalistes se sont empressés de consigner.
Écoutons, par exemple , pour l'astronomie , l'un des plus illustres représentants de cette science, M, Janssen, directeur de l'observatoire de M eu don.
Il est incontestable, a dit M. Janssen, que c'est au point de vue météorologique que la tour pourra rendre à la science les plus réels services. Une des plus grandes difficultés des observations météorologiques réside dans l'influence perturbatrice de la station même où Ton observe. Gomment connaître, par exemple, la véritable direction du vent, si un obstacle tout local le fait dévier? Et comment conclure la vraie température de l'air avec un thermomètre influencé par le rayonnement des objets environnants? Aussi les éléments météorologiques des grands centres habités se prennent-ils en général en dehors môme de ces centres; et encore est-il nécessaire de s'élever toujours à une certaine hauteur au-dessus du sol. La tour donne une solution immédiate de ces questions. Elle s'élève à une grande hauteur, et par la nature de 'sa construction elle ne modifie en rien les éléments météorologiques à observer.
Il est vrai que 300 mètres ne sont pas négligeables au point de vue de la chute de la pluie, de la température et de la pression; mais cette circonstance donne un intérêt de plus pour l'institution d'expériences comparatives sur les variations dues à l'altitude.
Je m'insiste pas sur les autres usages scientifiques qui "ont été signalés, avec raison. Je dirai seulement que la tour pourrait donner lieu à de très intéressantes observations électriques. Il est certain qu'il se fera presque constamment des échanges entre le sol et l'atmosphère par ce grand paratonerre métallique de 300 mètres. Ces conditions sont uniques, et il y aurait un très grand intérêt a prendre des dispositions pour étudier le passage du flux électrique à la pointe terminale ■ de la tour. 'Il sera souvent énorme et même d'ob-
Fondatkms, maçonnerie, soubasse- Fr.
ments *. 000 0G0
Montage métallique ; fers; octroi pour
les fers 3 800 000
Peinture; quatre couches, dont deux
au minium... 300-000
Ascenseurs et machines 1 200 000
Restaurants, décoration des platesformes de la tour; instaîiations
diverses 400 000
servation dangereuse ; mais on pourrait prendre des dispositions spéciales pour éviter tout accident, et alors on obtiendrait des résultats du plus grand intérêt.
Je voudrais encore recommander l'institution d'un service de photographies météorologiques. Une belle série de photographies nous donnerait les formes, les mouvements, les modifications qu'éprouvent les nuages et les accidents de l'atmosphère, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher.
Enfin je pourrais signaler aussi d'intéressantes observations d'astronomie physique, et en particulier l'étude du spectre tellurique, qui se ferait là dans des conditions exceptionnelles.
Ainsi la tour sera utile à la science; ce n'est de sa part que de la reconnaissance, car sans la science jamais elle n'aurait pu être élevée,
En ce qui touche les observations astronomiques proprement dites, la pureté de l'air à cette grande hauteur et l'absence des brumes basses qui recouvrent le plus souvent l'horizon de Paris permettront de faire un grand nombre d'observations d'astronomie physique, souvent impossibles sous le ciel de Paris.
La tour du Champ de Mars sera, en outre, un observatoire météorologique merveilleux, dans lequel on pourra étudier utilement, au point de vue de l'hygiène et de la physique, la direction et la violence des courants atmosphériques, l'état et la composition chimique de l'atmosphère, son électrisation, son hygrométrie, la variation de température à diverses hauteurs, l'étude de la polarisation atmosphérique, etc.
Un astronome attaché à l'observatoire .
de Paris, M. Pierre Puiseux, a écrit ce qui suit, à propos des services que la tour Eiffel rendra aux astronomes :
Il est hors de doute que la tour pourra recevoir des applications utiles aux études astronomiques. La mobilité delà plate-forme sous l'influence du vent exclut sans doute les observations qui ont pour but de fixer la position précise des astres, mais elle laisse le champ libre à la plupart des recherches d'astronomie physique. Des spectroscopes destinés à analyser la lumière du soleil et des étoiles,', à constater les mouvements propres des astres par le déplacement des raies, fonctionneraient mieux à 300 mètres de hauteur qu'au niveau du sol. L'élimination des poussières et des brumes locales permettrait de suivre le soleil plus près de l'horizon. De là un sérieux avantage pour l'étude des raies telluriques dues à l'absorption de la lumière solaire par l'atmosphère. , Un appareil à photographie lunaire ou solaire
serait aussi d'un bon usage; son emploi serait surtout indiqué dans iecasde passages de Mercure ou d'éclipsés s'effectuant près de l'horizon. Les photographies d'étoiles ou de nébuleuses, exigeant une pose appréciable, seraient plus exposées à être contrariées par le vent et devraient être réservées pour lés nuits calmes. Il faut faire attention cependant qu'une translation, latérale de l'instrument n'a pas d'influence nuisible; l'essentiel est que l'axe optique reste parallèle à lui-même .11 semble difficile de décider avant l'expérience si les mouvements causés par le vent seront bien démette nature. En tout cas, les aspects physiques de là lune, des planètes, des nébuleuses, pourront être étu- , diés et dessinés dans des conditions favorables. .
Un chercheur ou un télescope de grande ouverture, installé au sommet de la tour, permettra de suivre les astres qui n'atteindraient qu'une faible hauteur sur l'horizon de Paris. Ces observations ne sauraient rivaliser d'exactitude avec celles des observatoires fixés, niais elles pourraient être effectuées dans des cas où cell.esr-ci deviennent impossibles. Or, on sait que, pour les astres nouvellement découverts-, il est important d'obtenir le plus tôt pos sible des mesures même approchées.
Une étude également intéressante pour là météorologie et l'astronomie sera celle delà variation de la température avec l'altitude. Toutes les théories delà réfraction données jusqu'à présent reposent sur des hypothèses gratuites et souvent démenties par l'expérience. » ■ "
En ce qui concerne ta physique du globe, on disposera, pour la première fois, d'un poste aérien d'observation parfaitement fixe, ce qui est autrement avantageux que la nacelle d'un ballon, toujours secouée par les vents, dans une ascension. Il est évident que l'on pourra poursuivre ainsi, par tous les temps, des travaux depuis longtemps commencés sur la loi de la chute des corps, la résistance de l'air à différentes vitesses, les lois de l'élasticité, de la compression des gaz ou des vapeurs, etc. On pourra mesurer directement les épaisseurs d'une atmosphère de mercure dans les pressions très élevées, au lieu de les évaluer par le calcul, comme on a été forcé de le faire jusqu'ici.
Quant à la météorologie, on étudiera la direction du vent et la force des courants ^ atmosphériques, la décroissance de la densité de l'air, son état d'hygrométrie, Télec-
SUPPLÉMENT AUX PHARES
tricité atmosphérique, la loi de la décroissance, de la température, etc.
C'est ce que Hervé Mangon expliquait fort bien, dans une communication adressée, le 3 mai 1888, à la Société météorologique de France.
La tour Eiffel permettra, selon Hervé Mangon, d'organiser un grand nombre d'observations et d'expériences météorologiques du plus haut intérêt, parmi lesquelles nous citerons au hasard les suivantes :
La loi de décroissance de la température avec la hauteur serait facilement observée, ét les variations dues aux vents, aux nuages, etc., fourniraient certainement de nombreux renseignements, qui nous font jusqu'à présent complètement défaut.
La quantité de pluie qui tombe à différentes hauteurs sur une même verticale, a été très diversement estimée. Cette question, si intéressante pour la théorie de la formation de la pluie, serait résolue par quelques années d'observations faites au moyen d'une quinzaine de pluviomètres, régulièrement espacés sur la hauteur de la . Tour.
La brume, le brouillard, la rosée, forment souvent à la surface du sol, des masses de moins de 300 mètres de hauteur; on pourrait donc observer ces météores sur toute leur épaisseur, faire des prises d'air à diverses hauteurs, mesurer le volume d'eau à l'état globulaire tenu en suspension dans chaque couche. Ce volume liquide est beaucoup plus considérable que celui qui répond à la vapeur d'eau, et sa connaissance expliquerait comment des nuages d'un faible volume versent quelquefois sur le sol des quantités deau si considérables.
L'état hygrométrique de l'air varie avec la hauteur. Rien ne serait plus facile que d'étudier ces changements, si l'on pouvait observer au même instant des instruments
placés à d'assez grandes distances les uns au-dessus des autres.
L'évaporation donnerait également lieu à de très utiles expériences.
L'électricité atmosphérique, sur laquelle on ne possède encore que des notions si imparfaites, devrait faire à l'observatoire de la tour l'objet des recherches les plus actives. La différence de tension électrique entre deux points situés à 300 mètres de distance verticale est probablement très considérable et donnerait lieu à des phénomènes du plus grand intérêt.
La vitesse du vent croît, en général, avec rapidité, quand on s'écarte de la surface du sol; la tour permettrait de déterminer la loi d'augmentation de cette vitesse jusqu'à 300 mètres, et probablement un peu plus haut. Cette détermination, indépendamment de son intérêt théorique fournirait à l'aérostation d'utiles renseignements.
La transparence de l'air pourrait être observée, sur la tour, dans des conditions exceptionnellement favorables, soit suivant la verticale, soit suivant les lignes d'une inclinaison donnée.
Indépendamment des observations météorologiques que nous venons de citer, la tour du Champ de Mars permettra encore de réaliser un grand nombre d'expériences qu'il est impossible de tenter aujourd'hui, On pourra, par exemple, établir des manomètres allant jusqu'à 400 atmosphères, qui pourront servir à graduer expérimentale- , ment les manomètres des presses hydrauliques, et à établir des pendules dont chaque oscillation durerait plus d'un quart de minute, etc., etc.
Grâce à sa hauteur, on pourra répéter sur une échelle grandiose la célèbre expérience de Foucaul t pour la démonstration de la rotation de la terre. Un pendule, composé d'une masse de fer suspendue à un fil de 200 mètres de longueur, venant heurter de
chacune de ses oscillations des sacs déterre disposés autour de la circonférence tangente au fil, permettra de montrer avec une ampleur, imprévue jusqu'ici, le phénomène de la rotation de notre globe sur son axe.
En résumé, on peut assurer qu'à l'heure qu'il est, il est peu de savants qui ne pensent à réaliser, à l'aide de la tour Eiffel, une expérience quelconque, se rattachant plus spécialement à l'objet de leurs études.
Ce sera donc pour tous un observatoire et un laboratoire tels qu'il n en aura jamais été mis à la disposition de la science.
Au point de vue de l'art de la guerre, la tour Eiffel est appelée à rendre des services réels. On pourra observer les mouvements de l'ennemi dans un rayon de plus de 60 kilomètres, et cela par-dessus les hauteurs qui entourent Paris, et sur lesquelles sont construits nos plus beaux forts de défense. Si on eût possédé la tour Eiffel pendant le siège de Paris, les chances auraient peut-être autrement tourné. En effet, cet observatoire stratégique mettra en communication constante Paris et la province. Ce sera l'investissement annihilé, et le mot d'ordre envoyé jusqu'à de prodigieuses dis-
tances. La télégraphie optique, grâce h la tour Eiffel, permettra de communiquer de Paris à Rouen, à Alençon, àBeauvais, etc., en passant par-dessus la tête de l'assiégeant.
L'ennemi tenterait sans doute d'envoyer des obus au Champ de Mars ; mais nos forts sont situés à une si grande distance de la ville qu'ils garantissent la tour des coups de l'artillerie ennemie. Il faudrait prendre un fort, et un fort une fois pris, c'en est fait de la capitale. Mais un obus n'aurait aucune prise sur la tour; le projectile n'y produirait aucun autre effet que quelques fers cassés, qui seraient assez vite réparés.
Aux premiers temps de la découverte des ballons, on disait, non sans quelque mépris, devant l'illustre Franklin : « A quoi peuvent servir les ballons ? » Le philosophe américain répondit: « A quoi peut servir l'enfant qui vient de naître? » On pourrait rééditer à propos de la tour de l'Exposition, la belle parole du physicien de Philadelphie ; mais il n'est pas nécessaire de s'en rapporter à L'avenir pour préciser les emplois utiles que pourra recevoir l'admirable édifice qui se dresse au Champ de Mars. Il est certain, d'ores et déjà, qu'il rendra de grands services à la science et qu'il sera très utile en cas de guerre.
FIN DU SUPPLÉMENT. AUX PHARES
PHONOGEA P HE