‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes. Suppléments. 6Chapitre 109 sur 130 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA- DÉCOUVERTE DU PHONOGRAPHE PAR M. EDISON ET SA PRÉSENTATION A L1 ACADÉMIE DES SCIENCES DE PARIS.

LE PHON AUTOGRAPHE DE LÉON SCOTT DE MARTIN- VILLE PRÉCÈDE L'INVENTION D'EDISON. — VIE ET TRA- VAUX DE LÉON SCOTT DE MARTIN VILLE ,

Le 11 mai 1878, il se passa des choses étranges à l'Académie des sciences de Paris. Pendant la séance publique, un des plus savants physiciens de cette assemblée, Th. Du Moncel, présenta à ses collègues un appareil vraiment merveilleux, puisqu'il reproduisait la voix humaine, qu'il parlait, chantait, et répétait les sons, préalablement fixés et emmagasinés à sa surface.

L'inventeur était M. Edison, le célèbre électricien des États-Unis,

Quoique lé téléphone nous ait habitués à bien des surprises scientifiques venant du nouveau monde, l'annoncé de l'existence d'une machine enregistrant les sons, laissait les assistants fort incrédules. Mais il fallut bien se rendre à l'évidence.

L'aide de M. Edison,, envoyé de New-York Jpour faire connaître en Europe le phono- $raphe\$'éi&i% placé devant sa machine, qui

ressemble à une boîte à musique, et qui a un mètre de long sur 20 centimètres de large, et il prononça, à voix très haute, les mots suivants :

— M. Edison a V honneur de sahter Messieurs les membres de l'Académie.

Alors il tourna la manivelle, et la machine répéta distinctement :

— M. Edison a l'honneur de saluer Messieurs les membres de V Académie.

Ensuite l'opérateur, appliquant de nouveau ses lèvres sur l'embouchure de la machine, dit textuellement :

— Monsieur phonographe, parlez-vous français ? ■ ,

Il tourna la manivelle, et l'instrument répéta :

— Monsieur phonographe, parlez-vous français?

Ces paroles furent parfaitement entendues de tout le monde. Seulement, le timbre n'était plus le même que celui des paroles prononcées; l'instrument parlait beaucoup plus bas, et à la manière d'un ventriloque.

L'assistance était stupéfaite : on paraissait croire à une mystification. Th. du Moncel, fut prié par ses collègues de vouloir bien remplacer l'opérateur.

Du Moncel s'approcha donc de la boîte parlante, et dit, d'une voix très forte :

— V Académie remercie M. Edison de son intéressante corn munîcation .

L'instrument répéta les paroles de Th. Du Moncel.

Académiciens et public, tout le monde était interdit, tant cette découverte était merveilleuse et imprévue.

L'étonnement qui se manifesta, au sein de l'Académie, eut un résultat extraordinaire, et auquel on était loin de s'attendre. Un savant illustre, le docteur Bouillaud, ne pouvait en croire ses oreilles. Il soupçonnait quelque supercherie, quelque mystification; car le soupçon de supercherie est encore le grand cheval de bataille de bien des savants, en présence d'un phénomène qui dépasse les données ordinaires et les faits habituels. Bouillaud, sceptique par essence, flairait donc une supercherie, de la - part de Th. Du Moncel. À peine ce dernier avait-il terminé sa communication, que Bouillaud quittait sa place, pour aller examiner de près la personne de son savant confrère, et reconnaître s'il ne cachait point dans sa bouche quelque pratique de polichinelle, qui aurait produit les sons entendus. N'ayant pu rien découvrir de ce genre sur'Th. Du Moncel, notre enragé sceptique songea à un effet de ventriloquie.

La salle des séances de l'Académie française est attenante à celle de l'Académie des sciences; Bouillaud s'empressa de pénétrer dans la salie de l'Académie française, pour s'assurer qu'il n'y avait point, dans cette pièce, quelque individu caché, qui, opérant par la ventriloquie, aurait trompé, par ce fallacieux moyen, la docte assemblée. Mais il n'y avait personne dans cette salle ; la ventriloquie était donc hors de cause.

Bouillaud revint à sa place, nullement convaincu, d'ailleurs, de la sincérité de l'expérience, et croyant toujours à l'existence de quelque compère. Et nous pouvons

ajouter que l'estimable docteur a conservé jusqu'à sa mort son doute philosophique, à l'encontre du phonographe, qui ne fut jamais, à ses yeux, qu'une adroite mystification.

Nous avons rapporté cette anecdote pour que nos neveux n'ignorent point quel accueil on réservait encore aux découvertes scientifiques, à la fin du xix? siècle, dans le sanctuaire le plus célèbre et le plus autorisé de la science européenne.

En quoi consiste cependant le merveilr leux appareil que M. Edison avait baptisé du nom de phonographe*! quelle est son origine scientifique? quels sont son mécanisme et ses effets?

L'inventeur du phonographe est certainement M. Edison ; mais il est juste de mentionner les recherches et les travaux qui avaient été entrepris avant lui dans cette direction, et qui ont facilité sa tâche.

C'est ici qu'il faut enregistrer les curieux travaux d'un homme patient et modeste, Léon Scott de Martin ville

Simple typographe et correcteur d'imprimerie, Léon Scott de Martinville consacra dix années de sa vie à la poursuite du problème : La parole s' inscrivant elle-même, et il atteignit parfaitement son but, par l'invention de son phonautographe, appareil connu de tous les physiciens, car il a été souvent mis en expérience dans les cours de physique et dans les conférences.

Dès l'année 4856, Léon Scott avait combiné l'instrument qu'il nommait phonautographe. Le premier, il avait imaginé d'inscrire les vibrations de là voix humaine au moyen d'un style métallique se promenant sur une surface de papier revêtue de noir de fumée.

Le phonautographe de Léon Scottr tel qu'on le construit aujourd'hui, se compose comme le représente la figure 466 (page632| d'une caisse en bois, en forme de pyramide

tronquée, ouverte à sa base, et revêtue, à l'intérieur, d'une épaisse couche de plâtre r destinée à empêcher les vibrations des parois de la caisse. On parle devant la grande face de la pyramide B. Le sommet de cette pyramide est fermé par, un tympan A, en forme de tambour, et dont les membranes sont composées de trois tuniques, deux en caoutchouc et une tunique centrale en baudruche. Les deux membranes sont tendues par un petit appareil en ivoire, destiné à jouer le même rôle que la chaîne des osselets dans l'oreille humaine, et qui augmente de beaucoup la sensibilité du tympan. On voit la coupe de ce petit appareil dans la partie supérieure de la figure 466. Lorsqu'on chante dans le conduit EG, les vibrations de la voix sont transmises au style FC, qui les écrit en blanc sur un cylindre tournant, recouvert d'une feuille de papier, sur laquelle on a déposé au préalable une couche de noir de fumée.

L'appareil de Léon Scott inscrit les vibrations sonores. Le phonographe a fait un pas de plus, puisqu'il commence par inscrire les vibrations du son, et que par un complément inattendu de la première opération, il répète les sons inscrits sur une surface plane, métallique ou autre, ce que ne peut faire le phonanto graphe.

Le phonographe d'Edison n'est donc pas sans liens de parenté avec le phonaatographe de Léon Scott. Si celui-ci n'est pas le fils de celui-là, on peut dire qu'il existe entre eux une filiation très évidente.

Pauvre Léon Scott! que de travaux, de peines, de dépenses, difficilement réalisées, t'a inspiré cette découverte, qui fut la préoccupation et la passion de ta vie ! En vain tu essayas de convaincre les corps savants de l'importance et de la réalité du phénomène de la parole s* inscrivant elle-même. En ce siècle d'inventeurs presque toujours bien accueillis partout, tu ne trouvas, toi, que froideur, découragement et dédain.

Tu fus empêché par la mauvaise fortuné, de poursuivre tes recherches, et tu ne recueillis point le juste fruit de tes longs efforts. Tu n'as pu voir tes droits de créateur et d'inventeur reconnus et proclamés comme ils le sont aujourd'hui.

J'ai connu Léon Scott, qui était correcteur à l'imprimerie Martinet, rue Mignon. Je le voyais journellement, en 1838 et 1860, quand je faisais paraître, chezVictorMasson, mes premiers ouvrages de vulgarisation scientifique. Partant de l'expérience d'un physicien anglais, Young, qui était parvenu à faire tracer sur un cylindre métallique, les vibrations d'une tige de métal, et des expériences de Duhamel et de Wertheim, qui avaient inscrit par le même moyen les vibrations des cordes et de diapasons, Léon Scott avait merveilleusement réussi à faire inscrire par une pointe vibrante, les sons de la parole et du chant, sur une feuille de papier, préalablement recouverte de noir de fumée, et se déroulant d'un mouvement uniforme.

Je dois reconnaître, toutefois, que tout le monde, à l'imprimerie et chez les éditeurs, regrettait la passion de recherches et d'expériences qui consumait le pauvre typographe, et épuisait ses forces, comme ses ressources. On ne voyait en lui qu'une sorte de Balthazar Claës, ou de Nicolas Flamel, à la poursuite de l'absolu ou de la pierre philosophale ; de sorte que chacun l'engageait, charitablement, à s'occuper de sa profession, et non de physique.

On se trompait, puisqu'il était sur la voie d'une des plus grandes découvertes^ de notre siècle. Si, au lieu d'être un simple ouvrier, vivant du produit de sa journée, il eut fait partie d'un corps universitaire, on ne peut mettre en doute qu'ayant les moyens depousser plus loin ses recherches, il n'eût réalisé la découverte qui devait illustrer Edison.

L'histoire des inventions qui ont marqué leur place dans le développement et les

Coupe Je la pièce A E1

Fig. 466.

Le phonautographe.

progrès de l'esprit humain, est toujours intéressante à connaître. En ce qui concerne l'invention du phonographe, cet intérêt augmente pour nous, puisqu'il s'agit d'établir que le phonographe a pour première origine un appareil dû à un inventeur français, c'est-à-dire le phonautographe auquel M. Edison a fait des emprunts évidents. On nous permettra donc de développer les faits venus à notre connaissance sur les travaux et la personne de Léon Scott.

Léon Scott de Martinville était le petitfils du baron Scott de Martinville, dont nous avons dit quelques mots dans les Merveilles de la science (Notice sur les Aérostats) (4) comme ayant, dès 1789, proposé un appareil pour la direction des ballons. Le baron Scott de Martinville avait ouvert, à cette époque, une souscription, pour réaliser son projet des ballons dirigeables. Les troubles des temps empêchèrent la

(i) Tome II, page 590.

souscription d'aboutir. Il nous est resté de cet effort un volume très intéressant du baron Scott de Martinville, intitulé V Aérostat dirigeable (in-8°, 1789).

Edouard Scott de Martinville était né à Paris, le 24 avril 1817. Il était fils d'Auguste- Toussaint de Martinville, également né à Paris, sur la paroisse de Saint-Sulpice, et fils lui-même d'un autre Auguste-Toussaint de Martinville, baron de Bal weary, né à Rennes, le 1er novembre 1732. Il descendait d'une ancienne famille de Bretagne, primitivement originaire d'Écosse, et qui remontait, par seize degrés, à Michel Scott i baron de Balweary, auteur du célèbre traité de la Physiognomie.

Auguste-Toussaint Ier, mort en 1800, à Châlon-sur-Saône, chef de bataillon, avait été ruiné par la Révolution. Il s'était occupé d'inventions, en particulier, comme il est dit plus haut, de la direction des aérostats, question sur laquelle il proposait une solution pour un problème qui n'est pas encore résolu. Après sa mort, son

fils entra, à l'âge de treize ans, dans L'imprimerie Courcier, à laquelle il resta attaché, et qu'il dirigea pendant vingt-deux ans.

Léon Scott, fils du précédent, fut obligé, comme l'avait été son père, de suspendre de bonne heure ses études. Il entra, fort jeune, dans l'imprimerie scientifique de Mallet- Bachelier, Là, il eut le bonheur d'être distingué par le célèbre naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, qui le consultait sur ses travaux. Ce dernier reconnut au jeune typographe des aptitudes scientifiques toutes particulières et un esprit ingénieux, prévision qui devait se réaliser plus tard.

En 1852, corrigeant, un jour, dans l'imprimer ie de Martinet, les bons à tirer de ta première édition du Traité de physiologie du professeur Longe t, il lui vint l'idée d'appliquer les moyens acoustiques que la nature a réalisés dans l'oreille humaine à la fixation graphique des sons de la voix du chant et des instruments. Il comptait arriver, par cette voie, à une sténographie acoustique de la parole, sans le secours de main d'homme.

Cette prétention hardie ne rencontra partout que des incrédules. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, président de l'Académie des sciences, que Léon Scott pria, le 26 jan^ vier 1857, de déposer, en son nom, un paquet cacheté, constatant la prise de possession du principe de sa découverte, ne cacha pas son envie de rire, à cette communication du pauvre typographe.

Cependant, le prof esseur Pouillet (de l'Institut) ayant appris, par le chimiste Barreswill, les tentatives auxquelles se livrait Léon Scott, se fit un devoir de gravir jusqu'à sa mansarde, et sur sa recommandation, la Société d'encouragement admit l'inventeur à faire fonctionner devant elle (fig. 467), un appareil rudimentaire, qui, néanmoins, enregistrait merveilleusement lés signes de la parole et du chant. La Société d'encouragement lit alors les frais de la première annuité

d'un brevet d'invention de l'instrument.

Léon Scott avait construit ce phonautographè rudimentaire, avec le secours d'un ouvrier de ses amis.

Un jour, vers 1860, on donnait une conférence surl'acoustique, dans l'amphithéâtre de la Faculté des sciences, à la Sorbonne. L'appareil de Léon Scott y figurait. On le fit fonctionner, et à la grande surprise des trois mille personnes qui composaient l'assemblée, il écrivit correctement les sons des deux tuyaux d'orgue montés sur la même soufflerie, à un mètre de distance de l'appareil. Mais qui le croirait? Le nom de Léon Scott ne fut pas prononcé : l'opérateur recueillit seul l'hommage que méritait l'inventeur, pour avoir réalisé un tel résultat par huit années de travail solitaire, et en dépensant son petit héritage maternel.

Cependant, le. phonautographe attira peu, à cette époque l'attention. Quelques démonstrations de son mécanisme, dans les cours publics de physique, voilà tout ce que put obtenir cet appareil. Si l'on veut savoir la raison de ce froid accueil, écoutons le curieux entretien que Léon Scott eut un jour avec le physicien Becquerel père, qui habitait alors au Jardin des Plantes.

Léon Scott avait eu le bonheur, insigne pour un correcteur d'imprimerie, de découvrir un certain nombre de distractions très graves au point de vue scientifique, dans les bons à tirer d'un mémoire académique dû à la plume d'une personne qui touchait de très près à ce professeur. Il profita de l'occasion pour demander à parler au savant déjà illustre qui avait fait des travaux extrêmement remarquables en physique. Il osa lui raconter ses espérances, les promesses de son conduit acoustique, de son tympan artificiel et de son style inscripteur, pour la solution de son grand problème « la parole s" écrivant ellemême ».

Becquerel père voulut bien l'écouter poliment et avec résignation. Quand il eut fini dé parier, il le regarda, avec une nuance de compassion, et lui dit :

« J'ai entendu, un peu comme tout le monde, parler de votre affaire. Mais, au préalable, je me permettrai de vous poser, dans votre intérêt, cette question : Monsieur Scott, êtes-vous riche?

— Hélas, non, répondit Léon Scott ; cette recherche est en voie d'épuiser mes dernières réserves..

— Eh bien, c'est fâcheux, c'est très fâcheux pour vous. Il vous faudrait un rapport académique, pour frapper, au ministère de l'instruction publique, à la porte du cabinet de M. Servaux, sous-ehef de division, chargé de la répartition des encouragements aux savants, Une commission a été nommée, n'est-ce pas, à l'Académie des sciences, pour l'examen de voire mémoire?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, elle ne se réunira jamais, ou je me tromperais fort. Il vous faudra dépenser dix mille francs et cinq années de travail pour réunir les matériaux et faire la rédaction d'un mémoire conforme au programme qui vous sera imposé. Si vous arrivez jusqu'au bout sans être découragé, vous obtiendrez peut-être, à grand' peine, un encouragement de deux mille francs.

Comprenez cela. On nomme à l'Académie de trois à six commissions, tous les lundis. Combien en voyez- vous qui se réunissent? Combien présentent un rapport ? Vous devez connaître tout cela, vous qui travaillez, depuis l'âge de quinze ans, dites- vous, dans des imprimeries scientifiques. Chez nous, il y a les anciens qui mettent en ordre leurs travaux antérieurs, ou qui se reposent sur leurs lauriers; c'est trop juste, n'est-ce pas? et vous en feriez autant à leur place. Il y a les jeunes, tels que moi, par exemple, mais nous avons, comme vous, notre rôti sur le feu. Nous ne pouvons le quitter, sans ■qu'il.

brûle, pour aller voir fonctionner votre appareil, pour suivre vos expériences.. Et d'abord, je ne fais pas partie de vos commissaires; il me faudrait laisser en souffrance les recherches délicates, coûteuses, . que vous savez, et dont j'attends de beaux résultats. »

Et comme Léon Scott poussait un soupir de tristesse.

« Et puis, reprit le professeur, il y a une chose qui m'effraye pour vous, et que vos membranes ne vous ont pas dit : Les questions ont leur heure ! Quand nous naviguons dans l'archipel scientifique, nous avons soin de choisir les questions propres à captiver l'attention. Même en matière de science, il faut être de son temps. Votre affaire est, au fond, de l'acoustique. Mauvaise chance pour vous! Les ingénieurs, les médecins, les musiciens, ont horreur de l'acoustique. A l'exception de ceux qui jouent, du violon, ces derniers rie sont pas bien sûrs que la vibration des corps existe. Qui est-ce qui travaille l'acoustique, chez nous ? Personne. On revoit ses notes avant de commencer son cours d'acoustique. Ah î si Savart n'était pas mort, vous eussiez trouvé quelqu'un à qui parler. Votre machine l'eût empoigné, à la condition toutefois qu'elle ne s'avisât point de contredire un seul passage de ses mémoires sur des questions d'acoustique, mémoires au nombre de deux cents. Mais, je vous le répète, l'acoustique est tombée en catalepsie, depuis Savart, et vous ne prétendez pas sans doute la galvaniser. Si vous nous parliez de la lumière, de l'électricité, à la bonne heure, voilà les questions à l'ordre du jour.

— Alors, monsieur, vous me conseillez d'abandonner la partie ?

— Non pas précisément. Cherchez, pour vous amuser, comme distraction, à écrire la parole à vos moments perdus. Ce sera dur, mais très intéressant. Si l'Allemagne ne se met pas sur la piste, vous avez le

temps de vous retourner et de voir venir. Gardez donc pour vous vos trouvailles.

Tâchez de ressembler àFresn^l, qui faisait des expériences très délicates sur la lumière avec des appareils dits à la ficelle. Ne vous pressez pas, allez doucement, à pas comptes. Un jour arrivera, peut-être un peu tard, où l'on fera quelque part un coup d'éclat dans le champ de l'acoustique, qui ne donne

Fig. 468. — Léon Scott.

rien depuis vingt ans. Alors, vous remonterez sur Feau, et le succès viendra, si vous l'avez mérité. »

Ainsi parla le docte personnage, qui semblait entrevoir, dans les limbes de l'avenir, la découverte d'Edison. Léon Scott le remercia avec effusion de ses conseils et il se retira.

Les questions ont leur heure, avait dit le physicien philosophe. L'heure du pkonautographe devait venir! Ce 'fut le jour où

Edison, complétant la découverte de Léon Scott, fit répéter par l'instrument les ondulations sonores inscrites sur sa surface !

Sur le bruit de la découverte de Léon Scott, un constructeur d'instruments de physique, de Kœnigsberg, qui se consacrait spécialement à l'acoustique, Rudolph Kœnig, s'offrit à construire l'appareil, et à l'exploiter en commun avec l'inventeur. Un traité fut conclu entre eux, le 30 avril 1859.

Voici un extrait de cet acte d'association :

Au commencement de février 1859, M. Rudolph Kœnig, constructeur d'instruments d'acoustique, s'est mis en rapport avec M. Scott, et lui a offert de lui venir en aide, pour l'exploitation de son invention. Il s'est engagé à construire les appareils fondés sur ledit procédé. M. Scott a accepté la proposition de M. Kœnig. En conséquence, l'appareil rudimentaire construit par les soins de M. Scott, a été transporté, avec ses accessoires, dans l'établissement de M. Kœnig. La^composition du noir de fumée convenable, la nature du style flexible et les moyens de fixation employés par M. Scott, ont été communiqués à M. Kœnig. Ces messieurs ont expérimenté ensemble, et M. Scott a reconnu en M. Kœnig le talent de constructeur, les connaissances en acoustique et en facture, ainsi que l'adresse expérimentale indispensables pour la bonne exploitation scientifique et industrielle de la découverte que M. Scott a appelé phonautographie M. Kœnig a construit aujourd'hui un appareil destiné aux expérimentations publiques.

En conséquence de ce qui précède, M. Scott, ti-~ tulaire du brevet n° 31470, reconnaît à M. Kœnig le droit exclusif de construire et délivrer au commerce l'appareil pour écrire les sons de l'air et tous autres fondés sur l'un des moyens brevetés par lui. »

Voici les moyens brevetés par Léon Scott, dans un certificat d'addition au brevet de 185.7, et qui porte la date du 29 juillet 1859 : .1° le cylindre et son mouvement ; 2° le chronomètre et son support ; 3° le diapason pointeur et son support ; 4° là membrane et son appareil de tension ; 5° le style souple ; 6° la cuve et son support; 7° la lampe fumeuse et le noir spécial ; 8° la fixation des épreuves.

LE PHONOGRAPHE

r Le typographe de 1 Imprimerie Martinet n'était pas sans rencontrer des sympathies actives'» de la part des personnes qui s'intéressaient au progrès- scientifique. En ce qui me concerne, je m'efforçai de répandre la connaissance de son appareil, et dans ce but, je publiai dans P Année scientifique de 4858 (3e année} un article assez étendu, exposant les bases et procédés inventés par Léon Scott, pour inscrire les vibrations sonores.

Yoici cet article de P Année scientifique :

« M. Léon Scott, enfant de la pressé, puisqu'il remplit depuis vingt ans les fonctions de correcteur d'imprimerie, a observé des faits neufs et originaux, relativement à la manière de fixer graphiquement, sur une surface plane, les vibrations des corps en état de sonorité.

« M. Léon Scott croit être sur la voie qui mène à la solution de ce grand problème : la parole sJ écrivant elle-même. Mais, avant tout, il importe de bien s'entendre sur les termes de ce problème, et sur les limites dans lesquelles Fauteur le- renferme.

,; « Malgré les travaux persévérants de plusieurs générations d'expérimentateurs et de théoriciens, nous ne savons encore aujourd'hui que fort peu de chose sur le mécanisme de la voix,, sur les conditions acoustiques de la parole. Qu'est-ce, en effet, par exemple, que le timbre des instruments ou des voix? Qu'est-ce, dans le fluide sonore, que Particulation? Nul ne saurait en ce moment résoudre ces questions d'une manière expérimentale. Fait étrange L la constitution première de toutes les langues, leurs harmonies particulières, pivotent sur le phénomène phonétique, et dans beaucoup de ses parties, le phénomène phonétique nous est encore inconnu.

« On ne saurait pourtant imputer, sans injustice, cette lacune dans nos connaissances à la timidité des efforts de nos contemporains ou de nos devanciers. Leurs.

acquisitions en acoustique ont coûté des peines infinies, et méritent toute notre reconnaissance. On est parvenu à compter, à mesurer des mouvements si rapides et si mystérieux, que le témoignage de nos sens est impuissant à nous les faire saisir. Mais le progrès des sciences physiques languit faute d'un instrument qui permette de voir, d'observer les conditions, les phases successives des phénomènes naturels. Sans l'invention des instruments d'optique, par exemple, l'astronomie serait encore dans les langes du berceau.

« L'instrument qui doit servir à l'observation des phénomènes phonétiques,M. Scott espère l'avoir trouvé. II pense que l'on peut contraindre la nature à constituer ellemême une langue générale écrite de tous les sons.

« On comprendrai] seul énoncé de ce problème, les immenses et décourageantes difficultés qui l'environnent. Qu'est-ce, en effet, que la voix? Un mouvement périodique de l'air provoqué par le jeu de nos organes. Mais ce mouvement est très complexe et infiniment délicat. Sa délicatesse est telle que quand on parle dans une chambre sombre, éclairée seulement par un rayon de soleil, les plus fines poussières en suspension dans l'atmosphère, et qui sont visibles dans l'espace lumineux, n'en sont pas agitées d'une manière sensible. D?un autre côté, ce mouvement si subtil est extrêmement rapide, puisque dans le seul intervalle d'une seconde, sept cents à huit cents vibrations sonores s'accomplissent, pour produire un son d'une hauteur peu élevée.

« Comment pouvoir recueillir une trace nette et précise d'un tel mouvement, qui serait incapable de faire frémir un cil de notre paupière ?

« Si Ton pouvait poser sur cet air qui produit les sons, par ses vibrations rapides, une plume, un style, cette plume, ce style formerait une trace sur une couche fluide

convenablement préparée. Mais où trouver un point d'appui pour cette plume? Comment la fixer à ce fluide fugitif, impalpable, invisible?

« Dans l'examen attentif de l'oreille interne de l'homme, M. Scott a trouvé le moyen de résoudre ce problème si difficile, et de construire un appareil susceptible de recevoir l'impression des sons, de la transporter et de l'inscrire sur une surface plane.

« Que voit-on, en effet, dans l'oreille interne? D'abord un conduit. Mais qu'est-ce qu'un conduit en acoustique, et à quoi peutil servir? Une expérience mémorable, due à l 'illustre Biot, doyen de l'Académie, des sciences, va nous en fournir une explication complète, applicable à notre objet. Au commencement de ce siècle, pendant une nuit, Biot, placé à l'une des extrémités d'un aqueduc de fonte, d'une longueur de. 950 mètres, put établir une conversation à voix très basse avec un second interlocuteur placé à l'autre extrémité de ce tube immense. Ainsi, avec un conduit d'une longueur quelconque, convenablement isolé de tout mouvement extérieur et de toute agitation des couches de Pair, le plus faible murmure de la voix est intégralement transmis à toute distance. Le conduit amène sans altération, sans déperdition, l'onde sonore, si complexe qu'elle soit, d'une des extrémités à l'autre, en la préservant de toutes les causes accidentelles qui pourraient la troubler; et si le conduit est par lui-même incapable de vibrer, si aucune transmission du mouvement vibratoire ne s'accomplit dans la route, le fluide poursuivra indéfiniment son mouvement primitif, avec sa pureté, sa netteté, son intensité originelles. Il est évident, d'après cela, que si l'on prend un conduit façonné en entonnoir à l'un de ses bouts, on pourra s'en servir pour recueillir les sons par son pavillon, et les diriger, sans qu'ils soient altérés en aucune façon, vers sa petite extrémité.

« Poursuivons l'examen de l'oreille. A la suite du conduit auditif, on rencontre une membrane mince, demi-tendue et inclinée : . c'est la membrane du tympan. Qu'est-ce qu'une membrane mince et demi-tendue, dans cette architecture physique qui. nous : occupe? C'est, suivant la juste définition du physiologiste Mûl 1er, quelque chose de mixte, moitié solide, moitié fluide. Une membrane participe des solides par sa cohérence, et des fluides par l'extrême facilité de déplacement de toutes ses molécules.

Elle est l'intermédiaire employé par la nature pour une transmission aussi parfaite, que possible, du mouvement d'un fluide à, un solide. Cette membrane, qui termine le > conduit auditif, jious fournira le point; d'appui que nous cherchons pour notre::

plume. :

« Nous avons dit qu'il était nécessaire, pour la solution intégrale du problème, que le style appliqué sur le fluide en vibration,, ou, ce qui reviendrait au même, sur lamembrane, marquât sa trace sur un corps : demi-fluide. En effet, tout mode d'inscrip-; tion du mouvement qui exigerait, pour tracer la gravure, un effort appréciable, se- : rait impossible à ce burin quasi aérien. La couche sensible ne devra donc offrir aucune résistance à ces délicates empreintes. De même qu'il a pris un demi-solide pour agent graphique, M. Scott a donc pris un: demi-fluide pour matrice : c'est le noir de < fumée. Une mince couche de noir de fu^ mée déposée à l'état semi-fluide sur un corps . quelconque (métal, bois, papier, tissu) animé : d'un mouvement de progression uniforme, afin que les traces formées ne rentrent pas les unes dans les autres, telle est la surfacepropre à recevoir les traits de la plume; . ;

« En résumé, l'appareil employé par ; M. Scott, pour obtenir l'impression graphique des sons, se compose d'un conduit évasé à son extrémité en une sorte de par villon, qui sert à recueillir les sons de 1&:

LE PHONOGRAPHE

voix ou (Tun instrument en état de sonorité. L'extrémité qui termine ce conduit est fermée par une membrane mince, convenablement tendue et qui porte un crayon ou style excessivement léger. , Ce crayon, mis en mouvement par les vibrations de la membrane provoquées par les sons, inscrit lui-même la trace de son mouvement sur un papier recouvert de noir de fumée, placé au-devant du crayon, qui se déroule lentement ^ et uniformément par l'effet d'un rouage d'horlogerie. Les traces laissées sur ce papier peuvent ensuite être reproduites et fixées à jamais grâce à la photographie.

« M. Wertheim, un de nos jeunes physiciens, avait déjà obtenu, par des dispositions analogues, l'impression écrite des vibrations du diapason, et il avait rendit plus visibles, par ce moyen, les vibrations sonores des corps, effet que l'on n'avait mis en évidence jusque-là que par l'expérience des lignes nodalesy tracées au moyen du sable sur les membranes vibrantes, selon le méthode deChladni, Duhamel et Savart. Mais M. Scott a, singulièrement perfectionné ces dispositions expérimentales, et il a fait une étude approfondie de l'emploi d'un appareil de ce genre pour l'examen des questions délicates qui sont du ressort de l'acoustique.

« Né pouvant passer en revue toutes lesquestiôns de l'acoustique qui pourront recevoir des éclaircissements utiles de l'appareil graphique de M. Scott, nous citerons seulement les principales.

« La question du timbre, par exemple, sur laquelle on est si peu d'accord, pourra recevoir d'excellentes lumières de cette graphie des sons. M, Scott a déjà réuni un certain nombre d'épreuves, qui présentent les sons dé la voix comparés à ceux du cornet à piston, du hautbois, du diapason, etc. Les instruments, comme on pouvait le pressentir, se distinguent d'avec les voix par lés caractères de leurs vibrations. Ainsi Taccord parfait, donné par le cornet à

piston, recueilli sur le noir de fumée, dans l'appareil de M. Scott, donne des figures fort dissemblables, par leurs formes et leur 3 dimensions, de celles que fournit le même accord parfait émané d'un instrument à cordes ou de la vois humaine. La même différence se remarque dans le tracé graphique que donne le chant comparé avec le tracé des ■ cris explosifs, des rugissements, etc. .

« M. Scott a constaté ce fait curieux que le son d'un instrument ou d'une voix fournit une suite de vibrations d'autant plus régulières, plus égales, et par conséquent plus isochrones, qu'il est plus pur pour l'oreille et mieux filé. Dans le cri déchirant, dans les sons aigres des instruments, les ondes de condensation sont irrégulières, inégales, non isochrones. Aussi pourrait-on dire qu'il y a, à ce point dé vue, des sons faux et discords d'une manière absolue.

Dans une épreuve de M. Scott qui montre les mauvais sons de la voix, c'est-à-dire les sons voilés, on reconnaît avec un peu d'attention, une, quelquefois deux et même trois vibrations secondaires, combinées avec fonde principale.

« Telles sont les principales questions de l'acoustique qui pourront recevoir des éclaircissements de l'emploi de l'instrument de M. Scott.

« Mais, dira-t-on, à quoi bon cet art nouveau, dont l'exécution paraît si délicate? Si une question semblable eût été, au commencement de notre siècle, adressée à Yolta, l'illustre inventeur delà pile électrique, il eût été, à coup sûr, bien empêché de répondre : « Cela sert à l'analyse chimique, h la galvanoplastie et à la télégraphie. » C'est' une réponse analogue que pourrait faire fauteur du travail qui nous occupe à celui qui lui poserait aussi, à propos de ses recherches, la question du cui bonum?

« On peut dire dès à présent que la graphie des sons, essayée par M. Scott, est ap-

pelée à fonder sur des bases nouvelles la sténographie. Une sténographie manuelle aussi rapide que la parole, est d'une impossibilité radicale. En effet, dans la courte durée d'une seconde, la voix peut donner dix sons syllabiques; or, la main la plus agile ne saurait, dans le même espace de temps, former, non pas même des signes variés, mais des points uniformes. La sténographie littérale étant irréalisable, on a songé aux moyens de condenser, d'abréger, de figurer lés sons principaux, en négligeant toutes les syllabes accessoires* Mais un tel travail fait sur la langue écrite, devrait être précédé d'une étude approfondie de la langue phonétique. Cette reconstitution du langage sur une base scientifique ne serait pas à dédaigner pour la vérification de la langue écrite, car personne n'ignore que l'orthographe française est un compromis incohérent entre la prononciation et l'étymologie. L'art nouveau essayé par M. Scott fournira les bases de cette étude préalable.

« L'écriture et l'imprimerie expriment la parole, il est vrai, mais la parole morte et décolorée. Vous venez d'entendre réciter de beaux vers par Rachel : écrivez-les, et donnez-les à lire à un enfant, vous ne les reconnaîtrez plus. Pour leur rendre la vie, il eût fallu les accentuer, les noter, comme en musique ; encore le but n'eût-il été que très imparfaitement atteint. Il manque là quelque chose; c'est ce que sentent beaucoup d'hommes éclairés, mais sans espoir de combler la lacune. La phonautographie de M. Scott fournira le moyen d'imprimer à l'écriture ordinaire l'expression qui lui manque, c'est-à-dire de traduire graphiquement la pensée par l'expression de la parole ; car l'amplitude du tracé graphique ou la faible dimension de ce même tracé, . correspondraient exactement à ces diverses inflexions de la voix dont la déclamation s'accompagne.

« Les travaux de M. Scott nous semblent donc marquer le début d'un art plein d'originalité, bien qu'il soit difficile, dès aujourd'hui, d'en prévoir et d'en fixer le développement et les applications. Si nous ajoutons que M. Scott, travailleur solitaire, ne dispose, comme la plupart des inventeurs, que de médiocres ressources, et que, depuis un grand nombre d'années, ilprend ses heures d'expériences sur les heures du travail de sa profession, nous donnerons un motif de plus à l'intérêt et à la sympathie que ses recherches doivent inspirer aux amis des sciences. »

Ainsi, comme il était dit plus haut, le phonaatographe de Léon Scott enregistrait les sons de la parole, mais il ne la reproduisait pas. Ce n'était que la moitié de la solution du problème. M. Edison est parvenu tout à la fois à enregistrer et à repror duire la parole et le chant. Voilà comment se trouva achevée la solution du problème abordé par Léon Scott, vingt ans auparavant.

Mais Léon Scott ne devait, tirer aucun profit du brillant complément de ses tra-

vaux réalisé par le physicien des Etats- Unis. Dès l'annonce de la présentation du phonographe à l'Académie des sciences, il rappela les travaux, fit valoir ses droits, dont Edison avait absolument négligé de tenir compte. Il faisait remarquer que la membrane vibrante, le style et une surface inscrivant les ondulations de la voix, dont se servait le physicien de New-York, se trouvaient consignés dans son brevet, et existaient dans son phonautographe . Edison se tint coi.

Dans un article de l'Année scientifique de 1878 (22e année), en rapportant la communication de Th. Du Moncel à l'Académie des sciences, je signalais les travaux de Léon Scott, comme ayant sérieusement contribué à l'invention nouvelle, mais cette revendication resta sans écho.

Quelques amis conseillèrent alors à Léon

LE PHONOGRAPHE

Scott de , solliciter du Ministre de l'instruction publique, un encouragement pécuniaire, pour la continuation de ses expériences. Bais ses démarches n'aboutirent qu'à une fin de non-recevoir, nettement formulée.

Cette dernière période des tentatives du malheureux inventeur est consignée dans une lettre que Léon Scott m'adressa, le 13 mars 1879, et que Ton me permettra de rapporter ici , car c'est un véritable document historique sur des faits trop peu connus,

Yoici donc ia lettre de Léon Scott :

. , Paris , 13 mars 1819.

A Monsieur Louis Figuier,

J'ai reçu l'exemplaire dont vous avez bien voulu me faire don de la vingt-deuxième année de la belle publication scientifique que vous poursuivez avec une perfection qui ne s'est jamais démentie. Vous avez, parlé de votre pauvre protégé de 4856, avec ce tact et ce bon eceur que connaissent tous les travailleurs scientifiques, et qui vous, fait tant d'honneur. Je vous en remercie de toute mon âme.

Je vous dois, monsieur, un récit succinct de mes démarches pour revendiquer la part qui m'appartient dans l'invention des procédés de l&phonograpkie, et pour poursuivre le but primitif que je m'étais proposé, beaucoup plus important, selon moi, que celui atteint par le phonographe Edison. Vous vous> souvenez que je . ne youlais pas répéter la parole, mais l'inscrire en caractères acoustiques.

Le constructeur qui, deux ans après les expériences que vous connaissez, s'était adressé à moi, M. Rudolph Kœnig (de Kœnigsberg), s'était arrangé pour s'approprier le produit des brevets et, avec le concours de M.l'abbé Moignoy s'emparer pour lui seul dè -la coïnvention. C'est là recueil de tous les inventeurs qui ne sont pas gens de métier et en- j (repreneurs. j

Gomme l'Académie n'avait pas voulu s'intéresser à ma communication du- 15 juillet 1861 au sujet de l'inscription au moyen de solides (chaîne artificielle des osselets), je laissai tomber, par découragement, mes brevets en février 1864. M. Kœnig resta maître du terrain et ne fit rien de bon du phonautographe, entiché qu'il était des résonnateurs de M.ÏJelmôtz et des flammes chantantes. D'ailleurs, M. Kœnig a toujours été hostile aux travailleurs français.

Quand parut, en décembre 1871* l'invention, de M. Edison, proclamée comme la huitième merveille S. T, u. ■ - ' ' .

du monde, j'y reconnus immédiatement l'adaptation de cinq des moyens de mon brevet du 25 mars 1857 et du certificat d'addition du 29 juillet 1859. Je mé présentai alors chez le célèbre professeur de physique de l'École polytechnique, M. Jamin, qui m'accueillit fort bien, reconnut de très bonne grâce qu'il avait été mis en erreur âu sujet de la coïnvention de M. Kœnig et qui me conseilla de m' adresser directement au ministre de l'instruction publique, pour lui demander un subside de deux mille francs, afin de poursuivre mes expériences à partir du point où je les avais laissées en 1861, et en mettant à profit de nouveaux ajustements que j'avais conçus depuis cette, époque.

M. Jamin poussa la bonté jusqu'à me remettre, pour M. le ministre de l'instruction publique (alors M. Bardoux), une lettre ainsi conçue :

« Termes, par Grandpré (Axdennes), 23 septembre J 878.

« Monsieur le Ministre," 1

« M. Scott de Martinville a imaginé, il y a une dizaine d'années, un appareil nommé phonautogra'phe qui écrit sur un cylindre tournant les vibrations de la parole : cet appareil, qui est dans tous les cabinets de physique, est une des pièces du phonographe.

» M. Edison, à la vérité, a réussi à reproduire la parole avec cette écriture, ce qui est un progrès considérable; mais M. Scott avait résolu la moitié du problème. C'est un ancien ouvrier .typographe, et ce sont des difficultés d'argent qui l'ont arrêté dans des recherches du plus haut intérêt.

» Tout n'est pas fini; on peut maintenant étudier les relations de l'écriture autographique avec la parole elle-même et apprendre à quelles sortes de vibrations correspondent les diverses voyelles. Cette question, M. Scott croit pouvoir la résoudre; mais il lui faudrait un secours d'argent que j'ai l'honneur de demander pour lui à Votre Excellence, sachant avec quelle libéralité vous favorisez les études scientifiques. Jamais un meilleur emploi ne pourra être fait des fonds de l'État.

« Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'assurance de tout mon respect.

« J. Jamin. »

M. Bardoux accorda une audience à mon ami, M. Jules Baudry, éditeur, qui voulut bien me présenter au ministre. Ce dernier se montra frappé de la lettre de M. Jamin, et me prodigua le baume de ses belles, promesses et de ses protestations de bonne volonté. Il renvoya ma demande à un comité existant dans son ministère, pour V encouragement des études scientifiques, ~

Le rapporteur était M. Paul Desains, de l'Académie des sciences. Cet excellent homme voulut

bien, dans son rapport, conclure à donner satisfaction à ma demande. Mais l'affaire traîna en longueur : un conflit eut lieu entre M. Dumesnil et M. Servaux, chefs, l'un de l'enseignement supérieur, l'autre, des encouragements. Ils épuisèrent d'un seul coup lés 250 000 francs disponibles pour les savants en -J879, et, finalement, après sept mois de démarches et d'instances, je reçus, à ma grande déception, la missive suivante au nom du ministre :

MINISTÈRE Paris, 17 janvier 1879.

TJl'.

L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BKA17Ï-AHTS.

« Monsieur, par votre lettre du 3 janvier courant, vous appelez de nouveau mon attention sur l'appareil inventé par vous et qui aurait servi de base à l'invention du téléphone ; par suite, vous demandez qu'une somme de deux mille francs vous soit allouée pour vous permettre d'achever l'appareil sténographe de la parole dont vous êtes également l'inventeur.

« Vos travaux ont été justement appréciés et il serait désireux que l'administration de l'instruction publique pût les encourager.

« Malheureusement, et malgré toutes les demandes qui ont été adressées aux Chambres, il n'existe au budget de mon département aucun crédit qui puisse être affecté à ces sortes de dépenses.

« Je ne puis, en conséquence, que vous exprimer regret de ne pouvoir accueillir favorablement votre demande.

« Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

« Le ministre de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts.

«"Bardoux. »

Vous voyez, monsieur, avec quel sans-gêne et quelle légèreté, on traite, en 4 879, les. inventeurs nationaux. Supposez, pour un moment, que je fusse en mesure, — comme j'en ai la conviction — de faire faire un pas décisif à la difficile question de la sténographie acoustique, et voilà le bénéfice d'un, tel succès perdu pour mon pays, au profit sans doute des intérêts exotiques que M. le comte du Moncel a- pris en mains avec une chaleur si étrange et si funeste aux travailleurs français,

Énumérez les- récompenses honorifiques, décorations, grandes médailles, produits des conférences dont M. Edison a été comblé ; comparez le résultat avec les sacrifices, les déboires, les contestations dont j'ai été victime pendant tant d'années, pour aboutir, en fin de compte, à l'oubli presque

complet et aune gène voisine de la misère, et demandez-vous de quelle dose d'amour de la science; ou de folie de l'invention il faut se sentir possédé pour se lancer dans une pareille carrière et « décrocher les mâts de cocagne ».au profit des Yankees.

Je me rappelle, monsieur, toutes les choses exeellentes que vous avez dites sur ce sujet et je crains que vous n'ayez qu'un chagrin, celui d'avoir eu trop raison dans vos appréciations. Je, vous suis, je vous le répète, infiniment reconnaissant, de votre généreuse protestation en ma faveur;

J'ai l'honneur d'être, honoré- monsieur, votrehumble, dévoué et reconnaissant serviteur,

Léon Scott de Martin ville..

Ainsi éconduit par les bureaux du ministère de la rue de Grenelle, frustré de tout espoir et dénué de ressources, Léon Scott fut forcé de renoncer à la lutte. Quelques années auparavant, il était entré, comme bibliothécaire et conservateur des manuscrits, chez M. Firmin Didot, qui l'employait à étendre sa collection, par des voyages à l'étranger. Ce travail ayant pris fin, il ouvrit, vers 1876, au fond de la cour de la maison n° 9 de la rue Yivienne, une petite boutique de marchand d'estampes, où il vécut pauvrement jusqu'à sa mort, arrivée le 26 avril 18T9 (1).

Sa veuve a grand'peine à vivre. Elle; a une fille aînée, qui donne des leçons de musique, et un fils, qui se prépare aux examens de l'Ecole polytechnique. Elle sollicite un secours de la Société de secours des amis des sciences, fondée par le baron Thénard, pour venir en aide aux veuves et enfants des savants tombés dans l'infortune, et Dieu sait si elle a droit à la charitable attention de cette Société.

D'autre part, on lit dans le Bulletin inter-

(1) Au mois de niai 1878, Léon Scott fit paraître une très curieuse brochure, ' où il revendique ses droits de premier inventeur du phonographe. Cet opuscule, qui renferme l'histoire intéressante des luttes d'un travailleur obscur contre l'indifférence des Gorps savants et les lacunes de la loi, est intitulé le Problème de la parole ^inscrivant elle-même, par Léon Scott de Martinville, typographe ■ ■ ''

FLg. 469.

Le phonographe. Vue extérieure.

national d'électricité n° de septembre, 1890 : « La Compagnie fondée à Londres pour l'exploitation du nouveau phonographe d 'Edison, a acheté son brevet 6 millions. »

Sic vos. non vobis meUificatis apes.

Sic vos non vobis nidificatis oves.

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