CHAPITRE IV
INVENTION DE LA DYNAMITE PAR M. NOBEL. — SA FABRICA- TION.— RÈGLEMENTS OFFICIELS CONCERNANT LA DYNA- MITE. — USAGE DE LA DYNAMITE DANS L1 ARMEE. — TRANSPORT DE LA DYNAMITE SUR LES VOIES FERRÉES.
C'est en 1867 que M. Nobel prenait un brevet pour la fabrication d'une nouvelle matière, qu'il décrivait en ces termes :
« Mon invention consiste à supprimer les propriétés dangereuses de la nitro-glycérine de telle sorte qu'elle ne soit sensible ni au choc, ni au feu, et à la mettre sous une forme plus convenable pour les maniements et pour le transport que sous la forme liquide; ce qui se fait par l'incorporation de la nitro-glycérine dans les pores de matières poreuses in explosives, sans aucune influence chimique sur la nitro-glycérine, telles que silice, poudre de brique, argile sèche, pâte. »
Il paraît que M. Nobel dut au hasard la découverte de la dynamite.
A l'époque où le chimiste suédois fabriquait sa nitro-glycérine, il l'enfermait dans des boîtes de fer- blanc, qui étaient ensuite réunies, par dizaines, dans dévastes caisses, garnies de terre d'infusoires.
« Or, il arrivait, dit M. Châlon, dans son ouvrage sur les Explosifs, que cette terre, par suite de coulages, s'imbibait de nitroglycérine, et prenait une consistance pâteuse. En l'examinant attentivement, on reconnut que son pouvoir absorbant était considérable. Des essais postérieurs montrèrent que la nitro-glycérine ainsi absorbée conservait ses qualités explosives, et que, d'autre part, sa tendance à exploser avait considérablement diminué. »
Ce n'était pas seulement une découverte d'une immense portée que M. Nobel réalisait, en 1867 ; c'était aussi sa revanche. En effet, de 1863 à 1864, M. Nobel avait livré à l'industrie des quantités considérables de nitro-glycérine, avec capsules de fulminate de mercure. Il avait créé deux usines, l'une à Stockholm, l'autre à Lanenburg (Angleterre), et cette seconde usine expor-
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Fig. 99. — Cabane pour la fabrication de la nitro-glycérine, à Isleten (Suisse).
tait en Amérique des quantités énormes de nitro-glycérine, que l'on appelait alors huile Nobel. Tout à coup, deux terribles accidents vinrent émouvoir l'opinion publique : l'usine de Stockholm sauta, et le steamer European, qui transportait de Y huile Nobel en Amérique, fit explosion, dans la rade de Colon. Ce fut assez pour décider la plupart des gouvernements à interdire formellement la fabrication et l'importation de Vhuile Nobel.
Le chimiste suédois tint bon ; il démontra d'abord que les explosions qui avaient eu lieu étaient dues à de fâcheuses imprudences. Il se remit ensuite à F œuvre, dans son laboratoire, et c'est alors qu'il inventa la dynamite, à laquelle il a donné son nom. Il triompha si complètement qu'aujourd'hui un grand nombre d'usines en Europe sont exclusivement consacrées à la fabrication de la dynamite.
La dynamite Nobel, type des dynamites à base inerte, se compose donc de nitro-
glycérine et d'un corps absorbant. La terre d'infusoires, ou kieselguhr, dont se servait M. Nobel au début, existe en très grande quantité à Oberlohe, dans le Hanovre. C'est une marne siliceuse, très friable lorsqu'elle est sèche, et qui absorbe trois fois son poids de nitro-glycérine.
On emploie, cependant, beaucoup d'autres matières absorbantes. Ainsi, à la poudrerie de Vonges et dans presque toutes les poudreries françaises, on donne à la dynamite la composition suivante : 75 parties de nitro-glycérine, 20,8 parties de randanite, 3,8 parties de silice de Vierzon, 0,4 partie de sous-carbonate de magnésie.
hs, randanite est analogue, par sa composition et par ses propriétés, à la kieselguhr. On la trouve en abondance aux environs de Gëyssat (Auvergne).
Ailleurs, on fabrique la dynamite rouge, qui contient 68 parties de nitro-glycérine et 32 parties de tripoli; — - la dynamite noire,
qui contient seulement 45 parties de nitroglycérine et 53 parties de coke et de sable pulvérisés; — la dynamite blanche : 75 parties de nitro-glycérine et 25 parties de terre siliceuse.
Dans les usines Nobel on procède comme il suit pour fabriquer la dynamite.
Afin d'enlever Feau et les matières organiques renfermées dans la terre d'infusoires, on commence par griller cette terre; on la broie et on la passe au tamis. L'ouvrier place ensuite dans un baquet en bois 3 kilogrammes de nitro-glycérine et un kilogramme de terre d'infusoires. Il mélange le tout, et pétrit soigneusement la masse. L'opération est sans danger. La dynamite est ensuite découpée en cartouches.
Ce qui fait l'importance des fabriques de dynamite, c'est qu'on s'y livre à toutes les opérations préliminaires de la fabrication de la nitro-glycérine, opérations que nous avons décrites dans le chapitre précédent, et qui sont extrêmement compliquées.
Nous n'avons pas besoin de dire que toutes les fabriques de dynamite sont établies dans des lieux inhabités, à grande distance de tout centre de population. A Isleten, l'une des plus importantes usines de M. Nobel, la nitro-glycérine se prépare au fond d'un ravin, comme le représente, d'après une photographie, la figure 99.
A Avigliana, l'atelier où se fabrique la nitro-glycérine est entouré d'un épaulement circulaire en terre, pour amortir les effets de l'explosion qui viendrait à se produire.
La figure 100 donne une vue générale, d'après une photographie, de l'usine d'Avigliana. On voit à droite l'atelier où se fabrique la nitro-glycérine, qui est entouré d'un bourrelet de terre et enfoncé dans le sol, à une certaine profondeur, A gauche sont les ateliers ou l'on se livre au broyage et au tamisage du sable, ainsi qu'à la préparation de l'acide azotique.
Dans les poudreries françaises, on fabrique beaucoup de dynamite pour l'armée,et l'on a adopté, pour cette fabrication, la méthode de MM. Foucher et Boutmy, ingénieurs des poudres et salpêtres, méthode qui a l'avantage de faire disparaître presque toutes les causes d'explosion accidentelle.
MM. Foucher et Boutmy préparent la nitro-glycérine en traitant 10 kilogrammes de glycérine par 32 kilogrammes d'acide suif urique. Ils obtiennent ainsi un composé suif o-glycérique, qu'ils traitent ensuite par un mélange de 28 kilogrammes d'acide azotique et de 28 kilogrammes d'acide sulfurique. Dans ces conditions, la combinaison de la glycérine et de l'acide azotique, au lieu de s'effectuer brusquement, avec une subite élévation de la température et un fort dégagement de chaleur, ne s'effectue que lentement. On débarrasse ensuite la nitroglycérine de l'excès d'acide qu'elle a entraîné, en la traitant par une dissolution de bicarbonate de soude, et on la filtre, à travers des éponges, pour retenir l'eau.
Quant à la randanite, qui mélangée à la nitro-glycérine constitue la dynamite, on la dessèche dans un four à réverbère, où elle demeure pendant 5 à 6 heures, exposée à l'action d'an feu violent, ce qui la rend chimiquement pure.
Pour donner une idée de l'installation d'une fabrique de dynamite nous mettrons sous les yeux du lecteur, d'après une photographie (fig. 102, page 109), une vue pittoresquede la fabrique d'Ablon (près Honfleur) appartenant à la Société centrale de dynamite, qui a son siège à Paris, et compte dix usines en activité.
Ces usines sont situées : à Paulilles, près Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) ; à Ablon, prèsHonfleur (Calvados); à La Radiée, près Saint-Chéron (Seine-et-Oise) ; à Avigliana, près Turin (Italie) ; à Gengio, près Savone (Italie) ; à Galdacano, |près Bilbao (Espagne) ; à Trafaria, près Lisbonne (Por-
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Fig. 100. — Fabrique de dynamite â Avigliana, près de Turin.
tugal) ; à Isleten, près Altdorf-Uri (Suisse) ; à Sabanetta, près Ciudad Bolivar; à Venezuela (Amérique) ; à Leuwfontein, près Pretoria, Transwaal (Afrique Centrale).
On prépare, pour l'armée, dans les poudreries françaises, quatre espèces de dynamites à bases de randanite et silice de Yierzon, — de craie de Meudon et silice de Vierzon, — de, silice de Launois et de laitiers de hauts fourneaux, avec une légère addition decarbonate de chaux, — de silice et randanite, avec 10 pour 100 de sous-carbonate de magnésie.
Dès qu'on a fait le mélange de la nitro-glycérine avec la matière poreuse, quelle que soit, d'ailleurs, cette dernière, on met la dynamite dans des sacs de 5 kilogrammes chacun; on procède alors aux opérations de Yencartouchage.
Les cartouches de dynamite destinées à à l'industrie pèsent 100 ou 200 grammes. Pour l'armée, les poudreries nationales four-
S. T. IL
nissent des cartouches de 100 et de 25 grammes. Quel que soit le poids de ces cartouches, on les range dans des caisses en bois, qui contiennent chacune 250 cartouches,.
Dans les écoles d'artillerie, les officiers et les gardes examinent la dynamite, avant de l'emmagasiner. Ils s'assurent qu'elle est dans un parfait état de conservation, et tous les six mois, on soumet aux mêmes épreuves la dynamite qui fait partie des approvisionnements de guerre. A cet effet, on cherche si lanitro-glycérine n'a pas subi de décomposition, si l'enveloppe des cartouches n'a pas été défoncée, si l'amorce n'a pas été ; déformée. Il est bien facile de s'assurer que l'enveloppe des cartouches et l'amorce ont toujours leur aspect primitif.
La décomposition spontanée de la nitroglycérine est l'objet d'un examen plus minutieux. On introduit dans les boîtes de dynamite un papier de tournesol ; s'il rougit, c'est que l'acide nitreux, composé vola-
til, s'est dégagé de la masse. Alors, on lave 5 grammes de cette dynamite douteuse dans 300 grammes d'eau distillée ; on porte ce liquide à l'ébullition, dans un ballon à long col, à l'orifice duquel on a suspendu une bande de papier tournesol. Si le papier rougit, c'est que des vapeurs nitreuses se sont dégagées et qu'il y a eu altération de la dynamite.
L'autorité militaire prescrit la destruction immédiate des lots de dynamite avariée.
Cette opération s'effectue dans lespolygonés,
, à 300 mètres au moins de tout bâtiment ; on fait exploser la dynamite avec une cartouche amorcée par le fulminate de mercure.
D'après la circulaire ministérielle du 29 novembre 1880, c'est l'artillerie qui est chargée de conserver la dynamite. Des ma-
r gasins spéciaux ont été construits à cet effet.
■ Ils sont en briques très minces, recouverts de tuiles, et divisés en quatre ou cinq compar-
. timents, par des cloisons en bois, de 50 centimètres d'épaisseur, tout au plus. Ces magasins sont surmontés de greniers vides, qui jouent le rôle de « chambres à air », pour arrêter les rayons solaires; enfin ils sont entourés, à 2 ou 3 mètres de distance, de remparts en terre. Chaque compartiment contient 100 kilogrammes de dynamite.
La fabrication et le transport de la dynamite ont fait l'objet de plusieurs lois, qu'il est utile d'analyser.
Jusqu'en 1875, au terme de la loi du 13 fructidor an Y, l'Etat avait le monopole de la fabrication et de la vente de la poudre ; ce n'est qu'en i 875 que l'Assemblée nationale autorisa les particuliers à fabriquer la dynamite et tous les explosifs à base de nitro-glycérine, en- frappant ces produits d'un droit énorme (2 francs par kilogramme de dynamite).
Nul fabricant ne peut s'établir sans une autorisation spéciale du gouvernement, et sans avoir versé dans les caisses de l'Etat un cautionnement de 50,000 francs.
Les industriels qui exploitent des mines ou des carrières de pierre peuvent également obtenir l'autorisation de fabriquer sur place la nitro-glycérine dont ils ont besoin ; ils payent alors un impôt supplémentaire de 4 francs par kilogramme de nitro-glycérine. Toute contravention à ces dispositions législatives entraîne une condamnation à un mois de prison et à 2000 francs d'amende.
Des règlements très sévères ont été portés en ce qui concerne le travail à l'intérieur des fabriques de dynamite. A titre d'exemple nous citerons les principales dispositions du règlement de la fabrique de dynamite de Paulilles (Pyrénées).
Les ateliers ne doivent pas contenir plus de quatre ouvriers chacun. Ils sont, à cet effet, construits en planches de bois très léger, et séparés entre eux par un intervalle de 20 mètres au moins. Une discipline rigoureuse est observée dans l'intérieur de la fabrique.
Sous aucun prétexte les ouvriers ne doivent pénétrer dans les ateliers où . ne les appelle pas leur travail. Ils ne sont admis dans la manufacture qu'à l'heure fixée pour le commencement du travail, et doivent se retirer aussitôt que le signal du départ a été donné. Nul ne s'absente des ateliers, sans permission spéciale, pendant toute la durée du travail. Les chefs d'atelier arrivent une demi-heure avant les ouvriers; eux seuls. sont chargés d'ouvrir et de fermer les portes. Ils s'assurent que le thermomètre marque au moins -f-12° centigrades, afin de prévenir tout accident provenant d'une brusque congélation de la nitro-glycérine. Si un appareil fonctionne mal, l'ouvrier est tenu de prévenir le chef d'atelier, qui seul peut exécuter les réparations nécessaires, car il est formellement défendu aux ouvriers de manier aucune pièce métallique.
Après le travail, on vérifie s'il ne reste pas, sur les tables, une parcelle de nitroglycérine ou de dynamite. Défense est aussi
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Fig. 101.
Emballage de la dynamite.
faite d'introduire dans les ateliers des allumettes, des capsules, des cigares ou cigarettes, du vin ou des liqueurs. Si le temps devient orageux, le travail est suspendu dans tous les ateliers, et les ouvriers se réunissent dans les hangars, où sont toujours prêtes les pompes à incendie.
A l'entrée et à la sortie de l'usine, les ouvriers et les employés de la fabrique sont fouillés, chaque jour. Dans chaque atelier, des seaux d'eau froide et d'eau chaude sont déposés sur le sol.
La dynamite est enfermée dans des magasins souterrains, généralement à 3 ou 4 mètres de profondeur. Les murs sont en brique, et n'ont pas plus de 30 centimètres d'épaisseur. Deux portes ferment l'entrée du magasin ; l'une de ces portes est en panneaux de chênè, l'autre est en tôle de fer. La toiture du magasin est formée par une
voûte en briques de 12 centimètres d'épaisseur; quelquefois même on substitue une simple cloison enbois à cette voûte en brique.
Les caisses de dynamite sont disposées sur des chantiers en bois, placés à quelques centimètres au-dessus du sol, afin de les préserver de l'humidité. Il n'y a point de paratonnerre sur ces dépôts, mais bien des conducteurs métalliques reliés à la toiture, qui semblent beaucoup plus utiles pour garantir les magasins contre les effets de la foudre.
Avant de livrer la dynamite au commerce, de l'emmagasiner, de la transporter, il est nécessaire de l'analyser, de s'assurer de son degré de pureté et de sa stabilité. Voici comment on procède ordinairement :
« Les épreuves, dit M. Ghâlon, dans son ouvrage sur les Explosifs, telles qu'elles sont pratiquées au bureau des explosifs de Londres, comprennent
deux séries d'opérations : la séparation de la nitroglycérine et l'essai de son degré de pureté.
< On commence par préparer un papier réactif spécial. A cet effet, on traite 3 grammes d'amidon
; blanc, bien lavé, par 265 grammes d'eau distillée ; on agite, on chauffe jusqu'à ébullition et on laisse bouillir doucement pendant dix minutes. On mélange ensuite avec une dissolution, dans 265 grammes d'eau distillée, d'un gramme d'io^ dure de potassium qui a été cristallisé dans l'alcool. Quand le liquide est refroidi, on y plonge pendant dix secondes des feuilles de papier-filtre blanc, préalablement lavées à l'eau et desséchées. On recoupe ces feuilles en plaquettes de 10 millimètres, et on les conserve dans .es flacons bien bouchés et à l'abri de la lumière. »
Ce sont ces feuilles qui vont servir de papier réactif. Avant de s'en servir, il faut tracer sur Tune d'elles des lignes quelconques, à l'aide d'une plume trempée dans une dissolution aqueuse de caramel; la plume laisse une trace brune sur le papier réactif.
On place alors dans un tube à filtrer 25 à 30 grammes de dynamite pulvérisée ; on y verse de l'eau; la nitro-glycérine se sépare de la substance poreuse, et tombe au fond de l'eau. En mettant le tube à filtrer en communication avec un aspirateur, la nitroglycérine sera entraînée; on la fait parvenir dans une éprouvette que l'on chauffe au bainmarie jusqu'à -|- 70 degrés. Si l'on présente alors des feuilles de papier réactif au-dessus de Féprouvette, les vapeurs nitreuses provenant de la décomposition de la nitroglycérine agiront sur l'iodure de potassium, comme la plume trempée daï>s la dissolution de caramel, et mettront l'iode en liberté. On peut, en comparant le papier réactif placé au-dessus de Féprouvette et le papier réactif sur lequel on a tracé quelques lignes, évaluer la durée de la décomposition de la nitro-glycérine. Ce produit est considéré comme bon si cette durée ne dépasse pas 10 minutes.
La dynamite destinée au commerce doit être enfermée dans des cartouches, recouvertes de papier, et non amorcées.
L'emballage et l'expédition de la dynamite exigent des précautions particulières. Nous représentons (fig. 101, page 107), d'après une photographie , l'emballage de la dynamite.
Les cartouches sont placées dans une première enveloppe bien étanche en carton, zinc ou caoutchouc, à parois non résistantes ; les vides sont exactement remplis au moyen de sable fin ou de sciure de bois. Le tout est renfermé dans une caisse ou dans un baril en bois , consolidé exclusivement au moyen de cerceaux et de chevilles en bois, et pourvu de poignées non métalliques. Les emballages portent, sur toutes leurs faces, cette inscription, en très gros caractères :