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MOULAGE ET USINAGE DES BOUCHES A FEU

Le mode de fabrication des bouches à feu varie suivant qu'elles sont en bronze ou en acier; mais, dans l'un et dans l'autre cas, certaines dispositions, que nous indiquerons plus loin, demeurent identiques.

Jusqu'en 1870, tous les canons- furent fabriqués par l'Etat ; mais aujourd'hui l'État ne possède plus qu'une seule fonderie, qui

est établie à Bourges, où l'on ne fabrique même que des canons en bronze ; et comme nous l'avons dit dans les chapitres précédents, le nombre de ces canons est extrêmement restreint.

Tous nos canons en acier sont commandés à l'industrie, qui les fournit forés et trempés. Il ne reste donc plus qu'à les usiner, suivant l'expression consacrée. Cette dernière opération est exécutée dans les ateliers de l'État, à Tarbes et à Puteaux.

L'industrie privée peut produire à meilleur marché que l'État, puisqu'elle ne fabrique pas seulement des canons, mais aussi des rails, des locomotives, des ponts métalliques, des chaudières, etc., tout comme 1-e fait, d'ailleurs, l'usine Krupp, à Essen. Il est clair que si l'Etat avait été forcé de construire un marteau-pilon comme celui du Creusot, de Saint-Chamond, ou de Rivede-Gier, les frais de construction et d'entretien de cet énorme engin eussent singulièrement augmenté le prix de revient d'une bouche à feu. Et pourtant, comment obtenir des blocs d'acier convenables, si l'on ne dispose pas d'un outillage perfectionné? Les tubes d'acier ne prennent la forme propre au forage des canons, qu'après avoir été soumis à un martelage puissant et prolongé.

Pour donner une idée de l'outillage énorme dont dispose l'industrie privée pour la fabrication des bouches à feu, nous représentons dans la figure 192 (page 221) l'atelier des forges de Saint-Chamond contenant le marteau-pilon de 100 tonnes employé pour le martelage d'une barre d'acier destinée à former la masse d'un canon.

Le bronze est un alliage de 100 parties de cuivre et de 11 parties d'étain. On ne l'emploie plus que pour la fabrication des mortiers, bien qu'il offre cet avantage sur. l'acier, que le métal étant refondu peut servir à couler de nouvelles pièces.

On fond le .bronze dans des fourneaux à réverbère. Quand il est au point, on le coule

SUPPLÉMENT À L'ARTILLERIE MODERNE

dans un moule, qui présente, en creux, la forme extérieure de ïa pièce que l'on veut fabriquer. On a seulement soin d'augmenter les dimensions du moule, de façon à couler un canon en bronze, flanqué d'un appendice, que Ton appelle masselotte. L'ensemble du moule se compose, comme le montre

Fig, 191. -r- Moule de canon.

la figure cï-j ointe, de plusieurs tronçons ajustés et boulonnés les uns aux autres.

On fabrique ces tronçons en entourant d'un châssis en fer une pièce du même modèle que celle que l'on veut obtenir ; on jette un mélange de sable, d'argile et de crottin de cheval entre le châssis et la pièce modèle ; on attend que ce mélange, nommé terre à mouler, soit fortement tassé, et Ton n'a plus qu'à retirer le châssis et la pièce modèle pour avoir le moule qui reproduit en creux les portions extérieures du canon.

Quand les moules sont placés dans la fosse à couler, on fait couler le bronze fondu dans l'intérieur de ces moules, et l'on refait

ainsi exactement la pièce modèle. Par suite

e métal se contracte:

c'est alors la masselotte qui fournit du métal. En même temps, les crasses et les bulles d'air remontent à la partie supérieure de la pièce, et se logent dans cette même masselotte. Dès que la coujée est terminée, le moule est recouvert d'une couche de charbon en poudre; il se refroidit alors lentement. Après quarante-huit heures de refroidissement, on n'a plus qu'à retirer le moule de la fosse.

En cet état, le canon est informe ; il faut, pour l'amener à la forme voulue, lui faire subir toutes sortes d'opérations. On commence par couper la masselotte, puis on fore la pièce, au calibre de 80 millimètres, par exemple, si l'on veut obtenir une pièce de 90 millimètres.

Après ce premier forage la bouche à feu doit encore être soumise à des épreuves de résistance et d'homogénéité. Ces épreuves consistent essentiellement en ceci : on tire cinq ou six coups avec de très fortes charges, deux ou trois fois plus considérables que la charge normale ; ensuite, on remplit lame de la pièce avec de l'eau, que l'on refoule à l'aide d'un piston cylindrique, pour s'assurer qu'il n'existe pas la moindre fissure. Gela fait, il n'y a plus qu'à procéder à Vusinage.

C'est la machine à raboter qui donne à la bouche à feu ses formes extérieures; puis, on met en mouvement un foret en acier, qui tournant autour de son axe, pénètre dans l'intérieur du canon et achève de le forer au calibre définitif (90 millimètres, s'il s'agit d'un canon de 90, comme nous l'avons supposé).

Pour cette opération, la pièce est placée sur un banc de forerie, horizontal, qui se déplace, et qui, peu à peu, ramène la pièce vers le foret.

On s'occupe ensuite de poser la bague en acier, qui doit recevoir la culasse mobile.

Il faut commencer par élargir l'âme au diamètre de la chambre et du logement de la culasse, et pratiquer les filets de l'écrou. Il ne reste plus qu'à rayer la pièce.

On la dispose sur un banc de rayage horizontal, identique à peu de chose près au banc deforerie. Un arbre de couche imprime à la bouche à feu un mouvement continu, de l'arrière à l'avant, pendant qu'un couteau en acier entame les parois de l'âme, et y trace les rayures. Les mouvements de la bouche à feu et du couteau en acier sont calculés de telle façon que les rayures aient le pas choisi à l'avance.

Quand la pièce est rayée, elle est visitée dans tous ses détails. On y dessine alors la charnière du volet, l'emplacement du verrou du guidon , de la craupaudine et de la hausse. Quant à \hvis de culasse qui, même pour les canons en bronze, est en acier, elle est fabriquée à part.

Les canons de fonte dont on fait encore usage dans les places fortes et la marine, doivent être renforcés avec plus de solidité que les canons de bronze. Ils reçoivent, outre les frettes, un tube d'acier, qui se pose avant le frettage. Ce tube d'acier est tourné plus gros que son logement dans la pièce. Pour pouvoir faire entrer le tube d'acier dans le canon, on place celui-ci debout dans une fosse, et on le chauffe assez fortement pour que, par l'effet de la dilatation, le tube puisse pénétrer et être vissé dans son logement. Quand elle se refroidit, la pièce comprime le tube diamétralement et longitudinalement, et celui-ci demeure bien en place.

Après toutes ces opérations le canon est terminé. Il ne reste qu'à lui donner un tournage extérieur définitif, et h le pourvoir de ses accessoires : guidon, fourreau de la hausse, gâche et fermeture de culasse.

Ces accessoires sont fabriqués par d'excellentes machines-outils.

Sous le rapport de la durée comparative des pièces en bronze et en acier, on peut dire que les canons d'acier ont une durée presque indéfinie, sauf le cas de fissure ou d'arrachement.

Les canons de bronze, au contraire, ne peuvent fournir que 1 S00 coups environ. Après ce tir, ils sont hors d'usage, et doivent être refondus.

La durée des canons de fonte varie avec leur calibre. Un canon de 19 centimètres est usé après 1 100 coups ; un canon de 27 centimètres, après 400 coups seulement. Ce n'est donc que dans les places de peu d'importance ou sur les côtes maritimes, dont la défense est aisée, que l'on relègue ces bouches à feu.

La fabrication d'un canon d'acier diffère très peu de la fabrication d'une bouche à feu en bronze.

Les tubes d'acier, dans lesquels on doit forer le canon, sont livrés par l'industrie privée, sous la surveillance de capitaines en second d'artillerie, qui sont momentanément détachés de leurs batteries, et affectés à ce service.

Les frettes sont faites en acier puddlé, tandis que les canons sont fabriqués avec de Y acier fondu, obtenu dans les différentes usines françaises, par le procédé Bessemer ou par le procédé Siemens.

Les frettes sont des barres d'acier enroulées au laminoir, soudées au marteau -pilon, et trempées à l'eau. Toutes ces parties accessoires de la bouche à feu sont, elles aussi, soumises à des épreuves très précises et très concluantes.

Pour les bouches à feu en fonte, qui sont destinées aux places fortes ou à la marine, ainsi qu'il est dit plus haut, et qui sont de très gros calibre, on se sert, comme axes, de noyaux d'arbres en fer, et l'on fait la coulée dans les moules tournés la bouche en bas. Deux siphons amènent

SUPPLÉMENT À L'ARTILLERIE MODERNE

la fonte liquide, F un au bas du moule, et l'autre vers le milieu de sa hauteur.

Nous ne pouvons nous empêcher de parler ici d'un bronze employé par l'artillerie

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autrichienne, et que Ton désigne sous le nom de bronze Uchathts, du nom de son

inventeur, le général Uchatius. C'est en 187o que des expériences furent faites à Vienne

avec des canons soumis aux procédés du général Uchatius, expériences qui réussirent parfaitement et déterminèrent l'emploi du métal désigné aujourd'hui sous le nom de bronze Uchatius.

Il est probable qu'avant peu, l'artillerie française tentera de fabriquer des pièces en bronze Uchatius, car nos arsenaux sont encombrés de pièces en bronze de 4, de 8 et de 12, sans compter les pièces de siège et de place, et que l'on ne voudra pas perdre cette quantité considérable de bronze, qu'il est possible d'utiliser. Si nous avons momentanément renoncé à l'emploi du bronze et presque exclusivement adopté l'acier, c'est que le bronze est trop mou, et ne se prête pas au tir à fortes charges et à trajectoire tendue. Mais le général Uchatius a trouvé qu'en diminuant la proportion d'étain dans la composition du bronze, et en coulant ce nouvel alliage en coquilles, on obtient un bronze infiniment plus résistant- Il sera donc possible, en suivant le procédé autrichien, de tirer parti de notre vieux matériel de bronze.

Qu'elles soient en bronze, en acier ou en métal Uchatius, les pièces doivent, après leur fabrication, être mesurées avec une exactitude absolue. Les capitaines d'artillerie attachés à ce service vérifient tous les ans, au mois d'octobre" et au mois d'avril, le bon état de leur matériel. Pour mesurer le calibre, on se sert de V étoile mobile.

L; étoile mobile est une hampe cylindrique en laiton, pourvue d'une tête en acier à quatre pointes et de deux supports mobiles. Deux des pointes de la tête sont vissées sur ces supports mobiles ; les deux autres pointes sont fixes. Deux cylindres en acier, reliés par une pièce d'acier à une tringle faite du même métal, et qui traverse la hampe suivant son axe, guident les supports mobiles. Les axes de ces cylindres sont inclinés à

angle égal sur l'axe de la tringle. Il en résulte que, si l'on avance ou recule la tringle, on écarte ou rapproche les deux pointes mobiles de la tête. Si la tringle avance d'un centimètre, les pointes ressortent d'un millimètre. Il est alors très facile de constater qu'une bouche à feu a le diamètre réglementaire, et dans le cas contraire, d'estimer à un dixième de millimètre près les détériorations qui se sont produites.

Les projectiles de l'artillerie française sont en fonte de fer ; on se sert de préférence de fonte dite fruitée, c'est-à-dire de fonte intermédiaire entre la fonte, grise et la fonte blanche ; en effet la fonte grise est trop moile et la fonte blanche trop cassante. . Prenons, par exemple, le coulage d'un obus de 90. On en possède un modèle en acier (fig. 193) autour duquel on place un châssis en fonte. Entre le modèle et le châssis, on jette du sable à mouler, dont nous avons donné la composition en décrivant la fabrication des canons. Cela fait, on retire le moule, que l'on badigeonne avec un mélange d'argile et de poussière de charbon, afin d'empêcher l'adhérence de la fonte au moule. On grille le moule, en l'exposant, à l'intérieur, à l'action prolongée de charbons ardents.

Il faut alors procéder au remmoulage, c'est-à-dire placer le noyau sur son axe, dans la position précise qu'il doit occuper à l'intérieur de l'obus. On fait arriver la fonte liquide, dans le moule, par la partie inférieure de ce moule ; comme , dans la fonte des canons, les crasses et les bulles d'air se dirigent vers la partie supérieure, et l'on n'a plus qu'à laisser refroidir.

Les projectiles sont livrés aux arsenaux par l'industrie privée. Il faut alors les calibrer, puis les graisser, avec un mélange de suif de mouton, de savon de Marseille et de sulfate de cuivre, enfin, les garnir de leurs ceintures de plomb.

Fig. 193. — Moulage d'un obus. Châssis et moule pour la coulée.

Pour cette dernière opération, on place le projectile dans un moule en fonte, et on verse du plomb fondu entre l'obus et le inouïe. Il ne reste plus qu'à enlever la portion de l'enveloppe en plomb sur toutes les portions de la surface extérieure de l'obus qui ne doivent pas être entourées de couronnes.

Nous disons que les usines de l'industrie privée sont seules à même de fournir â l'Etat des canons du poids et du volume énormes exigés aujourd'hui. Les usines du Creusot, de Saint-Chamond, de Rive-de- Gier, sont pourvues de tout le matériel nécessaire à cette fabrication. Elles possèdent notamment des marteaux-pilons d'un poids extraordinaire, qui permettant seuls de forger des pièces d'acier d'énormes dimensions nécessaires pour former le corps d'un canon et ses accessoires.

On a vu, dans la figure J 92, le marteau-

pilon de 100 tonnes de Saint-Chamond, au moment du forgeage d'un canon. Au Creusot il existe un marteau-pilon plus puissant encore, et qui dépasse par son poids le marteau-pilon de l'usine prussienne d'Essen.

A Rive-de-Gier, le marteau-pilon est également de plus de 100 tonnes.

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