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CHAPITRE IV

LE RENOUVELLEMENT DE l' ARMEMENT EN FRANCE. — LE FUSIL CHASSEPOT CÈDE LA PLACE AU FUSIL GRAS. DESCRIPTION DE CE FUSIL.

Après ces considérations théoriques sur les raisons qui ont fait adopter le petit calibre et le mécanisme à répétition dans les fusils de guerre de toutes les nations, nous passons à l'exposé de l'état actuel de l'armement des troupes chez les différents peuples de l'Europe, en commençant par la France.

On a dit que les fusils à aiguille avaient déterminé la défaite des Autrichiens à Sadowa, en 1866, et l'on a ajouté que le canon Krupp avait été le facteur des victoires

prussiennes en 1870. L'une et l'autre de ces assertions sont peu exactes. Certes, le tir de l'infanterie prussienne causa de grands ravages dans les rangs de l'armée autrichienne à Sadowa (fig. 209), et l'artillerie allemande a joué un rôle considérable à Sedan, à Wœrth et même à Villersexel; mais croit-on que ces canons et ces fusils

Fig. 210. — Le général Gras.

auraient rendu les mêmes services entre les mains de soldats inexpérimentés? Aucun général n'oserait uniquement compter sur tel ou tel armement, pour assurer sa victoire. Le canon Krupp, comme le fusil à aiguille et le fusil à répétition, exigent une tactique spéciale de la part du chef de l'armée, et une instruction approfondie de la part des troupes. C'est ce que nous expliquerons plus péremptoirement quand nous aurons décrit les armes à feu portatives qui sont actuellement en service dans les armées d'Europe.

Un général français écrivait en 1883 :

« Un fusil médiocre entre les mains de tireurs habiles et bien commandés produira, toutes choses égales d'ailleurs, des effets supérieurs à ceux d'une arme parfaite entre les mains de tireurs maladroits et mal commandés. »

Il n'en faut pas d'autre preuve que celle-ci :

En 1870, l'infanterie française était armée du fusil Chassepot, qui était infiniment supérieur au fusil Dreyse ou Mauser, dont l'infanterie prussienne était pourvue.

Un écrivain allemand s'exprime à ce sujet en ces termes :

« Le fusil Chassepot portant très loin, l'infanterie - allemande se voyait obligée d'ouvrir, elle aussi, le feu à des distances relativement considérables, et d'entretenir un feu plus vif qu'elle n'avait coutume de le faire. »

Seulement, nous n'avions pas assez préparé nos troupes, ainsi que leurs cadres, et la tactique des feux était alors à peu près à l'état de néant. C'est pour cela qu'en dépit de la supériorité de notre fusil Chassepot sur le fusil Dreyse ou Mauser, dont les Prussiens faisaient usage, nous n'avons eu que rarement l'avantage dans les batailles, les combats ou les sièges.

Aujourd'hui, la tactique a été forcément transformée. Les colonnes d'attaque profondes et larges ont été supprimées. Puisqu'on a le moyen de tirer vingt coups par. minute, et de mettre cinquante balles sur cent dans le but, on est bien obligé d'adopter ï ordre dispersé, et de soustraire, en les éparpillant, les soldats au tir, trop bien réglé et trop fréquent de leurs adversaires. Gela est si vrai qu'à la bataille de Solferino, nous n'eûmes qu'un homme hors de combat pour 700 coups de fusil tirés par les Autrichiens, tandis qu'en 1870, on a eu un blessé pour 300 coups de fusil tirés par les Allemands.

S, T. IL-

Fig. 211. — Vue extérieure du. fusil Gras,

Arrivons à la description du fusil en usage en France, aujourd'hui.

En 4870, le fusil Chassepot était réglementaire dans nos régiments. Nous avons décrit dans les Merveilles de la science (1), avec beaucoup de détails et de soin, le fusil Chassepot. Il nous suffit donc de renvoyer le lecteur à notre principal ouvrage, et aux dessins qui accompagnent la description de l'arme dont il s'agit.

Le fusil Chassepot était une arme extrêmement remarquable pour l'époque où il vit le jour. Cependant on lui reconnut de graves inconvénients : la difficulté de chasser le culot métallique de la cartouche, après son explosion, la délicatesse extrême de son mécanisme, et le poids trop considérable de Parme.

En 1870, le fusil Chassepot fut modifié par le colonel Gras, aujourd'hui général et inspecteur de nos manufactures d'armes, de façon à faire disparaître tous les défauts qu'on lui reprochait; et le fusil Chassepot, ainsi modifié, devint le fusil Gras. Cette transformation s'opéra d'ailleurs, sans grandes dépenses. Ce qui décida surtout l'adoption du fusil Gras, c'est que l'on put conserver les fusils Chassepot pour les transformer en fusils Gras.

Le fusil Gras, dit fusil modèle 1874, se divise en cinq parties principales :

Le canon,

La culasse mobile,

La monture,

Les garnitures,

L'épée-baïonnette.

Toutes les pièces du canon sont en acier, sauf la hausse, qui est en fer. Le canon est à l'extérieur ; sa forme est celle d'un tronc de cône ; son épaisseur va en diminuant depuis le tonnerre, où se place la cartouche, jusqu'à la bouche du canon. L'âme du canon

(1) Tome HT, p, 499 502.

est creusée de quatre rayures, en hélice qui tournent de droite à gauche et dont le pas est de 55 centimètres. Profondes d'un quart de millimètre, larges de 4mm,32, ces rayures se raccordent aux pleins de l'âme par des arcs de cercle. Elles impriment à la balle un mouvement de rotation rapide autour de son axe.

Voici les dimensions du fusil Gras, dont ]a figure 21.1 donne la vue extérieure :

Diamètre de l'âme : 41 millimètres;

Longueur du canon : 820 millimètres et demi;

Longueur de la partie rayée : 760 millimètres et demi.

Du côté du tonnerre l'âme se termine par la chambre , qui est destinée à recevoir la cartouche; cette chambre se compose de troncs de cône successifs qui sont placés de telle façon que, la cartouche étant dans la chambre, la balle se trouve à l'entrée des. rayures. Vers sa partie postérieure la chambre est terminée par un chanfrein. Deux tenons servent à fixer Ye'pée-baïonnette au bout du canon.

La hausse du fusil Gras se compose de

Fig. 212. — Hausse du fusil Gras.

neuf pièces. Le pied de hausse, qui est en fer, est brasé à l'étain, sur le canon du fusil. Ce pied de hausse, a (fig. 212), comprend une partie plane, qui sert d'appui au ressortde hausse b,b. Le ressort b,b est destiné à

..maintenir la planchette dressée ou couchée. La planchette porte, à sa partie inférieure, un autre cran de mire, de 1 300 mètres; ce sont les deux limites extrêmes du tir du fusil Gras avec la hausse ordinaire; mais un curseur à rallonge, C, permet de viser jusqu'à \ 800 mètres.

. Le pied de la hausse est bronzé, comme le canon; les autres parties de la hausse sont en couleur bleue.

La boîte de culasse (fig. 213) est vissée

Fig. 213. — Fermeture de culasse du fusil Gras

et culasse.

A, vue en plan. — B, Yiie en élévation.

sur le canon et bronzée extérieurement ; on y loge la culasse mobile.

Il faut distinguer, dans cette boîte de culasse : l'écrou a, dans lequel se visse le canon, Téchancrure b, qui reçoit le renfort du cylindre et qui permet de placer la cartouche dans le canon, le rempart r, qui donne appui au cylindre pendant le recul et qui est taillé en forme hélicoïdale de façon à permettre d'achever sans brusquerie la fermeture du tonnerre. Cette boîte est pourvue, en outre, de quelques pièces qui ont un rôle à jouer dans le maniement de l'arme. Ce sont : la vis-arrêtoir m, qui limite le jeu de la culasse mobile en avant et en arrière ; le. ressort-gâchette, /, dont la tête, sous l'action de la branche de ressort, fait saillie à l'intérieur de la boîte de culasse et de la détente, qui, sous la pression du tireur, glisse en roulant, sur la boîte de culasse, et détermine ainsi rabaissement de la tête de gâchette.

La culasse mobile se compose de sept

pièces : \ extracteur, — la tête mobile, — le cylindre, ■ — le chien, — le percuteur, — le manchon — et le ressort à boudin.

Il est à peine nécessaire de dire que cette culasse mobile est la partie essentielle des fusils qui se chargent par la culasse. C'est cette culasse mobile dont on parlait tant avant 1870, et surtout après la victoire de Sadowa.

C'est la tête mobile qui donne appui, par sa branche antérieure, au culot de la cartouche, et qui sert, en outre, à loger Vextracteur. Elle est constituée par un corps de forme à peu près cylindrique, et qui se termine à l'arrière par un collet qui pénètre dans le cylindre. Le corps de cette tête mobile est percé, suivant son axe, d'un canal, pour le passage du percuteur. Le canal et le percuteur ont une forme absolument identique, de sorte qu'ils ne peuvent pas se mouvoir indépendamment l'un de l'autre.

\J extracteur se composé de deux bran-

Fig. 214. — Extracteur.

ches a et b qui forment ressort, et d'un pivot c, fixé à la branche supérieure ô. A la branche inférieure a est attachée une griffe, inclinée à l'avant et munie d'une entaille, à l'arrière. Les deux branches a et b sont, séparées par une fente. La griffe passe, quand on ferme le tonnerre, par dessus le bourrelet de la cartouche ; la branche supérieure se comprime alors, réagit sur la branche inférieure, et l'extracteur est tendu. C'est le cylindre (fig. 215) qui est la pièce essentielle du mécanisme de fermeture. Ce cylindre, qui est creux, loge le ressprt à boudin et le percuteur, autour duquel le ressort à boudin est enroulé. Le renfort, a, sert à guider les mouvements de la culasse mobile dans la boîte de culasse; et pour assurer la fermeture du canon, on l'engage à

fond dans l'échancrure; il sert, en outre, d'embase au levier A, qui permet de manœuvrer la culasse mobile.

Le chien du fusil produit, par l'intermédiaire du percuteur, l'inflammation de la cartouche. Ce percuteur (%. 216) est une tige d'acier, dont la pointe frappe l'amorce de la cartouche. Enfin le ressort à boudin,

Fig. 215. — Cylindre du fusil Gras.

qui est le véritable moteur du mécanisme de percussion, consiste en un fil d'acier d'un millimètre et demi de diamètre, qui est enroulé en hélice sur une longueur de 75 millimètres. Ce ressort entoure le percuteur; il s'appuie, à Tune de ses extrémités, contre le fond du cylindre et à l'autre extré-

Vig. 216. — Percuteur du fusil Gras.

mité contre l'embase du percuteur. Lorsque les spires hélicoïdales du ressort à boudin se touchent, ce ressort peut résister à un effort de 17 kilogrammes

Nos lecteurs connaissent maintenant le fusil Gras ; voyons comment on s'en sert.

Le coup est parti ; le tonnerre est fermé (fig. 219). Le soldat tourne franchement le le-

vier A de droite àgauche et il retire la culasse mobile en arrière, jusqu'à ce que la tête mobile soit arrêtée par la vis-arrêtoir. Il rejette ainsi l'étui de la cartouche brûlée. Quand le levier est relevé, le coin d'arrêt a pénétré dans le cran de l'arme et le ressort à boudin est comprimé ; le tireur introduit la nouvelle cartouche et ferme le tonnerre en poussant très doucement la culasse mobile en avant. Il tourne ensuite le levier pour le rabattre complètement à droite. Dans ce mouvement lapartie antérieure de lagriffe achève de pousser la cartouche dans sa chambre. Il ne reste plus alors qu'à agir sur la détente D, pour que le chien C, devenu libre, ramène le ressort à boudin sur le percuteur, dont la pointe atteint alors l'amorce et détermine l'inflammation de la cartouche.

La baguette du fusil (fig. 217), qui est en acier, sert à laver le canon et à décharger l'arme, dans le cas, très rare, où l'extracteur n'aurait pas agi avec efficacité. Enfin, Vépc'ebaïonnetle (fig. 218), dont l'usage devient de moins en moins fréquent à mesure que

Fig. 217. — Baguette du fusil Gras.

les progrès de l'artillerie et les transformations de la tactique rendent moins probable les combats à l'arme blanche, se compose

Fig. 218. — Épée-baïonuette du fusil Gras.

d'une lame, d'une monture et d'un fourreau.

La lame est en acier ; la poignée comprend le pommeau en laiton et le poussoir, sur l'extrémité duquel il faut appuyer pour enlever Fépée-baïonnette, une fois qu'elle a été fixée au bout du canon. Le fourreau

Fig. 219. — Fonctionnement du fusil Gras.

A, levier de culasse mobile. — B, cartouche engagée dans le canoa. — C, chien. — D, détente. — E, evtructeur de la cartouche.

P, percuteur avec sa tige et son ressort.

est en tôle d'acier, bronzé à l'extérieur.

Dans ses parties essentielles, le fusil Gras, adopté en 1874, ne diffère pas radicalement du fusil Ghassepot, dont on commença la fabrication en 1866. Quand le fusil Gras fut choisi, le Ministre de la guerre et les membres des commissions de Ghâlons et de Versailles se rendaient bien compte que l'heure n'était plus très éloignée où nous serions forcés de modifier de fond en comble l'armement de notre infanterie. Il s'agissait donc de dépenser le moins d'argent possible, tout en assurant à nos fantassins un armement supérieur à celui des fantassins allemands. G'est ce problème qu'avait résolu le général Gras. Mais comme les fusils Lebel que nous possédons ne seront peutêtre pas en nombre suffisant, il est à peu près certain qu'en cas' de mobilisation, l'armée active aurait seule des fusils Lebel et que l'armée territoriale serait armée de fusils Gras, autrement dit de fusils modèle 1874 ; c'est pour ces raisons que nous avons cru devoir donner une description détaillée du fusil Gras

GHAPITRE V

PASSAGE DU FOSIL GRAS AU FUSIL LEBEL. — LA COM- MISSION DE VERSAILLES ÉTUDIE LES ARMES A RÉPÉ- TITION QUI LUI SONT PROPOSÉES PAR LES ARMU- RIERS ET LES INGÉNIEURS. — RÉSULTATS DE SES RECHERCHES. — LE FUSIL MODÈLE DE 1886. — LA POUDRE SANS FUJlÉE EMPLOYÉE POUR LE FUSIL LEBEL.

Le fusil Gras était excellent, mais il était à peine adopté en France, que les Allemand s poursuivaient, sans perdre un instant, la transformation de leur armement, et décidaient l'adoption du fusil à petit calibre. En môme temps, ils songeaient sérieusement à munir leur fusil Mauser d'un mécanisme à répétition. Il fallait se hâter, pour n'être point inférieur à nos adversaires, au point de vue de l'armement de l'infanterie,

Le ministre de la guerre, — c'était le général Thibaudin — nomma, en 1883, une commission chargée de s'assurer, par une comparaison entre différents systèmes d'armes, si le fusil Gras devait être conservé, modifié ou remplacé.

Cette commission se réunit à Versailles, le 1er avril 1883. Présidée par le général Dumond, elle était composée du colonel Tramond, sous-directeur de l'infanterie, du colonel Gras, inspecteur des manufactures d'armes , du lieutenant-colonel Bonnet, commandant l'école normale de tir du camp

de Châlons, du colonel Lebel, commandant l'école régionale de tir du camp deXhâlons.

La construction d'un fusil à répétition irréprochable présente bien des difficultés.

Un fusil à répétition doit avoir 600 ou 700 mètres de portée et une trajectoire assez tendue pour que la flèche n'en dépasse point, en hauteur, la taille moyenne de l'homme. Il faut que le mécanisme de répétition soit assez perfectionné pour que, sans desépauler , le tireur puisse faire, à jet continu, emploi de toutes les cartouches enfermées dans le magasin. Le mode de chargement de ce magasin doit être assez ingénieux pour que le soldat puisse le remplir aussi facilement, aussi rapidement qu'il remplace aujourd'hui la cartouche simple du fusil Gras, rejetée par l'extracteur. En outre, il faut que le mécanisme servant à l'introduction delà cartouche dans la chambre fonctionne correctement, depuis le premier coup jusqu'au dernier, afin que le tir n'ait point d'interruptions à subir; — que le passage du tir par coups successifs au tir roulant rapide, ou réciproquement, s'effectue d'une manière simple; — que le magasin puisse, jusqu'au moment décisif, garder intact l'approvisionnement qu'il contient; — que le poids de l'arme ne dépasse point la moyenne du poids généralement admis pour les armes portatives ; — que- le centre de gravité en soit convenablement situé; — que l'entretien du mécanisme soit simple et facile; — ■ que le prix de revient n'en soit pas trop élevé.

Telles sont les principales conditions à remplir.

D'après ce qui a été dit précédemment, on peut distinguer trois catégories de fusils à répétition :

1° Les armes à magasin placé dans la crosse ; de la crosse, les cartouches arrivent dans la boîte à culasse, poussées par un ressort. Tels sont les fusils "Winchester, Spencer, Hotchkiss, Evan.

2° Les fusils à verrou, dans lesquels un mécanisme spécial fait arriver les cartouches dans la boîte à culasse, que l'on ouvre pour y placer le magasin à cartouches. Tels sont le fusilautri chien Mannlicher, le fusil Westerli et le fusil Gras à répétition.

3° Les fusils dans lesquels les cartouches sont placées le long du canon, c'est-à-dire dans la monture, dans un canal ménagé le long de cette monture, et qui sont poussées par un ressort à boudin dans la boîte à culasse .

La Commission de Versailles examina et étudia comparativement plus de cinquante formes de fusils , et au mois de décembre 1883 elle fit procéder, par différents corps de troupes, à des essais pratiques et comparatifs sur les deux systèmes les plus rationnels qui avaient été proposés pour L'emmagasinement des cartouches dans les fusils à répétition, à savoir, le système à chargeur, à magasins multiples et amovibles, constitués par de petites boîtes métalliques, dans lesquelles les cartouches sont superposées horizontalement ou juxtaposées verticalement, et le système à répétition proprement dit, dont le magasin fixe et unique, Logé le long du canon, dans la monture, contient des cartouches placées à la suite l'une de l'autre, et qui sont poussées par un ressort à boudin, jusqu'au point où le percuteur doit les emflammer.

En 1883 et 1884, le général Campenon, qui était alors Ministre de la guerre, avait songé à pourvoir le fusil Gras d'un magasin. Or, le fusil Gras coûtait déjà 65 francs ; la nouvelle boîte de culasse eût exigé un supplément de dépense de 11 francs 90, et le mécanisme de répétition (magasin) eût coûté 12 francs 60. Cette solution, d'ailleurs, avait le grave défaut d'être incomplète. Car, d'une part, le fusil de petit calibre se serait imposé tôt ou tard ; et d'autre part, il faut qu'une armée n'ait qu'un seul modèle de fusil. Pour le démontrer, il suffirait de se reporter aux événements de la guerre de

1870, où. la plus grande cause de confusion et d'arrêt dans les opérations provint de ce que l'on recevait des magasins de la guerre des munitions qui n'entraient pas dans les calibres des canons ou des fusils.

Au mois de mars 1884, la commission de Versailles terminait ses expériences de tir et ses comparaisons, en proposant de remplacer le fusil Gras par un autre type d'arme, soit à répétition, soit à chargeur, soit même à tir coup par coup, qui jouirait, grâce à son faible calibre, d'une plus grande puissance balistique.

La réduction du calibre à 8 millimètres avait surtout été soutenue par le colonel Luzeux, du 22e d'infanterie, aujourd'hui général. Toutefois, aucun des modèles proposes n'avait paru réunir toutes les conditions nécessaires; de sorte que pour prononcer en dernier ressort sur la question des dernières études elle institua une souscommission, dite Commission deë armes à répétition et de petit calibre.

Présidée par le général Tramond, que l'armée a perdu trop tôt, cette sous-commission était, composée du colonel Gras, du lieutenant-colonel Bonnet, du colonel Lebel du commandant d'artillerie Tristan, chef du service des armes portatives au dépôt central de l'artillerie, des capitaines Heimburger et Desaleux, Elle devait, dans les plaines du camp de Châlons, inaccessibles aux curieux, essayer les"modèles qui avaient paru les meilleurs.

Les premiers essais eurent lieu au mois de juin 1884, sur deux fusils construits suivant ses indications. L'un, du calibre de 8 millimètres, était présenté par la manufacture de Châtellerault; l'autre, de 9 millimètres, par celle de Saint-Étienrie. L'arme de Ch atelier ault, à tir coup par coup, fut sur le point d'être adoptée. Différant seulement du fusil Gras par le calibre du canon, elle aurait permis une transformation rapide de notre matériel.

Cependant , la Commission voulait trouver mieux. Elle se remit au travail, et elle créa, cette fois, une arme à répétition irréprochable, qui prit le nom de fusil modèle de 1886, Le colonel Lebel, et les colonels Gras et Bonnet, déterminèrent la forme et le fonctionnement des différentes pièces de ce fusiL

Il restait à faire choix de la poudre destinée à ce nouveau fusil.

Pendant que les officiers de la sous-commission de Versailles s'appliquaient, de concert avec MM. Lebel, Tramond, Gras et Bonnet, à créer le nouveau fusil modèle de 1886, M. Vieille, alors jeune ingénieur des arts et manufactures, cherchait, comme nous l'avons dit dans le Supplément aux poudres de guerre, la poudre sans fumée, et il finissait par la trouver. L'une des inventions s'adapta à l'autre"; la poudre sans fumée fut le complément nécessaire du fusil modèle de 1886, et ainsi fut créée l'arme nouvelle, avec laquelle la France peut attendre tranquillement, sans bravade, mais avec confiance, les agressions étrangères, qu'elles viennent de l'Est ou du Nord, des bords du Rhin ou du côté des Alpes.

Les cartouches chargées de la poudre sans fumée de M. Vieille et l'arme de petit calibre à répétition, ayant été définitivement adoptées sous le nom réglementaire de fusil modèle de 1886, le général Gras se rendit aussitôt en Amérique, pour y acheter les machines-outils nécessaires à la fabrication de cette arme.

En décembre 1886, on commença à fabriquer dans les manufactures de l'État le fusil dit modèle de 1886.

En résumé, le fusil modèle de 1886 est improprement nommé fusil Lebel, puisque plus d'un officier a concouru à sa création. Il est dù à la collaboration active du général

Tramond, qui commandait alors l'école de Saint-Cyr, du colonel Lebel, qui était directeur de l'école normale de tir au camp de Châlons, et du colonel Gras, aujourd'hui général et inspecteur général de nos manufactures d'armes. On a pris l'habitude d'appeler cette arme fusil Lebel; mais pour éviter toute équivoque, il faut la désigner sous le nom que lui attribuent les règlements militaires : fusil modèle de 1886.

Il serait, en effet, extrêmement difficile de faire la part de chacun des officiers très distingués qui ont aidé à résoudre le problème dont ils étaient saisis. Le général Tramond a surtout insisté sur la nécessité d'adopter un petit calibre ; le colonel Lebel a établi ce que l'on appelle la trajectoire du fusil, en multipliant les essais de tir, en faisant varier à l'infini le rapport du poids de la charge au poids de la balle. Avec sa haute expérience, le colonel Gras, qui nous avait donné déjà un très bon fusil, au lendemain des défaites de 1870, a rectifié certains détails de construction, particulièrement ceux qui concernent la fermeture de culasse. Enfin, les officiers de la commission de Versailles, qui était présidée par le général Dumond, avaient soumis cinquante modèles successifs de fusils à des épreuves très utiles.

C'est le cas de dire que ce fusil ne s'est pas fait tout seul !

Arrivons maintenant à la description de cette arme.

La fermeture du fu sil modèle 1 886 (fig, 220) est à verrou, comme celle du fusil Gras, que nous avons décrit plus haut. Cette fermeture est donc dissymétrique; seulement on a fait disparaître, par une modification ingénieuse, l'un des principaux inconvénients de la fermeture à verrou. La pression des gaz développés au moment du tir s'exerce contre la cuvette de la tête mobile ; cette cuvette s'appuie sur le cylindre; elle

lui communique donc la pression qu'elle subit, et le cylindre, à son tour, transmet cette impulsion au renfort de la boîte de culasse; il en résulte qu'au moment où le coup part, Farine tend à tourner. En outre, la pression des gaz est suffisante pour fausser, à la suite d'un tir prolongé, Tune ou l'autre des pièces que nous venons d'énumérer. Ce sont les inconvénients propres aux fusils Dreyse et Chassepot.

Pour obviera cet inconvénient, le colonel Gras a garni la partie antérieure de la culasse mobile du fusil modèle 4886, de deux tenons, qui reçoivent directement la pression des gaz, et la transmettent symétriquement jusqu'à l'arrière du fusil, c'est-àdire jusqu'à l'épaule du tireur.

Voyons maintenant comment fonctionne la fermeture de culasse; nous ferons en même temps la description du fusil, que représentent dans son aspect général les figures 220 et 221.

Supposons (fig. 222) la culasse ouverte; le magasin est placé sous le canon, d'une façon à peu près analogue à celle dont est disposé le magasin du fusil Mauser. L'auget À, dont nous avons expliqué le fonctionnement au chapitre précédent, élève les cartouches contenues dans le magasin jusqu'à l'entrée de la chambre. A l'aide du levier de manœuvre 6, le soldat peut immobiliser l'auget ou le mettre en mouvement; dans le premier cas, on tire coup par coup, en chargeant le fusil à chaque fois; dans le second cas, on emploie le tir à répétition. Admettons que l'auget fonctionne librement. Au moment où le tireur refoule la culasse en arrière pour expulser l'étui vide w, le cylindre de culasse heurte un taquet t qui fait basculer l'auget; alors la cartouche qui a été refoulée dans l'auget A par le ressort à boudin R pénètre dans la chambre Le soldat ramène la culasse mobile en avant pour la fermer ; la cartouche est chassée dans la chambre

et le levier du cylindre, par l'intermédiaire du butoir (fig. 222), abaisse l'auget et l'incline jusqu'à ce qu'il ait reçu une nouvelle cartouche.

Le magasin contient dix cartouches, qu'un tireur exercé peut brûler dans d'assez bonnes conditions de précision, en 30 et 40 secondes; si l'on ne fait pas usage du mécanisme de répétition, on tire facilement dix coups par minute*

Nous avons donné les dimensions essentielles du fusil modèle 1886, et fait voir que le poids de la cartouche est notablement inférieur au poids de la cartouche du fusil allemand. Le fantassin français en porte 1 1 8 sur lui. Les caissons de munitions de première ligne contiennent 100 cartouches par soldat d'infanterie, et les sections de parcs qui marchent à l'arrière en renferment 85 par homme, de façon que, sur le champ de bataille, chaque soldat dispose de 218 cartouches et que, dans l'espace de deux jours au plus, il peut en brûler 303.

La balle du fusil modèle 1886, qui est en plomb durci (90 parties de plomb pour 10 parties d'antimoine), a 32 millimètres de longueur. Elle est animée d'une vitesse initiale de 625 mètres par seconde; sa trajectoire est tellement rasante qu'elle ne s'élève pas à plus de 2m,50 au-dessus du sol, tandis que la flèche du fusil Gras atteignait une hauteur de près de 5 mètres. Au camp de Châlons, le capitaine Journée a démontré que, pendant 6 secondes au moins, la balle traverse l'espace avec la même rapidité que le son. A 300 mètres de distance, ce projectile traverse des planches épaisses d'un mètre à 1,000 mètres; il percerait quatre hommes et deux chevaux.

Toute notre armée active est munie aujourd'hui du fusil modèle 4 886; mais, en outre, deux fusils à répétition, d'une construction particulière, font partie de notre armement : le fusil Kropatchek, qu'emploient

Fig. 223. — Coupe du fusil Kropatchek.

A, la cartouche amenée dans le tonnerre par l'auget. — B, l'auget, recevant la cartouche du magasin et l'élevant jusqu'au tonnerre T.

I, ressort Puisant lever l'auget. — H, le logement de l'auget servant d'entrée au magasin. — G, articulation de l'auget. — D, détente. — J, lire-cartouches. — L, levier de manœuvre» ou verrou. — ■ C, le chien.

les équipages de la flotte, ainsi que les régiments de l'infanterie de marine et le fusil Gras transformé en fusil à répétition.

Le fusil inventé par le colonel autrichien Kropatchek (fig. 223) est une arme à verrou ; le magasin est situé dans le fût; la culasse mobile ne diffère pas de celle du fusil Gras; le magasin est en laiton, et contient sept cartouches, que le tireur y introduit à la main. C'est une arme assez ingénieusement combinée, mais qui ne peut servir longtemps, car la plupart des pièces qui constituent le mécanisme à répétition s'usent, à la suite d'un tir prolongé. En outre, comme arme à tir à un coup, le Kropatchek ne rend que de médiocres services.

On a procédé, à Cherbourg, à des expériences comparatives entre le fusil Kropatchek et deux autres modèles adoptés par des marines étrangères, et l'on s'est aperçu que le chargement du Kropatchek exigeait trop de temps, et qu'il valait mieux, sur le champ de bataille, une fois que Ton aurait brûlé toutes les cartouches contenues dans

le magasin, continuer le tir coup par coup, plutôt que de s'attarder à remplir de nouveau le magasin. Dans ces conditions l'emploi du fusil Kropatchek ne peut guère être mis qu'entre les mains des troupes de la marine, qui n'ont pas à soutenir des combats prolongés, mais qui, soit pendant un débarquement, soit durant une reconnaissance à terre, peuvent obtenir de brillants résultats en tirant coup sur coup sept ou huit balles. Le ministre de la marine a prescrit toutefois d'allonger le magasin, de façon qu'il puisse recevoir désormais huit cartouches.

Le fusil Gras à répétition est une transformation du fusil Gras modèle 1874, à peu près analogue à celle qu'a subie le fusil allemand.

En 1884, au moment où l'on apprit que l'Allemagne s'occupait avec activité de transformer ses fusils Mauser en fusils à répétition, le ministre de la guerre craignit que nous ne fussions attaqués à l'improviste avant l'achèvement du matériel de calibre réduit, et on crut devoir créer un armement

Fig. 224. — Fusil Gras à répétition, fermeture de la culasse,

C, chien. — L, levier de manœuvre ou verrou. — D, détente, — E, partie extérieure de la culasse. — F, levier faisant sortir li chien du cran d'arrêt, au moment du tir. — B, ressort de l'auget. — M, levier permettant d'utiliser les cartouches du magasin ou d'en immobiliser l'emploi. — A, cartouche. — A' A*, cartouches dans le magasin. — R, ressort du magasin, — T, tonnerre. — K, plaque obturatrice de la chambre. — m, la hausse, rabattue.

transitoire, en mettant à profit les études faites pour la création de ce matériel. Nos manufactures entreprirent donc, en toute hâte, l'exécution de fusils Gras à répétition, auxquels on a donné la dénomination de fusils modèle 1884 et modèle 1885. Elles continuèrent à les fabriquer jusqu'au moment où le nouvel outillage exigé pour le forage des canons des fusils Tramond-Lebel et le fraisage de leurs différentes pièces fût arrivé d'Amérique.

Le fusil Gh^as transformé en fusil à répétition pèse 4 kilogrammes 230, et n'a que lm,24 de longueur, le poids du mécanisme à répétition ayant imposé l'obligation de lui donner le canon de la carabine de cavalerie.

La figure 224 représente la fermeture de culasse de ce fusil au moment où la culasse a été ramenée en arrière, et où l'auget amène la cartouche à l'entrée de la chambre.

Depuis que le fusil modèle de 1886 a été adopté dans l'armée française, le capitaine d'artillerie Pralon, attaché à l'Ecole de pyrotechnie, à Bourges, a soumis au ministre de la guerre un fusil, dont on a fait le plus grand éloge, mais qui n'a jamais été décrit. Le général Ferron, alors qu'il était ministre de Ja guerre, en 1887, fit tout exprès le voyage

de Bourges, pour assister aux essais de tir du fusil Pralon.

La cartouche de ce fusil est recouverte d'une enveloppe en acier malléable, et Ton assure qu'elle est douée d'une force de pénétration cinq ou six fois supérieure à celle de la balle du fusil modèle 1886; une de ces balles suffirait pour percer un caisson en tôle métallique, et pour déterminer l'explosion des obus renfermés dans ce caisson.

C'est tout ce que nous pouvons dire à ce sujet: le capitaine Pralon, qui a été décoré de la Légion d'honneur par le général Ferron, en témoignage de haute considération, continue ses recherches.

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