CHAPITRE III
LE TIR A GRANDES DISTANCES. — APPRÉCIATION DES DISTANCES SUR LE CHAMP DE BATAILLE. — FEUX DE SALVE. — INCONVÉNIENTS DU FUSIL A RÉPÉTITION. — CONSÉQUENCES QUI RÉSULTENT DE L'ADOPTION DU FUSIL A RÉPÉTITION POUR LA TACTIQUE ET POUR LA STRATÉGIE.
Il ne suffît pas d'avoir entre les mains une arme excellente, ni de disposer d'un nombre suffisant de cartouches ; il faut encore, comme nous l'avons montré dans
notre Supplément à C artillerie moderne, apprécier la distance qui vous sépare du but à atteindre, c'est-à-dire de l'ennemi. Pour l'infanterie, comme pour l'artillerie, il est indispensable de régler la hausse. Si l'on néglige cette précaution élémentaire, les balles tomberont au delà ou en deçà du but, et l'ennemi laissera les bataillons gaspiller leurs munitions, en se réservant de les attaquer au moment opportun. Comme nous l'avons indiqué dans la Notice précédente, les officiers d'artillerie utilisent, pour apprécier les distances, l'observation des points de chute des obus, mais ce procédé ne saurait être employé par l'infanterie. Une balle, en touchant terre, soulève si peu de poussière, et le nombre de balles tirées au même instant et envoyées dans la même direction, est si considérable, qu'une telle façon d'évaluer les distances serait absolument illusoire. On a bien proposé de faire exécuter des feux de salve : on aurait alors une gerbe de cinquante ou de cent balles, dont on pourrait observer le point de chute ; mais cette méthode, expérimentée au camp de Châlons, a été jugée inapplicable.
Les moyens d'appréciation des distances dont dispose l'infanterie sont de deux sortes : la vue et le son, d'où résultent deux procédés absolument distincts. La vue d'abord. Les commandants de compagnie apprennent à leurs soldats à étalonner leur pas, c'est-à-dire à mesurer une distance quelconque en comptant le nombre des pas qu'ils ont faits pour la franchir ; puis, on exerce les hommes à apprécier ïes distances à la vue. On cite des montagnards qui ont l'œil assez exercé pour ne commettre, dans l'appréciation d'une distance de 1500 à 2000 mètres, tout au plus qu'une erreur de 10 à 50 mètres. Mais ce sont là des exceptions.
En se basant sur ce fait que le son parcourt 333 mètres par seconde; on peut essayer d'apprécier la distance en comptant
le temps écoulé entre la vue et l'audition d'un coup de feu. Ce procédé n'est applicable que si l'on a en face de soi une batterie, car l'observation sur un coup de fusil, déjà très difficile au delà de 300 mètres, devient impossible au delà de 1 000 mètres. L'appréciation des distances est d'autant plus difficile, sur un champ de bataille, que l'adversaire se déplace presque constamment.
Aux petites distances, en dehors du moment très court de l'attaque décisive, l'ennemi profite de tous les accidents de terrain, pour se dérober. Sa présence ne se révèle alors que par la fumée des coups de fusil, le déplacement des blessés, le mouvement des hommes qui quittent un abri pour un autre, ou pour gagner du terrain en avant. Encore les grandes puissances européennes possèdent-elles, à présent, une poudre qui brûle sans produire le plus léger nuage de fumée.
Il existe, toutefois, quelques instruments destinés à atteindre ce but. L'armée française et l'armée belge font usage de tétémètres compliqués et d'un usage difficile. Nous ferons connaître, en raison de sa simplicité, le télémètre en usage dans l'armée autrichienne, ou télémètre de Roksandic (%■ 208).
Cet instrument, tel qu'il est décrit dans l'ouvrage allemand de Schmidt, consiste en une chambre cubique, A, longue de 4 centimètres et haute de 3 centimètres. Le côté postérieur, qui fait face à l'œil de l'observateur, est complètement ouvert. La paroi antérieure est munie du regard, D, et la paroi latérale de droite, du regard, E. La paroi latérale de gauche ainsi que les parois inférieure et supérieure ne sont pas percées. Deux miroirs, B, C, inclinés à angle aigu, permettent de voir, à l'extérieur, les objets par la réflexion de la lumière sur le miroir B, puis sur le miroir C. Une vis micrométrique, contenue dans le fourreau F, fait varier l'inclinaison des deux miroirs. Une
Fig.
Télémètre autrichien.
lunette, graduée en minutes et en secondes, se trouve à la partie inférieure du miroir, et qui n'est point visible sur notre dessin, pour mesurer le déplacement des images.
Dans sa traduction du Tir de V infanterie , par un officier supérieur allemand, M. Ernest J<eglé donne de cet instrument la description suivante :
« LetélémètreRoksandic s'appelle aussi télémètremonocle. Si on le tient devant l'œil droit, on verra dans le miroir C les objets qui se trouvent dans un angle droit par rapport à la direction du regard, et, en môme temps, on apercevra au-dessus du rebord supérieur du miroir, par le regard D, ceux des objets qui se trouveront dans la direction môme dans laquelle on regardera de telle façon que l'angle formé par les miroirs projettera l'image du terrain latéral sous le terrain s'étendant en avant et les fera voir tous les deux à la fois, le rebord supérieur du miroir formant la limite entre les deux terrains.
En avançant en. ligne droite — et pour ne pas dévier de cette ligne, on devra avoir soin de constamment observer un point de direction et un point intermédiaire — on constatera que toutes
les images qu'on verra dans le miroir se déplacent de gauche à droite; celles qui sont les plus rapprochées se déplaceront plus vite, celles qui sont les plus éloignées moins vite.
Si l'objet que nous observons dans le miroir est éloigné de 100 pas, il se déplacera à chaque pas en avant que nous ferons de 34 minutes 4 secondes, et comme la vitesse angulaire est en rapport inverse avec la distance, un objet éloigné de 200 pas ne se déplacera que de la moitié, soit de 17 minutes 2 secondes.
Dès lors, pour employer le télémètre-monocle à déterminer une distance, -on devra faire les opérations suivantes :
1. Un à-gauche, placer l'appareil devant l'œil, chercher dans le miroir l'objet dont il s'agit de déterminer la distance, réunir par la pression des doigts les poignées des miroirs. (Tout cela demandera de 3 à 5 secondes.)
2. Choisir un point de direction et un point intermédiaire, se graver dans la mémoire l'image du miroir par rapport à la direction et au terrain s'étendant en avant. (Temps nécessaire : de 3 à 5 secondes.)
3. Mesurer la base au pas et disposer l'image du miroir par rapport à la direction. (Cette opération demandera un temps plus ou moins long selon que la base sera plus ou moins étendue ; chaque pas
exigera tout au plus une seconde de temps.)
Il est donc facile, quand une fois on a acquis une certaine pratique, de mesurer les distances inférieures à 3 000 pas dans un tiers de minute, une demi-minute au plus, en employant le rapport 1 : 100.
Les erreurs, avec ce rapport, ne montent en aucun cas à 2 p. 100 de la distance, dit-on.
Il résulte, des considérations qui précèdent, que les limites de l'emploi des feux de l'infanterie dépendent, non seulement de la justesse et de la portée de l'arme, mais aussi de la connaissance des distances, des dimensions, du but, de l'habileté des tireurs et de la forme du terrain. A la guerre, il convient encore de tenir compte de l'état moral de la troupe qui tire, et de la quantité de munitions dont elle dispose. On ne saurait donc fixer d'une façon absolue les limites de l'emploi des feux de l'infanterie.
On a constaté, pourtant, à l'aide de nombreuses expériences, que les distances auxquelles on a des chances d'atteindre le but, avec le fusil Gras ou le fusil modèle de 1 886 , sans faire une consommation exagérée de munitions, sont les suivantes : à 200 mètres, sur un homme abrité ou couché ; à 300 mètres, sur un homme debout ou à genoux; à 450 mètres, sur un cavalier isolé ; à 500 mètres, sur une escouade; à 600 mètres, sur une ligne de tirailleurs; à 800 mètres, sur une compagnie en ordre dispersé ; à 1 500 mètres, sur des compagnies, des sections d'artillerie ou des escadrons de cavalerie. Ces limites qui, d'ailleurs, n'ont rien d'absolu, peuvent être dépassées quand les circonstances atmosphériques sont favorables pu que le réglage du tir est facile.
Au surplus, les feux sur un but éloigné, même s'ils n'ont pas d'effet matériel, peuvent avoir pour résultat d'ébranler le courage de l'ennemi, de retarder son entrée en ligne; ils peuvent rendre difficile l'occupation d'un point important, tel qu'un pont, un croisement de routes, un débouché de défilé.
On se livra en Suède, en 1883, et en
France, en 1887, à des essais de tir comparatif, avec le fusil ordinaire et le fusil à répétition. A 200 mètres, soixante-huit tireurs ont tiré 1 544 coups en deux minutes avec le fusil à répétition, et 1 374 coups avec le fusil ordinaire, soit 20 et 23 coups par soldat. En revanche, on a mis 35 balles p. 100 dans la cible, avec le fusil à répétition.
La conclusion est aisée à formuler : on ne doit employer le tir à répétition qu'à des distances de 200 à 300 mètres, sur des buts de grande largeur. Pendant l'assaut, quelques instants avant que les soldats engagent le combat à l'arme blanche, le tir à répétition sera aussi très utile. Mais aux distances éloignées les officiers devront toujours s'opposer à l'emploi du tir à répétition; on n'aboutirait, de la sorte, qu'au gaspillage des munitions.
Nous ajouterons maintenant que les désavantages du tir à répétition sont assez nombreux. Un fusil à répétition nécessite une plus forte consommation de cartouches ; son entretien est, en général, difficile et délicat; son poids est relativement plus considérable ; il cause une plus grande fatigue au soldat, pendant toute la campagne, pour obtenir l'avantage, qui se présentera bien rarement, d'envoyer à l'ennemi beaucoup de plomb, à un moment donné.
En outre, les essais entrepris jusqu'à ce jour, essais faits, non dans les arsenaux ou les villes de garnison, mais à la guerre, n'ont pas mis en évidence la supériorité du fusil à répétition sur le fusil Gras.
Nos marins, dans la campagne de Tunisie, avaient cette arme, et on a pu constater, à Sfax notamment, qu'ils n'avaient point fait usage du magasin, quoiqu'ils eussent eu à répondre à un feu des plus vifs. Au Tonkin, certaines unités ont été armées du fusil à répétition, et rien n'a montré qu'elles fussent supérieures aux autres.
Au surplus, même en admettant que le
Fig. 209. — Bataille de Sadowa.
fusil â répétition soit supérieur au fusil coup à coup, l'histoire des dernières guerres nous montre que l'armement de l'infanterie n'a pas une importance tout à fait primordiale.
En Italie, en 4859, les Autrichiens sont battus par nous, quoique leur fusil soit meilleur que le nôtre. En 1870, nous sommes battus à notre tour, et cependant notre arme, le chassepot, est incomparablement supérieure au fusil à aiguille. C'est que l'armement de l'artillerie a une bien autre importance que celui de l'infanterie. C'est grâce à la supériorité de leurs canons que les Français furent vainqueurs enltalie,en!859.
Pour ces raisons on ne devrait donc pas adopter l'arme à répétition; mais un l'acteur de la plus haute importance est à considérer.
Il est évident que notre infanterie aura sa valeur morale considérablement augmentée le jour ou chaque soldat, étant pour-
vu dWe arme à répétition, se sentira capable d'envoyer, en un très court intervalle de temps, neuf ou dix balles à l'ennemi. Notre infanterie sera alors irrésistible, et on n'éprouvera aucune difficulté à la mener à l'assaut ; car elle se sentira capable, la position une fois conquise, de repousser tout retour offensif de l'ennemi, grâce à son magasin de cartouches de réserve.* En serait-il de même si, armée du fusil à un coup, elle se trouvait en présence d'un ennemi pourvu lui-même de l'arme à répétition?
C'est en raison de cette considération capitale qu'on s'est vu forcé d'adopter en France le fusil à répétition.
Mais, bien téméraire serait celui qui voudrait assigner d'avance le rôle de l'arme à répétition dans les guerres futures; et ce n'est pas sans raison que toutes les nations ont longtemps hésité à adopter ce nouveau système. Une arme vaut surtout par l'em-
ploi que l'on en fait. Souhaitons, dans l'intérêt de l'humanité, que cette expérience, qui sera décisive, mais qui ne laissera pas que d'être horriblement meurtrière, soit retardée le plus longtemps possible.
Rien n'est plus difficile que de déterminer dès à présent quelle sera l'influence de l'adoption du fusil à répétition sur la tactique et sur les combinaisons stratégiques futures. Tout ce que Ton peut dire, c'est que la guerre aura, dans l'avenir, grâce au fusil à petit calibre et au mécanisme à répétition, une physionomie toute différente de ce qu'elle a eu jusqu'ici. Les batailles, très courtes et très meurtrières, auront six phases distinctes : déploiement de tirailleurs et de colonnes d'attaque ; — feu de salve et feu rapide de répétition ; — feu rapide coup par coup, quand on sera à brève distance; — attaque à la baïonnette, victoire ou défaite, tout cela en un temps fort court.
Batailles instantanées, siège d'un jour, la guerre sera aussi rapide dans sa marche que meurtrière dans ses résultats.