‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes. Suppléments. 6Chapitre 70 sur 130 · FORCES NAVALES DES AUTRES NATIONS DE L'EUROPE ET DES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

FORCES NAVALES DES AUTRES NATIONS DE L'EUROPE ET DES ÉTATS-UNIS

Arrivons à la description des forces actuelles des nations militaires de l'Europe.

En 1870, la France et l'Angleterre possédaient une puissante marine militaire, tandis que l'Allemagne ne disposait encore que de quatre vaisseaux cuirassés, et d'une dizaine de bâtiments de guerre, de moindre tonnage. Les Prussiens avaient pourtant reconnu, dès 1864, qu'il était urgent pour eux de renouveler un matériel presque

SUPPLÉMENT AUX' BATIMENTS CUIRASSÉS

hors d'usage, et d'augmenter le plus rapidement possible l'effectif d'une marine qui n'avait réussi à mettre- en ligne, pendant la guerre de Danemark, que sept navires et quinze canonnières, tandis que le Danemark disposait lui-même de vingt-deux navires de premier ordre, armés de 321 canons. Dès ce moment, la question était posée pour l'Allemagne : elle avait à créer tout un armement navaL

Ce n'est- pourtant qu'en 1873 que le but proposé fut atteint. Pendant neuf ans, les préoccupations militaires et diplomatiques avaient absorbé l'attention publique, chez nos voisins d'outre-Rhin. Mais dès que la guerre de France fut terminée, les conseillers du nouvel empire, jetant leurs regards vers les terres lointaines, songèrent à se faire colonisateurs, rôle fort nouveau pour eux, et peu dans leurs aptitudes. Le continent européen paraissant voué à la paix, c'est au-delà des mers qu'il fallait, selon les gros bonnets politiques de la Prusse, chercher des débouchés à l'activité germanique.

Dès 1 867, le gouvernement prussien avait projeté la construction de quarante-quatre navires de guerre; mais, en 1868, l'affaire du Luxembourg le forçait à reporter toute son attention sur l'armée de terre. Le 6 mai 1872, seulement, le Reichstag invitait le gouvernement de l'empire à lui soumettre un plan définitif de réorganisation de la marine militaire allemande.

Ce plan fut adopté, dans les premiers jours du mois de février 1873. Pendant dix ans, l'amirauté germanique s'y est scrupuleusement conformée, et elle a réussi, contre toute attente, à l'exécuter dans les délais prévus.

Le Parlement de 1873 avait accordé au ministre 300 millions pour la transformation de la marine de guerre impériale.

L'amirauté prussienne consacra 139 millions à la construction des bâtiments, I

24 millions aux fortifications de Wilhelmshaven, 33 millions au port de Kiel, 13 millions aux établissements de Dantzig, et 10 millions à l'achat de torpilleurs.

Un mot à propos des ports militaires allemands ne sera pas de trop ici. Kiel, Wilhelmshaven, et Dantzig, sont les ports militaires, les centres de ravitaillement, d'action et de concentration, de la flotte allemande. Le canal de jonction des deux mers, qui est à l'étude, chez nos voisins, serait une frontière presque infranchissable contre une armée ou une flotte qui arriverait du nord.

La flotte allemande comprend aujourd'hui treize vaisseaux cuirassés de premier rang, dont dix ayant la vitesse de 14 nœuds, et deux la vitesse de 13 nœuds. Ils sont tous en fer et en acier, et leur rayon d'action est représenté par un approvisionnement en charbon qui varie de 600 à 700 tonnes. Ajoutons treize garde-côtes cuirassés, portant une artillerie puissante, et fortement blindés. Ces derniers navires sont d'une vitesse inférieure à celle des cuirassés (9 nœuds), mais ils sont appropriés au rôle qu'on leur destine, c'est-à-dire à la défense de la mer Baltique et de ses rivages, — dix-neuf croiseurs, tous en fer ou en acier, dont la vitesse varie entre 18 et 14 nœuds; — sept éclaireurs, à vitesse moyenne de 16 nœuds; — cent cinquante torpilleurs, qui ont une vitesse supérieure à 20 nœuds et qui sont armés de la torpille Schwarkof.

Le Roi-Guillaume , construit en 1870, est encore un des plus beaux vaisseaux de l'escadre cuirassée de l'Allemagne.

Parmi les cuirassés allemands récemment construits, il en est deux qui sont à tourelles fermées,, deux autres à réduit, entre autres le Kaiser, qui a servi pour les voyages sur mer de l'empereur Guillaume II.

La coque du Kaiser (fig. 296, page 369) est

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

en fer; l'étrave est renversée^ Le réduit, rectangulaire, à pans coupés est placé en avant et en saillie sur les flancs. On remarque un blockhaus en avant de la cheminée. La ceinture cuirassée s'étend de bout en bout. Les plaques, qui sont en fer forgé, ont, à la ceinture, une épaisseur de 234 millimètres.

Ce cuirassé est armé de huit canons, de 26 centimètres, installés dans une batterie; de six canons de 45 placés sur le pont des gaillards ; de quatre canons de 8 ; de six mitrailleuses, et d'un éperon ayant 3m,20 de saillie.

Sur le modèle du Kaiser, on a construit un second cuirassé d'escadre, le Deutschland,

Le Kaiser et le Deutschland ont chacun environ 285 pieds de longueur et une largeur de 62 pieds. Leur déplacement est de 7 600 tonneaux. La carène est divisée en compartiments étanches obliques; il y a 32 compartiments. Si le navire touchait un écueil, quatre à peine de ses cloisons seraient inondées. La capacité de chaque cloison est de 40 tonnes.

La batterie centrale établie sur le pont principal renferme quatre canons Krupp, sur chaque côté. Les canons les plus en avant tirent d'un bout à l'autre de la ligne, avec une inclinaison qui produit un feu convergent en avant. Les embrasures sont disposées de telle façon que tous les obus peuvent converger sur un espace de 276 pieds, c'est-à-dire à peu près la longueur du navire.

Les canons Krupp de 26 centimètres sont à culasse d'acier. Leur diamètre est de 9 pouces 3/4 ; ils pèsent environ â2 tonnes chacun; Un canon Krupp de 26 centimètres, du calibre de 8 pouces 1/4 et du poids de 18 tonnes, placé sur le pont d'arrière, complète la défense du navire, qui est protégé par une cuirasse. Toutes les parties exposées aux coups de canon sont défendues par des blindages de différentes épaisseurs, à l'extérieur et à l'intérieur du navire.

La puissance des machines à vapeur, qui ont été construites par MM. Demi, est de 8 000 chevaux. Le diamètre des cylindres est de 122 pouces, la longueur du corps du cylindre de 4 pieds, et le nombre de rotations de l'arbre est de 75 par minute.

Il y a huit chaudières. Les soutes contiennent 710 tonnes de charbon ; ce qui est suffisant pour une distance de 3 400 milles, à une vitesse de 10 nœuds.

Le Kaiser et le Deutschland ont fourni aux essais une vitesse de 14 nœuds et demi.

Parmi les croiseurs de la marine allemande, il faut signaler la corvette Irène, qui porte le pavillon du prince Henri de Prusse, frère de l'empereur Guillaume II, et la Princesse-Wiihem, son congénère. La coque est en acier, avec revêtement en bois et doublage en cuivre ; son cloisonnement est double, transversal et longitudinal. U Irène possède un pont sous-marin cuirassé jusqu'à 2 mètres au dessous de la flottaison; l'épaisseur de la cuirasse de ce pont est de 76 millimètres.

L'armement de Y Irène comprend quatorze canons de 15 centimètres, dont six sont installés dans des tourelles; huit mitrailleuses et quatre tubes lance -torpilles.

U Irène est long de 94 mètres et large de 14 mètres. La puissance de sa machine à vapeur est de 2 000 chevaux. Il file 16 à 18 nœuds.

Ses machines à vapeur, au nombre de deux, activent chacune une hélice à l'arrière.

Un navire de ce genre, c'est-à-dire le croiseur, ne devant naviguer qu'à la vapeur, V Irène n'a que des mâts militaires, sans vergues.

Il compte 320 hommes d'équipage.

Ce sont là deux types les plus récents et les plus complets de la marine allemande; les autres bâtiments ne sont pas tous aussi largement pourvus d'artillerie. Le Roi-Guil-

laume, cuirassé d'escadre, dont nous parlions plus haut, n'a que dix-huit canons, de 24 centimètres.

Jusqu'en 1881, les navires de l'escadre allemande étaient, en outre, garnis de petits canons, destinés aux troupes de débarquement. L'apparition de torpilleurs qui marchent avec une vitesse de 24 milles marins à l'heure a forcé l'amirauté prussienne à prendre d'énergiques mesures de défense.

On a remplacé les canons de débarquement par des mitrailleuses Hotchkiss. D'après un ordre impérial, du 14 janvier 1881, ces mitrailleuses doivent être en assez grand nombre à bord, pour pouvoir couvrir de leurs projectiles une zone de 200 mètres, à l'entour du bâtiment.

Quelques corvettes allemandes sont garnies de cuirasses de 406 millimètres d'épaisseur, qui ne peuvent être brisées que par un obus de 30 centimètres, lancé à 450 mètres seulement de distance, hypothèse tellement invraisemblable que les officiers de la marine allemande ont refusé de l'envisager jusqu'à présent.

La flotte allemande, outre le Kaiser et le Deittschland, renferme cinq cuirassés refondus, qui avaient été construits en 1870. En cas de guerre, ils formeraient l'escadre.

Il faut leur aj outer le cuirassé Aldenbourg , bâtiment remarquable ; 21 canonnières ; un vi&ixmonitor, V Arminius; des croiseurs bien armés et de nombreux torpilleurs; enfin des canonnières spéciales portant 8 canons et destinées à l'Afrique.

La défense des côtes serait confiée, en cas de guerre, à quatre corvettes de croisière, cuirassées et sans mâts, qui filent à peine 12 nœuds.

En résumé, la marine militaire allemande manque absolument d'originalité. On se borne à étudier ce qui se fait en France et en Italie, et à se l'appproprier, quand on

le juge bon. Nul programme n'est arrêté, et l'on tient secret l'emploi de l'énorme budget que l'on a fait voter au Parlement, pour accroître les forces navales de l'Empire.

Nous avons tenu à commencer la revue des forces navales étrangères par la flotte allemande et l'historique de sa formation. Ce n'est pas que cette flotte soit une des plus puissantes de l'Europe ; tant s'en faut. Si nous avons rendu justice aux qualités des hommes de l'art qui ont su la créer, c'est qu'il est bon de regarder en face l'adversaire de demain, et qu'il y aurait imprudence à ne montrer que les lacunes de l'organisation militaire d'un ennemi.

Nous passons à l'effectif de la flotte militaire française.

Notre armement militaire naval se compose de trente-huit bâtiments cuirassés, — en comptant les canonnières — de quarante croiseurs, de quelques corvettes et de cent trente navires ou bateaux torpilleurs. Ces forces sont, d'ailleurs, destinées à s'accroître prochainement, de façon à n'être inférieures à aucune de celles qu'elles peu*vent rencontrer sur les mers.

Comme type de nos. vaisseaux cuirassés, nous avons déjà représenté (pages 305 et 309) X Amiral-Baudtn, le Hoche et le Richelieu. Nous mettons sous les yeux du lecteur deux autres grands bâtiments cuirassés de la flotte française, le Redoutable (fig. 297) et le Duguesclin (fig. 298, page 373).

Le Redoutable est à réduit central comme la plupart de nos vaisseaux cuirassés construits depuis quelques années ; c'est-à-dire que sa cuirasse ne protège que son fort central, ainsi que sa carène, presque au-dessus de la flottaison. L'avant et l'arrière, légèrement construits en tôle, peuvent être détruits par les projectiles ennemis, sans causer de danger au navire.

S. T. II

A bord du Redoutable, le fort central est en ressaut, ce qui a permis de construire des sabords d'angle, pour que les pièces du réduit central puissent battre tout l'horizon, les pièces de l'avant tirant de l'avant au travers, et les pièces de l'arrière tirant du travers à l'arrière.

C'est là un perfectionnement sur l'artillerie du Richelieu et du Suffren, dont les angles de chasse et de retrait dans la batterie sont limités.

^Redoutable a 95 mètres de long, 20 mètres de large, 7 mètres de tirant d'eau. Il déplace 9200 tonneaux. Sa machine à vapeur, de la force de 6 000 chevaux, lui donne une vitesse de 14 nœuds, 5; Sa cuirasse métallique a 33 centimètres d'épaisseur. Son artillerie se compose de 4 canons de 27 centimètres, un à l'avant, le second à l'arrière, et les deux autres au-dessus du fort central, tirant dans toutes les directions.

Le Duguesclin (fig. 298) a 84m,30 de longueur, 8im,60 à la flottaison. Sa largeur est de 17m,45. Il a 7m/75 de creux. Le tirant d'eau moyen du plan est de 7m,10, le tirant d'eau arrière de 7m,70. Le déplacement total représente 5 869 tonneaux.

Sa mâture est celle d'un brick. La surface de voilure est de "2247 mètres carrés.

Les machines à vapeur, du système Compound, sont à trois cylindres verticaux : elles proviennent de l'établissement d'Indret. Il y a 8 corps de chaudières, avec 16 foyers, mettant en mouvement deux hélices.

Le Duguesclin est protégé par une ceinture cuirassée à la flottaison, d'une épaisseur de 25 centimètres au milieu, de 18 centimètres à l'extrême avant, et de 16 centimètres à l'extrême arrière. La tour est défendue par une cuirasse de 20 centimètres d'épaisseur. Le pont est également cuirassé avec des plaques de fer de 5 centimètres d'épaisseur.

Son artillerie se compose de quatre canons de 24 centimètres, placés dans la tou-

relle blindée, de six canons de 14 centimètres dans labatterie. Sur les gaillards sont installés un canon de 19 et un canon de 12*

La coque a sept grandes cloisons é tanches.

Un détail caractéristique de la construction du Duguesclin, c'est que la cuirasse repose sur matelas de bois de teck, qui est fixé sur les tôles du bordé. Sur cette même cuirasse, un soufflage en bois, avec doublage en cuivre, s'élève un peu au-dessus de la flottaison.

Les plans du Duguesclin sont de M. Lebelin de Dionne, un de nos meilleurs ingénieurs des constructions navales. Ce cuirassé, destiné aux stations lointaines, a coûté, matière et main-d'œuvre, environ 5 millions et demi.

Nous avons donné dans le chapitre II (pages 313-315) les dessins d'un garde-côtes cuirassé et d'un croiseur. Il serait donc inutile de revenir sur ces types de constructions navales se rattachant à notre flotte. Nous avons également représenté un torpilleur et donné ses plans et sa coupe. Mais nous n'avons rien dit de la composition des torpilles, qui sont l'âme de ces redoutables navires. Nous comblerons ici cette lacune.

La marine française fait usage de plusieurs sortes de torpilles. La plus employée est la torpille portée, ainsi nommée parce que le torpilleur va littéralement la porter sous les flancs du navire ennemi.

La torpille portée est une cartouche contenant 20 kilogrammes environ de fulmicoton, fixée à l'extrémité d'une barre ou hampe en fer, de 12 mètres de longueur,, qui s'attache obliquement, de haut en bas, à l'avant du bateau. On met le feu à la charge au moyen de l'étincelle électrique, grâce à un fil conducteur attaché à la hampe et à un appareil placé à l'intérieur du postevigie. A la faveur de l'obscurité, le torpilleur s'approche, sans être aperçu, du navire à attaquer. Arrivé par le travers du cuirassé, il stoppe brusquement et met le feu à la

torpille, qui éclate dès qu'elle est en contact avec la muraille de l'ennemi.

La gerbe d'eau produite par l'explosion, recouvre parfois complètement le bateau , torpilleur qui serait coulé à fond si toutes les issues n'en étaient fermées , de manière à en faire une véritable bouée.

Il paraît extraordinaire que l'explosion ne soit pas aussi dangereuse pour l'assaillant que pour son adversaire. Pour le comprendre, il faut se rappeler que la matière explosive dont sont chargées les torpilles, c'est-à-dire le fui mi-coton, est extrêmement brkante ," qu'elle fait brèche dans la cuirasse la plus résistante lorsqu'elle est en contact avec elle, mais qu'à une distance de quelques mètres, on n'en ressent d'autre effet que la commotion transmise par le liquide. C'est pour cela que l'intervalle d'une douzaine de mètres représenté par la hampe suffit pour protéger le torpilleur.

Il n'en est pas moins vrai que l'attaque d'un cuirasse, par un bateau armé d'une torpille portée, est une opération très périlleuse, qui exige des hommes déterminés, d'un sang-froid, d'un courage et d'une expérience à toute épreuve.

La marine française fait également usage de la torpille Whitehead, que nous avons décrite avec tous lès détails nécessaires. La torpille Whitehead se compose, comme nous l'avons dit (page 327), d'un cylindre métallique, effilé aux deux bouts et contenant non seulement la charge de fulmi-coton, mais une machine à air comprimé, qui fait fonctionner deux hélices. C'est un véritable petit navire sous- marin, qui se meut de lui-même dans la direction où on l'a lancé, et à une profondeur réglée d'avance par un appareil spécial. La torpille Whitehead se loge, comme on l'a vu (fig. 269, page 328), dans un tube situé à l'avant du bateau torpilleur, et d'où on la chasse au moyen de l'air comprimé. Une fois lancée, elle s'immerge à la profondeur pour laquelle on l'a

réglée, et chemine entre deux eaux, jusqu'au but, où le choc de sa pointe détermine l'explosion. Le navire torpilleur peut ainsi opérer à distance et éviter les dangers d'un contact immédiat avec l'ennemi.

Malheureusement, cet avantage est compensé par des inconvénients graves. D'abord, chaque torpille Whitehead coûte fort cher, environ 10 000 francs ; ensuite son action est incertaine, car les courants un peu forts la font dévier de la direction qu'on a voulu lui imprimer.

Quoi qu'il en soit, tous nos ports militaires sont munis de flottilles de torpilleurs; et d'écoles où les officiers et les hommes chargés de ce service sont soumis à de' fréquents-exérci ces sur les torpilles portées elles torpilles Whitehead.

Des canonnières de différents types dont nous avons décrit les plus récentes, c'est-àdire celles qui sont destinées à naviguer avec sécurité et rapidité sur les fleuves et les rivières du Ton k in et de la Cochinchine, complètent l'effectif de la flotte militaire française.

Une considération particulière relative à nos bâtiments de guerre.

Autrefois, c'est-à-dire au temps de la marine à voile, nos bâtiments étaient désarmés, en temps de paix. Mais, en cas de déclaration de guerre, il fallait des mois entiers pour armer un navire. Sans chemins de fer, sans machines à vapeur, sans même de bonnes routes terrestres, un temps considérable était nécessaire pour faire arriver dans un port de guerre le matériel destiné à armer un navire ; de sorte que les combats d'escadre ne pouvaient commencer que longtemps après la déclaration de guerre. Aujourd'hui, on maintient dans nos ports militaires les navires tout armés et prêts à prendre la mer. Si bien que quatre ou cinq jours après la déclaration de guerre, cuirassés et croiseurs seraient en état de se

rendre aux lieux désignés par l'amiral commandant Tescadre.

Il faut que la mobilisation d'une flotte militaire soit aussi prompte que la mobilisation des armées de terre.

On a d'autant plus raison d'en agir ainsi, que nos appareils à vapeur, nos chaudières, nos servo-moteurs, notre artillerie de marine et nos fusils/ sont d'un mécanisme fort compliqué, et que le meilleur moyen de ne pas être exposé à des déceptions cruelles, c'est de tenir toujours ce matériel en état. À cette condition seule, il ne se dérangera pas, et pourra fonctionner au moment opportun.

C'est en raison de cette double nécessité que, dans nos arsenaux et ports militaires de Toulon, Cherbourg, Brest et Lorient, on garde, sur les cuirassés et les torpilleurs, le matériel complet, avec un équipage de matelots, réduit sans doute, mais suffisant pour l'entretien des coques, des chaudières, des tiroirs de machines à vapeur, des cuirasses, etc. Le bâtiment qui rentre, après un service de transport, ou après des manœuvres, n'est pas désarmé, comme autrefois : il est mis en réserve.

Comme l'Allemagne, l'Angleterre s'est imposé de lourds sacrifices, pour augmenter l'effectif de sa flotte militaire. Ce n'est pas, comme ont essayé de le faire croire quelques publicistes d'outre-Rhin, que l'Angleterre nourrisse le projet de prendre part à la guerre future dont on nous menace sans cesse, et dont l'échéance paraît être heureusement fort éloignée ; mais l'Angleterre possède un si grand nombre de colonies qu'elle est obligée de les défendre toutes, et de plus, comme le disait si justement un écrivain anglais, sir Samuel Baker, le véritable danger qui menace la Grande- Bretagne, en cas de guerre européenne, ce n'est pas une invasion, c'est plutôt la famine.

Le même écrivain ajoutait :

«. Nous sommes si bien habitués à voir arriver ponctuellement dans nos ports tout ce qui nous est indispensable pour vivre et pour travailler, que l'idée ne nous vient même pas que les choses puissent aller différemment; et pourtant, il n'est pas douteux qu'aux premiers bruits de guerre imminente avec une grande puissance maritime, le prix du pain doublerait d'emblée dans toute l'Angleterre, et que l'on assisterait à une panique industrielle comme on n'en a pas vu souvent. »

En d'autres termes, la marine anglaise doit posséder un nombre suffisant de croiseurs pour assurer la protection des convois de toute sa marine marchande. C'est pour cela que, depuis 1887, l'Angleterre a fait construire quarante-huit vaisseaux, d'un tonnage total de 164 000 tonneaux.

En somme, la flotte militaire anglaise comprend aujourd'hui :

42 cuirassés d'escadre;

12 croiseurs cuirassés; 18 garde-côtes cuirassés; 58 croiseurs non cuirassés; 10 croiseurs torpilleurs;

23 croiseurs auxiliaires (steamers aménagés) ; 2 avisos ;

27 corvettes non cuirassées;

97 canonnières et chaloupes canonnières ;

13 canonnières torpilleurs; 161 torpilleurs ;

13 transports.

Parmi les vaisseaux cuirassés, le Colosse, le ColUngwood et le Trafaïgai\ méritent une mention spéciale.

Le ColUngwood est un cuirassé d'escadre à tourelles-barbette. Sa coque est en acier, à double fond, avec cloisonnement transversal et longitudinal; le réduit central, surmonté d'un blockhaus, est rectangulaire.

La cuirasse, qui s'étend sur une longueur de 45 mètres, se relie à des cloisons trans- ( versales cuirassées, pour former le réduit

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

central. Le pont sous-marin est protégé par une cuirasse, dont les plaques, en fer et en acier, ont une épaisseur de 69 millimètres; la cuirasse du réduit central a une épaisseur de 406 millimètres. Le franc bord de ce navire est très bas; de sorte qu'il est forcé de ralentir sa marche, pour peu qu'il rencontre une mer houleuse.

Comme armement , le Collingwood possède quatre canons de 12 pouces, placés dans les deux tourelles, six canons de 6 dans la batterie ; quinze canons à tir rapide et treize mitrailleuses.

Le Colosse, construit sur les plans du Collingwood, est un des plus beaux bâtiments de la marine anglaise.

Le Trafàlgar, qui n'a été construit que cinq ans après le Collingwood, en diffère par quelques parties essentielles : deux tourelles cuirassées sont placées aux extrémités du réduit supérieur, et protégées, à leur base, par des cloisons paraboliques; chacune de ces tourelles contient deux canons de 13 pouces. Les plaques d'acier des tourelles ont 457 millimètres d'épaisseur; en outre, l'armement du Trafàlgar comporte huit canons de 5 pouces^ dix-neuf mitrailleuses Hotchkiss; le champ de tir des canons situés dans les tourelles est de 280°.

Le Trafàlgar est représenté dans la fig. 300, page 377.

La Dévastation est un autre cuirassé anglais de premier rang.

Citons également le Thunderer, batterie flottante cuirassée d'une grande puissance.

Dans ces derniers temps, l'amirauté anglaise a fait construire un type remarquable de croiseurs à ceinture cuirassée, YOrlando, Ce bâtiment, qui a été lancé en 1886, est mis en mouvement par deux machines à vapeur horizontales, à triple expansion, et possède quatre chaudières et deux hélices en bronze. La ceinture cuirassée a 60 mètres de longueur; elle recouvre les deux parties centrales du navire, et est reliée,

à ses deux extrémités, par des cloisons transversales cuirassées. On a constitué, de la sorte, vers le milieu du bâtiment, un réduit central cuirassé. Ce réduit est armé de deux canons de 22 tonnes, et de dix canons de 6 pouces. A l'avant et à l'arrière du navire, en dehors du réduit central, on a disposé seize canons à tir rapide et sept mitrailleuses. L'éperon de YOrlando est en acier coulé; enfin, toutes les embrasures des canons sont protégées par des masques cuirassés.

Une mention particulière est due aux torpilleurs anglais. Nous représentons dans la figure 299 (page 376), un torpilleur de la flotte anglaise, le Flamingo.

Le Flamingo est disposé pour marcher tant à la vapeur qu'à la voile. Il est pourvu de deux canons, d'un éperon mobile, de torpilles, et, grâce à de nombreuses cloisons étanches, il est à l'abri des attaques de l'éperon d'un vaisseau ennemi. Il n'a pas davantage à redouter les bateaux torpilleurs qui tenteraient de l'approcher, car, grâce aux nombreux canons qu'il porte avec lui, il peut établir un cercle de défense.

Dans notre gravure, le Flamingo est représenté comme s'il devait entrer en ligne de bataille. Les porte-torpilles sont prêts pour descendre au-dessous du niveau de l'eau. Les terribles engins et les canonniers sont à leur poste.

Ce vaisseau est également muni d'un nouveau système qui lui permet de placer des torpilles sur les côtes sans arrêter sa marche : c'est le système Harvey.

En résumé, la flotte militaire de l'Angleterre manque de tout caractère d'originalité. On se borne, comme en Allemagne, à imiter les constructions navales de la France et de l'Italie. En cas de guerre l'effectif actuel serait insuffisant, mais l'armement en guerre d'une quantité considérable de paquebots et grands navires de commerce ré-

pondrait à toutes les nécessités des batailles navales, des croisières et des transports de troupe ou de matériel.

Depuis la triste défaite navale qu'elle subit à Lissa, où la flotte autrichienne lui infligea tant de pertes, l'Italie a redoublé d'efforts pour mettre sa marine sur le même pied que celle des autres puissances. Elle avait d'autant plus de motifs pour hâter son armement qu'elle a un plus grand développement de côtes à protéger.

La flotte militaire •italienne compte aujourd'hui :

8 vaisseaux cuirassés;

7 frégates, dont 5 antérieures à 1860;

2 corvettes cuirassées;

1 canonnière cuirassée ;

12 béliers torpilleurs, non cuirassés ;

7 corvettes non cuirassées ;

4 croiseurs non cuirassés;

8 croiseurs auxiliaires;

8 canonnières ordinaires ;

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

S. T. IL

64 torpilleurs de haute mer; 59 torpilleurs ordinaires.

Pour les cuirassés italiens, nous noterons une seule particularité. Ils ont deux réduits superposés, placés au centre du navire, et tous deux cuirassés. Le réduit inférieur, qui a 45 mètres de long, contient les trois canons, de 42 centimètres, de la batterie; le réduit supérieur abrite la base des deux tourelles cuirassées, qui sont armées, chacune, de deux canons de 103 tonnes.

Le Re-Umberto, qui est l'un des derniers cuirassés lancés par les chantiers du gouvernement italien, est muni d'un pont cuirassé, qui traverse le navire' dans toute sa longueur, et qui, avec ses plaques de 400 millimètres d'épaisseur, protège les machines, les chaudières et les soutes à munitions. Les cheminées sont elles-mêmes cuirassées jusqu'à 90 centimètres au-dessus de la flottaison.

Le Lépanto, construit dans le même système, est un des plus beaux navires cuirassés de la marine italienne.

Son lancement eut lieu àLivourne, le 17 mars 1883. Avec le Duilio, leDandolo, et 17talia, il forme une importante escadre de quatre navires de guerre les plus grands du monde entier, pourvus d'une artillerie formidable.

Tous les quatre sont du même type, mais le Lepanto dépasse encore ses aînés en puissance et en dimensions. Si nous le comparons au plus puissant de ceux-ci, Yltaliay nous trouvons les mesures suivantes ;

Iialia Lepanto

Longueur, sans l'éperon.. . . 120 m. 122 m.

Largeur 21 22,28

Déplacement total 13. 708 t. 14,700t.

Les plus grands cuirassés des autres nations maritimes n'approchent pas de tels chiffres. L'Amiral Baudin et la Foudroyante, en France, n'ont que 11 440 tonneaux de déplacement ; l'Angleterre a Y Inflexible ^ de il 408 tonneaux; la Russie le Pierre-le- Grandj de 9 510 tonneaux.

Le lancement de l'énorme masse du Lépanto présentait un intérêt tout particulier, en raison des conditions spéciales où il s'effectuait. Le bassinde Livourne, dans lequel il avait lieu, n'a, en effet, que 268 mètres de longueur, et il fallait arrêter la course du navire dans un espace de 100 mètres, pour l'empêcher d'aller se briser sur les quais situés en face de la cale.

Pour obtenir cet arrêt, on avait établi dans le bassin un réseau de vingt-trois cordages de 12 centimètres de diamètre, placés en travers de la route du navire.

Uétambot de celui-ci, garni de pièces de bois, devait rompre successivement ces cordages, et l'on avait calculé qu'il lui suffirait d'en rompre dix-huit sur vingt-trois, pour que son élan fût amorti.

L'exactitude de ces calculs fut confirmée par l'expérience, et l'opération du lancement eut lieu sans aucun accident.

U Iialia , que nous représentons dans la figure 301, page 381, est un des derniers et des plus formidables cuirassés de la marine italienne.

Notre dessin montre l'aspect de ce puissant navire, sa cuirasse, la disposition de ses batteries, celle des machines, des cloisons é tanches et des ponts. Quatre canons Armstrong, se chargeant par la culasse, et du poids de 100 tonnes chacun, sont placés sur le pont supérieur, par paires, et en barbette, c'est-à-dire à découvert, de façon à tirer en avant et en arrière, en ligne et sur les côtés, dans toutes les directions.

La coque, qui est en acier, est doublée en bois. Les cloisons et les ponts donnent une grande force de résistance à cette masse. Deux lignes de cloisons étanches s'étendent, sur une longueur de 254 pieds 6 pouces, dans le navire. Celles-ci, avec les cloisons transversales, divisent la coque en cinquante-trois grands compartiments, qui sont eux-mêmes encore divisés en quatre ponts étanches.

Le premier des ponts cuirassés s'élève à

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

5 pieds 6 pouces au-dessous de la ligne d'eau, et est protégé par une cuirasse d'acier, de 3 pouces d'épaisseur. Il s'étend de l'avant à l'arrière du navire, formant une courbe à chaque extrémité, et allant rencontrer, à l'avant, l'éperon; ce qui lui donnerait une grande puissance dans le cas où il faudrait se servir du navire comme bélier.

Immédiatement au-dessus de ce pont, il en est un autre, s'élevant de 6 pieds au-dessus de la ligne d'eau, construit en fer et acier et recouvert en bois.

Les compartiments des côtés entre les deux ponts, sont divisés en cloisons étanehes, et remplis de liège, comme dans Y Inflexible.

Le pont de batterie est à 14 pieds au-dessus de la ligne d'eau. Douze canons, du calibre de six pouces, y sont installés. La puissance de ces canons semble modeste, mais leur nombre compense cette infériorité.

A 9 pieds 6 pouces du pont de batterie et à 25 pieds au-dessus de, la ligne d'eau, s'élève le quatrième pont, supportant la batterie de casemate de 7 pieds 6 pouces de hauteur. Cette batterie porte les gros canons Armstrông de cent tonnes dont il est parlé au commencement.

Les machines à vapeur sont doubles.

Elles sont du système Compound, à trois cylindres verticaux, ce qui donne douze cylindres en tout. La vapeur leur est fournie par vingt-six chaudières, ayant chacune trois fourneaux ; douze des chaudières sont séparées et placées derrière les machines, quatorze sont en avant. La force des machines à vapeur peut être estimée à quinze mille chevaux. Elles fournissent une vitesse de seize nœuds.

La longueur de Yltalia est, comme on l'a vu plus haut, de 120 mètres.

Ultalia est, avec le Lépanto, un colossal navire qui ne peut être comparé à aucune autre construction navale, par ses dimensions et sa puissance.

La flotte italienne, qui comptait à peine

en 1870, est aujourd'hui une des plus puissantes de l'Europe. Elle vient après l'Angleterre et la France. Elle est plus remarquable par la force individuelle de ses bâtiments, que par leur nombre, qui est pourtant considérable. En effet, parmi ses vingt bâtiments cuirassés (navires d'escadre, croiseurs, frégates, garde -côtes), on en compte dix au moins qui sont d'énormes constructions de 11,000 à 14,000 tonneaux, filant de 14 à 17 nœuds, portant des cuirasses de fer épaisses de 50 centimètres, et des canons rayés, de 43 à 45 millimètres.

Il reste à savoir si les énormes cuirassés de la marine italienne seront plus redoutables au feu que des navires de dimension moindre, et si leurs mouvements seront faciles pendant le combat.

Comme conséquence du grand développement de ses cuirassés, la marine italienne possède peu de croiseurs, les premiers ayant dévoré les ressources des budgets annuels. Il est vrai que ces croiseurs sont joints à une flottille de 140 navires ou bateaux torpilleurs.

En résumé, la marine italienne profite des leçons du passé. Elle cherche, travaille et se perfectionne. Elle serait, en cas de guerre, une puissance navale redoutable. Nous voilà bien loin de Lissa, la bataille légendaire. La marine austro-hongroise était alors bien supérieure, quant au nombre des navires, à celle d'Italie. Aujourd'hui, les rôles sont bien changés.

La marine autrichienne compte, en effet, assez peu dans le contingent des flottes militaires européennes. Tout au plus peut-elle se comparer à la marine allemande ; car elle n'a que huit cuirassés, six bons croiseurs et cinquante torpilleurs.

La Russie possède deux flottes militaires, l'une destinée à défendre les côtes de la mer Baltique, à protéger les navires de

commerce, et à intervenir, s'il y a lieu, dans une guerre européenne; l'autre, exclusivement affectée à la garde de la mer Noire.

La première de ces flottes comprend neuf vaisseaux cuirassés, six croiseurs cuirassés, et onze monitors, à tourelles cuirassées.

Le Pierre-le-Grand est le type des grands cuirassés russes.

La flotte de la mer Noire se compose : l°de trois cuirassés à tourelles, qui déplacent chacun 40,000 tonneaux, et sont armés, cha- ■cun, de six canons de 42, de sept canons de 6 et de quatorze mitrailleuses; 2° de croiseurs cuirassés et de 2 canonnières; 3° de 9 croiseurs-canonnières non cuirassés, plus de 2 yachts et- de 29 torpilleurs.

Il faut ajouter à l'effectif précédent la flottille de Sibérie et celle de la mer Caspienne, qui sont formées l'une et l'autre d'une dizaine de canonnières et de quelques bateaux à vapeur.

La flottille de Sibérie seule possède sept torpilleurs ; la flottille de la mer Cas- j pienne n'en a pas, par cette bonne raison j que l'on ne voit pas très bien à quels puissants bâtiments ennemis les navires russes de la mer Caspienne pourraient jamais avoir affaire.

En résumé, douze à quinze cuirassés, quinze monitors, ou batteries flottantes, vingt croiseurs, cent quarante navires ou bateaux torpilleurs, tel est l'effectif total de la flotte russe, effectif peu considérable, sans doute, mais qui s'explique si l'on considère que depuis la guerre de Crimée la Russie n'avait plus sa liberté d'action dans la mer Noire. Pendant quinze années de recueillement, l'empire russe s'est contenté de réunir dans la mer Baltique une solide flotte de défense. Il s'occupe maintenant d'augmenter sa flotte de haute mer, au nord, comme au midi. Le grand-duc Constantin, l'amiral qui la commande, est animé du désir de la tenir à la hauteur des travaux modernes, et il se consacre avec ardeur à

reconstituer le matériel militaire naval dé la mer Noire et de la Baltique.

Les torpilleurs ont été l'objet d'études toutes particulières en Russie. Nous représentons dans la figure 302 un torpilleur russe, avec les détails de l'installation intérieure de ses différents organes.

Les Russes ont pensé que les bateauxtorpilleurs, avec lesquels ils avaient accompli de si audacieux exploits sur le Danube, leur seraient de la plus grande utilité pour lutter contre d'autres flottes. A cet effet, ils ont fait construire cent bateaux, sur le modèle des quatre qui avaient opéré contre les cuirassés turcs.

La carapace blindée de ces torpilleurs a la forme du dos de la baleine ; ce qui permet de donner une plus grande hauteur à la chambre de la machine, en même temps que le bateau offre moins de prise aux balles et aux boulets.

Ils ont 25 mètres de long, sur 3m,33 de large, avec un tirant d'eau de 4 m, 66, et peuvent acquérir une vitesse de 22 milles à l'heure. Ils sont divisés en plusieurs compartiments, avec cloisons étanches, et armés de trois porte-torpilles en acier creux : un à l'avant et les deux autres aux flancs du navire. La torpille elle-même est composée d'une boîte en cuivre, qui renferme une charge variant de 20 à 25 kilogrammes de dynamite. Cette charge est plus que suffisante pour faire sombrer, par son explosion, les plus forts cuirassés.

Ces cent bateaux-torpilles ont été construits ou assemblés, à Saint-Pétersbourg.

Le gouvernement avait confié les différentes pièces des machines à plusieurs industriels d'Europe.

Plusieurs de ces bateaux sont aujourd'hui à flot dans la mer Noire, à quelques milles du Bosphore.

L'Espagne, venue la dernière dans la carrière navale militaire moderne, se trouve,

par le fait, en harmonie avec les tendances actuelles des Amirautés. Elle ne s'est pas ruinée en constructions de navires cuirassés, et conformément à l'esprit du jour, elle s'applique à constituer une flotte de croiseurs rapides et de torpilleurs. Ses quatre cuirassés, commandés par de bons officiers, et manœuvrés par d'excellents équipages, suffiraient à composer une flotte de guerre, dans les conditions actuellement acceptées comme vraies.

La Turquie s'est longtemps appliquée à développer sa flotte militaire. Elle a fait construire, dans les chantiers anglais et français, jusqu'à dix bâtiments cuirassés. C'était la grande préoccupation des derniers sultans de Constantinople. Mais aujourd'hui, ces cuirassés sont vieux, et la guerre des Turcs contre les Russes, en 4877, a prouvé que les marins turcs, quel que soit leur courage militaire, ne possèdent pas les qualités nécessaires pour tirer parti de leur matériel naval. Il faut encore aujourd'hui, aux cuirassés turcs, des mécaniciens et des chauffeurs étrangers, pour diriger la marche et exécuter les manœuvres.

Pour terminer cette revue par les peuples chez lesquels la marine militaire est sans importance, disons que le Portugal n'a qu'un cuirassé et quelques croiseurs, qui suffisent, en temps de paix, à son commerce et à ses colonies, mais qui seraient bien au-dessous des besoins, en cas de guerre. C'est ce que l'on a vu , au mois de janvier i 890, dans le conflit du Portugal avec l'Angleterre, où cette dernière puissance, prompte à montrer les dents, fit rapidement baisser pavillon au gouvernement portugais, devant la simple menace d'envoyer ses forces navales devant Lisbonne.

La Grèce n'a que quelques navires de guerre, de peu de puissance.

La Hollande, le Danemark, la Suède et la Norvège, se contentent de quelques croiseurs et de flottilles de torpilleurs, spécialement constituées pour la défense des côtes, mais non pour l'attaque. Monitors, canonnières, croiseurs, bateaux torpilleurs, telles sont les bases de leurs insignifiantes forces navales. Mais les officiers qu'elles possèdent, très instruits, avec des matelotstrès braves, très disciplinés, et rompus au métier de la mer, suppléeraient, en cas de guerre, à l'insuffisance de ce matériel, surtout grâce à l'ardent patriotisme qui anime les peuples du Nord.

Si nous passons aux États-Unis d'Amérique, nous y trouverons une situation toute différente de celle qui existe en Europe, situation résultant, elle-même, de la différence des conditions politiques. Chez cette heureuse et puissante nation, la guerre est considérée commeune ex ception passagère, qu'il faut parfois subir, en vue de nécessités pressantes, mais qui ne doit pas être un élément à considérer en tout temps, et dont on ait à se préoccuper sans cesse, comme on le fait en Europe. Quand la guerre de Sécession éclata, les deux partis ennemis constituèrent une flotte de guerre avec leurs navires de commerce et les ressources de leurs vastes chantiers maritimes. Mais une fois la paix conclue, on a laissé pourrir dans les ports cuirassés et torpilleurs, et on ne les a pas remplacés. En moins de quatre années à l'époque de la guerre civile, on avait vu surgir cinquante à soixante vaisseaux cuirassés, et cinq cents à six cents navires de guerre, de toute espèce, grands cuirassés, monitors, corvettes, canonnières, bateaux de rivière, torpilleurs, etc. La guerre terminée, on ne s'est pas inquiété de les entretenir ou de les conserver. On a seulement construit quelques cuirassés, quelques croiseurs et quelques torpilleurs, que, d'ailleurs, on ne fait guère manœuvrer.

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS. 383

Nous sommes de ceux qui approuvent cette sage philosophie politique, qui épargne l'argent des contribuables, sans exposer la nation à des dangers d'aucune sorte» La vitalité de l'Amérique est telle, les ressources de ses ateliers de construction sont si puissantes, qu'en cas de conflit armé, on verrait se renouveler le fait merveilleux de la guerre de Sécession, c'est-à-dire une flotte de guerre sortir des ports américains, en moins de temps qu'il n'en aurait fallu à l'Angleterre ou à la France pour construire, lancer et armer un seul bâtiment cuirassé.

On peut dire du Brésil ce que nous venons d'affirmer concernant les États-Unis. Après la guerre du Paraguay, le Brésil ne s'est pas occupé de remplacer sa flotte de guerre; il s'est borné à organiser une défense des côtes, très respectable, moyennant une flottille de torpilleurs. Mais, en cas de guerre, il improviserait très rapidement, à la façon des États-Unis, de grandes forces maritimes.

Le Javary est un ancien navire cuirassé qui remonte à la guerre de 1879 et que le gouvernement brésilien conserve comme type des vaisseaux de guerre.

Le Pérou, vaincu par le Chili, en 1879, vit alors ruiner sa petite marine. Le Chili possède donc seul une escadre de quelque im-

portance. Les combats d'Iquique et de Fonta-Agar ont prouvé, d'ailleurs, toute la valeur militaire des équipages chiliens.

Les deux grands empires asiatiques, la Chine et le Japon, sont entrés, à leur tour, dans le mouvement militaire moderne. Ils ont, comme les nations de l'Europe et de l'Amérique, des cuirassés, des croiseurs rapides et des torpilleurs. Sans doute, les officiers instruits et les mécaniciens habiles font encore défaut aux Chinois, comme aux Japonais, mais ils ont le bon esprit d'embaucher des Européens, pour l'état-major de leurs navires, et même pour leurs équipages, en attendant qu'ils puissent trouver chez eux ce même personnel. Le contact des Européens finira par donner à leurs officiers et à leurs matelots les qualités de solidité, d'instruction et d'expérience nécessaires à la marine militaire.

Nous avons terminé cette rapide revue des flottes françaises et étrangères. Quand le jour viendrait-il, 'où ces flottes seront en présence?Il est à souhaiter qu'il soit très éloigné, car les batailles navales de l'avenir seront bien autrement redoutables que celles d'autrefois. La science, en se mêlant à la guerre, l'a rendue terrible et sanglante, dans des proportions que l'imagination peut à peine se figurer.

FIN DU SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

SU PPLEMENT

Page 1