TRADUCTION INÉDITE. — DESSINS INÉDITS
Renommée croissante de la vallée. — Départ. — Merced. — Aimables et joyeux compagnons. — San-Joaquin. — L’ancien Eldorado de Frémont. — Le Ranch de Clark. — Les arbres géants. — Origine de leur nom.— Un contemporain de Sésostris. — Dimensions incroyables des arbres. — Manière d’apprécier leur élévation. — Noms attribués aux arbres. — L’Oters gris.
Yosemiti est un nom magique qui, non-seuiement en Californie, mais dans toute l’Amérique, produit sur l’imagination du voyageur le même effet que le nom de la Mecque sur l’âme du musulman. La vallée de Yosemiti est tout au moins pour le touriste américain à peu près ce que la Suisse est pour le touriste européen. Déjà même la renommée de cette contrée merveilleuse a franchi les mers, et tous les ans des centaines de curieux, venant surtout d’Angleterre, se décident, pour faire ce pèlerinage pittoresque, à franchir, au prix de dépenses énormes, la moitié de la XXXII. - 819e Liv,
circonférence terrestre et à subir toutes les fatigues d’un parcours de dix jours dans la montagne. En France comme en Allemagne, ce nom géographique, de physionomie assez étrange, est au contraire resté presque inconnu jusqu’à présent, et n’y est familier qu’à un petit nombre de personnes.
A San Francisco, où j’habitais, tout le monde en parle beaucoup, et des vues du Yosemiti sont exposées de tous côtés et sous toutes les formes; on les trouve dans la plupart des maisons particulières et jusque sur la toile d’un théâtre. Elles me poursui-
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vaient pour ainsi dire comme mon ombre. Mais il fallait un effort considérable de volonté pour me décider à quitter complètement mes affaires pendant plusieurs semaines. Cette période de temps était nécessaire si je voulais contempler enfin dans sa réalité cette beauté de la nature. Depuis douze ans que je vivais pour ainsi dire à la porte de ce paradis californien, je n’avais jamais pu y pénétrer, sort qui du reste m’était commun avec la plupart de mes amis de San Francisco.
Enfin, par une belle matinée de juin, je me trouvai sous la vaste véranda d’un bel hôtel de Merced, petite ville située sur le chemin de fer méridional du Pacifique, deux cent vingt-trois kilomètres au sud-ouest de San Francisco. J’étais là avec une quarantaine de touristes, réunis pour visiter aussi la vallée de Yosemiti, éloignée encore' de cent trente-six kilomètres. Nous avions choisi ce moment de l’année, parce que c’est l’époque où les cataractes sont les plus abondantes. La plupart de ces voyageurs choisirent la route par Goulterville, qui est la plus commode; quant à moi, je me joignis à une joyeuse société qui préféra suivre la voie plus difficile de Mariposa, afin de voir en passant les célèbres arbres géants de la Sierra Nevada, qui formentpour ainsi dire le vestibule de la vallée de Yosemiti.
Il nous fallut, le premier jour, franchir les interminables plaines de San-Joaquin, puis les pentes boisées de la Sierra; nous passâmes ensuite par les anciennes mines d’or de Hornitos et de Mariposa; elles sont aujourd’hui désertes, mais c’est là que fut autrefois « l’Eldorado » de Frémont.
Vers le soir, nous arrivâmes au Ranch de Glarck, caravansérail des visiteurs de Yosemiti, situé à cent huit kilomètres de Merced. Nous étions là à quatre mille cent quarante et un pieds au-dessus du niveau de la mer : on s’en apercevait à la fraîcheur de l’air, et nous prîmes place avec le plus grand plaisir autour de l’immense cheminée de l’hôtel, où flambaient de très-respectables bûches.
C’était le lendemain que nous devions rendre visite aux arbres géants, éloignés seulement de dix kilomètres. — Après le repos de la nuit, nous nous retrouvâmes le matin tous en selle, hommes et dames, prêts à partir joyeusement sous la direction de notre guide, et bientôt nous nous engagions à la file dans la montagne, en suivant un sentier de mulet. Quel splendide coup d’œil nous offrirent bientôt les vertes plaines entourées de bois qui, dans la vallée, s’étendaient au loin à nos pieds! Et au-dessus de nous, avec quelle élégante fierté se dressaient, jusqu’à une hauteur de cent soixante-quinze pieds, les pins, les cèdres, les sapins dont les rameaux, secoués par le souffle du matin, laissaient échapper de longs murmures! On ne peut rien imaginer de pareil à l’effet produit par les pins qui élevaient leurs cimes magnifiques sur la crête boisée de ces montagnes.
Il eût été impossible de souhaiter un temps plus beau, et sur toute la Sierra le ciel s’étendait comme un
dôme d’azur; les oiseaux gazouillaient de tous côtés, autour de nous étincelait sur le sol, semé de pommes de pin, l’élégante fleur rouge du Sarcodes sanguinea; les tiges immenses des arbres résineux étaient comme parées d’une mousse vert clair, et ne déparaient point le charme du riant tableau qui nous entourait.
A six mille cinq cent quarante et un pieds au-dessus du niveau de la mer, nous arrivâmes aux arbres géants. Ges arbres ne forment pas un groupe séparé; ils sont dispersés, au nombre de six cents environ, dans toute la forêt. On les trouve à partir de quatre mille huit cents pieds jusqu’à huit mille pieds. Us appartiennent à l’espèce des sapins du Nord, et ont reçu en botanique le nom de Séquoia gigantea. Le nom de Wellinglonia leur avait été donné d’abord par les Anglais, mais l’orgueil américain a repoussé cette désignation et un Indien Cherokee a été préféré au vainqueur de Waterloo. On trouve encore des séquoias dans d’autres parties de la Sierra Nevada; le groupe de Calavera, par exemple, rivalise avec celui de Mariposa, que nous allions visiter. Mais à Galavera la civilisation s’étale avec son cortège habituel d’hôtels, de théâtres, de jeux de toute sorte, etc. A Mariposa, au contraire, on ne rencontre que la seule nature. La forêt de Mariposa et la vallée de Yosemiti ont été données par le gouvernement des États-Unis à l’État de Californie, qui doit les conserver comme « parc national1, » et veiller à ce que rien n’endommage les beautés naturelles de ce « parc. » Une commission spéciale, nommée parla législature californienne, exécute sévèrement cette sage loi.
Le premier des arbres géants qui s’offrit à nos regards était un colosse étendu à terre. Au moyen d’une échelle, nous grimpâmes sur le tronc et nous nous promenâmes là comme sur une route; ce tronc est assez large pour qu’une voiture puisse circuler dessus2.
Get arbre, que l’on appelle le Colosse , a, au-dessus de la racine, une épaisseur de trente-deux pieds e,t une circonférence de cent deux. II ne reste du tronc qu’une longueur de cent cinquante pieds. L’écorce, qui a un pied et demi d’épaisseur, a presque entièrement disparu. Le feu a détruit la partie du tronc qui manque; mais on voit encore sur le sol le creux que l’arbre a fait en tombant. Quand il était debout, cet arbre devait avoir environ quarante pieds d’épaisseur, cent vingt pieds de circonférence, et sa hauteur devait être de quatre cents pieds, c’est-à-dire trente-six pieds seulement de moins que la flèche de Strasbourg. On évalue l’âge de ce géant à trois mille quatre cents ans, ce qui nous reporte à peu près au temps de Sés tris. Ges chiffres paraissent tellement incroyables q n hésite à les donner; mais ils sont très-certains, pi qu’ils sont encore assez nettement attestés par les
1. Voy. dans le Tour du Monda, t. XXVIII (1874), p. 289, un autre exemple d’un bill analogue constituant en « parc national » le haut pays de la Ycllowstone dans les Rocheuses.
2. Voy. plusieurs de ces arbres géants dans la relation de M. L. Simonin, tome XXVII (1874), p. 231 et suivantes.
cercles de croissance de l’intérieur du tronc. Un autre arbre, mesuré par Agassiz, peut, selon lui, prétendre à mille huit cents ans. Les plus gros séquoias remontent très-certainement au delà de Jésus-Christ. Leur jeunesse date à peu près du temps de Moïse ou du temps où Salomon bâtit le temple de Jérusalem.
Pendant que j’étais debout sur le tronc du colosse tombé, je regardai dans la forêt quelques-uns de ses compagnons et je demandai quelle pouvait être la hauteur du plus beau. « Deux cent cinquante pieds, » me répondit notre guide.
J’avais cru cet arbre de cent pieds moins haut. On se trompe aisément dans l’appréciation de la hauteur de ces colosses, et l’erreur provient sans doute de l’énorme dimension de leur circonférence.
Pour se rendre bien compte de leurs proportions, il faut les comparer dans son esprit à des édifices connus. Par exemple, à Mariposa, il y a par douzaines de ces arbres de deux cent cinquante pieds, c’est-à-dire qui dépassent la hauteur des clochers de cathédrale. Un assez bon moyen de se faire une idée de ces hauteurs, c’est de se coucher sur le dos au pied d’un de ces géants, et de faire monter lentement son regard jusqu’à la cime, qui alors s’éloigne à une incroyable distance. Le tronc des séquoias, en s’élevant, diminue de diamètre bien moins rapidement que la plupart des autres arbres, ce qui les fait absolument ressembler à de puissantes colonnes çà et là dressées dans la forêt; la teinte brun clair de leur écorce permet de les distinguer de loin, et, « dans la sombre verdure, ils
Grave par Erharci
VALLÉE D YOSEMITI
poor sei'vii* à l'excursion de
MV Théodore RIRCflILOFF
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semblent envoyer d’éclatants reflets de lumière, » a dit poétiquement un Américain. Leurs rameaux ne sont pas si beaux d’aspect que ceux des autres conifères; ils ont quelque chose de massif, de ramassé. Souvent ces rameaux, dont le plus bas sort du tronc à une hauteur de quatre-vingts à cent pieds, ont l’épaisseur et la force de beaux arbres ordinaires. Il n’est pas rare que les cimes extrêmes des séquoias soient brisees, sans doute par les tempêtes, et cela peut-être depuis des centaines d’années. Beaucoup ont été plus ou moins brûlés par de terribles incendies, et ces dégradations en ont sensiblement diminué la beauté.
Notre cavalcade s’avança pendant plusieurs milles à travers 1 antique forêt, admirant les colosses qui se présentaient tantôt isolés, tantôt par groupes. Notre chemin nous fit plus d’une fois passer à travers des
arbres dont le cœur avait été détruit par l’incendie; debout sur notre selle, nous traversions ces arbres comme une voûte.
Les plus beaux séquoias portent des noms étalés sur leurs troncs en lettres d’or gravées dans des tables de marbre. Il est certainement très-utile de donner ainsi des noms aux arbres, car autrement on ne saurait comment les désigner ou les comparer entre eux. Mais les noms adoptés sont pour la plupart trèsmalheureusement choisis : ce sont presque toujours ceux de riches parvenus américains et de femmes frivoles qui ont ainsi cherché à s’immortaliser. Je remarquai dans ce genre les noms suivants : Scotl , Stanford (potentats de lignes de chemins de fer) ; l’ Empereur Norton — l’arbre de cet habitant de San Francisco a eu l’esprit de s’abattre et il gît
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maintenant à terre! — Mademoiselle Emma , Mademoiselle Marie, Brigham Young et sa femme, etc. De pareils noms, imposés à des géants qui jaillissaient du sol au temps des Pharaons, me parurent profondément ridicules. Je préfère les noms géographiques qui rappellent des États, comme l 'Ohio, l'Illinois , etc., ou - bien même des noms mythologiques comme les Trois Grâces. Les arbres qui ont reçu ce dernier nom sont trois magnifiques géants, de deux cent soixante-quinze, pieds environ, qui forment un groupe pittoresque. Entre eux on pourrait construire une haute cathédrale; par exemple, l’église la plus élevée de New-York, la Trinité, haute de deux cent soixante-quatre pieds, ferait très-bon effet au milieu de ces « Trois Grâces » qui, de leurs rameaux les plus élevés, ombrageraient le clocher placé à leur centre.
Le plus énorme des colosses de Mariposa est l’Ours gris , qui se dresse seul isolé à trois cents pieds. Son tronc a trente-trois pieds de diamètre et cent douze pieds de circonférence. Sa branche la plus basse est à quatre-vingts pieds au-dessus du sol, elle a environ six pieds d’épaisseur. A l’endroit où est placé ce rameau, le tronc a encore une épaisseur de vingt pieds.
En route pour la vallée. — Le l'oint de vue de l'Inspiration. — Aspect général. — Comparaison de la vallée avec d’autres sites célèbres. — Nature particulière de sa beauté. — Le Capitaine.
— Le Dôme du Nord. — Le Voile de la Fiancée. — La Cathédrale.
— La Sentinelle. — La légende sauvage du roi Tatokanula cl de la belle Tissoak. — Comment la vallée a été découverte.
Il nous fallut enfin dire adieu à ce vestibule de la vallée de Yosemiti. Le soleil de la matinée du 10 juin nous trouva marchant joyeusement sur la route qui conduisait au but principal de notre excursion. Il y a quelque temps, cette route, aujourd’hui très-sûre, était encore un casse-cou, tracé au flanc d’une montagne couverte de bois épais, dans un site très-pittoresque. Sur le versant opposé d’une large vallée, à notre gauche, se dressaient, en longues rangées, des roches grises ayant formes de bastions et de dômes, qui devinrent plus imposantes à mesure que nous avancions. Sur des hauteurs lointaines, en face de nous, la route de Goulterville apparaissait, semblable pour l’œil à un long ruban de couleur claire. Au milieu des bois sombres scintillait une belle cascade. Occupés de tous ces tableaux, nous arrivâmes sans nous en douter à un contre-fort avancé de la montagne que l’on appelle « le Point de vue de l’Inspiration, » et d’où, tout à coup, apparut à nos yeux éblouis, dans toute sa sauvage beauté, la vallée de Yosemiti entourée de sa ceinture de rochers.
Je connais l’Amérique depuis l’Hudson jusqu’à Mexico, et des bords de l’Atlantique jusqu’aux bords du Pacifique; je connais bien la Suisse et d’autres régions montagneuses de l’Europe, et nulle part, dans mes voyages, je n’ai rien vu de comparable au spectacle offert par le premier coup d’œil jeté sur cette
vallée de Yosemiti, qui a un peu plus de deux lieues de long sur un à deux kilomètres de large.
On ne trouve là, il est vrai, ni les cimes neigeuses, ni les glaciers des Alpes; nous ne voyions pas, comme au lac des Quatre-Cantons, des montagnes pittoresques, des villes coquettes, des plaines verdoyantes se refléter dans les eaux d’un lac d’azur ; notre regard n’était pas séduit comme sur les bords du Rhin, par l’apparition de châteaux féodaux évoquant mille souvenirs des siècles évanouis : c’était la nature seule qui se montrait à nos regards, mais avec toute la puissance d’une sauvage et grandiose beauté.
Aucun nuage n’altérait le bleu transparent du ciel californien, et sous sa lumière éclatante les gigantesques roches dont la double rangée forme la vallée, apparaissaient à nos yeux avec toute la vivacité de leurs arêtes et dans toute l’imposante étrangeté de leurs contours.
Au nord, c’est d’abord le Capitaine , muraille de granit verticale et presque cubique qui jaillit du fond même de la verte vallée, au centre d’un monticule aplati d’environ deux cent cinquante hectares. Plus loin, en arrière, se dresse, derrière le Capitaine, la cime gris clair du Dôme du Nord. En face du Capitaine ondoie le Voile de la Fiancée , cascade d’un effet magique qui se précipite dans la vallée, au milieu de la verdure des sapins. Du côté sud, les dentelures de granit et les parois escarpées de la Cathédrale et de ses tours, les murailles géantes de la Sentinelle, forment les principaux traits d’une ligne colossale de créneaux qui va se terminer au Dôme du Sud.
Tous ces sommets s’élèvent de trois mille à cinq mille pieds environ au-dessus de la vallée de Yosemiti, qui est elle-même à quatre mille soixante pieds au-dessus du niveau de la mer. Entre ces masses de granit on aperçoit la Merced, qui, semblable à un ruban argenté, serpente au milieu de la délicieuse verdure qui couvre la vallée. Une vapeur légère, flottant sur les cimes lointaines, jette sur elles un voile transparent d’un effet magique, tandis qu’au contraire les pics plus rapprochés se détachent avec une netteté parfaite sur les arbres de la vallée. Ce panorama a une beauté sauvage incomparable.
Nous serions volontiers restés longtemps à jouir du tableau merveilleux qui s’étendait sous notre regard; malheureusement le temps nous pressait, et d’autant plus que nous étions obligés de renoncer à la voiture qui jusqu’alors nous avait servi; il fallait encore une quinzaine de jours de travaux pour terminer la route qui conduisait jusque dans la vallée, et nous fûmes réduits à y descendre à âne ou à poney, par des sentiers détestables. Dans la brigade d’animaux qui nous avaient été offerts à notre descente de voiture, je m’étais adjugé une monture d’un entêtement indomptable, qui se livrait sur les rochers à des exercices de voltige fort déplaisants. Nous atteignîmes enfin le fond de la vallée. Je fus alors plus tranquille. La route traversait un magnifique bois de pins et de chênes, et je pus jouir
Vii# d’ensemble de la vallée de Yosemiti. — Dessin de J. Moyneè, d'après «ne photographie.
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sans trouble de la vue ravissante que m’offraient les rochers et la cascade du V oile de la Fiancée.
Nous étions au-dessous, de l’immense muraille du Capitaine , qui se dressait verticalement à nos côtés à une hauteur de trois mille cent pieds. Dans le milieu de cette paroi rocheuse, d’une teinte gris clair, on distingue des contours figurant avec assez de netteté une espèce de géant, à la longue chevelure noire flottante, qui regarde fixement la vallée. A ce personnage, que tout voyageur, même sans une imagination bien vive, peut facilement apercevoir, se rattache une intéressante légende indienne. Capitaine se dit en indien Tutokanula, et ce nom est celui de l’ancien souverain de la vallée.
11 y a bien longtemps, raconte la légende, avant que les Visages-Pâles fussent entrés dans le pays, la vallée était habitée par des Peaux- Rouges, et
dans cette paisible solitude, Tutokanula veillait paternellement au bien-être de tous. Mais ce bonheur prit fin le jour où la charmante divinité Tissaak apparut à Tutokanula sur la cime du Dôme du Sud, qui alors n’était pas encore fendue en deux parties. Depuis ce moment, Tutokanula fut tout entier à Tissoak; il ne pensa plus aux hommes; il laissa les moissons périr faute de pluie, et bientôt la famine fut inévitable. Le cœur de la déesse fut touché de l’infortune des Indiens qui s’étaient adressés à elle pour la supplier de les sauver. Elle pria à son tour le Grand Esprit de secourir son peuple. Celui-ci sépara en deux le Dôme du Sud et fit ainsi couler dans la vallée les eaux des parties hautes de la montagne; le ciel versa des pluies abondantes, les moissons furent sauvées et toute crainte de famine disparut. Mais Tissaak, pour obtenir ces bienfaits, s’était offerte en sacrifice au
Vue prise de la base du Capitaine. — Dessin de J. Moynet, d’après une photographie.
Grand Esprit, et jamais elle ne reparut. Lorsque Tutokanula eut acquis la certitude qu’elle était perdue pour lui, il quitta aussi le pays, où il ne pouvait plus vivre sans sa bien-aimée. Avant de partir, il cisela sur les parois du Dôme du Sud les traits de Tissaak, dont on distingue encore quelques faibles contours; puis, sur la muraille de granit du Capitaine il laissa sa propre image, qui contemplera éternellement, d’un regard attristé, la vallée où il a vécu si longtemps près de la déesse à jamais évanouie.
Toutes les traditions des Indiens et les noms dQnnés par eux aux sites remarquables survivront dans la vallée de Yosemiti, même lorsque le dernier des Peaux-Rouges en aura disparu. Le nom de Yosemiti lui-même est indien et signifie « le grand ours gris. » La cascade du Voile de la Fiancée s’appelle en indien Posonô , c’est-à-dire « l’Esprit des mauvais vents. » Les Peaux-Rouges ne se hasardent
pas volontiers de ce côté, et pour tous les trésors du monde jamais ils n’y camperaient pendant la nuit. L’air qui dans le voisinage de la cascade est sans cesse agité par la chute des eaux, doit être, selon la superstition des sauvages, hanté par de mauvais génies.
La découverte de la vallée de Yosemiti, qui date de 1851, eut malheureusement pour conséquence immédiate la destruction presque totale des Indiens qui l’habitaient. Un détachement de milices et d’habitants des frontières poursuivait jusque dans cette citadelle de montagnes, qui était encore inconnue, une bande de Peaux-Rouges qui fuyaient devant les Blancs après s’être rendus coupables d’assassinats et de vois de chevaux aux dépens de quelques mineurs. On atteignit la bande et on l’anéantit presque entièrement. La dernière gorge où les Indiens cherchèrent un abri et où la plupart d’entre eux furent taillés en pièces,
porte encore aujourd’hui le nom du Canon 1 2 des Indiens.
Aujourd’hui on ne voit presque plus d’indiens dans cette région; c’est à peine s’il en reste quelques douzaines qui vivent des produits de la pêche; leur aspect misérable et leurs vêtements en lambeaux laissent une pénible impression.
La cascade du Voile de la Fiancée J, que je pus examiner de près à mon entrée dans la vallée, a été appelée « le Staubbach de la Sierra Nevada. » Mais la cascade américaine est bien plus abondante et bien plus imposante que la cascade suisse. La hauteur est à peu près la même; le Staubbach a neuf cent vingt-cinq pieds; le Voile de la Fiancée , qui a une largeur d’environ soixante-dix pieds, a neuf cent quarante pieds de hauteur. Au Staubbach, c’est un flot laiteux qui roule paisiblement sur une pente et qui se disperse en
pluie diamantée dans la vaste prairie de Lauterbrunnen; ici, au contraire, c’est un jet bruyant qui roule en mugissant sur des blocs de granit et se précipite dans un fond boisé. Les gerbes de la cascade, poussées par le vent, se lancent çà et là comme des fusées éblouissantes, et de loin on croirait voir un gigantesque voile, tissé d’argent, qui flotte à travers les airs; de là son nom. Lorsque le soleil, dans l’après-midi, vient peindre un arc-en-ciel sur les ruissellements splendides de la cataracte , au-dessus de laquelle se dressent fièrement, à trois mille sept cent cinquante pieds, les cimesdu rocher des Trois- Grâces , que domine à son tour le colossal Capitaine , cet ensemble d’une étrangeté si sauvage forme un tel tableau que le Staubbach, en comparaison, paraît presque mesquin.
Je m’avançais lentement, à cheval, le long de la
Les Dômes du Nord et du Sud. — Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.
verte rive de la Merced, qui, à cet endroit, a environ soixante-dix pieds de large; j’admirais les chênes semés çà et là et les splendides arbres verts qui m’entouraient, lorsque, à ma droite, je vis se dresser les murailles colossales de la Cathédrale , parois de deux mille six cent soixante pieds au-dessus desquelles s’élèvent encore, à cinq cents pieds plus haut, les roches aux formes bizarres que l’on appelle les Clochers. Plus loin apparaissent les Trois Frères (quatre mille trois cents pieds), qui semblent être constamment près de tomber dans la vallée ; à droite, c’est la Sentinelle , obélisque effrayant qui monte tout droit jusqu’à trois mille deux cent soixante-dix pieds, sur une base de trois cents pieds seulement, entouré de magnifiques pins de cent
1 . On sait qu’on appelle canon une gorge très-étroite, à parois
verticales. /»
2. Voyez une gravure représentant le Voile de la Fiaftcée, dans -le précédent semestre, p. 139.
cinquante à cent soixante-quinze pieds. En arrière, l’œil monte encore pour atteindre le sommet grisâtre du Dôme de la Sentinelle, qui s’élève à quatre mille cinq cents pieds.
Mais l’énorme Sentinelle enchaîne moins le regard que la cataracte qui, vis-à-vis, se précipite en trois masses liquides d’une hauteur de deux mille six cent trente-quatre pieds, et qui par conséquent est la plus haute du globe après la cascade de la Sentinelle, sa voisine, qui a trois mille deux cents pieds, mais qui est loin de pouvoir lui disputer le premier rang : ce n’est, en effet, qu’un mince filet d’argent serpentant le long de la paroi rocheuse et qui n’a nullement l’aspect d’une cataracte.
Parmi les cascades de la Suisse, celles de Reichenbach pourraient seules lui être comparées pour la hauteur; mais ces cascades sont pour ainsi dire sept chutes superposées, et aucune d’elles ne peut,
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ni pour l’abondance des eaux, ni pour la grandeur, être rapprochée de la cascade supérieure de Yosemiti, qui a mille six cents pieds de haut, trente pieds de large, et qui, à sa partie inférieure, atteint en largeur jusqu’à trois cents pieds.
La cascade médiane, séparée de la plus haute par une saillie du rocher , a six cents pieds de haut, et tombe en mugissant sur un bloc de granit aplati.
La cascade inférieure, qui lui succède immédiatement, atteint directement le fond de la vallée, en faisant un saut de quatre cent trente-quatre pieds.
Un temps viendra où ces merveilles"’seront illustrées par les poètes, comme le Stauhhach et Terni par Byron.
La cascade supérieure, comme le Voile de la Fiancée , ondoie çà et là sous l’action du vent. Grâce au bruissement sonore des eaux tombantes, au mouvement de ces gerbes qui semblent venir pour ainsi dire du ciel, et dispersent de tous côtés leur poussière étincelante, le tableau a une animation qui dissipe ce qu’il aurait eu de trop sévère, de trop aride, si l’œil n’avait eu devant lui que les contours abrupts de ces masses épouvantables de granit.
L’hôtel Leidig. — Coup d’œil pris de la véranda. — La Grande Cascade. — Clair de lune sur la vallée. — Le lever du soleil au lac du Miroir. — Le Rocher du Souvenir. — La Pivaak ou Vernalfall. — Le Bonnet Phrygien. — La cascade de la Nevada.
Des trois hôtels de style rustique construits dans la vallée, nous choisîmes, pour nous arrêter et nous reposer, celui que dirige M. Leidig. De la véranda de cet hôtel, nous avions en face la Grande Cascade, et derrîlre la maison l’énorme Sentinelle dressait ses escarpements de granit. Nous trouvâmes dans cet hôtel un excellent accueil, et, pour recevoir confortablogient les trois mille voyageurs qui visitent chaque
année la vallée, on avait pris beaucoup plus de précautions que je ne m’y attendais. L’organisation des bains, par exemple, est un vrai modèle d’élégance et de confortable qui pourrait être imité en Europe. Dans ces vastes salles, bien saines, le voyageur fatigué est tout ravi de trouver non-seulement un bain très-élégant, mais tout un arsenal de flacons renfermant de l’arnica, des huiles, des essences, etc., etc. On a même pensé au fil et aux aiguilles pour remettre en place les boulons que la course dans les montagnes a pu faire sauter.
Un Allemand de Hambourg a installé, en face de l’établissement de bains, un magasin de petits ob-
La Grande Cascade. — Dessin de J. Moynet, d’aprèS|,une photographie.
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jets de bimbeloterie, fabriqués avec des bois de la Sierra Nevada. De forts jolis coffrets, dont les couvercles sont faits avec du bois provenant dos arbres géants, des cannes et toutes sortes d’objets du même genre sont exposés là pour tenter les touristes.
C’était un très-intéressant spectacle que de voir passer sans cesse les cavalcades de voyageurs et de voyageuses. Tout ce monde va à cheval, et il est trèsrare que, comme en Suisse, on entreprenne une partie dans la montagne à pied. Chaque cavalcade de touristes est escortée d’une longue file de bêtes de somme, portant des grelots qui retentissent au loin dans la vallée.
Rien de plus attachant et de plus animé que ce tableau aux aspects .
sans cesse nou¬
veaux.
Nous employâmes les dernières heures du jour à des promenades dans le voisinage:
nous visitâmes entre autres le pied de la Grande Cascade, à une demilieue de l’hôtel. Le chemin que nous suivîmes avait un charme idyllique délicieux : autour de nous se déployait une verdure admirable; nos regards pouvaient se porter tour à tour sur la Grande Cataracte , sur
les deux Dômes du Nord et du Sud, sur le pic de la Sentinelle , sur la Cathédrale et sur ses clochers.
Après avoir franchi un pont jeté sur la Merced, et traversé un petit bois d’essences variées, nous arrivâmes à une retraite délicieuse, toute tapissée de fleurs des champs, et d’où l’on entendait au loin la grande voix de la cataracte, semblable à l’écho solennel d’une majestueuse harmonie. A cet endroit, la vallée
La Sentinelle. — Dessin de J. Moynet ; d'après une photographie.
s’élargit sensiblement en forme de bassin arrondi, et, en nous voyant dominés de toutes parts par les parois de granit, il nous semblait que nous étions dans une verte oasis cachée au sein d’un cratère immense ravagé et brûlé par les feux des éruptions.
A la partie inférieure de la Grande Cascade , nous pouvions nous donner, dans toute sa splendeur terrible, le spectacle de l’élément déchaîné. Je ne pouvais me lasser de contempler cette pluie jaillissante qui se précipitait sur des blocs de granit d’une hauteur de quatre cent trente-quatre pieds. Vue d’un certain point, la cascade inférieure semblait ne faire qu’une avec la cascade supérieure ; la masse liquide paraissait alors tomber , en un seuljet,d’unehauteur de près de troismillepieds!..
Je remarquai là de nouveau ces espèces d’éblouissantes fusées d’eau qui se détachent de la masse liquide en jets séparés, et que j’avais déjà observées au Voile de la Fiancée. Le fait s’explique par la cohésion qui s’établit entre les molécules des masses d’eau qui tombent d’une si prodigieuse hauteur.
Ces gerbes énormes, qui semblent à l’œil se chasser les unes les autres, tombent en effet successivement comme des masses liquides isolées, avant de se réduire en écume et de se confondre toutes ensemble.
Le bruit produit par la cataracte n’est pas semblable au fracas du tonnerre pendant l’orage; il rappelle plutôt le crépitement de grêlons sur les toits; parfois il augmente de violence ; puis, s’enflant de
nouveau, il rappelle le sourd murmure d’un ouragan qui mugirait dans une forêt profonde.
Lorsque la nuit fut tombée, nous allâmes contempler la beauté de la vallée, aux lueurs mystérieuses de la lune, qui jetait sur ce charmant tableau la douce magie de ses rayons argentés. Suspendue comme un globe de lampe au-dessus du noir obélisque de la Sentinelle , elle jetait sa lumière sur les gigantesques parois de rochers gris d’où la Grande Cascade fait sans repos ondoyer ses gerbes écumeuses, semblables à de blanches apparitions de fantômes. Les pins élancés dessinaient leurs ombres immenses sur la verdure du fond de la vallée, éclairée de même par la lune; aucun souffle d’air n’agitait leurs cimes immobiles;
tout était paisible, silencieux; seule, la cataracte remplissait le lointain de son imposant murmure. La magnificence de ce spectacle transportait l’âme dans une espèce de rêve dont le souvenir ne s’effacera jamais dans mon âme.
Le matin suivant, notre joyeuse cavalcade était de nouveau en route de grand matin. Suivant le fond de la vallée, tout parsemé de fleurs et décoré par des groupes pittoresques de chênes et d’arbres verts, nous nous rendîmes rapidement à la gorge de Tenaya pour assister là, près du lac du Miroir , au lever du soleil. A l’entrée de la gorge se dresse majestueusement, à trois mille sept cent vingt-cinq pieds, la cime de granit grisâtre du Dôme du Sud; à sa partie inférieure s’é-
La gorge de Tenaya et le Dôme du Sud. — Dessin de J. Moyuet, d'apres une photographie.
lèvent d’énormes arcs concentriques, qui ont reçu le nom à’ Arches Royales , et le rocher de deux mille pieds de haut appelé la Colonne de Washington. Le lac du Miroir (qui est plutôt un étang qu’un lac) étend ses eaux d’un vert sombre au pied d’un rocher de quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix pieds, qui tombe perpendiculairement sur la vallée. II est entouré de buissons et d’arbres élevés, d’un aspect pittoresque, qui se reflètent ainsi que les pics escarpés du voisinage dans ses eaux transparentes et unies. Le matin, les images reflétées ont rarement toute leur vigueur.
A notre retour du lac du Miroir, toute notre compagnie, conformément à ses devoirs, se fil photographier, dames et messieurs, en un seul groupe imposant :
les uns étaient à cheval, les autres à mulet, et tous nous avions derrière nous , comme arrière-plan , la Grande Cascade. Après cette opération, nous pûmes aller rendre visite à la Vernalfall ou Chute du Printemps si à la Cascade de la Nevada , chutes d’eau splendides formées par la Merced à l’extrémité de la vallée qui s’infléchit au sud-ouest. La Grande Cascade et le Voile de la Fiancée sont alimentés par des torrents qui se réunissent du nord au sud, et arrivent ensem- ble dans un angle à droite de la vallée. Le chemin qui conduit à la Vernalfall traverse des fonds couverts de bois épais, dominés par d’immenses parois de roche; on suit le cours de la Merced, qui saute en mugissant sur un lit d’énormes blocs de granit. Sur la droite, la gorge se termine par un es-
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carpement que franchit la Cascade du Ruisseau du Sud, haute de six cents pieds. En continuant le long de la Merced, comme nous le fîmes, on arrive au rocher nommé mont Broderik. Des pins ont réussi çà et là à se loger dans l’immense paroi perpendiculaire de ce rocher, et on ne comprend pas comment ils peuvent se cramponner si solidement à ces murailles. Vus d’en bas, ces arbres énormes font l’efet de petites boutures.
Arrivés au Rocher du Souvenir (ainsi nommé parce que les touristes, désireux de s’immortaliser, ont l’habitude de graver leur nom sur sa paroi), nous descendîmes un peu à pied dans le ravin de la Merced, afin de voir de près la VernalfaU. Cette merveilleuse cascade, appelée par les Indiens Pivaah, c’est-à-dire la cascade du Cristal Éblouissant , se jette d’une hauteur de quatre cents pieds sur une largeur de soixante; elle tombe, avec un bruit de tonnerre, sur une paroi verticale qui coupe en diagonale le ravin de la vallée, et se perd dans une crevasse magnifiquement boisée. Dans sa gerbe teintée de reflets verdâtres se jouait un arc-en-ciel circulaire ; ses nuances sans cesse changeantes prenaient, comme dans un kaléidoscope, tantôt un aspect moins brillant, tantôt, au contraire, des rayonnements d’un éclat inattendu. Les hautes murailles de granit qui enveloppent le fond boisé de la vallée forment à la cataracte un cadre dont le «romantique» dépasse toute imagination.
Il semblait que ce jour fût inépuisable en surprises et qu’il fût impossible, pour notre faculté admirative, de rester dans les limites que trace la raison. A peine avions-nous, par un étroit sentier de mulet, gravi un peu plus haut dans la montagne, que tout à coup nous vîmes apparaître, à huit cent mètres environ de la Vernalfall , dans un panorama splendide, l’énorme cataracte de la Nevada, se précipitant de sept cents pieds de haut le long d’une muraille verticale. A côté de la Cascade, à gauche, se dressait, à plus de deux mille pieds, un pic de granit : c’était le Bonnet Phrygien — nom très -aimé et très-admiré des Américains1; — non loin de là, le Demi- Dôme du Sud, qui a quelque ressemblance avec le mont Cervin , lançait vers le ciel ses masses abruptes de granit gris clair : tableau grandiose dont le fond, magnifiquement boisé, de la vallée forme le premier plan.
Les Américains déclarent que la Cascade de la Nevada est la plus belle du monde, ce que je ne leur contesterai pas chez eux. Je donnerais, pour moi, le prix de la beauté à la Chute du Printemps, parce que le fond circulaire delà vallée, où elle se précipite, forme un tableau plus nettement défini, plus harmonieux ; à la Cascade de la Nevada, il y a un côté tout de rocher nu qui manque d’intérêt pour le regard. Tout voyageur qui visite la vallée de Yosemiti fait naturel-
1. Nos lecteurs se rappellent qu’il a été donné également à un des monticules de la vallée des Geysers de la Yellowstone.
lement en lui-même des comparaisons entre les cataractes qu’il y contemple et celles qu’il a pu voir ailleurs, telles que celles du Niagara, de Shoshone, de la Suisse, etc. Certainement les cascades de l’Yosemiti, vues au printemps et au commencement de l’été, surpassent de beaucoup celles de la Suisse; mais, pour dire la vérité, elles n’atteignent pas la grâce sauvage de l’imposant. Niagara, ou l’effrayante beauté delà chute de Shoshone, roulant avec un bruit de tonnerre sur le profond lit de basalte de la rivière du Serpent.
En quittant la chute de Nevada, la Merced, glissant sur un lit d’une quarantaine de mètres de large, entre des dalles polies de granit, parcourt environ huit cent mètres avec une incroyable rapidité, comme si elle avait hâte d’arriver à la Vernalfall pour y faire un nouveau bond de géant. Nous franchîmes ce violent torrent de montagne sur un pont très-primitif, construit de branches brutes de pin, pour atteindre l’hôtel construit sur un plateau de roc, au pied du Bonnet Phrygien. Avant que le soleil fût couché, je grimpai encore, à travers un chaos de débris rocheux, jusqu’au-dessous de la Cascade de la Nevada; je la vis, au-dessus de moi, roulant d’abord le long de la muraille abrupte ses masses d’écume argentée; puis, rebondissant avec fureur sur une saillie, se précipiter en rugissant sur les grands rochers plats du lit de la Merced. C’est là une scène d’une étrangeté grandiose, sur laquelle mes regards restèrent fixés sans pouvoir s’en détacher, jusqu’à ce que l’obscurité grandissante m’avertit qu’il était plus que temps de revenir vers l’hôtel.
Soirée poétique. — Un mot éloquent. — Ascension d’Anderson. — Procédé ingénieux pour gravir les parois verticales. — Le Repos des Nuages. — Une forleresse naturelle. — Visite périlleuse. — Orage. — Sanctification puritaine du dimanche. — Excursion d’un hérétique. — Chaos pittoresque. — Plaisir à faire peur. — L’hérétique est puni. — Retour. — Dernier coup d’œil. — Séparation. — Souvenirs ineffaçables.
Le soir, toute notre bande voyageuse se trouva réunie sous la véranda de l’hôtel, pour jouir du clair de lune. De la masse noire des rochers, nous voyions la Cascade de la Nevada s’élancer brillante comme de l’argent liquide; un mugissement sourd, semblable à la voix de l’orage, sortait des entassements de granit du Bonnet Phrygien, qui se dressait comme un spectre au-dessus des gerbes d’eau, doucement éclairées par les rayons de la pleine lune. Ce tableau nous entraîna peu à peu dans des pensées pleines de mélancolie. Un Yankee, évidemment doué à un haut degré du sens poétique, crut devoir se faire l’interprète de nos émotions : il épancha le trop-plein de son âme en poussant tout à coup cette exclamation pleine d’éloquente originalité : A n't this nice! (Hein! n’est-ce pas beau ! )
La cime du Demi-Dôme du Sud a été atteinte pour la première fois en septembre 1875 par un Écossais,
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ancien matelot, nommé George Anderson. D’après le professeur Whitney, le sommet le plus élevé, masse verticale de granit, a mille trois cents pieds de hauteur. Anderson, pour faire son ascension, s’y prit de la manière suivante. Il planta successivement dans la paroi de forts clous qu’il unit les uns aux autres par une grosse corde : il forma ainsi une espèce d’échelle à l’aide de laquelle il réussit à s’élever jusqu’au sommet. Le 16 septembre, onze touristes audacieux le suivirent sur cette échelle aérienne, et dans cette intéressante excursion, plus d’un fut près de se briser les os. Un Anglais, qui avait laissé échapper le câble de sa main, roula tout à coup, la tête en bas, pendant une vingtaine de pieds, le long de la paroi; il resta un instant accroché à une saillie, à trois mille pieds environ au-dessus du sol de la vallée; perdant de nouveau son point d’appui, il continuait à rouler vertigineusement, quand par bonheur il glissa dans une crevasse où il s’arrêta; de là il put, en rampant, atteindre sans nouvel accident « le dos de chameau, » au pied du Dôme. Les clous et le câble sont restés au flanc du rocher, à la disposition des amateurs qui seraient tentés de faire à leur tour cette ascension.
Je ne voudrais pas fatiguer le lecteur en multipliant trop mes descriptions; je le conduirai donc maintenant tout droit au Repos des Nuages , site que nous atteignîmes dans la matinée du lendemain, après une fatigante course à cheval de treize kilomètres.
Le Repos des Nuages est à six mille quatre cent cinquante pieds au-dessus du sol de la vallée et à dix mille cinq cent dix pieds au-dessus du niveau de la mer. C’est le sommet le plus élevé qu’il y ait dans les environs de la vallée de Yosemiti. Nous nous trouvâmes là dans une effrayante solitude, désert montagneux au milieu duquel s’élève le Repos des Nuages, espèce de forteresse naturelle construite en blocs de granit à demi rongés par les siècles. Ces blocs sont aussi régulièrement superposés que s’ils avaient été placés là par une main humaine, et leur arête saillante a un profil étrange que je n’avais encore jamais rencontré.
Notre troupe de touristes, pour revenir du Repos des Nuages, dut descendre, en longue file, par des chemins en zigzag tracés au flanc des rochers; la scène me parut offrir alors, plus que tous les jours précédents, une grande analogie avec celles que l’on peut observer dans les Alpes. Cette vallée profonde étendue à nos pieds, ombragée de forêts épaisses, entourée d’une ceinture de montagnes escarpées, ces splendides cascades, cette rivière de Merced toute blanchissante d’écume, c’étaient là autant de traits d’un paysage suisse, et notre longue file de cavaliers et d’amazones, descendant avec lenteur le sentier abrupt, ajoutait au tableau un détail qui n’était pas le moins intéressant. A la Vernalfall nous laissâmes nos moutures à nos guides, qui leur firent franchir la montagne sans nous, pendant que nous descendions à pied
dans le ravin pour contempler de près la chute des eaux.
Derrière un parapet naturel en roche, nous jetâmes d’abord un coup d’œil sur le déchaînement des flots qui se précipitaient avec une rage furieuse. La nature semblait avoir voulu disposer là, aussi bien qu’aurait pu le faire l’architecte le plus habile, un belvédère commode et sûr pour les touristes exposés au vertige Mais il fallut ensuite descendre à l’aide d’échelles, ce qui n’était pas sans présenter quelque danger. Notre guide, pendant que nous étions sur ce chemin périlleux, nous racontait avec la plus grande tranquillité que peu de temps auparavant, un Italien avait perdu l’équilibre et était tombé sur le rocher à quelques centaines de pieds plus bas : anecdote qui nous fil examiner les degrés vacillants avec un redoublement de défiance. Arrivés devant une grande voûte naturelle, qui semblait creusée artificiellement dans la paroi du rocher, nous eûmes un spectacle grandiose : la splendide cascade, en une masse compacte, se jetait devant nous tout entière, d’une hauteur de quatre cents pieds, dans un gouffre entouré d’une sombre ceinture d’arbres au magnifique feuillage.
Peu après, nous rejoignîmes nos poneys et nos mulets, et sans autre incident nous regagnâmes notre hôtel.
Le dernier jour de mon séjour dans la vallée fut un dimanche. Un violent orage — ce qui est ici une grande rareté — avait pendant toute la nuit versé des flots de pluie. Jusqu’à midi, des nuages épais restèrent suspendus au flanc des montagnes. Nos dames américaines ne voulant pas profaner le saint jour par une excursion, le mauvais temps était le bienvenu pour elles; quant à moi , j’étais fort mécontent de ce caprice de Jupiter pluvieux, car j’avais projeté une promenade à la Grande Cataracte supérieure. Je m’étais déjà permis des observations irrévérencieuses sur la déraison des Américaines, qui font du dimanche, non un jour de récréation, mais de pieux ennui, et je passais depuis longtemps aux yeux de ces dames pour un incorrigible hérétique. En revanche, les résolutions pieuses des Américains parurent trèsébranlées par mes représentations, lorsque, dans l’après-midi, le temps vint à s’éclaircir, et trois d’entre eux me proposèrent de les prendre pour compagnons dans ma promenade : sitôt dit, sitôt fait. Laissant nos dames, avec leurs livres de prières à la main, assises sous la véranda de l’hôtel, d’où elles nous virent partir sans nous adresser la parole, mais bien certainement en nous enviant au fond de leur cœur, nous nous dirigeâmes gaiement vers le fond de la vallée; puis, remontant sur le flanc nord par un sentier romantique, nous arrivâmes tou! droit à la cataracte la plus élevée qui existe sur i globe.
Le ciel avait repris toute sa sérénité : la verte vallée, les pics et les dômes qui l’entourent me parais-
saient plus splendides que jamais. A mille pieds au-dessus du fond de la vallée, nous eûmes, du haut des rochers à pic de Columbia , une vue tout à fait merveilleuse sur la vallée et sur ses forêts, qui, de ce point, a comme derniers plans deux géants de granit : les Dômes du Nord et du Sud. Peu après nous étions devant la cataracte elle-même. Mais bientôt tout chemin tracé disparut, et il nous fallut faire une gymnastique à nous casser le cou, jusqu à ce que nous fussions parvenus derrière le rocher, en franchissant un véritable chaos de débris rocheux :
exercice analogue à celui auquel je m’étais jadis livré, sous terre, dans la caverne de Mammouth, en Kentucky. Avançant pas à pas, nous réussîmes à traverser tout cet amoncellement sauvage, pendant que l’immense cataracte soufflait sur nous, nous inondant de poussière humide et nous assourdissant de son mugissement terrible. Enfin nous atteignîmes la roche à pic d’où se précipite la partie supérieure de la Grande Cataracte, et nous pûmes nous placer, derrière la masse tombante des eaux, dans une espèce de vestibule voûté de cinq cents pieds de long, que frôle la cataracte dans sa chute. Dans cet asile, nous étions trempés, assourdis, abasourdis, muets. Un coup de vent poussa un instant l’écume des eaux si près de nous, que littéralement nous ne vîmes et n’entendîmes plus rien. Prendre une douche de cette force sous une chute d’eau de mille six cents pieds me parut être un plaisir qu’il était inutile de prolonger, et je me hâtai
de me soustraire à ce bain trop pittoresque. A l’hôtel, sur la notice mise à la disposition des voyageurs, je lus que, « dans le vestibule de la Grande- Cataracte, le voyageur pourrait jouir du tableau le plus propre à faire frissonner que puisse offrir la planète. » La réclame n’avait pas tout à fait tort.
En revenant de cette excursion, je perdis, sans le
vouloir, mes compagnons au milieu du désordre des rochers ; il me fut impossible de letrouver le sentier, et pendant une heure j’errai à travers un dédale inextricable de taillis, de buissons et de rocs. Le bruit de la cataiacle m’empêchait de me faire entendre de mes compagnons; de plus, je soupçonnais que tout autour de moi devaient être installées des colonies de serpents à sonnettes, voisinagefort désagréable. Pour me tirer de ce mauvais pas, il me fallut à plusieurs repiises ramper à genoux sur les mains; je craignais à tout moment d’êtreprécipité dans l’abîme où j’entendais rouler la cataracte. J’étais dans une situation fort peu rassurante.
Enfin je réussis à m’en tirer, et mon aventure, à mon retour, devint naturellement le texte d’une longue conversation, pendant laquelle les dames ne manquèrent pas de me faire sentir doucement que j’avais profané le sabbat; ma mésaventure était bien certainement une juste punition infligée par le ciel à mon impiété !
Le lendemain matin, nous quittâmes la vallée de Yosemiti. Prenant un abrupt sentier de mulet, qui longeait le côté sud de la vallée, nous partîmes
La Vernalfall (Cascade du Printemps). — Dessin de J. Moynet. d’après une photog aph
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tous, formant une longue file qui s’avançait lentement. Du Point de vue de l’Union , situé à une hauteur de mille huit cents pieds, nous jetâmes encore un coup d’œil sur les sites qui nous étaient devenus chers, et après [deux heures de marche, nous atteignîmes le Point de vue du Glacier , rocher qui se dresse à trois mille sept cents pieds à pic audessus du fond de la vallée. Sur ce large plateau s’étend un délicieux petit bois de pins, et la vue est incontestablement la plus grandiose qui existe avec celle dont on jouit du Point de vue de l’Inspiration.
D’un roc faisant promontoire, nous plongions directement dans le fond de la vallée, sans apercevoir les parois du rocher immense sur lequel nous étions placés. La vallée tout entière se déployait à nos regards, avec tous ses détails, comme une carte de géographie : bois , prairies , habitations s’étendent de toutes parts ; au centre de ce tableau serpente la Merced aux eaux claires ; tout autour se dressent les gigantesques roches aux teintes gris clair et les dô-, mes qui se lancent audacieusement vers le ciel. Plus loin brille le lac du Miroir, renvoyant en effet l’image des forêts environnantes ; juste en face, ondoie dans les airs le voile argenté de la Grande Cataracte ; à droite, écumcnt les chutes du Printemps et de la Nevada,' qui paraissent
par l’éloignement être l’une au-dessus de l’autre ; plus haut encore , dans un nuage de brume, on distingue enfin le Repos des Nuages.... Ce panorama n’a sans doute pas son pareil dans le monde : une délicieuse vallée aux vertes profondeurs, au charme idyllique, majestueusement encadrée de murailles gigantesques de granit, et décorée de toutes parts de splendides cataractes!
Encore un dernier coup d’œil dans la merveilleuse vallée de la Sierra, puis la joyeuse cavalcade disparaît au galop dans la forêt de grands pins.
A travers les plaines riantes et les pentes pittoresques, nous rejoignons la route devoiture.Avingttrois kilomètres duPointdevuedu Glacier, nous étions attendus par la diligence, qui nous ramena au chemin de fer méridional du Pacifique.
C’est là que dut se séparer notre groupe de touristes, venus duNord, de l’Orient et de l’Occident, et qui sans doute ne se reverront jamais.
Mais tous, du moins, nous emportions , comme un commun souvenir ineffaçable , l’image délicieuse de toutes les merveilles de la vallée de Yosemili, songe doré qui nous suivra et nous consolera au milieu des aridités de la vie !
Pour extraits et traduction: E. DÉLEROT.
Cascade de la Nevada. — Dessin de J. Moynet, d’après une photographie.