‹ Les merveilles divines dans les saints du Moyen ÂgeChapitre 1 sur 54 · Les merveilles divines dans les saints du Moyen Âge · texte numérisé non relu

Les merveilles divines dans les saints du Moyen Âge

On rencontrerait difficilement dans les annales de l'Eglise un personnage à la fois plus humble, plus dépourvu de science humaine et néanmoins plus honoré des grands et plus rempli de la vraie sagesse, que le bienheureux Gilles, simple convers de l'ordre séraphique. Il était si illettré que c'est à peine s'il savait lire, et malgré son ignorance, il l'emportait en lumière et en sagesse sur les plus profonds théologiens. Dieu l'avait favorisé d'un grand nombre de visions dans lesquelles il lui avait dévoilé clairement les plus sublimes mystères. C'est pourquoi le Bienheureux disait un jour que s'il avait à chanter la messe, il ne dirait pas : Credo in Deum, je crois en Dieu, mais cognosco Deum, et factorein cœli et terrœ, je connais Dieu et le créateur

8 !'■* MERVEILLR.

présence, ils s'embrassèrent étroitement sans proférer une parole, et se baisèrent au front, comme deux amis anciens entre qui eût régné la plus grande intimité. Longtemps ils se tinrent ainsi embrassés et unis cœur à cœur avec les marques d'une bienveillance extraordinaire, sans pouvoir se dire un mot de félicitation. Enfin, satisfaits de cette entrevue, ils se séparèrent toujours en silence. Le frère Gilles étant de retour à sa cellule, les frères lui demandèrent quel était cet étranger qui lui avait témoigné tant d'affection : C'est le roi très-cb rétien, c'est Louis, roi de France, dit-il. A cette parole, saisis et affectés, ils reprocbèrent au frère Gilles sa rusticité, et lui dirent qu'il aurait dû adresser quelque bonne parole au monarque pour le remercier d'être venu le visiter de si loin. — Ne soyez pas en peine, répondit le frère, si les langues étaient muettes, les cœurs parlaient; car, pendant que nous nous tenions embrassés, nous avons été éclairés d'une lumière céleste qui nous a fait lire dans le cœur l'un de l'autre les sentiments qui s'y passaient. Oh ! si vous saviez quelles douces affections nous nous sommes échangées alors. Mais une langue humaine ne saurait les exprimer. Je puis vous dire que le saint roi est parti, le cœur rempli de la plus grande consolation possible. — Ainsi ces deux grands serviteurs de Dieu conversèrent entre eux à la façon des anges qui, sans le secours des paroles, se découvrent réciproquement leurs pensées.

La simplicité du frère Gilles, estimée des grands du monde, l'était plus encore par les vrais savants. Un des principaux docteurs de l'ordre des prédicateors, grand théologien, avait une peine extrême à concevoir

comment la Mère de Dieu était demeurée Vierge, après , comme avant la naissance de son fîls Jésus. Ses hésitations au sujet de ce mystère lui donnèrent du scrupule. Dieu voulait par là humilier un si grand savant. Après beaucoup de recherches et d'études pour s'ôter cette épine de l'esprit, apprenant que le frère Gilles était un homme favorisé des communications du ciel, il se décida à aller lui proposer sa difficulté. Le bon frère connut encore par révélation l'arrivée du théologien et le but de sa visite. 11 alla donc au devant de lui, et le prévenant, il lui dit, en frappant la terre de son bâton : Mon cher père, Marie fut vierge avant son enfantement ; et à ces mots, un lis magnifique sortit de terre. — Marie fut viei'ge dans son enfantement , ajouta-t-il en frappant le sol une seconde fois, et soudain apparut un second lis semblable au premier. — Marie fut vierge après son enfantement, continua le frère, en frappant une troisième fois, et un troisième lis également éclatant vint s'unir aux deux autres.

Cela fait, sans même dire adieu au docteur, il s'éloigna et s'enfuit en toute hâte vers son monastère. Le théologien reconnut à ces traits le frère Gilles. 11 fut parfaitement délivré de ses perplexités, et alla publier partout que l'humble simplicité des serviteurs de Dieu l'emporte sans comparaison sur la science la plus raffinée des théologiens de l'école. Telle est la vérité que le dévot Thomas à Kempis met en ces termes sur les lèvres de Jésus-Christ : C'est moi qui enseigne au.x hommes la sagesse, et qui donne aux petits uue connaissance plus claire que celle qui pou riait leur venir des hommes. Ego sum qui doceo hominem sapientiam,

et clariorein intelligentiam parvulis Iribuo, qua)ii ab homine possit doceri. (Liv. 3. cliap. 43.)

Laurent Surius, 23 avril. Vie de S. Gilles, Frère mineur.

n<= MERVEILLE.

EiNSEIÛNEMENTS MÉMORABLES d'uN SAGE IGNORANT.

Testimoriium Domini fiiele, sapientiam prœttans parvulis. Ps. 18. 8.

La loi du Seigneur est fidèle; elle communique la sagesse aux petits.

Nous avons déjà parlé de la simplicité du bienheureux Gilles , un des premiers compagnons de saint François d'Assise. Exposons ici quelques-unes des maximes de ce sublime ignorant, doué d une sagesse toute céleste.

Deux des plus vénérables Cardinaux du sacré Collège ayant entendu vanter son éminente vertu et l'efficacité de ses prières, allèrent le visiter, afin de se recommander à son intercession. 11 leur dit : Mes révérends pères, les pauvres prières d'un homme tel que moi ne vous sont pas nécessaires; vous avez une foi et une confiance plus vives que moi, et voilà ce qui est requis pour prier avec fruit. — Comment, répliquèrent-ils, aurions-nous ces vertus dans un degré plus éminent que vous, religieux? — Comment? repartit le frère. Dites-moi, de grâce : ne croyez-vous pas et n'espérez-

VOUS pas VOUS sauver? — Sans doute, répondirent-ils. — Eh bien, reprit le frère, voilà précisément ce qui prouve que vous avez plus de foi et de confiance que moi. En effet, après avoir vécu au sein des richesses, des honneurs et des commodités de la vie, vous croyez et vous espérez pouvoir entrer dans la joie du paradis; moi au contraire^ tout en vivant dans la pauvreté, l'humiliation et la souffrance, je crains et je tremble d'être condamné aux supplices de l'enfer. — Cette réflexion inattendue, inspira aux deux prélats une crainte salutaire de se perdre et une grande circonspection à l'égard de l'affaire du salut.

Un gentilhomme très-affectionné à l'ordre séraphique lui "demanda s'il pouvait obtenir et conserver dans le siècle la grâce divine : Pourquoi pas ? répondit le serviteur de Dieu. Cela se peut, cela se peut fort bien. Mais pour moi, je préférerais avoir un degré de grâce en religion que dix dans le siècle. — Le gentilhomme marquant de la surprise à cette parole, le frère ajouta aussitôt : En religion, la grâce s'accroît aisément et se perd difficilement, parce qu'on y est soutenu par une foule de bons exemples et de saintes exhortations, et qu'on y trouve mille préservatifs contre les dangers. Dans le siècle au contraire, la grâce augmente difficilement et se perd aisément. Les scandales, les embûches, les tentations y sont innombrables. Voyage qui voudra sur cette mer inconstante, pour moi je veux marcher sur la terre ferme.

Un jour, le frère Gratien, confident du frère Gilles, le pria de lui indiquer le meilleur emploi qu'il pourrait faire des talents dont Dieu l'avait doté. Est-ce de prêcher aux peuples, ou d'entendre les confessions, ou de

remplir les autres ministères de l'ordre? lui demanda-t-il. — Après avoir réfléchi un moment, le frère Gilles répondit, comme son biographe le rapporte : Nihil potes gratins facere Deo quam ut leipsum a collo suspendus. Vous ne pouvez rien faire de plus agréable à Dieu que de vous pendre par le cou. — Le conseil étonna grandement Gratien. Gilles ajouta ; Celui qui est suspendu dans l'air, est détaché de la terre et élevé vers le ciel. Faites la même chose en esprit. Par la droite intention, détachez-vous des choses terrestres et élevez-vous vers les célestes. En agissant ainsi conformément à la règle, quoi que vous fassiez, vous ferez des œuvres très-agréables à Dieu.

11 donna une réponse analogue à un jeune homme qui recourait à lui pour être reçu dans l'ordre séraphique. S'étant aperçu qu'il était trop attaché à ses parents, il lui dit : Si istud vis facere, abi prius et jugula pareilles titos. Si vous voulez être reçu dans l'ordre, allez d'abord égorger vos parents. — Quoi ! répliqua le jeune homme, vous me conseillez de devenir parricide? — Ce n'est pas crime , répliqua le saint homme , mais sacriflce, de faire périr ses parents de cetie mort spirituelle dont je parle, et qui consiste à les faire mourir dans votre cœur, en reportant sur Dieu l'afTection excessive que vous avez pour eux. L'éternelle vérité proteste que celui qui aime son père ou sa mère plus que Dieu, n'est pas digne de Dieu : Qui amal patrem nul malrem plus quam me non est me dignus. (Matth. iO. 47.)

C'est à peu près dans le même sens qu'il avait coutume de dire à ses confidents spirituels, en jouant sur les termes : si vous voulez voir clair, arrachez- vo as

Il* MERVEILLE. \2

les yeux et faites-vous aveugles. Si vous voulez entendre, bouchez-vous les oreilles. Si vous voulez parler avec sagesse, coupez-vous la langue et soyez muets. Pour faire festin, jeûnez. Pour vous enrichir, défaitesvous des richesses. Que celui qui aspire aux honneurs, se mette sous les pieds de tout le monde. Qui se met en chemin pour aller à Dieu, doit d'abord sortir de lui-même. — Voilà la vraie sagesse. Elle n'est comprise que du petit nombre. Me comprenne qui peut, car je sais ce que je dis.

Pour conclure cet article, je vais résumer ici en peu de mots ses autres sentences les plus importantes :

i . Notre chair est le plus vaillant soldat que Lucifer ait dans la guerre qu'il nous fait. Celui qui triomphe de la chair, triomphe de tous ses ennemis.

2. Celui qui obéit fait une excellente oiaison. Je quitterais l'entretien d'un ange pour courir où mon supérieur m'appelle. La moindre chose faite au gré du supérieur, vaut mieux que les plus éclatantes, entreprises de notre libre choix.

3. Celui qui cherche à éviter le combat des tentations, cherche à fuir la couronne de gloire. On ne mérite pas une aussi belle l'écompense, à tenir garnison dans une citadelle, en temps de paix, qu'à la défendre en temps de guerre.

4. Celui qui se venge, change le bien en mal; celui qui pardonne, change le mal en bien. Celui-là glorifie Dieu et mérite davantage, qui remet les offenses, que s'il donnait à manger à cent pauvres, ou jeûnait cent samedis.

5. Il y a autant de vertu à savoir se taire à propos, qu'à savoir parler. Il y a beaucoup de gens qui de-

vraient avoir un cou de cigogne, afin que leurs paroles eussent un plus long trajet à faire et fussent plus réfléchies.

6. Un ecclésiastique lui demandant un jour s'il était mieux de donner bon conseil aux autres ,ou de pratiquer de bonnes œuvres, il lui répondit : Lequel des deux vaut mieux de faire un pèlerinage à la Terre- Sainte, ou d'indiquer le chemin aux autres ?

7 . Un religieux se dissipait dans les choses et les amitiés extérieures. Il lui dit à l'oreille : unum uni. Une seule chose pour ma seul. Comme l'autre ne comprenait pas, il ajouta : Vous n'avez qu'un cœur ; qu'il soit uniquement à Dieu.

Tels étaient les enseignements de cet ignorant vrai-, ment éclairé. Us lui valurent une si haute réputation de sagesse, que les hommes les plus spirituels le consultaient comme un oracle sur les choses de Dieu.

Laurent Surius, 23 avril. Vie du D. Gilles, mineur.

ÏI1« MERVEILLE. io

. tA FJOÉLITÉ ENVERS LA VIERGE RÉCOMPENSÉE PAR DES GRACES ADMIRABLES.

Fidèles in dileclione acquiescent llli, quonicm donum et pax est electis suis. (Sap. 8. 9.)

Ceux qui sont fidèles à son amour se reposeront eu elle ; car la paix et le bien sont le partage de ses amis.

L'histoire du jeune Liégeois, d'abord enfant prodigue , puis saint pénitent , est fort célèbre. Je me garderai bien d'en altérer la touchante simplicité par des ornements étrangers; c'est pourquoi je l'emprunte au récit même de Césaire de Citeaux.

Un jeune seigneur, doué de grands talents et de richesses considérables, se voyant, par la mort de son père, maître de dépenser et de vivre à son gré, se laissa aussitôt entraîner à des prodigalités ruineuses. Entré au service, il ne rêvait que chevaux, tournois et parures, au point qu'il consuma son riche patrimoine, et qu'il en vint à Tendre ses terres, ses propriétés et ses flefs à un riche et puissant officier. Ainsi réduit à l'indigence, il ne savait quel parti prendre. De désespoir, il résolut de s'exiler plutôt que de mendier dans son pays natal. Il se promenait un jour dans la forêt, l'air triste et roulant dans son esprit toute sorte de pensées, quand un de ses anciens serviteurs, homme pervers et hypocrite rusé, le voyant plongé dans la tristesse, l'accosta

16 m* MERVEILLE.

et lui dit : Qu'y a-t-il donc, seigneur, que je vois la tristesse peinte sur votre visage? Est-ce que peut-être l'argent vous manque? Ne vous inquiétez pas de cela ; car si vous le voulez, je trouverai bien moyen de vous en fournir en abondance. — C'est ce que je désirerais ardemment, répliqua le jeune seigneur, si la chose se peut sans injustice. — Pour redevenir riche , lui répondit l'autre, il suifira que vous fassiez quelques pas avec moi. — Sur ce dire, le seigneur se laissa conduire en aveugle, sans soupçonner le précipice où il allait tomber.

Ils marchèrent une partie de la nuit jusqu'à un endroit de la forêt qui était fort touffu. Là commença à s'établir un colloque mystérieux entre le conducteur et un personnage invisible. Le jeune homme demande à son guide avec qui il causait. — Silence, de grâce, répondit le guide, si vous voulez que vos vœux soient exaucés. — Et il continue l'entretien, en élevant un peu la voix. Mais dites-moi donc, répliqua le jeune seigneur, à qui vous vous adressez? — Au prince des démons, lui dit l'autre ; ne le voyez-vous pas ? — A ces mots, le jeune homme frémit et un frisson d'horreur parcourut tous ses membres. Ce fut pis encore, quand il entendit son compagnon tenir au démon le langage que voici : Roi de l'abîme, j'ai amené devant votre majesté mon bien-aimé maître; vous êtes assez puissant pour lui faire recouvrer son ancienne opulence. — Je suis prêt, répondit le démon devenu visible, à le combler de richesses et d'honneurs, au-delà même de ses souhaits, pourvu qu'il soit docile et Gdèl«. — !1 n'hésitera pas, reprit l'entremetteur, à reconnaître votre souveraineté, si vous rétablissez sa fortune

m" MERVEILLE. 17

cl sa considération. — Avant tout, ajoute Satan, je veux qu'il renie Dieu et qu'il renonce à son service. — A cette exécrable proposition , le jeune homme sentit ses cheveux se dresser sur sa tête," et il refusa d'en venir à cette abjuration impie. Mais son perfide séducteur s'effoi'ça de le persuader par toute sorte de raisons : Quel si grand mal y a-t-il à dire cette simple parole, abrenuntio, je renonce? lui dit-il. — Enfin il fit tant qu'entraîné par ses mauvais conseils, le jeune homme consentit , bien qu'à contre-cœur , à renier Dieu. Le démon applaudit et dit : Voilà qui est bien, mais cela ne suffit pas ; il faut de plus qu'il renie la Vierge à laquelle il s'est consacré. — Oh ! pour cela, s'écria le jeune homme, je n'en ferai rien, et qu'il n'en soit plus question, je ne veux pas en entendre parler. — Et pourquoi pas? répliqua l'enchanteur. Est-ce que vous allez tout gâter par vos scrupules? Courage I vous avez fait le plus, et vous craignez de faire le moins? Quand on a renié le Créateur, on peut bien renier une créature. — Quoi qu'il en soit, repartit le jeune homme, vous n'extorquerez jamais de moi une parole contre ma céleste Avocate. Je préfère aller mendier mon pain de porte en porte et mourir mille fois de faim. Je suis même bien au regret de l'avoir contristée, en renonçant, comme j'ai eu le malheur de le faire, à son divin Fils.

Vaincu par le refus inébranlable de notre jeune homme, le démon se retira, tout en le maudissant et en jurant de le faire périr de misère. Les deux voyageurs retournèrent donc sur leurs pas, emportant avec eux, non de l'argent, mais d'énormes péchés ; celui-là pour avoir conseillé une impiété, celui-ci pour avoir eu

18 in^ MERVEILLE. .

la faiblesse de céder, bien qu'aussitôt après, il en eût conçu du repentir. Chemin faisant, ils rencontrèrent une église dont la porte était restée entr'ouverte. Le jeune homme se sent poussé d'y entrer. Là, apercevant au-dessus de Tautel une image de la Vierge tenant Jésus entre ses bras, il se jette à genoux, et pénétré des mêmes sentiments que le publicain de l'évangile, confus de sa perQdie, n'osant pas lever les yeux au ciel, il se frappe la poitrine, en disant : Seigneur, soj^ez propice à un pauvre pécheur ! Nolebat nec oculos ad cœlum Icvare, sed perciUiebat pectiis suum dicens : Detcs, propitius esto mihipeccatori. (Luc 18. 13.) Puis, s'animant à la confiance, il recourt à la Mère de miséricorde qu'il avait refusé de renier. Il répand à ses pieds des larmes brûlantes, éclate en gémissements, lui fait les plus touchantes supplications, la conjure au nom de sa tendresse pour son Fils de lui obtenir le pardon de son crime. Et la Vierge lui inspire une contrition si vive de sa faute qu'il est au moment de s'évanouir de douleur.

Cependant, par une disposition toute providentielle, en ce moment là-même, survient l'officier auquel notre jeune prodigue avait vendu ou hypothéqué tous ses biens. Cet homme, voyant l'église ouverte et entendant parler à voix haute, suppose qu'on y célébrait les saints mystères. Il entre, et voit prosterné devant l'autel le jeune homme qui lui était si bien connu. Sa première pensée fut qu'il se lamentait d'avoir perdu sa fortune.

Poussé par la curiosité, il s'avance doucement et se place derrière une colonue pour tout observer. 11 entend le pénitent s'avouer indigne de prononcer le

Tll" MEJIVEILLE. 19

saint nom de Dieu qu'il a si indignement reaié, et s'adresser avec instance à la Mère des miséricordes.

Mais voici d'autres merveilles. La Vierge très-clémente, parlant à son Fils par l'organe de son image, lui dit d'une voix distincte : Mon fils bien-aimé, faites grâce, je vous prie, à mon serviteur. — Mais l'enfant, au lieu de répondre, détourne le visage loin du suppliant. La divine Mère réitère sa requête : Mon Fils, ayez pitié d'une âme qui a failli par séduction plutôt que par méchanceté. — Jésus se tournant du côté opposé avec un air d'indignation : il m'a renié, dit-il ; je ne veux plus de lui. — Alors la sainte image, quittant sa place, déposa le divin enfant sur l'autel, et s'agenouillant à ses pieds, fit cette troisième prière : Mon Fils, je vous en supplie, pardonnez-lui en ma considération. Rogo, fiii, ut propter me dimittas ei hoc peccatum. L'enfant, étendant la main, releva sa Mère et lui dit : Ma mère, je n'ai jamais pu me résoudre à vous rien refuser. Je lui pardonne tout par amour pour vous. Mater, niinquam tibi aliquid negare pot ai. Ecce propter te totum dimitto. Après cela, la sainte image reprit sa place accoutumée, portant le divin enfant entre ses bras.

Doublement heureux d'avoir été absous de sa faute par la vivacité de sa centrition, et du châtiment par l'indulgence du Sauveur, le pénitent sortit de l'église, en essuyant ses larmes. L'officier qui avait tout observé., le suivit à peu de distance, et le joignit bientôt. Feignant de venir d'un autre côté et de le rencontrer par hasard, il lui demanda pourquoi il avait les yeux rouges et humides. Le jeune homme lui répondit que c'était peut-être à cause de la température. Non, non, repli-

20 in« MERVEILLE.

qua l'ofllcier, vous ne réussirez pas à me donner le change. Je connais à merveille le sujet de votre tristesse, je veux y porter remède. J'ai une fille unique, héritière de toute ma fortune; je vous l'offre pour épouse, s'il vous est agréable de la prendre pour femme. Comme dot, je ne me bornerai pas à vous rendre tout ce que vous m'avez vendu et donné en gage, mais je vous ferai héritier de toutes mes richesses.

Le jeune homme ne balança pas longtemps à acquiescer à la proposition; la jeune personne l'agréa aussi très-volontiers , et le mariage fut célébré à la satisfaction de toute la parenté. L'époux entra en possession d'un bien considérable ; il fut heureux dans son union, et aux dérèglements de sa vie passée il fît succéder une conduite vraiment chrétienne.

N'est-il pas vrai qu'il gagna plus par sa fidélité à la Vierge qu'il n'eût gagné à un reniement impie et sacrilège? C'est ainsi que Marie aime à prouver la vérité de cette parole : J'aime ceux qui m'aiment. J'ai à ma disposition les richesses et la gloire, l'opulence et la justice, pour en enrichir ceux qui m'aiment et combler leur&'trésors. Ego diligentes me diligo. Mecum sunt divitiœ et gloria, opes superbœ et jiistitia, ut ditem diligentes me et thesauros eorum repleam. (Prov. 8. 17.)

Césaire, de l'ordre de Citeaux. Miracl. célébr. l 2. diap. 12. — Henri Gran. Germ. Mag. Disl. C. ex. 13. .

IV« MERVEILLK.

TËNDUESSE ADMIRABLE DE l'eXFANT JÉSUS POUR DES AMES INNOCENTES.

. DelicicE mece esse cum filiis hominum.

Mes délices sont d'être parmi les enfants des hommes. Prov. 8. 31.

Le Sauveur du monde prenait plaisir à être accosté par l'enfance : Sinite parvulos venire ad me. (Matth. 19. 4.) Et plus d'une fois, depuis qu'il est remonté au ciel, il lui a fait des faveurs merveilleuses, la traitant avec familiarité, jouissant de ses caresses, lui accordant des présents. Telle est sa bonté pour les âmes innocentes.

C'est ce qu'on voit dans l'histoire du bienheureux Bernard de l'ordre de Saint-Dominique. Cette histoire est assez connue; nous y joindrons toutefois certaines particularités mémorables qui lui donneront un air de" nouveauté.

Ce grand serviteur de Dieu faisait l'oltice de sacristain dans son couvent de Santareno en Portugal. lî s'acquittait de cet emploi avec une modestie angélique qui lui conciliait le respect de tous. 11 avait formé pour le service de l'autel et de la messe deux jeunes enfants qui semblaient des anges, tant à cause de la candeur de leur vie que de leur grande modestie extérieure, surtout quand ils étaient vêtus de leurs robes blau-

ches. Pour les récompenser de ce service, Bernard leur apprenait les premiers rudiments de la grammaire. Il tâchait en même temps de leur inspirer une piété sincère. Chaque jour, de bon matin, ces enfants venaient à l'église, portant avec eux une petite provision de pain et de fruit pour leur déjeuner. Après avoir servi quelques messes, ils avaient coutume de se rendre dans une chapelle écartée où était une belle image de la Mère de Dieu portant l'enfant Jésus. C'est là qu'ils prenaient leur repas. Or, plus d'une fois, il arriva que le divin Sauveur, qui se repaît parmi les lis, qui pascitur inter lilia, charmé de l'innocence de ces enfants, descendit des bras de sa divine Mère, et se mettant de lenr compagnie, leur demanda une portion de leur déjeûner, chose que ces enfants lui accordaient de très-bonne grâce. Mais à la On, voyant que lui de son côté n'y contribuait en rien, ils prirent le parti de rapporter le cas à leur maître : Père, lui dirent-ils sur un ton de plainte, cet enfant qui est là porté par la Vierge, vient chaque matin nous demander une part de notre dt'^eûner, sans jamais nous offrir rien du sien. Que faut-il que nous fassions?

Le saint homme, ayant entendu le naïf rapport de ces âmes innocentes, et sachant que le Seigneur a protesté qu'il faisait ses délices d'être avec les enfants des hommes, deliciœ meœ esse ciirn filiis hominum, reconnut aussitôt à ce trait la bonté ineffable du Sauveur. Faites comme je vais vous dire, leur répondit-il; si demain, cet enfant revient encore prendre part à votre déjeuner, dites-lui hardiment : « Seigneur, vous venez tous les matins dt\)eùner avec nous, mais vous ne nous apportez pas le moindre bonI)on. De grâce, soyez un

peu plus libéral envers vos amis. Invitez-nous à votre tour, et notre maître aussi, à la table de votre Père. » Ainsi dressés, ils attendirent le lendemain dans la chapelle que l'enfant vînt leur faire sa demande accoutumée. Et lorsqu'il parut, ils lui firent la" leur trèsgentiment, le suppliant de leur rendre la pareille et de les inviter conjointement avec leur maître chéri à la table de son père.

L'enfant répondit avec un vif empressement qu'il les invitait fort volontiers ; il ajouta qu'ils donnassent avis à leur maître de se disposer pour le jour de sa glorieuse Ascension qui était prochain, parce que ce jour-là il voulait les avoir tous trois à table dans sa société.

Cette réponse obtenue, les enfants coururent la porter au père. Celui-ci la regarda comme un oracle infaillible, et se disposa avec la plus grande ferveur à ce glorieux banquet, dont Jésus-Christ disait à ses apôtres : Je vous ai préparé un royaume, pour que vous buviez et mangiez à ma table dans mon palais. Dispono vobis regnum, ut edatis et bibatis super mensam meam in regno meo. (Luc 22. 30.) Il conta à son confesseur tout ce qui avait été promis aux enfants, et mit en ordre tous les objets de l'église, comme pour les consigner en d'autres mains. Le matin du jour de l'Ascension, après avoir récité les heures canoniques, il se revêtit pour la messe et sortit pour la célébrer, assisté des deux enfants. Quand il eut accompli avec une dévotion extraordinaire le divin sacrifice, tous les trois ensemble fermèrent les yeux et posèrent légèrement le front sur le marche-pied de l'autel. C'est ainsi (ju'ils passèrent de la manière la plus paisil)le au bien-

heureux festin du ciel. Les corps demeurant couverts des ornements sacrés aux pieds de l'autel, y paraissaient dormir doucement, rappelant cette parole du psalmiste : Lorsque le Seigneur aura donné du repos à ses élus, ils se verront tout à coup dans son héritage ; cum dederit dileclis suis somnum ecce hereditas Domini. (Ps. 126. 2.) Les religieux du couvent se rendant, comme de coutume, à l'église, après leur réfection, virent les trois corps prosternés à distance et crurent d'abord qu'ils dormaient. Mais ils s'aperçurent bientôt qu'ils étaient trépassés, et apprirent avec étonnement de la bouche du confesseur les circonstances de ce merveilleux trépas. Ils les renfermèrent donc tous les trois dans le même tombeau, d'où il s'exhala ensuite un parfum très-délicat. Us flrent aussi graver sur la pierre sépulcrale toute cette histoire, depuis l'apparition de l'enfant Jésus jusqu'au bienheureux trépas de ces trois favoris du ciel.

Oh I qu'elles sont admirables les tendresses du divin amour pour les âmes innocentes ! Où trouver une mère qui aime ses enfants avec autant d'affection que le Sauveur en montre ici pour ces petites créatures? Qui aurait jamais cru que le Dieu de majesté, devant qui les séraphins tremblent de respect, s'abaisserait jusqu'à se faire petit enfant pour fraterniser avec de petits enfants, jouer avec eux, leur demander une part de leurs menus plaisirs, et avoir sujet de les récompenser ainsi en paradis?

Fortunés enfants, jouissez des délices du divin amour à cette table céleste ! repaissez-vous des fruits des collines éternelles! Mais n'oubliez pas de nous envoyer une goutte de cette ambroisie, une miette de ce pain

céleste; aOn que prenant en dégoût les vains plaisirs de la terre, nous aspirions uniquement aux joies du

ciel.

P. Godefroid Henschenius. S. J. 8 mai. Vie du B. Bernard,

providence admtkable dans la délivrance d'un prisonnier.

Cum te comumptum putaveris, orieris ni lucifer. Job. 11. 17.

Lorsque vous vous croirez perdu sans ressource, c'est alors que vous vous lèverez comme l'étoile du matin.

La conduite de la Providence envers l'horarae a bien souvent de quoi nous ravir d'admii'ation, et c'est avec raison que le Sage a dit qu'elle se jouait dans le gouvernement de ce monde, ludens in orbe terrarum. (Prov. 8. 31.) Nous aurons lieu de le remarquer dans les aventures d'un seigneur normand, le comte de Bacqiieville, qui était fort dévot à saint Julien, et qui dut à la protection de ce saint des faveurs signalées.

Charles "VI régnait alors en France. La Hongrie étant menacée par les Turcs, une grande partie de la noblesse française s'arma pour la défendre. Le comte de Bacqueville, qui était plein de valeur et avide de gloire, ne fut pas le dernier à vouloir prendre part à l'expédition. Mais son épouse, dame de la plus haute

H. s. II. 3

distinction, s'uppusait à son dessein, ne pouvant souffrir que son mari qu'elle chérissait tendrement, s'éloignât de ses foyers et allât s'engager dans les hasards d'une guerre lointaine et périlleuse. Enfin pourtant, vaincue par ses instances, elle se résigna à le laisser partir. Ayant donc tout disposé, le comte prit congé de son épouse, et pour la consoler, au moment de partir, il tira de son doigt son anneau nuptial, le brisa en deux, lui en donna la moitié, et se réserva Tautre, voulant signifier par là que cette séparation lui fendait le cœur, à lui aussi, et qu'il lui garderait une inviolable affection de loin comme de près. Il joignit ensuite les autres chefs de l'expédition, et après un voyage heureux, il arriva en Hongrie, où il se distingua autant par sa prudence dans les conseils que par ses hauts faits sur le chautp de bataille.

Mais enfin il plut à la divine Providence, dont les jugements sont impénétrables, de donner la victoire aux Turcs. Us firent un grand carnage de l'armée chrétienne, et emmenèrent un grand nombre de prisonniers en Turquie. Au nombre des seigneurs français qui tombèrent entre leurs mains fut le sieur de Bacqueville. Il échut en partage à un pacha sans humanité qui le fit jeter dans une étroite prison. Le prisonnier trouva moyen d'éci'ire à sa femme, afin qu'elle envoyât le prix de sa rançon. Toutefois ce fut en vain. 11 n'en reçut jamais de réponse, de sorte qu'il dut vivre sept ans entiers dans un misérable esclavage, passant d'un maître à un autre, et d'un méchant à un plus méchant jusqu'à ce qu'il en rencontrât un dernier qui était un tigre. Celui-ci fatigué des promesses réitérées et toujours inutiles que son esclave lui avait faites d'une

bonne rançon, résolut de le faire pth'ir. En conséquence, il chargea un janissaire, digne serviteur d'un tel maille, de saisir la première occasion favorable pour s'en défaire.

Cependant le comte eut vent des dispositions de son cruel patron. Désespérant de sauver sa vie, il se disposa par les actes de piété les plus fervents à recevoir la mort de la main de Dieu. Se voyant privé de tout secours humain, il implora celui du Ciel avec toute riiumilité possible. 11 se recommanda surtout avec les plus vives instances à saint Julien, son ancien patron, et ût vœu de lui bàlir une magnifique chapelle, si par son intex'cession, il parvenait à recouvrer sa liberté. Sa prière terminée, il fut surpris d'un doux sommeil, et lorsqu'il se réveilla, au lieu du cacbot, oîi il attendait la mort d'heure en heure, il se trouva libre au milieu d'une forêt. Dans le premier moment, il croyait être le jouet d'un rêve, et pensait, comme saint Pierre délivré miraculeusement de sa prison, que tout ce qu'il voyait n'était que fantôme. Existimabat se visum videre. (Act. 12. 19.) Mais voyant le ciel ouvert de toutes parts et la terre couverte de verdure à ses pieds, en touchant de ses mains les rameaux des arbres voisins, il se convainquit que ce n'était pas un songe, mais une réalité. 11 se figura donc qu'il avait été transporté pamiracle dans quelque forêt de la Turquie, afin qu'il pût ainsi retourner librement dans son pays ; en conséquence, il commence par se prosterner pour rendre de ferventes actions de grâces à saint .JuUen, son libérateur. 11 se met ensuite à circuler çà et là dans le bois, et bientôt il rencontre quelques jeunes bergères à qui il demande en turc comment se nommait cette forêt.

CeJles-ci crurent qu'il parlait latin et lui répondirent en français, qu'elles ne le comprenaient pas. En entendant la langue de son pays, le comte pensa de nouveau rêver. Il reprend sa question, et cette fois, en français. Vous êtes, lui répondirent les bergères, dans la forêt de Bacqueville. Elle appartenait en effet au prisonnier maintenant délivré, qui bien des fois l'avait traversée à la chasse. Plus étonné que jamais et comme hors de lu4-mèrae, il promène alors ses regards autour de lui et reconnaît clairement qu'il se trouvait en Normandie, à peu de distance de son château , et comme saint Pierre il fut obligé de dire : Je vois maintenant évidemment que le Seigneur m'a envoyé son ange et m'a tiré des mains d'Hérode; 7iunc scio vere, quia misit Deus angeium suum et eripuit me de manu Herodis. (Act. 12. 21.) A coup sûr, il pouvait ainsi nommer son maître barbare.

11 s'achemine donc en toute liàte vers le château. Sur son passage, il rencontre une quantité de seigneurs des environs qui s'y rendaient pour assister aux noces de la comtesse qui, persuadée de la mort de son premier époux dont elle n'avait pas reçu de nouvelles depuis sept ans, s'ftait décidée à se remarier. Par une secrète disposition de la Providence qui sait ménager ses secours à propos, le comte arrivait encore à temps. 11 prie le concierge de réclamer pour lui une audience de la comtesse, en lui disant qu'il avait à lui communiquer un message de la plus haute importance. On lui répondit que l'heure était fort mal choisie pour parler à la comtesse, puisqu'elle s'habillait au moment même pour aller recevoir la bénédiction nuptiale. L'étranger n'en fit que de plus vives instances, et

V<^ MERVF.ILI.E. 29

déclara qu'il <'tait d'autant plus urgent qu'il parlai ù la comtesse. Alors le portier, bien qu'avec répugnance, alla annoncer à sa maîtresse qu'un certain pèlerin, vêtu d'un accoutrement étrange, était à la porte et l'importunait pour obtenir audience.

Pieuse et charitable comme elle l'était, la comtesse, supposant que c'était pour demander de l'assistance, ordonna de lui donner un écu d'or. Non, répondit l'étranger, ce n'est pas une aumône, mais une audience que je sollicite; et je vous certifie que votre maîtresse sera très-charmée, dans son propre intérêt, de m'avoir entendu, avant d'aller à l'autel.

Un langage si résolu, et plus encore l'étrangoté de son costume turc, tirent enfin naître le soupçon que cet étranger pourrait bien appoiier des nouvelles du sieur de Bacquevdle. Le portier retourna protnptenient rapporter la jvponse à sa maîtresse; il lui dit que l'étranger avait déclaré qu'il y avait urgence de le recevoir avant le mariage, sans doute parce qu'il avtdt quelques renseignements à lui donner sur son premier mari si regretté.

A ces mots, la comtesse ne balança plus à le recevoir. 11 entra à pas lents dans l'antichambre, attirant sur lui tous les regards. Chacun se demandait qui était cet homme, à la face pâle et amaigrie, avec cette barbe et celte chevelure négligées et cet accoutrement à la mauresque. La comtesse le reçut dans l'emlirasure d'une fenêtre; elle était revêtue de ses lial>ils de noce et pompeusement parée. 11 lui fit une profonde révérence et commença par lui dire : J'arrive, Madame, de Turquie, où j'ai connu un prisonnier qui se disait le comte de Bacqueville, seigneur, comme je l'ai ouï dire,

30 V^ MEUVEILLE.

de ce château, et votre époux. II y a maintenant sept ans (ju'il a été fait prisonnier, en combattant en Hongrie. Oh ! si vous saviez que de maux il a soufferts ! II les endurait avec patience dans Tespoir que le prix de sa rançon ne tarderait pas à lui être envoyé. Je ne saurais vous dire coml^ien de lettres il a écrites à cet effet. — Aucune, répliqua sur-le-champ la comtesse, îie m'est jamais parvenue. Aussi ai-je vécu tout ce temps dans de mortelles angoisses, croyant qu'il avait péri avec le reste de la noblesse française. Autrement, si j'avais su qu'il était encore en vie et esclave, je n'aurais épargné ni or, ni argent, ni fortune, pour lui rendre sa liberté. Oli I que n'a-t-il prêté l'oreille à mes remontrances! il n'eût pas exposé sa vie à tant de misères, ni accablé mon âme de tant de chagrins! Maintenant me voici.... Elle voulait achever ; mais les sanglots et les larmes étouffèrent sa voix. Elle reprit ensuite : Dites-moi, bon pèlerin, auriez-vous quelque autre nouvelle à me donner de mon époux bien-aimé? Mon cœur me dit que vous en avez une meilleure à m'annoncer. Voyant à ce langage et à ces larmes qu'il n'était pas encore reconnu, l'étranger répondit : Madame, si je vous le montrais, le reconnaîtriez-vous bien? La comtesse changea de couleur, comme si ces paroles l'avaient frappée au cœur. Reprenant alors son ancien ton de familiarité : Chère épouse, Uii dit-il, estce que tu ne reconnais pas ton mari? Eh bien I regarde cet anneau brisé et rapproche-le du fragment que je t'ai laissé à mon départ, et tu verras qui je suis ; tu verras que les cœurs brisés se réunissent à cette heure. A la vue de cet arineau brisé, la comtesse considéra avec plus d'attention les traits de l'étranger et ne

doula plus un instant. Saisie d'une vive émotion, elle éclate en larmes de joie et de douleur de le revoir, mais si défiguré; elle l'embrasse tendrement, sans pouvoir proférer autre chose que ce cri : 0 mon époux I ô mon cher époux! et en parlant ainsi, elle tombe évanouie entre les bras de son mari, non moins tremblant ni moins attendri. Le majordome et les autres serviteurs qui se tenaient à distance causant entre eux, les voyant embrassés, se doutèrent de la reconnaissance et accoururent aassitôt baiser la main à leur maître , en lui souhaitant affectueusement la bienvenue.

La joyeuse nouvelle se répandit comme l'éclair dans tout le château. Parents, alliés, amis, tous s'empressèrent de féliciter le comte de son heureux retour, et les fêtes qu'on préparait pour la célébration du nouveau mariage servirent à sanctionner l'ancien. 11 n'y eut do mécompte et de chagrin que pour le nouveau fiancé cl pour sa parenté, qu'un renversement si étrange et si inopiné plongèrent dans la plus grande consternation.

Pour le comte, fidèle à son vœu et plein de reconnaissance envers son saint libérateur, il n'eut rien de plus pressé que de mettre la main à la construction d'une magnifique chapelle en l'honneur de saint Julien. L'édifice achevé, il fit suspendre au-dessus de l'autel les trophées de son esclavage en mémoire et comme un monument perpétuel de sa merveilleuse délivrance. 11 eût pu à bon droit y joindre comme insci'iption ces veis du poète lyrique :

Non si turbi umaii core, e non disperi.

Bell' aila del ciel nei casi avversi.

Non son le doglie eleme:

E sovenie improviio,

Suol di grembo al dolor iiascor il risj.

32 Vl» MERVEILLE.

Que riiomme ne se trouble, ni ne désespère du secours du Ciel dans les adversités. Les épreuves ne sont pas éternelles, et souvent la joie jaillit à riuiproviste du sein même de la douleur.

p. {Jenn Euiiiilgrave, S. J. Fêle du S. Joseph, 19 mars.

Yl-^ MERVEILLE.

LA IiÉVOTiaN ENVEHS LA MÈRE DE DIEU RÉCOMPENSÉE PAR DES GRACES SIGNALÉES.

Sicut qui thesanrizat , ita qin hunorificst matrcm. Eccl. 3. 5.

Celui qui honore sa mère est semblable à celui qui amasse uu trésor.

On voit par la vie de Gualter de Bribach, combien la Heine du ciel est libérale de ses faveurs envers ceux qui rfeonorent sincèrement. Issu de l'illustre maison des comtes de Louvain, Gualter s'était consacré, dès sa plus tendre enfance, au service de la Vierge. Il lui adressait de fréquentes prières, jeûnait le samedi en son honneur, ne manquait jamais de faire l'aumône, quand on la réclamait en son nom ; il se plaisait surtout à faire célébrer des messes pour obtenir sa protection. A ces exercices de piété, il mêlait cependant le goût des tournois et des combats. Un jour donc qu'il se rendait à une joute avec d'autres seigneurs, il passa en face d'une église, où le prôLre se disposait à dire la

sainle messe, et il engagea ses compagnons à l'entendre avec lui. Ceux-ci s'excusèrent , en alléguant que le tournois ne souffrait pas de retard, et que leurs rivaux les attendaient. Us le laissèrent donc seul à la messe, (jualter pria le prêtre de la célébrer solennellement en riionueur de la Mère de Dieu. L'ofTice achevé, il se dirigea vers le théâtre du tournois. Chemin faisant, il rencontra quelques soldats qui lui appriient que la lutte était finie. Comment, s'écria-t-il, sitôt? Et qui donc a remporté la victoire? — C'est Gualter qui a obtenu la palme, répondirent-ils. Gualter a fait des prodiges inouïs de valeur et d'adresse. — A cette réponse, celui-ci crut qu'ils se moquaient de lui; mais arrivé sur le terrain, voilà que plusieurs seigneurs se présentent à lui, et le prient d'user d'indulgence envers les vaincus, et de ne pas leur imposer des conditions trop dures. — Mais, répliqua Gualter, je n'ai pas de conditions à vous imposer; je ne suis pas entré en lice avec vous. — Oui, oui, répondirent-ils, nous nous avouons vaincus. Nous avons très-bien reconnu votre devise, entendu votre voix, et éprouvé la valeur de vos armes.

Le champion de la Vierge se rendit compte alors de la prétendue victoire; il s'aperçut que la Mère de Dieu, pour le récompenser de la messe qu'il avait fait célébrer en son honneur, avait envoyé un de ses Anges en sa place, et que c'était celui-ci qui, sous son enseigne, avait lutté et remporté une glorieuse victoire. 11 rendit en conséquence de tendres actions de grâces à la Reine du ciel.

Il arriva une] autre fois que Gualter se rendant à je ue sais quel combat, s'arrêta de nouveau dans une

ô > VI" MERVEILLE.

église dédiée à la Vierge poui" assister au divin sacriflce. Après la consécration, pendant que le prêtre levait le calice, tout à coup, parut au-dessus de l'autel une croix d'or d'une beauté merveilleuse. Cette croix portait une inscription conçue en ces termes : « Moi, la Mère de Dieu, je fais don de cette croix à mon cher Gualter. » Après la messe, le prêtre se retourne vers le peuple, et dit à haute voix : Y a-t-il dans cette nombreuse assistance quelqu'un qui se nomme Gualter? On le lui montra du doigt; il l'appela, et l'ayant conduit dans la sacristie : Prenez cette croix, lui dit-il ; c'o^ 1 Vierge qui vous l'envoie ; lisez l'inscription, et recevez ce précieux cadeau que vous fait le Ciel. Gualter la reçut avec le plus profond respect et la garda toujours religieusement. Elle était d'une couleur si vive et si brillante, qu'elle éclipsait par son éclat tout ce qu'il avait jamais vu de plus beau.

Des faveurs si extraordinaires allumèrent dans le cœur de Gualter une dévotion toujours plus ardente envers la sainte Vierge. Il ne songeait qu'à inventer sans cesse de nouveaux moyens de l'honorer. Il résolut de se consacrer à son service en qualité de vassal et d'esclave. Il se mit donc une corde au cou, et s'agenouillant devant l'autel de Marie, il pria un prêtre de l'offrir en cette qualité à la Vierge, et il s'engagea à lui payer comme tribut une redevance annuelle. Cette consécration fut extrêmement agréable à la Reine du ciel. Elle glorifla son serviteur dans la cour des grands du monde, et le mit en vénération auprès des princes, des rois et des empereurs.

C'était la coutume de Gualter de jeûner au pain et à l'eau les veilles des fêtes de la Vierge. Or, il arriva

VI*' MEUVEILLK. 35

qu'un de ces jours de jeunes, son domestique lui ayant servi un verre d'eau, Gualter la trouva changée en un vin délicieux. Là-dessus, Gualter se mit à le gronder et lui défendit sévèrement de le tromper encore à l'avenir. Le serviteur protesta qu'il lui avait donné de l'eau pure qui venait d'être tirée du puits. Si vous ne m'en croyez pas, lui dit-il, j'irai en tirer de l'autre. — Il courut en effet au puits; mais l'eau fut pareillement changée en un vin exquis. Gualter fut donc obligé de reconnaître que son avocate, pour le récompenser de ses jeûnes, avait renouvelé le miracle de Cana, et i/ continua à goûter ce nectar délicieux, comme un rafraîchissement que le Ciel lui offrait.

Peu satisfait de toutes ses pratiques, Gualter voulut dédier sa propre personne au service de sa Souveraine. Ayant appris que l'ordre des Citeaux est spécialement consacré à son honneur, il conçut le désir de s'enrôler dans cette sainte milice, et d'échanger ses riches vêtements de prince pour la tunique de moine. Dès loi's, il n'eut plus de repos, avant d'avoir été admis dans ce saint ordre, où il multiplia sans mesure ses tendres hommages envers Notre-Dame, Sans cesse il avait entre les mains on des images ou des livres qui i-etraçaient ses grandeurs ; ses lèvres ne faisaient que répéter ses hymnes, ses cantiques et ses louanges. La Vierge, en témoignag'e de sa reconnaissance, accorda à son serviteur la puissance de chasser les démons du corps de5 énergumènes; il lui suffisait à cet effet de leur montrer une image de la Vierge ou 'de réciter un simple Ave Maria. On avait fait don au monastère d'un cheval de grand prix et d'une grande beauté. L'abbé jugean' qu'une si riche monture ne convenait pas à de pauvres

religieux, jugea à propos d'en faire bomrange au comte de Hollande, afin de concilier ses bonnes grâces au monastère. Pour que ce don lui fût encore plus agréable, il chargea Gualter qui était une de ses connaissances et de ses amis d'aller le lui offrir. Or, pendant qu'il était en route, accompagné de deux autres frères, voilà que le cheval, apercevant au loin d'autres coursiers au haut d'une montagne , rompit le mors, se mit en fuite et courut se perdre dans les forêts. Les religieux restèrent ébahis de cette fuite. Gualter, sans se déconcerter : Jamais, dit-il, nous ne parviendrons à le saisir, à moins que la Mère de Dieu ne veuille bien nous le ramener. A peine eut-il proféré ces paroles, que le cheval, comme s'il eût été guidé par une main mvisible, revint sur ses pas, et semblable à un tendre agneau, s'approcha du serviteur de Dieu, lui tendit le cou pour recevoir la bride et se laisser conduire paisiblement.

La mort de ce grand serviteur de Marie répondit à sa vie. Elle fut révélée d'avance à un moine de Citeaux qui était venu de France en Brabant au monastère de Villars. Ce religieux étant à la porte de l'église, se mit à réciter l'office de Notre-Dame, après quoi il fut surpris d'un l'ger sommeil. Pendant qu'il dormait, il lui parut voir la Reine du ciel accompagnée d'un grand nombre de religieux. Elle passa devant lui sans daigner lui accorder un regard. Le religieux en conçut du chagrin. Cependant, la vision continuant, il lui parut entendre la Vierge qui disait à un moine de son cortège : Va et invite ce religieux qui dort à la porte de l'église, à. venir à ma suite. Là-dessus il s'éveille, et entrant dans le monastère, il ne t?j"da pas à reconnaître que le

vil'' MERVEILLE. 37

moine que la sainte Vierge avait délégué vers lui, était Gualter : c'était le même extérieur, c'était toute sa physionomie.

La vision ne tarda pas à se vérifier. Le saint religieux , étant tombé malade, entendit la voix de la Mère des miséricordes qui l'invitait à la suivre : Gualter, mon cher Ois, Viens posséder le royaume qui t'a été préparé. Veni, dilecte mi, possidere paratiim libi regnum. Il mourut d'une mort très-paisible; peu do temps après, l'autre religieux que Gualter avait aussi invité de la part de la Vierge à se mettre à sa suite, mourut aussi de la mort des prédestinés.

Plaise au Seigneur que ce grand serviteur de Marie nous rende le même service. Que son exemple nous affectionne d'abord au culte de la souveraine du monde, et que nous ayons ensuite le bonheur d'aller porter sa récompense dans les cieux.

P. J. Kollandus, S. J. 22 janvier. Vie du H. Gualter de Bribach.

Vil*' MERVEILF>E.

EMPIRE DE l'innocence SUR LES criÉATL'Iîf.S PRIVÉES DE RAISON'.

Glorificabit me bestia agri. Isa. 43. 20.

Je serai glorifié par les animaux sauvages.

Le Seigneur s'est plu à multiplier les merveilles pour nous montrer ({uel eùf été l'empire de riioinnie siii' les

êtres même privés de raison et de sens, s'il avait persévéré dans l'état d'innocence. Une des plus remarquables est celle que nous trouvons dans la vie de sainte Rose, la première fleur que l'Amérique ait produite dans le champ de la sainteté. Cette belle âme, désirant se dérober au commerce du monde, s'était construit une petite cellule champêtre , à l'extrémité du jardin de ses parents ; là, elle goûtait le repos de la solitude au milieu de la ville de Lima. Tout autour, elle avait semé et planté les fleurs et les arbustes les plus beaux et les plus odoriférants qui abondent au Pérou, et surtout la grenadille, dont les feuilles retracent si bien les instruments de la passion du Sauveur, ce qui lui a valu le surnom de fleur de la passion. Elle aimait à se nourrir de cette plante, comme si par là elle avait voulu faire passer dans son cœur le sentiment des cruelles souffrances de son époux crucifié. Elle avait cultivé et dressé si artistement une plante de romarin, qu'elle formait une sorte de calvaire surmonté de la croix, ce qui étant venu à la connaissance de la vicereine du Pérou, elle désira avoir cette rareté en sa possession. Mais à peine transporté au palais, leroma-" ïin languit et se dessécha, au grand déplaisir de la gouvernante. Rose, informée de la mésaventure, répondit en souriant, qu'en effet il était bien difficile de faire fleurir la croix au sein des délices d'une cour. La plante fut donc reportée dans son petit jardin, et là, elle ne tarda pas à reprendre sa vie et sa beauté primitive. Rose prenait surtout son plaisir à cultiver un basilic. Elle le nommait ses délices et aimait à respirer la douceur de son parfum. Or, un matin qu'elle était allée pour le voir et l'arroser, elle le trouve déraciné

et étendu sur le sol, presque entièrement desséché. Grande fut sa douleur ; elle ne put s'empôcher d'exhaler des plaintes. Le Sauveur lui apparaissant sur l'heure : Pourquoi, ma fille, lui dit-il, ces gémissements et ces doléaûces? — Ne voyez-vous pas. Seigneur, réponditelle, qu'une main cruelle a détruit et déraciné mon basilic? — Une main cruelle 1 dites-vous, répliqua le Sauveur; eh bien! c'est moi, c'est moi-même qui l'ai arraché. — Et pourquoi, Seigneur? ajouta la Sainte. — Pourquoi? reprit le Sauveur ; parce que vous y étiez trop attachée. Ne l'appeliez-vous pas vos délices? Je veux être l'unique objet de votre amour ; c'est à moi seul que vous devez votre cœur et vos affections. Je suis la fleur des champs et le lis des vallées : Ego flos carnpi et lilium convallium. (Gant. 11.)

On voit par là quelle grande pureté de cœur l'Epoux céleste exige de ses épouses. Il ne souffre pas qu'elles ouvrent leur cœur à la moindre affection trop sensible, même pour un objet innocent, comme une fleur. Amor Dei impatiens consorlis est, dit saint Bernard. L'amour de Dieu ne souffre pas de partage.

Mais il est temps de faire voir jusqu'où les animaux les plus importuns étaient dociles et respectueux envers la Sainte. La cellule qu'elle avait construite, se trouvait dans un endroit fort humide, au voisinage d'une fontaine qui arrosait tout le jardin. Ce lien était comme le rendez-vous d'une incroyable multitude de bourdons et de cousins qui, ne trouvant point un abri plus commode contre le froid de la nuit ou la chaleur du jour que la pauvre cellule de Rose, s'y abattaient par nuées. Or , ces insectes semblaient avoir changé d'instinct, dès que la Sainte s'y retirait, soit pour faire oraison,

40 Vîl" MERVEILLE.

soit pour prendre quelque repos. Pas un n'osait s'approcher d'elle, ni la molester. Il en était tout autrement des étrangers. Sa mère venait souvent l'y voir, et parfois elle était accompagnée d'autres dames. Aussitôt les moucherons se mettaient en mouvement et assaillaient les visiteuses en si grand nombre et avec tant de fureur, qu'il était impossible d'échapper à leurs dards ; en peu de moments, visages et mains, tout était couvert de piqûres très-sensibles. Tout le monde se demandait avec étonnement, comment Rose pouvait esquiver ou supporter un si intolérable tourment ; mais la surprise était plus grande encore, lorsqu'on venait à remarquer que le visage de la Sainte ne portait pas la rnoindre trace de piqûre. On voulut connaître son secret. Elle répondit avec un sourire modeste que lorsqu'elle était venue fixer sa demeure en cet endroit, elle avait fait un pacte avec les moucherons qu'on se respecterait mutuellement et qu'on vivrait en bons voisins. Chacune des deux parties, continua-t-elle, observe la convention, et de plus, nous nous accordons tous ensemble pour louer continuellement le Seigneur. Et en effet, chaque matin au point du jour, en ouvrant sa porte et sa fenêtre pour laisser sortir ses petits hôtes de la nuit, la Sainte les avertissait de célébrer d'abord avec elle les louanges divines. lAlorslesmoucherons voltigeaient autour d'elledans un si bel ordre et bourdonnaient avec un si doux murmure, qu'on les eût pris pour des êtres raisonnables et capables d'obéissance. Us ne s'éloignaient jamais de la cellule pour aller à la recherche de leur nourriture, qu'après avoir reçu la bénédiction de la Sainte. Le soir tombant, ils rentraient au gite et y recommen-

vil" MERVEILLE. 41

çaient leurs évolutions et leurs concerts, jusqu'à ce que [{ose leur imposât silence ; et sur son ordre, le calme le plus profond s'établissait parmi eux.

L'empire qu'elle possédait sur ces animaux parut surtout en ce que, sur sa défense, ils n'osaient même pas molester les personnes étrangères. Un jour, la sœur Catherine de Sainte-Marie, religieuse du tiersordre de Saint-Dominique, qui était venue la visiter, fatiguée des importunités de ces insectes, en tua un qui l'avait mordue au visage. Rose, affligée de l'accident, la pria de ne plus en tuer aucun, et lui promit en retour qu'elle n'aurait plus rien à craindre de leur part. C'est ce qui ari'iva effectivement à la grande surprise de tous les assistants. La jeune Vierge prit un engagement tout semblable en faveur de sa mère, en faveur de Gonzalve, trésorier du roi à Lima, et de la dame Marie Ufategui, son épouse, qu'un sentiment de piété portait à visiter fréquemment la servante de Dieu, afin de profiter de ses entretiens spirituels. Dès lors, tous ces personnages furent à l'abri des morsures des cousins. Quant à ceux qui étaient guidés par la curiosité ou par désir de passer le temps, les moucherons les assaillaient sans pitié et leur couvraient la face et les mains de taches roussâtres , quoi qu'ils fissent pour s'en défendre.

Cette diversité de conduite fait ressortir d'autant mieux l'admirable pouvoir que l'innocente Vierge exerçait à son gré sur ces animaux naturellement si importuns. Telle est la prodigieuse vertu de l'innocence virginale. Que d'autres admirent les glorieux confesseurs du Christ domptant la férocité des lions, des ours et des panthères;, pour moi, je ne trouve pas

moins merveilleuse la soumission et la docilité de ces insectes ; dans ce trait, je découvre une preuve tout aussi grande de la bienveillance du Seigneur pour ses Saints. 11 n'est pas moins admirable dans les petites choses, dit saint Augustin, que dans les grandes. Idem in minimis, qui et in maximis.

Tué du P. H. Eugel. S. J. et delà Vie de la Sainte, décrite par le P. J Dominique Léon, de l'ordre des Prédicateurs.

FAVEURS SINGULIÈRES ACCORDÉES A l'oBÉISSANCE.

Erit velut filius altissimi obediens.

Le Très-Haut traitera en enfant l'homme qui aime l'obéissance. Eccl. 4. 11.

On voit briller les perles de toutes les vertus sur la couronne qui orne le front de sainte Catherine de Bologne ; mais parmi toutes ces perles, le diamant de la sainte obéissance resplendir d'un éclat incomparable. Dès son entrée au monastère, elle s'offrit entièrement à l'Epoux céleste entre les mains de sa supérieure. Celleci, pour éprouver la jeune novice, eut soin de lui commander des choses très-pénibles. C'est ainsi qu'elle lui enjoignit un jour de quitter la tunique religieuse, et d'aller, couverte de méchants haillons jusqu'à la maison de sa mère, en traversant la ville de Ferrare, pour rentrer ensuite au monastère. Catherine n'eut pas

vin'" MERVEILLE. ' 43

pliilùL eiilendu l'ordre qu'elle se mit en devoir d'ûlei: sa tunique ; satisfaite de son obéissance, la supérieure! la retint. Un soir, elle était assise près du foyer. On lui enjoignit de sauter au milieu des charbons ardents; elle se lève à l'instant pour exécuter cet ordre; on la retint de nouveau. Il lui arriva néanmoins un jour d'éprouver une certaine répugnance pour obéir. Elle se trouvait à l'ouvroir parmi ses consœurs, la main appliquée au travail et l'esprit absorbé en Dieu. Tout à coup, elle se dresse de son siège, se met à genoux et fait une profonde révérence. Surprises de la nouveauté, ses sœurs lui demandent ce qu'il y avait, s'imaginant sans doute que la servante de Dieu était favorisée d'une apparition céleste. Elle refusa, de répondre, jusqu'à cela mère abbesse étant survenue, lui demanda ce qu'elle avait vu. Alors elle répondit sans détour et sans délai, mais avec la rougeur sur le front que la Mère de Dieu lui était apparue. Non contentes de cela, les religieuses l'interrogèrent avec curiosité pour savoir ce qui lui avait été dit. Catherine repartit ; I.a révérende mère m'a seulement obligé à dire ce que j'avais vu, et non pas ce que j'avais entendu.

La supérieure l'avait chargée du soin du four, emploi qui lui était d'autant plus cher qu'il était plus humble. Elle s'en acquittait volontiers, malgré qu'il lui donnât beaucoup à souffrir, vu la délicatesse de sa complexion. La chaleur lui faisait mal à la tète et l'éclat du feu nuisait sensiblement à sa vue. Craignant donc d'en devenir aveugle, elle en eut du scrupule, et se crut obligée en conscience d'en donner avis à la supérieure. Celle-ci, dans la vue d'éprouver la vertu de ('atherine. lui répondit qu'elle ne craignit point tant [wur sa santé,

44 vin* MERVEILLE.

et qu'elle continuât son office, en s'ahandonnant entre les mains de la divine Providence. L'humble vierge répondit à l'instant : J'ai rempli ce que me dictait la couscience ; maintenant je suis prête à mourir s'il le faut, pour obéir. Feci quod mihi conscientia dictabat esse faciendum; prompta de cetera etiam mori, si obedientia jusserit. Elle retourne pleine de joie à son office. Pour récompenser sa vertu, Dieu se plut à la gloriûer par un insigne miracle.

Le père Albert de Sarzane, provincial de l'ordre de Saint-François, devait aller prêcher au monastère. Afin de pouvoir assister au sermon, selon l'ordre donné à toute la communauté, Catherine mit le pain au four de fort bon matin, pour que la cuisson fût faite à temps. Mais le prédicateur vint plus tôt qu'on ne l'attendait, et il arriva au moment où le pain commençait à cuire. On sonne pour le sermon; la servante de Dieu se hâte d'y courir, mais auparavant, faisant un signe de croix sur l'entrée du four, elle dit : Que le bon Dieu daigne bénir et faire réussir ces pains. Elle alla ensuite entendre la prédication, sans plus penser à ses pains.

Le prédicateur parla pendant cinq heures. Au bout de ce temps, elle retourne au four, et trouve des pains superbes, d'une couleur vermeille, sans ombre de brûlure, en un mot cuits en perfection, tandis qu'ils auraient dû n'être plus que des braises. Le bruit de cette merveille s'étant répandu dans toute la ville de Ferrare, plusieurs habitants coururent demander par grâce un fragment de ces pains, qu'ils conservèrent comme des reliques. Mais les religieuses étant allées voir le four, elles sentirent s'en exhaler un parfum très-suave, qui

VIII« MKUVEILLE. 45

continua de se répandre pendant bien des années au jour anniversaire du prodige. ,

Catherine qui aitnait tant l'obéissance, savait en parler aux autres d'une manière sublime. Devenue maîtresse des novices, elle les exhortait à mettre cette vertu au premier rang de leurs affections. La vie religieuse, disait-elle, c'est l'échelle du ciel, échelle composée d'autant de degrés qu'il y a de vertus. Mais l'obéissance les franchit tous d'un seul pas, comme le marque saint Jérôme qui dit que l'obéissance renferme toutes les vertus, et que, du premier pas, elle avoisine une âme tout près de Jésus-Christ. Obedientia siimma virtutum est; nam simplici gressu homùiem ducit ad Christum. En un mot, elle en parlait d'une manière si persuasive que toutes ses filles semblaient avoir des ailes, quand il s'agissait d'obéir. Aussi, quoi qu'elles eussent à faire de difficile ou d'aisé, elles désiraient toujours avoir l'ordre de la supérieure. Racontons un seul trait à ce sujet.

Catherine étant passée en qualité d'abbesse, du monastère de Ferrare à celui de Bologne, avait emmené avec elle une sœur très-distinguée par sa régularité, et qui se nommait Samaritaine. Cette sœur , au grand chagrin delà communauté, tomba gravement malade. En effet, elle était un modèle vivant de vei'tu, et on disait d'elle qu'elle dépendait des ordres de sa supérieure de la même manière que les rayons dépendent du soleil. La maladie fut longue, pénible et accompagnée de douleurs continuelles. Jour et nuit, Catherine était au chevet de son lit pour l'encourager à la patience et la fortifier contre les tentations du malin espi'it. La malade appelait la mort de tous ses vœux pour mettre

un terme à cette pénible agonie, mais la mort était soui;de à ses prières. Enfin elle fut saisie d'une faiblesse mortelle. Lorsqu'elle en fut revenue, elle ouvrit paisiblement les yeux vers la mère abbesse qui l'assistait et s'efforça de mouvoir ses lèvres pâles, comme si elle, eût voulu dire quelque chose, l'abbesse lui fit signe qu'elle comprenait qu'elle souhaitait mourir : Ne vous efforcez pas de parler, lui dit-elle. Je comprends le désir de votre cœur; eh bien, je vous commande en vertu de la sainte obéissance, de vous envoler à l'instant au paradis dans la société de votre bon ange gardien. Ego tibi in virilité sancUe obedientiœ impcro : ut angelo trio cancto comité, ex temple ad paradisi gandin, proficiscaris; à peine eutelle entendu l'ordre que, tournant les yeux vers ses consœurs comme pour leur dire adieu, elle rendit doucement son âme à son Créateur. Ainsi cette sainte âme qui avait toujours vécu sous la conduite de l'obéissance, ne put mourir que par l'ordre de l'obéissance.

Mais retournons à Catherine. Après avoir pratiqué toute sa vie une obéissance parfaite, elle voulut encore en donner une preuve merveilleuse après sa mort. Ce n'est pas ici le lieu de rapporter de quelle façon édifiante et sainte elle termina sa précieuse carrière. Je me borne à faire remarquer que son corps qui avait été pendant la vie un sanctuaire d'innocence, demeura entier et sans corruption après sa mort ; il conserva même ses couleurs vermeilles et exhalait un parfum très-suave. C'est ce qui attira au monastère un grand concours de monde, non-seulement de la ville de Bologne, mais de toute l'Italie. Tous voulaient voir et revoir ce prodige perpétuel d'où émanaient tant de grâces. Ce concours fut tel qu'il Gnit môme par in-

Vlil" MERVEILLE. 47

commoder les religieuses, en les obligeant fort souvent à transporter leur précieux dépôt près de la grille de l'église. C'est ce qui leur donna l'idée de faire construire un trône, ou un siège de bois précieux , porté sur quatre roulettes. Ce trône étant mobile, on le l'ait glisser aisément jusqu'auprès d'une ienôtre, et on expose ainsi le saitit corps à la vénération du public.

Quand ce travail eut été achevé, on désigna quatre religieuses pour porter le sacré dépôt en procession ; les antres devaient suivre avec des flambeaux. Tout le monde pensait que le corps ayant été amaigii par la maladie et l'estanl toujours flexible, on pourrait aisément l'asseoir sur le siège qui lui était destiné. Mais l'attente générale fut trompée. Le corps devint tout d'un coup si dur et si inflexible qu'il fut impossible de le poser sur son trône. Les sœurs en furent trèsaflligées, d'abord à cause de l'inutilité des grandes dépenses qui avaient été faites, et puis, parce qu'elles ne pouvaient exposer convenablement et avec honneur les reliques de leur sainte "mère. Cependant l'abbesse, nommée Illuminée Berabi, qui avait été une des plus ferventes compagnes de Catherine, se mettant à genoux devant elle, lui tint ce discours : Catherine, ma mère et ma sœur, en vertu de l'office que je remplis, bien qu'indigne, et au nom de la sainte obéissance dont vous nous avez laissé tant de beaux exemples, à nous vos filles et vos disciples, je vous ordonne de vous prêter à ce qu'on vous asseoie sur ce siège pour la gloire de Dieu et pour notre commune consolation. Ole n'avait pas achevé qiie le corps de Catherine se mit de lui-même en mouvement comme s'il avait été en vie, et uu'il s'assit sur le trône qui lui était pré-

paré , mais avec tant de grâce et d'aisance , qu'on l'y voit encore droit, plein de majesté, et immobile, sans aucun soutien, tel qu'une l'eine assise sur son trOne.

A ce merveilleux spectacle, je vous laisse à juger quelle fut l'admiration et la joie de tout le monastère. Les religieuses ne se lassaient pas de contempler ce corps virginal qui respirait je ne sais quoi de céleste, de grave et d'attrayant qui touchait jusqu'au cœur tous ceux qui le contemplaient.

La renommée ayant publié ce prodige, de tous les points de l'Europe, on vint en pèlerinage pour révérer ce corps sacré, assis comme sur un trône de gloire. Je nommerai seulement deux grandes princesses qui vinrent lui offrir leurs hommages et leurs présents. Ce furent Isabelle, épouse de Ferdinand, roi de Naples, et Hippolyte, fille de François Sforce, duc de Milan, qui se rendirent exprès à Bologne, s'agenouillèrent devant le corps de la Sainte, lui baisèrent humblement les pieds et ayant ôté leurs diadèmes, les placèrent sur la tête de Catherine pour être un monument éternel de leur piété. Ces diadèmes, dirent-elles, conviennent bien plus à celle qui est l'épouse immortelle du Roi du ciel qu'à nous dont la puissance ici-bas ne doit durer qu'un jour.

0 sainte obéissance ! ô vertu sublime ! vous êtes pour ainsi dire l'arbitre de la vie et de 'la mort. Vous avez le pouvoir de procurer une mort sainte à l'âme déta- \ chée de la vie, et de rendre une vie nouvelle à celle qui a déjà subi la mort^ puisque vous- savez conserver sans corruption son corps inanimé. On peut dire, en un sens, de sainte Catherine, ce que l'Apôtre a dit

de Jésus-Christ. Fadas obediens usqiie ad mortem. Propter quod et Dcus exaltavit illiun, ut in nomine Jesu omne genuflectatur. (Ad. Phil. 2.8.) Elle a été obéissante jusqu'à la mort; c'est pourquoi Dieu l'a tellement glorifiée que tout le monde vient fléchir le genou devant son corps miraculeux. Ce corps continue de rester dans la même situation. 11 a les mains étendues; ses doigts sont ornés d'anneaux très-précieux ; de la main droite, il tient un crucifix d'argent, et de la gauche, le Uvre des sept armes spirituelles.

P. Godefroid Henscheiifus, S. J. Tiré de Jacques Grassetto, S. J. 9 mars. Vie de Sie Catherine de Bologne.

l'humilité récompensée par la sagesse et la gloire.

Sapientia humitiali exaltavit capiit illius, et in medio magnorum considcre illiim fecit.

La sagesse de rhumble fera sa gloire; ^Ue lui vaudra un siège parmi les chefs de son peuple. EccL. 21. I.

J'ignore si les annales de l'Eglise font mention d'un homme qui ait été à la fois plus humble et plus honoré que le séraphique Docteur saint Bonaventure. Nous ïi -avons pas à nous appesantir sur son humilité ; tout le monde sait qu'il ht ses délices de demander l'aumône, de balayer le cloître, de servir à la cuisine, de laver la

vaisselle, de couper le bois, et surtout de s'employer au service des malades les plus rebutants. Il mettait toute son étude à cacher sous le boisseau l'éclat de sa science ; il observait en perfection cette maxime de la véritable humilité : Aimez à être inconnu et à être méprisé. Ama nesciri et pro nihilo reputari. Mais plus il se cachait, plus Uieu le découvrait et le mettait en réputation de sagesse auprès des plus grands personnages. Qu'il nous suffise de dire que le collège des cardinaux étant assemblé pour élii'e un pape, et les sentiments ne s'accordant pas sur le choix à faire, ils convinrent unanimement de s'en rapporter au suffrage de saint Bonaventure, qui n'était encore que simple religieux, protestant que celui qu'il désignerait serait à leurs yeux le pape légitime, lors même qu'il se désii^nerait en personne. On ne peut donner une plus haute marque d'estime que cellelà. Bonaventure, sans nul égard pour les cardinaux présents, nomma Théobalde Visconti, archidiacre de Liège, grand serviteur de Dieu, qui était alors dans la Terre-Sainte, pour le service de l'Eglise. Sur sa proposition, Théobalde fut élevé incontinent au suprême pontificat, sous le nom de Grégoire X.

Le nouveau pontife voulant produire au monde les grands talents dont le Seigneur avait comblé Bonaveniture, prit la résolution de le faire cardinal. L'humble religieux n'en fut pas plus tôt informé qu'il prit la fuite et courut se cacher en France. Mais sur l'ordre du pape, il dut rebrousser chemin, et arrivé en Toscane, il alla s'enfermer dans un pauvre couvent de son ordre, nommé Mugello. Les envoyés du pape ne tardèrent pas à venir l'y joindre, pour lui remettre le chapeau de cardinal. Dans ce moment-là môme, le saint homme

s'occupait à la cuisine à laver la vaisselle, comme eût pu faire le dernier des frères servants. Le portier courut avec empressement lui porter la nouvelle, croyant lui faire chose bien agréable ; mais le serviteur de Dieu, sans s'émouvoir, lui répondit qu'avant de recevoir les ambassadeurs, il devait terminer l'ouvrage qu'il avait entre les mains. Dites-leur, ajouta-t-il, qu'en attendant, ils peuvent suspendre le chapeau cardinalice à la branche du cornouiller qui se trouve près de la porte. Ces paroles sont celles de l'historien. Oblatum galerumad proximœ arboris, corni dictœ, ramuscidum appendi jtissit, exallatœ a Deo et ejus vicario humilitaiis trophœum clarissimitm. Lorsqu'il eut achevé son humble besogne, se tournant vers ses frères, il leur dit ces paroles mémorables : Voilà que nous avons fait l'office de frère mineur; il s'agit maintenant d'affaires plus importantes; mais, croyez-le bien, mes frères, le premier est plus sûr pour le salut, les autres sont bien plus graves et plus difficiles. Postquam fratris minoris expkvimus munera, experiamur alla graviora. Saluiaria hœc, viihi crédite, fratres : illa vero magnarum dignitatum. ponderosa et pericidosn. Après cela, il alla au devant des envoyés, et reçut le chapeau avec une exquise urbanité. L'arbre auquel il avait été suspendu devint un objet de vénération, et on le montrait comme une curiosité aux étrangers.

Bonaventure étant arrivé à Rome, fut envoyé par le Souverain Pontife au célèbre concile de Lyon. 11 y donna les plus beaux exemples d'humilité, en même temps que les preuves les plus éclatantes de sagesse et de science. Mais Dieu se plut à l'appeler à lui au milieu de cette sainte entreprise, en lui accordant une mort digne

d'envie. El ici encore, comme pour exalter l'humilité la Providence voulut que son serviteur eût des funérailles d'une splendeur jusque-là inouïe. En effet elles furent honorées de la présence du souverain pontife Grégoire X, d'un lion nombre de cardinaux, des patriarches de Constantinople etd'Antioche et de cinq cent trois archevêques et évêques , sans compter une multitude d'autres prélats. Deux monarques y assistèrent, savon- Baudouin II, roi de Jérusalem, et Jacques, roi d'Aragon, avec les ambassadeurs de Michel Paléologue, empereur d'Orient et du grand seigneur des Tartares. Plusieurs autres princes de l'Europe y étaient aussi présents. On chanta la messe des morts , après laquelle l'oraison funèbre fut prononcée par le célèbre Pierre de Tarentase, cardinal, et dans la suite pape sous le nom d'Innocent V, qui prit pour texte de l'éloge du défunt ces paroles du roi David : Je pleure sur toi, Jonathas mon frère, qui étais si aimable et si beau. Doleo super te, frater mi Jonatha, amabilis et decorus nimis. (2. Reg. i .) Mais le plus bel éloge du défunt, ce furent les larmes et les gémissements de toute cette sainte assistance qui s'écriait les larmes aux yeux que la colonne de l'Eglise était tombée. Corruit columna christianitatis. Le pape lui-même alla jusqu'à dire publiquement que la mort de ce saint homme était une perte irréparable pour l'Eglise. Ecclesiam in bonavenlurœ obitu inœstimabile damnum passam esse.

Il faut l'avouer, jamais empereur, au retour d'une expédition glorieuse, ne reçut les honneurs d'un semblable triomphe. Jamais il n'y eut un pontife romain ijui obtint des funérailles plus splendides. Enfin, on peut dire en toute vérité du docteur Sérapbique que la

terre a été illuminée de l'éclat de sa science et que suri tombeau a été environné de gloire. Repleta est terra scientia ejus, et erit sepulchrum ejus gloriosum. (Is. î 1. 10.)

Pierre Ribadeneira, S. J. et Louis Donius,etc., H juillet. Fleurs du Gardinalal.

Page 1