MARTYRE OK PATIENCE COUROXXÉ DE GLOIRE
Coronans coronabit te tribulatione.
11 TOUS couronnera de gloire après vous avoir couronné de tribulations. Isaie. 12. 18.
Je ne sais s'il y eut jamais une vie plus traversée de croix que celle du bienheureux Henri Suzo. Dieu avait annoncé à l'avance les tribulations qu'il destinait à cette âme d'élite. Une pieuse vierge, nommée Anna, pénitente d'Henri, était favorisée de grâces extraordinaires du Ciel. Un jour, étant ravie en extase, elle vit un très-beau rosier chargé de roses vermeilles, au milieu desquelles se tenait l'enfant Jésus, couronné lui-même de roses. Il allait de branche en branche, cueillant les roses et les jetant sur la tête du bienheureux qui sommeillait au pied du rosier. La pieuse vierge lui demande ce que signifiait celte multitude de roses dont il couvrait son confesseur. Le divin enfant lui répondit qu'elles signifiaient ce grand nombre d'épreuves intérieures et extérieures auxquelles il voulait soumettre son serviteur, mais dans des vues
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d'amour et. de miséricorde. 11 les recevra avec joie^ ajoiita-t-il , et souffrira avec patience , soutenu par ma grâce.
Une autre fois, Henri, voyageant pour le bien des âmes, alla prendre quelque repos dans un hospice de Domitiicains de son ordre. Là, pendant qu'il priait à l'église, il fut ravi en esprit, et le Seigneur le favorisa d'une vision merveilleuse, il lui sembla être sur le point de chanter une messe solennelle. La messe qu'il devait célébrer était celle d'un saint confesseur. Lorsque les chantres eurent entonné l'introït des martyrs : Multce tribulationes juslorum. ; les justes sont soumis à beaucoup de tribulations ; il s'arrêta tout surpris, et leur dit : Pourquoi chantez-vous l'introït des martyrs, puisqu'il s'agit de célébrer la fête d'un confesseur? Ceux-là lui répondirent : C'est que l'Eglise a encore aujourd'hui ses martyrs. Continuez donc de votre côté ; pour nous, nous marchons bien. Henri peu satisfait de la réponse, feuilletait les pages du missel pour trouver la messe des confesseurs. Mais il ne put en venir à bout, parce que toutes lui présentèrent la messe des martyrs. Cependant il dit aux chantres : Pourquoi ne chanterions-nous pas plutôt : Gaiuleamus in Domino, diem feslum célébrantes, réjouissons-nous dans le Seigneur, en célébrant le jour de fêle. Laissez votre introït : Multœ tribulationes justorum. Mais, cher ami, repartirent les chantres, ne savez-vous donc pas qu'il faut conanencer par les tribulations, et qu'ensuite vient le Gaudeaimis in Domino? — Henri, se trouvant dans l'impossibilité de célébrer une autre messe, continua, toujours dans sa même vision, de célébrer celle des martyrs.
Lorsqu'il revint à lui, se retournant vers son compagnon, il lui dit : Poursuivons notre route; je ne tarderai pas à devoir célébrer une fête de martyr. — Arrivé à la ville, qui était le but de son V03age, il fut saisi d'une grande tristesse, parce qu'il avait le pressentiment qu'une grande épreuve, en vrai martyre de patience, lui était réservé, et c'est en effet ce qui ne tarda pas à se vériOer.
Une femme de mauvaise vie alla trouver le serviteur de Dieu sous prétexte qu'elle voulait se convertir. Elle lui dit qu'elle avait été entraînée au mal par un malheureux. Elle le supplia de lui accorder son secours pour se séparer de cet homme criminel et aller pleurer ses désordres dans la retraite. Le bon père, n'écoutant que la compassion, l'encouragea, et lui promit de lui procurer du secours, pourvu qu'elle renonçât à cette liaison criminelle.
En effet, il lui faisait de temps en temps d'abondantes aumônes, jusqu'à ce qu'enOn on vint l'informer que cette femme hypocrite continuait secrètement de vivre dans le péché. Sur cet avis, le père Suzo la laissa et ne lui procura plus d'argent.
Désespérée de cet abandon, elle se livra à son ressentiment et alla signifier au Saint que, s'il cessait de lui venir en aide, elle l'aurait diffamé de telle manière qu'il n'aurait pu s'en relever dans l'opinion publique, en deux mots, qu'elle l'aurait accusé d'être son complice.
Des menaces si affreuses firent horreur à notre Saint; il en fut troublé, au point de ne savoir quel parti prendre. Secourir une femme corrompue, c'était la soutenir dans ses vices avec grand risque pour sa
propre réputation. Lui retrancher tout secours, cVlait s'attirer à lui-même une infâme calomnie. Placé entre ces deux écueils, il implora la lumière d'en-haut, et se détermina enfin à rompre entièrement avec cette âme perverse et incorrigible, et à commettre le soin de son honneur à la divine Providence, quoi qu'il pût lui advenir.
Alors cette scélérate commença à répandre des demimots, puis à dire ouvertement qu'Henri était un loup caché sous la peau de l'agneau. On croit aisément le mal; on n'en demanda pas davantage pour être persuadé de la vérité. Toute la ville détesta donc le père Suzo comme un hypocrite; on le signalait comme un homme sans mœurs, et tout ce qu'il y avait de personnes honnêtes fuyait son commerce comme la peste.
Suzo fut si affligé du succès de la calomnie, qu'il n'avait plus de repos, ni le jour ni la nuit. Il n'avait plus de force que pour exhaler les amertumes de son cœur dans une prière mêlée de larmes ; il lui semblait être abandonné de Dieu; il se voyait l'opprobre et le rebut des hommes. Sa douleur s'accrut outre mesure , lorsqu'il eut appris que cette raèro infâme, pour mieux colorer sa calomnie, avait déposé son enfant dans une hôtellerie voisine du couvent , et l'avait mis à la charge de l'innocent religieux.
Son chagrin était au comble , lorsqu'une autre femme, voyant son trouble, le tira à l'écart et lui proposa un remède pire que le mal. Ne vous affligez pas tant, lui dit-elle ; je suis à même de réparer votre malheur et d'y mettre fin. Je prendrai seci^ètement la
petite créature, et tout en la caressant, je Tétranglerai, ou bien je lui enfoncerai une aiguille dans le cerveau. Une fois mort et enterré, on ne parlera plus de votre faiblesse, et la tempête s'apaisera. A ce discours, le Saint sentit son sang se glacer dans ses veines. A la douleur succéda la plus vive indignation. 11 reprit aigrement cette femme, lui reprocha sa barbarie et la compara à une tigresse, elle qui voulait ravir le jour à un pauvre innocent. 11 ajouta que plutôt que de permettre un crime si noir, il sacriQerait mille fois sa propre vie. Il demanda même à voir ce pauvre enfant, et le pauvre innocent flxant les yeux sur le front du serviteur de Dieu qui le tenait entre ses bras, se mit aussitôt à verser un torrent de larmes. Suzo attendri ne put s'empêcher d'y mêler les siennes, et dit : Pauvre petit I tu es né pour ton malheur et pour le mien ! comment puis-je permettre que tu périsses de mort violer^le I Si je ne suis pas ton père, je te servirai du moins de tuteur. Si ta mère t'as jeté à l'abandon comme un chien dont on veut se défaire, la divine Providence, comme une autre mère, te recevra dans son sein. — Cela dit, il le rendit à la femme, qui, ellemême se montra touchée d'une sincère compassion à ce spectacle. Il lui offrit une bonne l'écomptnse, si elle voulait veiller à Téducation et aux besoins de cette innocente créature.
Cependant la calomniatrice poursuivait impudemment son œuvre. Le bruit que firent ses impostures parvint aux oreilles d'un parent de Suzo, qui, irrité de tant d'audace et de perfidie, jura d'en tirer vengeance, il menaça que s'il la rencontrait un jour près du fleuve, il ne manquerait pas de l'y jeter. Kt «. s. II. JO
cette menace, il était homme à l'exécuter, si le Saint, qui en eut connaissance, ne l'avait détourné d'un tel projet.
Mais bien que le bon religieux dissimulât son immense chagrin vis-à-vis de ses parents, il n'en ressentait pas moins dans le fond du cœur une tristesse capable de lui causer la mort. Un matin donc pour trouver un peu d'allégement à sa peine, il s'en va voir deux anciens amis qui avaient beaucoup d'égards pour lui, lorsqu'il jouissait de jours plus prospères. Mais là encore, il rencontra de nouveaux sujets d'aftliction. L'un des deux lui tourna le dos avec mépris; l'autre invectiva contre lui, comme s'il eût été un chien enragé, et lui reprocha sans détour sa méchanceté et son liypocrisie. Vous êtes indigne, lui dit-il, de l'habit que vous portez ; vous avez diffamé et déshonnoré tout notre Ordre; vous mériteriez d'être enterré tout vif, afin d'ôter du monde un si grand scandale. — Voilà les duretés qu'eut à subir le Saint, sans parler d'autres affronts plus sensibles encore.
En vain s'adressa-t-il à d'autres confrères pour en obtenir un peu d'encouragement; il fut rebuté partout; tous le repoussèrent avec indignation, en le chargeant de reproches et de menaces. N'espérant donc plus aucune consolation du côté des hommes, il alla pleurer à l'écart, et prit le Seigneur pour unique confident de ses peines et de ses gémissements. De temps eu temps il levait au ciel des yeux plein de larmes : Dieu de miséricorde, est-il possible que vous n'ayez pas pitié de moi? Jusqucs à quand votre fureur serat-elle allumée contre moi? Usquequo irascelur ftiror tum saper me? Vous avez promis que von? ne soufTri-
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riez pas que vos serviteurs fussent tentés au-dessus de leurs forces; mais cette épreuve, ô mon Dieu, surpasse les miennes. Ce ne sont pas seulement mes ennemis, mais encore mes amis eux-mêmes qui m'oppriment par leurs outrages et leurs calomnies. Amici mei, et proximi mei adversum me appropinijiiaL'erunt, et steterunt. (Ps. 37. <3.)
Dans l'instant même, il lui sembla entendre au fond du cœur une voix qui lui disait : Souviens-toi que Jésus-Christ a subi d'atroces calomnies, non pas seulement de la part des Juifs, mais même de ses disciples, et qu'il fut trahi par Judas. Le serviteur n'est pas au-dessus du maître, ^on est servus viajor Domino sua. (Joan. 13. dC.)
11 est vrai, repartit Suzo, il est vrai, Seigneur, que vous avez eu un Judas, mais vous n'en avez eu qu'un seul, et vous avez eu un ami fidèle dans saint Jean. Pour moi j'ai en tout lieu une foule de Judas qui me persécutent à outrance, et il ne me reste pas un seul ami pour me donner l'ombre de consolation.
Sa disgrâce et ses chagrins se prolongèrent fort longtemps. Enfin Dieu, touché de pitié, fit succéder le calme et la paix à la tempête. 11 lui avait révélé immédiatement et par l'organe d'une pieuse vierge la tribulation qui le menaçait; et il découvrit de même sa prochaine délivi'ance, tant par un pressentiment intérieur que par l'entremise de cette personne. Accablé sous le poids de ses peines, il s'était un jour endormi, lorsqu'il lui sembla qu'on le transportait dans un jardin délicieux. Henri, lui disait une voix, écoute une parole de consolation. Elle commença à entonner ces paroles si douces du prophète Isaïe : Désormais, vous
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ne serez plus appelé le délaissé. La terre où vous habitez ne sei^a plus appelée une terre de désolation, mais une terre de bénédiction, parce que le Seigneur la regardera d'un œil favorable. Non vocaberis ultra derelicta, et terra tua non vocabilur amplius desolata : Sed vocaberis voluntas mea in ea, quia complacuit Domino in le. (Gant. 62 4.) Et cette voix répéta plusieurs fois la même chose , dans un chant plein de douceur. Suzo demanda quelle était la signification de ces paroles. 11 lui fut répondu qu'elles marquaient la consolation que Dieu devait bientôt envoyer à sa faiblesse. Jusqu'ici ton cœur a été cette terre désolée et abandonnée ; bientôt, elle sera changée en une terre de délices et d'abondance, parce que la volonté divine s'est accomplie en toi et que Dieu t'a regardé d'un œil de bonté. L'épreuve est à son terme ; elle va se changer en allégresse.
Une autrefois, pendant que lui-même chantait ces mois : Fiat voluntas tua, que votre volonté soit faite, il fut ravi en extase, et la pieuse vierge dont nous avons déjà parlé et qui était passée à une vie meilleure, celle-là même qui lui avait prédit ses futures tribulations, lui apparut de nouveau. Mais alors, sa face rayonnait de joie. Elle lui dit avec beaucoup de douceur d'essuyer ses larmes, parce que la fin de ses disgrâces était venue et que les opprobres allaient être changés pour lui en gloire. Suzo avait peine à croire à ces assurances, persuadé que la ruine de sa réputation était irréparable, et que ses concitoyens ne reviendraient pas de leurs préventions. Quoi! lui répondit la pieuse vierge, votre réputation serait anéantie sans retour? Dieu ne tient-il pas entre ses mains