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LES SAI.N'TES FOLIES DE LA CHARITÉ

Si quis videtur sapiens esse in hoc sœculo, stiiltiis fiai, ut sil sapiens. I Cor. 2. 18.

Si quelqu'un semble être sage selon le monde, qu'il devienne fou pour être sage.

Je n'oserais appeler du nom de folie certaî^s traits de charité, si je n'avais pour auteur le sage saint Bernard qui ne fait pas difficulté de dire que l'amour est comme une sainte folie : Amor sancta quœdam insania est.

Le lecteur jugera si cette qualificalion ne convient

pas à certains actes du bienheureux Junipère, disciple de saint François. Ce grand serviteur de Dieu était si embrasé d'amour pour Dieu et pour le prochain qu'il étonnait même son séraphique père. Celui-ci faisant allusion au nom de Junipère qui signifle genévrier, avait coutume de dire : Je voudrais avoir une forêt entière de ces genévriers. Cet amour le portait parfois à des œuvres qui semblent sortir des bornes de la raison. En voici un exemple.

Etant au couvent de laPortioncule, on l'avait chargé du soin d'un frère infirme. Comme ce frère avait un dégoût universel des aUments, Junipère lui demanda une fois ce qu'il désirerait pour son repas. Les appétits des malades sont parfois étranges : Je mangerais volontiers un pied de porc, répondit le malade. — Junipère va à la cuisine, prend un couteau, court aux champs vers un troupeau de porcs, et, en voyant un bien gras, il lui coupe un pied, sans s'inquiéter de ses grognements. Il prépare ce pied et s'empresse d'aller l'offrir au malade.

Cependant, le gardien du troupeau, qui avait tout observé, s'en va informer son patron du méfait commis par le frère. Le patron furieux court exhaler sa bile au couvent. Il fait appeler le père François et vomit un torrent d'injures contre ses reUgieux. Ce ne sont que des loups couverts de la peau de brebis, lui dit-il; non contents des aumônes qu'on leur fait, ils rapinent où ils peuvent , témoin ce qu'un de ses frères venait de se permettre à son préjudice.

Le Saint fit tout ce qu'il put pour adoucir le mécontentement de cet homme. Il lui dit qu'il ne pouvait se persuader qu'un de ses religieux aurait eu cette

témérité; que si néanmoins l'un deux s'en était rendu coupable, il ne négligerait rien pour donner complète satisfaction à l'intéressé. Mais tout cela ne suftit pas pour apaiser cet homme. Il se retira en marmottant contre les moines. Quand il fut parti, François réunit les frères au chapitre, et exposa avec un profond sentiment de peine les plaintes qu'on venait de lui faire ; il demanda ensuite s'il était vrai, ce qu'il ne pouvait croire, que l'un d'eux aurait eu la hardiesse de mutiler un porc à cet homme. Les religieux, surpris de la question, se regardaient les uns les autres, quand le frère Junipère se leva, avoua sans le moindre détour qu'il était l'auteur de ce méfait, et qu'il l'avait commis pour remplir son office, parce que, comme infirmier, il avait dû pourvoir au besoin de son malade, et que celui-ci, dégoûté de tout, avait désiré ce régal. A ces mots, François s'écria : Frère Junipère, quelle imprudence vous avez faite ! Vous avez provoqué contre nous l'aversion et la malveillance de toute la ville d'Assise, où votre conduite ne manquera pas d'être divulguée. Allez maintenant à la quête. Vous rapporterez à la maison toute autre chose que du pain, 11 est nécessaire de remédier à cette erreur. Allez bien vite vous jeter aux pieds du patron, et demandez-lui pardon, en lui offrant toutes les satisfactions possibles. — Me voici, mon père, répondit le religieux, tout prêt à vous obéir. Je vais demander pardon d'un fait pour lequel je croyais qu'on me remercierait; car je ne comprends pas qu'un homme puisse se croire lésé pour avoir contribué au soulagement d'un malade.

Junipère alla donc à la recherche du maître du

troopeau et se jeta humblement à ses pieds, en lui avouant qu'il était l'auteur du délit dont il se plaignait. Il ajouta que, bien loin toutefois d'en être fâché, il avait plutôt sujet de se réjouir de la chose, parce tpie son porc avait contribué à un grand acte de chanté, c'est-à-dire, au soulagement d'un malade qui souffrait beaucoup. Il allait continuer. L'offensé jugeant qu'il se moquait de lui, se mit d'autant plus en colère et l'accabla d'injures, le traitant d'insensé, de téméraire, de fourbe et de mille autres noms. Junipère, sans s'émouvoir, l'embrassa tendrement, et croyant qu'il ne l'avait pas compris, se remit à lui dire : Mon cher frère, je vous disais que nous devons nous féliciter et rendre des aclions de grâces à Dieu, de ce qu'il nous a fourni l'occasion de faire un acte de charité envers un malade : vous par votre bien, et moi par mon travail.

11 discourait de la sorte. En ce moment, il plut à Dieu de changer la rage de cet homme en douceur, en lui faisant tout à coup admirer la simplicité et l'innocence du bon frère. 11 le relève, l'embrasse et déclare que c'est plutôt à lui à faire des excuses ; il lui demande pardon de ses invectives, et se montre prêt à l'obliger en tout à l'avenir, lui et la communauté. Et ce ne fut pas une vaine protestation.

Rentre chez lui, il fait achever le porc mutilé, olyet de la querelle ; le fait dépecer et l'envoie au père François et au frère Junipère. Les frères le reçurent avec beaucoup de reconnaissance, et en Crent un festin joyeux.

L'historien conclut son récit en ces termes : Voilà, dit-il, comment Junipère soulagea un infirme par sa

4t8 XC" MIRVKILLE.

charitii et apaisa un homme en courroux par sa mansuétude. Pour un pied qu'il avait enlevé, il reçoit eu don le corps entier.

P. Malthscus Raderus. S. J. In Virid. Sanclor. cap. 5. de tonlemplu sut ex Chion. Miuor.

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