‹ Les merveilles divines dans les saints du Moyen ÂgeChapitre 50 sur 54 · PETRI · texte numérisé non relu

PETRI

La charitii couvre la multitude des pechùs.

Certains pécheurs ressemblent à ces perles de l'orient qui se durcissent dans le vinaigre et s'amollissent dans l'huile. C'est ce que le séraphique saint François sut et enseigna à merveille. U avait nommé pour gardien du couvent , situé près du bourg Saint-Sépulcre , le vénérable frère Ange, religieux d'une éminente vertu, mais qui inclinait plutôt vers la sévérité que vers la douceur, comme l'éprouvèrent trois fameux brigands dont les rapines et les meurtres étaient l'épouvante des

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environs. En effet, ces brigands s'étant présentés un matin an couvent et ayant fait appeler le gardien, le sommèrent de leur fournir de quoi boire et manger. Le zélé gardien , les reconnaissant , leur fit l'aumône d'une bonne réprimande, et sans s'effrayer de leur contenance, il leur dit qu'il s'étonnait qu'ils osassent s'attaquer aux maisons religieuses ; eux qui dévalisaient les passants tout à leur aise, pourquoi vouloir encore arracher leur pain aux pauvres serviteurs de Dieu? Mais sachez, ajouta-t-il, que la foudre des vengeances rélestes est au-dessus de vos tètes. Fuyez donc aussitôt de ce lieu, et n'ajoutez pas à vos scélératesses. — A ce discours, nos brigands se regardaient l'un l'autre en frémissant. Ce fut un miracle qu'ils ne tirèrent pas leurs armes pour mettre le gardien eu pièces et le couvent au pillage. Mais la divine Providence les i-etinl, afin d'accomplir ses desseins sur eux. Us partirent de mauvaise humeur , et s'étonnaient euxmêmes d'avoir eu la patience de souffrir des reproches si durs ; aussi se promirent-ils de s'en venger à la première occasion.

A peine s'étaient-ils éloignés que saint François revient de la quête avec son compagnon, chargés l'un d'un sac de pain et l'autre d'une bouteille de vin. Le gardien le voyant va à sa rencontre, et l'informe tout joyeux de la visite des brigands et de leur réception. 11 s'attendait à recevoir des éloges pour son zèle et sa fermeté ; mais le Saint, qui était toute charité et toute douceur, témoigna un grand chagrin de ce qu'il les avait traités si durement : Frère Ange, lui dit-il, vous semble-t-il que ce soit là la bonne manière de traiter le prochain? Refuser à manger à qui en demande?

Vqas méiiteriez qu'on vous en fît autant, quand vous demandez Taumône. Et puis, au lieu de pain, leur donner des reproches et leur jeter leurs vols à la figure? Qu'ils soient des voleurs et des brigands, ce sont des âmes rachetées du sang de Jésus-Christ, qui déclare être descendu des cieux pour le salut des pécheurs. Il nous apprend par ses exemples comment nous devons nous comporter avec eux. N'a-t-il pas traité familièrement avec les publicains? C'est par cette charité qu'on gagne les pécheurs, tandis que par la rigueur, on ne fait que les aigrir et les désespérer. Vous avez donc outrepassé les limites du vrai zèle, et, en conséquence, pour pénitence, je vous commande de px'endre ce pain et ce vin et d'aller à la recherche de ces pauvres gens. Quand vous les aurez x-ejoints, vous vous mettrez à genoux devant eux, et vous confesserez humblement la faute que vous avez faite en les recevant mal et vous leur en demanderez pardon pour l'amour de Dieu. Ensuite vous leur offrirez en mon nom ce pain et ce vin, et vous vous excuserez de n'avoir rien de mieux. Puis vous leur direz que s'ils prennent la résolution de ne plus nuire à autrui et de se convertir, moi, pauvre mendiant, je me charge de pourvoir à leur subsistaucc; et j'ai confiance que la divine bonté me fournira de quoi.

Le Ijon gardien, rentrant en lui-même, se soumit sur-le-champ à l'obéissance. 11 se chargea du pain et du vin, et puis il alla par monts et par vaux à la recherche des brigands. Cependant saint François se relira pour prier. 11 conjura avec larmes la divine clémence d'éclairer ces aveugles et d'amollir leurs cœurs. 11 no larda pas à être exaucé. Le frère Ange

finit par découvrir les brigands assis derrière un massif. 11 alla courageusement à leur rencontre, et les ayant salués poliment, il commença par leur demander pardon de son incivilité, puis il leur offrit des provisions et leur transmit avec fidélité ce que son supérieur lui avait enjoint. — Ils agréèrent son offrande , et touchés de sa démarche, ils le chargèrent de témoigner leur reconnaissance au père François pour son don et pour ses offres. Le frère congédié, ils mirent tout joyeux la main sur les provisions. Mais à peine en eurent-ils essayé, qu'ils se sentirent changés en d'autres hommes. Jamais ils n'avaient éprouvé un tel mouvement de repentir et de piété. La parole de l'Ecclésiastique s'accomplissait en eux : Le Seigneur les a nourris du pain de vie et d'intelligence. L'un d'eux s'écrie : ne sommes-nous pas des malheureux? Jusqu'à quand continuerons-nous cette vie? Toujours en danger d'être tués, ou pris. Et quand nous réussirions à esquiver la justice des hommes, comment éviter celle de Dieu et l'enfer qu'il réserve à nos crimes? Oh ! si la mort nous frappait en ce moment, que devenir? — El moi aussi, dit un second, je me sens le sang tout glacé, quand je pense à nos scélératesses. Quelle espérance de salut nous reste-t-il, si nous ne faisons pénitence? Voyez ce pauvre moine qui, pour nous avoir un. peu trop réprimandés, vient s'humilier à ce point devant nous. — Eh bien donc, compagnons, conclut le troisième plus contrit que les deux autres, acceptons l'offre que nous a l'ait faire le gi'and serviteur de Dieu, François; allons nous jeter à ses pieds, et voyons s'il y a encore espoir pou»' nous d'obtenir miséricorde. S'il nous en doimc russui'unce, prenons les moyeux

qu'il nous indiquera pour nous convertir et éviter la damnation.

Tous les trois goûtèrent cet avis. Au moment même ils partent pour le couvent et demandent à parler au père François. Celui-ci savait déjà par révélation leur prochaine arrivée. 11 va les recevoir. Les brigands lui témoignèrent leurs sentiments de repentir, lui confessèrent leurs forfaits sans nombre , lui demandèrent s'il y avait encore lieu pour eux d'espérer leur pardon : si vous nous l'affirmez, bon père, lui dirent-ils, nous sommes tout prêts à changer de vie, à faire pénitence et à suivre vos avis. Le saint jubilait de cœur en le? entendant et sa figure était rayonnante de bonheur. Il les reçut comme le père de l'enfant prodigue, les embrassa l'un après l'autre et les fit entrer dans une pièce du couvent. Là il leur montra les entrailles de la miséricorde divine toujours ouvertes pour recevoir les pécheurs contrits et les rétablir dans la grâce. Expectat Domimis ut misereatur vestri. Quel que soit le nombre ou l'énormité de nos péchés, la miséricorde de Dieu les surpasse infiniment, leur dit-il. Il suffit que vous les détestiez de bon cœur. Dieu proteste qu'il n'en tirera pas vengeance. Le Sauveur n'a-t-il pas déclaré en propres termes qu'il était descendu du ciel, non pas tant pour les justes que pour les pécheurs? quelle grande confiance vous devez donc concevoir, si vous considérez que c'est justement à un pauvre larron qu'il a promis le paradis pour un acte de contrition.

Ces exhortations firent une grande impression sur nos pauvres pécheurs; ils fondirent en larmes et se jetèrent aux pieds du saint en criant miséricorde; ils le conjurèrent de les admettre dans son couvent pour

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faire pénitence. Attendri et touché de leurs bons sentiments, le père leur répondit qu'il les admettait volontiers et qu'il espérait de la bonté de Dieu, qu'en prenant le saint habit, ils obtiendraient avec le pardon une grande abondance de grâces. Ce fut pour ces pauvres gens une indicible consolation d'être reçus par François. Us se vouèrent à une pénitence vraiment exemplaire. Deux d'entre eux , après s'être perfectionnés dans la vertu, terminèrent bientôt leur carrière par une sainte mort. Le troisième survécut longtemps et fut témoin de la mort de son bienheureux père, saint François, qu'il s'attacha à imiter dans son amour pour l'oraison , pour le jeûne et les macérations. Aussi mérita-t-il de recevoir des grâces extraordinaires. La principale consista dans la merveilleuse vision que voici.

Une nuit, après matines , il fut conduit en esprit par un ange dans les enfers et y vit les tourments réservés à ses crimes, s'il ne s'était pas converti. Puis il lui sembla être transporté à la porte du ciel, où on lui demanda qui il était. Sur sa réponse qu'il était frère mineur : attendez ici, lui fut-il dit , jusqu'à ce que le père François vienne vous reconnaître. — Le saint patriarche vint en effet, tout environné de gloire, et l'aj'ant reconnu, il l'embrassa et l'introduisit dans la céleste Sion, dont il lui fit voir les beautés et les délices. Le frèr* croyait pouvoir s'y fixer; mais le saint lui dit que ce n'était qu'une entrevue et qu'il devait retourner sur la terre pour s'y préparer mieux ; qu'au bout de sept jours, il viendrait en personne prendre son âme pour la conduire au ciel.

C'est ce (pii eut lieu en effet. Le frère s'étant réveillé M. s. II. 35

de son extase raconta la vision au gardien. Bientôt il fut saisi de la fièvre et réduit à l'extrémité. Alors le séraphique père lui apparut, entouré d'un cortège de saints, et il rendit paisiblement son âme entre ses mains. François la transporta aussitôt au séjour de la gloire.

Quel pécheur ne se convertirait, s'il considérait bien ce trait de la miséricorde divine? quel cœur si dur ne s'arrfollirait, en voyant cette charité paternelle avec laquelle Dieu reçoit l'enfant prodigue et repentant? In amplitiidine siîius sui mater chantas prodigos suscepit revertentes. (S. Cypr. serm. de prodig.

In chron, latin. Minor. l. 10. cap. 8. — Ilenricus Gran. German. in mag. spec. disi. 7 ex. 2S.

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