LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET C
BOULEVARD SAINT-OERMAIN, N* 77
Droit de traduction réservé ' • '
LE
Vous n'avez point oublié Taventure de l'Arabe des Mille et une Nuits qui plonge sa tête dans un seau d'eau enchantée! Vous vous rappelez avec quelle animation le héros de cette histoire étrange raconte ses impressions fantastiques , ses longues pérégrinations dans des pays bizarres, avec quelle éloquence il retrace la série d'événements extraordinaires, qui ont duré le temps qu'il a tenu son Visage au fond du vase mystérieux, quelques secondes en tout I
Le voyage que nous allons entreprendre ensem- "'6 ne vous semblera pas certainement moins in-
s LE HOMDE INVISIBLE,
vrai-emblable, car nous allons faire pour l'étendi ce que le poêle musulman a fait pour ta durée.
Ce train de plaisir vers l'in&ni ne nous fatlguei pas, comme vous pourriez le redouter, car dm n'épuiserons pas ce que contient le plus petit j>i dinet. Des Hollandais, pourtant peu faciles à ei thousiasmer, ont vu tant de choses sans bouger place , qu'ils n'ont plus voulu jamais changer station. Avec le microscope, c'est l'esprit qui mar-l elle. ■ Pourquoi se fatiguer? disait Swammerdam.
Microscope poriaiil' de Nachel, dans sabolle. Quand on peut tirer un monde de sa poche, on n'a pas besoin de courir après la vérité. •
Le talisman qui va nous entraîner loin des êtres que les regards des hommes peuvent apercevoir, n'est pas aussi difficile à se procurer que le rameau d'or dont se servaient les poètes pour conduire leurs héros dans le monde également invisible oJi règne Pluton! Allons, non point trouver la Pythie sur son trépied, mais Nachet' dans son comptoir, il nous donnera une petite boite dont on couvrirait la base avec le creui de sa main.
1. Opticieii. On peut se procurer tous les iimléi dans ce livre chez MM. Nacbot Trcres Saint-Séverin.
■Kous n'avons pas besoin d'incantation mys- Veuse, de cercles magiques tracés comme ceux I sorcières du sabbat. Cette cassette de cuie doré, que j'ai tirée d'une gstne en peau, va kns servir de point d'appui pour nous lancer s les espaces inconnus. Mais, avant de partir, lus devons regarder de près l'instrument au- |Del nous allons confier notre raison, dans notre ^T^abondage au delà des grandeurs tang'bles.
Microscope poriatif monté, de Machet.
Ne faut-il pas faire connaissance avec le merveilleux véhicule qui va nous introduire dans ce que l'on appellerait volontiers les coulisses de la Nature?
On dirait, en efïet, que la Grande Ouvrière a caché une foule de mécanismes derrière les molécules, de sorte qu'elle se fait un véritable Jeu de produire une foule de coups de théâtre desVmès à.
k LE MONDE INVISIBLE.
nous surprendre. Est-ce qu'elle ne devait pas se croire à l'abri de rinvestigation des hommes, à qui ce spectacle semblait interdit tout aussi bien quede voyager dans les astres, ou de pénétrer au centre du globe?
Notre microscope se compose de deux parties esr sentielles, dont Tune sert de base, et Tautrede couronnement. A un bout, celui qui est voisin des objets, se trouve une combinaison de loupes, destinées à leur donner les dimensions qui leurman- (|uent pour frapper nos sens. Le plus pressé était sans doute d'amplifier l'image, mais, évidemment, t )ut ne s'arrêtait pas là. Car cette image gigantes- <|ue, il fallait encore la montrer. C'est l'office que rend la lentille de l'autre bout, celle derrière la- (jnelle le micrographe se place pour contempler le spectacle merveilleux. Ct^tte masse de verre, d'une dimension plus vaste, rassemble et recueille les rayons que le désir de grossir avait trop éparpillés. J(^ comparerai cette substance diaphane à l'objectif do nos lunettes astronomiques, qui recueillent les rayons émanés des astres.
(Irtle lentille ultime du microscope facilite l'effort (|U(i notre œil doit produire pour transmettre la Hcînsation h notre intelligence. Lui-même n'est-il pas un parfait instrument d'optique, qui porte àsa f)iirtl(î antérieure une substance transparente, analoKUCî k celle qui termine notre appareil; l'organe (le la vision commence de la môme manière que Unit la lunette des inliTv\m^Tv\,^Çi\\\s»
Comme rociriaire,la cornée recueille un faisceau contenant une portion notable des rayons émanés de chaque objet; elle les fait converger sur le rideau sensible où les images viennent se photo* graphier.
Mais la Nature possède plus d'un modèle dans ses ateliers. Elle travaille avec Tinfîni, dont elle se sert à toute heure. Entre les myopes qui ont leurs lentilles bombées, et les presbytes qui les ont aplaties, que de degrés, que de nuances I Comment mettre d'accord l'instrument du dedans avec celui du dehors? Comment faire que le même cristal puisse servir également aux faisceaux qui viennent du loin , et à ceux qui arrivent, au contraire , d'une courte distance? Notre cheval fantastique a beau piaffer, nous ne saurons le monter si nous ignorons l'art de lui mettre un mors.
Déplorable nécessité qui équivaudrait pratiquement à la ruine de l'optique, s'il fallait prendre la mesure de l'œil des gens et fabriquer à chacun son appareil 1 Heureusement un génie inconnu , comme presque tous les grands inventeurs, a trouvé le moyen de donner au problème une infinité de solutions. Il suffit de faire mouvoir une des lentilles à l'aide d'un mouvement à coulisse des plus simples.
Un seul appareil ainsi perfectionné équivaut donc à un nombre infini de microscopes. Chaque observateur peut allonger ou raccourcir le tube afin de choisir la longueur en harmonie avec ses organes.
Une lentille plus puissante augmentera le pouvoir de pénétration dans les espaces moléculaires, et nous pourrons obtenir aisément un grossissement de quelques centaines de diamètres.
Cette botte merveilleuse , que nous pouvons porter avec nous, suffit très-bien pour nous montrer les choses beaucoup plus grandes qu'elles ne le seraient à nos yeux, si nous restions avec notre taille actuelle, pendant que la terre prendrait subitement le diamètre du soleil.
Mais le micrographe n'est pas toujours assez favorisé pour errer en vagabond scientifique au pied des. chênes, au bord des étangs, sur les sommets des Alpes ou le long des falaises de l'Océan. Que de fois l'amant de la Nature n'est-il point condamné à gémir au milieu de ces prisons que Ton nomme laboratoires ?
Alors, il doit renoncer au poétique appareil à la robe dorée, pour adopter des instruments plus sévères mais plus stables, plus massifs mais plus précis. En voilà un que notre constructeur a disposé pour les travaux les plus pénibles, ceux qui de- "mandent le plus d'assiduité, de science véritable. Il servira pour entraîner l'esprit au grand galop dans le pays des études divines, dont la foule ne s'est point encore occupée, par la faute des savants qui n'ont po nt eu recours à l'art, ce grand éducateur populaire, ce grand libérateur ? •
Il nous est permis de choisir au milieu d'un nombre inépuisable de modèles appropriés à tous
les besoins de l'analyse ou de la fantaisie. Jamais l'opticien ne trahit le chercheur et ne le hisse aux prises avec des difficultés insurmontables.
Le microscope que nous représentons ici, se recommande par une disposition qui permet d'opérer les réactions chimiques sous les yeux des spectateurs, avec autant de facilité que s'il n'y
HicroscDj'e servant au^ réactions chimiguas.
avait personne à la fenélre pour assister à cette lutte intime des forces de la matière.
La partie de l'appareil qui nous permet de voir tous ces drames se dérouler devant nous est un prisme de verre qui change la direction des rayons de lumière au moyen d'un phénomène très-connu en optique sous le nom de réflexion totale. Au lieu de suivre la route vulgaire, classique, le faisceau
lumineux pénètre dans l'appareil par la partie supérieure. Il descend, puis it remonte et vient frapper l'œil embusqué derrière la lentille après être remonté une seconde fois,
Il n'y a pas de cire molle aussi docile que la lumière : on peut la faire monter, descendre, entrer, sortir, de toutes les manières possibles, s'étaler et se resserrer pour s'étiler encore.
Le mot impossible n'a pas été certainement inventé par un opticien -
La station verticale vous déplaît-elle, iÇji.ulezvous un rayon un peu penché, voilà un^ijûiodèle oblique qui vous donnera Tinclinaison qui peut vous convenir. Vous le voyez bien, nous n'avons que l'embarras du choix. Quant au grossii^sement, il n'est point arbitraire, en ce^ens qu'il ne peut être poussé indéfiniment loin., La lentille qui saisira Tatome n'est point encore fondue! Mais on aurait grand tort du prétendre qu'on est arrivé près des limites de grossissement, dernier, ultime. Insensés ceux qui voudraient enfermer l'optique dans un cercle d'obscurité et dire à l'œil : Toi, tu n'iras pas plus loin !
Aussi insensé serait l'astronome qui dirait : Voilà la dernière nébuleuse.
Nous sommes libres de nous mouvoir dans des limites qui devraient nous satisfaire, si le propre de notre ambition scientifique n'était de désirer la conquête de l'infini, cette toison d'or de l'intelligence , que jamais les chercheurs ne sauraient atteindre. Si nous n'apportions heureusement dans cett9 branche des connaissances humaines comme dans toutes les autres, nos tendances vers l'infini, Aous aurions à chaque instant de belles chances de nous montrer satisfaits!
Tout en conservant provisoirement ces instincts sublimes, si jamais, pour votre malheur, vous
voulez VOUS mêler de faire le métier de chercheur, méfiez-vous des moyens compliqués, vous verrez que les outils les plus simples sont presque toujours les plus commodes pour arriver au but. Les Christophe Colomb ne s*embarquent pas sur des frégates cuirassées, mais sur de modestes caravelles. C'est avec des loupes vulgaires, dont nos écoliers ne voudraient pas, que les Swammerdam et les Leuwenhoek ont commencé à lire dans la Bible de la nature.
Qu'est-ce donc que la vue du savant? N'est-ce point la plupart du temps une sorte de sublime divination ; ce que Ton voit sert pour ainsi dire de prétexte pour développer ce que l'on parvient à comprendre, c'est-à-dire ce que l'on ne voit pas encore.
1er-