‹ Les merveilles du monde invisibleChapitre 32 sur 32 · TROMPES, AIGUILLONS ET MÂCHOIRES · texte numérisé non relu

TROMPES, AIGUILLONS ET MÂCHOIRES

pièces multiples et les remplacer par de simples papilles.

Quoique les parties particulièrement destinées h la préhension soient rendues plus efficaces au moyen de crans ou d'incrustations analogues à nos dents, elles ne peuvent suffire à la satisfaction des robustes appétits de ces actifs ouvriers, de ces êtres imperceptibles, chargés de devancer l'activité de l'oxygène, de débarrasser la terre de toutes les causes de putréfaction.

Les mâchoires des insectes ne sont après tout que des organes accessoires qui viennent à l'aide des mandibules, au-dessous desquelles elles sont placées. Vous verrez sans peine avec une loupe assez faible que ce sont des organes d'une construction très-complexe , tenant un peu de la patte et pouvant servir aussi bien à la locomotion qu'à la mastication. Chacun de ces organes à tout faire est terminé par deux parties très-gréles, de sorte que l'insecte porte au-dessus de sa bouche deux petites pinces à l'aide desquelles il maintient les aliments qu'il dévore. Supposez de petites mains sortant de notre crâne et pouvant nous rendre cet office, que la perfection de nos organes de préhension rend parfaitement inutile, vous aurez l'idée de la mine que nous aurions si nous étions pourvus de ces singuliers appareils. Quelque commodes qu'ils puissent être pour manger, je doute que le baron Brisse puisse les envier aux hannetons et même aux crabes.

Gomme vous le voyez nettement d'après l'énumération qui précède, la bouche de nos petits mangeurs ne peut fonctionner que parce qu'elle est garnie de parties accessoires.

Tout serait détraqué s'il n'y avait deux lèvres, deux mandibules, deux mâchoires, sans compter des parties supplémentaires dont l'insecte ne peut ee passer sans gène et dommage. Aussi cet arsenal donne à l'insecte le plus innocent, au mouton coléoptère, l'air plus farouche que celui d'un tigre du Bengale. Il est clair qu'au lieu d'être le miroir de l'âme, le visage de l'insecte n'est que le miroir de son estomac.

La miss la plus gracieuse dévore à belles dents le bifteck saignant. Sorrate ou Confucius, dans leur temps, n'ont pas ménagé les troupeaux; mais au moins nous n'étalons pas à l'endroit le plus apparent de notre face nos organes de destruction. Nous

TROMPÉS, AIGUILLONS BT mACHOIRES. S29 3na la pudeur de cacher le jeu cruel de nos m&- )ires.

AîguillOD d'un

Cette dissimulation est tout à fait inconnue aux isectes; chez les infiniment petits, chacun se lontre toi^ours avec son arsenal comç\«V, ù'^^nS^-

Ions OU trompes. Le gibier sait à quoi s*en tenir sur les instincts du chasseur.

Certes la tête du cousin est merveilleusement armée, comme vous le montre le dessin qui précède (page 228). Il n'y a pas évidemment d'armurier qui oserait se charger de fabriquer une arme aussi parfaite qu'un aiguillon d*abeille ou celui d'un œstre. 11 faudrait un volume pour décrire Tusage de toutes ces parties, dont le nombre est si grand que l'œil éprouve une- sorte de vertige. Cependant qui oserait prendre sur lui de supprimer un cran, un poil, une pince !

L'infériorité de Finsecte, comme nous avons essayé de le faire comprendre, c'est que chez lui il n'y a point de soldat laboureur, car tout guerrier porte son fusil à aiguille depuis sa naissance. Nous, au contraire, nous pouvons mettre nos armes en faisceau et les saisir suivant que nous voulons ouvrir ou fermer le temple de Janus.

Si la nature n'avait voulu créer que les êtres les plus parfaits possibles dans l'âge actuel, elle n'aurait construit que des hommes ; mais les hommes n'auraient pu exister isolés, pas plus qu'on ne saurait concevoir une société entièrement composée de Socrates, de Platons et d'Épaminondas. Car les êtres même inférieurs jouent un rôle dans l'harmonie universelle, et sont, par conséquent, aussi légitimes que les ombres à côté de la lumière.

Les naturalistes qui ont étudié Tanatomie des insectes ont été fort surpris de ne point retrouver chez ces êtres d'organes analogues à notre système respiratoire. Mais ils n'ont point tardé à reconnaître cependant que l'échange d'éléments gazeux avec l'atmosphère n'est pas moins actif. En effet, le corps de ces infiniment petits est entièrement pénétré par le fluide vivifiant, mélange d'oxygène et d'azote , qui circule dans des conduits construits avec un art admirable. Le système respiratoire de la mouche est un modèle de ce que nos ingénieurs auraient dû faire pour assurer la distribution de l'eau , du gaz d'éclairage dans nos maisons, dans toutes nos cités I Figurez-vous des tubes formés par des membranes très-fines, séparées l'une de l'autre par un fil roulé eu sçît^te, ^^

doués d*une résistance sufGsante pour ne poin s*affaisser sous leur propre poids.

Laperfection est telle, dans les moindres détails que vous ne vous lasserez jamais d'étudier lei orifices qui les terminent. Vous verrez à chacnm de ces embouchures une forêt de petits fils disposés de manière à arrêter les poussières les plus ténues, opérant sur l'air une véritable filtratioi à laquelle n'échappe aucune des poussières qm nous voyons étinceler aux rayons du soleil.

Ces trachées merveilleuses, dont le diamètre est une petite fraction de millimètre, pénètrent dans toutes les profondeurs de l'être. On se tromperait bien peu en disant que le corps de l'insecte est un vaste poumon courant, sautant, volant avec une vitesse effrayante!

Les lois physiques suflisent pour établir une merveilleuse gradation entre les causes et les effets, pour expliquer comment cet infiniment petit arrive à une énergie infiniment grande. Tant que ranimai se repose, Tair entre avec quelque lenteur dans ce merveilleux réseau de tubes capillaires. Mais du moment qu'il commence à se mouvoir, la vitesse du déplacement de son corps augmente la pénétration du fluide. Des masses d'air relativemen énormes passent par l'intérieur du système respi ratoire. Ce n'est point comme nous, que la moindn locomotion suffoque, et qui, môme dératés, ne pou "'^ns fournir une longue carrière. Le mouvemen Title mouvemeivl.LA course la plus précipité

ne fait que donoer à l'animal l'ambition de courir plus vite encore. C'est comme si on soufflait sur le feu qui est allumé dans tous ses organes. Aussi quels singuliers phénomènes de production spontanée de chaleur dans ces fourneaux si bien réglés. Le sphinx devient brûlant dès qu'il voltige autour d'une fleur; à l'état de repos sa température dépasse à peine celle de l'air ambiant.

Une organisation aussi puissante doit donner naissance à des effets mécaniques réellement prodigieux. Les philosophes qui ont examiné avec intelligence les énormes mouvements des inflniment petits ne peuvent tacher leur surprise.

• Une mouche presque invisible, observée par Deville, parcourait en marchant une distance de quinze centimètres par seconde.

La mesure des jambes de ce courrier a montré que l'animal avait dû faire mille pas dans cette période que nous regardons comme presque indivisible, car nos astronomes arrivent à peine à apprécier une partie de cette durée. Si nos pédestriens faisaient leurs pas avec cette efl'rayante vitesse, ils seraient susceptibles de marcher plus vite que nos trains express I

Le nombre de coups d'ailes que les insectes peuvent donner n'est pas moins effrayant. Écoutez le bourdon, dont les ailes produisent un son musical dont vous pouvez prendre la hauteur. Si vous avez une sirène, vous constaterez qu'il représente au moins six cents vibrations par seconde.

Ne nous laissons donc point entraîner par une modestie naïve à perdre de vue notre propre excellence. Ne nous livrons point à la pensée absurde de supposer que le plan de la construction des insectes doive être considéré comme supérieur à celui qui a servi pour la production de la race hu-

maine. Il me semble que Tétude des mœurs de ces lilliputiens, faite sans vain orgueil, en leur rendant la justice dont ils sont dignes, fera briller le pouvoir proéminent de notre raison, et mettra bien en lumière l'importance du rôle que notre race est destinée à accomplir.

Si Aristote avait mieux connu la fourmi, il n'aurait certainement point écrit sa fameuse définition ! «r L'tiomme est un animal politique, » car la fourmi paraît infiniment plus fatalement attachée à son milieu social, milieu très-complexe, comme nos instruments d'optique nous permettent de nous en assurer. Il est impossible de comprendre que la fourmi ait existé un seul instant sans la fourmilière. Au contraire, Thomme inculte a dû précéder l'homme civilisé, comme la tradition et le bon sens s'accordent l'un et l'autre à nous le démontrer. S'il y a un peuple qui soit un modèle d'ordre, c'est sans contredit au premier rang celui des fourmis, car il ne semble jamais avoir eu qu'à obéir. Il n'est point son propre bourreau, comme nous autres, qui paraissons avoir eu l'hon-

neur tout à fait exceptionnel , dans la série vivante, de nous tourmenter nous-mêmes.

Il est vrai que si un Dieu avait voulu tracer nne fois pour toutes, pour les édiles de tous les âges, l'éternel modèle des Babylones, nous n'aurions point étouffé pendant si longtemps au milieu de rues tortueuses, dans des réduits obscufs, où les architectes nous marchandent l'air, l'eau, la lumière! La cité divine eût été parfaite pour ses habitants comme la fourmilière Test pour les siens, dont aucun n'est un fauteur de troubles, dont nul ne donnerait lieu à la moindre censure.

Quel misanthrope ne serait fier de nos imperfections et de nos erreurs, en face de la monotone iûfaillibité de ces insectes, dont la raison semble le chef-d'œuvre des forces universelles? Est-ce qu'il ne Verrait point, en face de cette vertu naïve. que ce sont nos défaillances qui nous donnent nos sublimes élans? Ces chutes et ces bonnes fortunes alternées font, en réalité, notre grandeur. Fussions-nous mille fois plus petits que les fourmis , DOfus les dépasserions de toute la hauteur de notre histoire ; non parce que nous sommes vertueux comme elles, et malgré nous, d'une manière constante, mais parce que nous le sommes un peu de temps en temps, ayant la liberté d'être des scélérats accomplis, faculté que certains de nos frères ne se font pas défaut de montrer que notre espèce possède en vérité tout entière.

t» LE MONDS INVISIBLE.

Li ibarmi est adÎTe, plus que Tbomme delà i Im plus trvrailkiue» mais eUe ne remue jamais i poarqQdqoe but dlotèrét. Ce ne sont point i Grecsà six pattes que les actifs citoyens de ceil miUtees* La loupe vous donnera la certitodsi le culte du beau ne compte pas un seul adeptsi ce petit monde, auquel, il ftiut bien le dirs^ ki semble Youbnr derenlr terriblement semUaUe.

L'cbU nu vous montrera que la fourmi peotttN des conquttes qui feraimt sans doute mourir II jalousie nos Gtears et nos Alezandres 1 Maisilpl cbercbmes vainement ses arcs de trionqph|«|(t c'est en cela qu*eUe est inférieure même arniftpereurs de la décadence qui, comme les dpb et les Caligula, recherchaient des triomphes imftginaires.

L»es fourmis paraissent douées, il faut bien 1èreconnaître avec une égale franchise, d'un haut sentiment du devoir social. Leur société n*a qu'un dé* faut, mais il vaut à lui seuLtous les autres, c*est de n*en point avoir : trop parfaite, elle absorbe Usdividu, qui est un organe accompli de la ^o|lle^ tivité, mais qui ne possède rien de ce qui c|ipli tue une personne, un citoyen, comme Ton dinit dans notre langue.

La vigilance des sentinelles est poussée à fextrême ; chaque soir on barricade les portes, demi' nière que la rourmilière est close comme une plice forte. La voyageuse attardée ne peut se faire admettre, à moins qu'elle n'dit quelque mot dépasse

donner avec ses antennes, à quelque portier-congne impitoyable dont nul ne trompe la vigilance, utrement, la malheureuse attendra, blottie, tremiante, le retour de la- lumière. Il fautévidemlent de la prudence. Tant d'ennemis peuvent rrer dans les environs de la capitale, et se glisar près des berceaux. Voilà qui est merveilîux sans doute, mais le microscope ne nous contre pas de fourmis voyageuses, allant loin e la fourmilière explorer les régions inconues.

Si par malheur la race humaine se trouvait exerminée par quelque épidémie , c'est peut-être à a race des fourmis qu'appartiendrait Tempire du aonde. Le singe est trop volage, le lion trop guerier. Nos exécuteurs testamentaires ne seraient ni es aigles, ni les baleines, ni les géants de Pair, ni eux du sol ferme, ni ceux de la mer. C'est parmi es insectes sans doute, les insectes même les plus etits, qu'on trouvera certainement les êtres qui ous ressemblent le plus par les grands côtés de otre nature.

Les fourmis ont tout à apprendre de nous ; c'est

peine si elles nous respectent, tant que nous sommes vivants, car nous sommes trop grands par raport à elles pour qu'elles s'aperçoivent de notre ïandeur. Mais nous , nous ne pouvons rien leur tnprunter; nous les trouvons si petites, que, sauf lielques pauvres tribus de nègres, aucun peuple

'a pensé même à les faire figurer sur sa table. Les

fourmis échappent à notre voracité, à notre instinct de domination.

Excepté une espèce exotique, que Ton dit mellifère, la race entière ne produit qu'un acide inutile à notre industrie, caria chimie sait le préparer en quantité quelconque. Elle ne compte point, comme celle des abeilles, parmi les espèces utiles.

L'imperceptible cité des hyménoptères ne s'est pas rendue. Elle nous est encore franchement hostile, sa révolte contre Tordre humain n'est pas près de finir. Les fourmis géantes ont failli conquérir nie de Sainte-Hélène I

Les grands carnassiers sont en train de disparaître; on les chasse des cavernes de l'Atlas I

Mais la fourmi règne encore dans nos forêts, dans nos champs; elle pénètre jusque dans l'intérieur de nos cités. Il n'y a que les parasites qui nous serrent de plus près; mais ils n'ont pas l'audace d'édifier de véritables cités au milieu des nôtres.

Voyez du reste à la loupe la forme svelte et décidée de ces lilliputiens si actifs. Vous serez frappés de reconnaître avec quelle merveilleuse harmonie la nature leur a donné la livrée du travail. Vous ne leur verrez point la robe brochée d'or et de soie de l'opulent scarabée ; notre prolétaire n'a pas d'ailes traînantes couvertes d'écaillés qui ressemblent à des opales, des turquoises, des émeraudes, desdiamants de la plus belle eau.-*

Voilà bien une blouse, habit de travail, attachée

>ar une ceinture de cuir , et roulée autour du péloncule.

Ce travailleur marche toujours armé de ses outils, de sa pince, qui doit être lime, tenaille, instrument de perforation. Aussi les mandibules sontelles énormes et sculptées de manière à pouvoir Servir à plusieurs fins.

La partie intérieure de chacune de ces pinces puissantes est garnie d'aspérités; Tanimal peut donc Sans préoccupation les serrer de toute la force des tnuscles énormes qui les mènent. Il ne laissera jaiHais échapper ce qu'il tient dans son formidable étau, que, par un surcroît de précaution, la nature termina par une pointe.

Ce n'est, il est vrai, que chez les neutres que l'on û'ouve ces instruments dont la longueur excède celle de la tête. Les femelles , destinées à être servies comme des reines , n'avaient pas besoin de fatiguer leurs corps délicats et oisifs en traînant un aussi formidable armement.

Il y a plus d'harmonie chez elles entre les dimensions des mandibules et celles de la tête. Les mâles ne sont pas mieux armés pour le travail, quoiqu'ils soient moins gracieux peut-être. Ces paresseux n'ont qu'à aimer pendant un rapide éclair d'existence. Aussi leurs tenailles n'ont-elles point non plus reçu les aspérités qui seraient dangereuses pour les compagnes avec lesquelles ils vont folâtrer pendantleur courte journée de soleil. Après le premier soir vient ordinairement la morl. Q\3l*^^ ^^

laissent donc entraîner sans souci et sans remords par le souffle embaumé du zéphyr ! Qu'ils tardent à dormir, car leur premier sommeil n'aura probablement pas de réveil 1

Outre les mandibules, la tète des ouvrières et des fainéants pote des antennes, merveilleux instruments de communication, d'autant mieux segmentés sans doute que l'intelligence de la race est développée, que la fourmi appartient à une nation myrmicienne supérieure.

Regardez à la loupe ce nombre infini d'articles, et vous serez effrayé du nombre de signes télégraphiques qu'ils peuvent exécuter. Voilà, vous écrieriez- vous, un organe susceptible de servir à . une mimique passionnée. Peut-être y a-t-il chez ces infiniment petits des Cicérons, des Démosthènes qui entraînent les populations à la défense de la pairie, peut-être aussi à la conquête d'une cité étrangère?

Erreur! les fourmis ne vont pas sur la place publique entendre des représentations que leur donneraient des Eschy les déclamant avec leurs segments les infortunes de quelque OEdipe à mandibules, ou de quelque Prométhée porte-antennes.

Toutes les fourmis sont petites ! c'est bientôt dit. Notre orgueil se plaît aies renfermer dans une seule épithète. Mais que de nuances de petitesse 1 Par rapport les unes aux autres, il y a des nains, il y a des géants!

Quelquefois la taille de nos ennemis téméraires

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descond jusqu'à ud millimètre ; c'est au moins ce que dit Latreille, qui prétend avoir trouvé des fourmis pygtnees errantes sous les pierres de nos prairies. Le même atiteuradmetque lalongueurdes fourmîs géantes va jusqu'à près de troiscenti mètres, c'est-à-dire qu'il faudrait une fiie de trente petites mises bout à bout pour arriver à la longueur d'une grande. Entre ces races eitrêmes, il y a autant de

différence de longueur qu'entre le chat et le tigre, le sanglieret l'éléphant, le rat peut-étreet l'homme. Cependant toutes sont fourmis, très-fourmts , ce qu'il y a de plus fourmis au monde I Entre elles peuvent-elles former des races mixtes î Des fourmis blanches et noires donnent-elles des mulâtres? Nul ne le sait, ni jamais peut-être n'arriveraitàle savoir sans le microscope qui permet d'étudier toutes ces choses aussi facilement que les mœurs et les modifications des verrats et des truies, des béliers et des brebis unis suivant le choix de nos éleveurs.

Ce qui est extraordinaire, c'est la manière dont la

substance à base d'azote et de charbon qui entre dans le corps des fourmis est surmenée en ce inonde.

* Supposons une ville de fourmis aussi peuplée que Glasgow, le poids total de ses 400 000 citoyens équivaudra à peine à celui d'un homme ordinaire. Généralement la matière d'un enfant de notre race détaillée en cent mille individus est ce qui se trouve dans une cité de Myrmex.

En mettant bout à bout les chemins parcourus par ces êtres si actifs, on arriverait à reconnaître que les habitants de ce tas de sable et de paîUe font en un jour un tour entier de la terre.

La nature, en organisant dans le monde des fourmis les trois sexes, semble avoir pris soin d'établir la hiérarchie sociale, Texploitation de la fourmi par la fourmi, sur des bases indestructibles.

On dirait qu'elle a réalisé le plan du Jupiter d'Eschyle avant l'invention du feu. En effet, le peuple prolétaire n'est point si inférieur que les aristocrates aient besoin de faire le métier de berger ou de charretier pour le contraindre à s'acquitter de ses devoirs serviles , mais il n'est pas assez intelligent non plus pour avoir l'idée de se révolter contre le droit divin de ses maîtres, de détrôner ses supérieurs.

Au-dessus de cette masse laborieuse qui porte imprimée sur son corps la marque, le symbole de son esclavage, trônent les nobles dames, les ga-

lants chevaliers. A euxramour et la vie noble, aux autres le labeur étemel et les occupations utiles à quelque chose I

Les fourmis destinées au plaisir sont ornées d'ailes gracieuses et légères, que la nature a refusées aux neutres.

Peut-être les fourmis n'y voient-elles pas de bien loin, et ne possèdent- elles point de statistique pour régler la proportion des trois sexes. Peut-être ontelles une sorte d*instinct social et gouvernemental qui leur indique qu'il faut multiplier les ouvriers dans la proportion des besoins du travail. Il y a une grande vérité sociale dont tous leurs gouvernements doivent être persuadés, c'est qu'il est impossible de créer trop d'oisifs. Il les faut économiser et n'en fabriquer que pour réparer les vides d'une guerre, les sinistres d'une épidémie, les désastres d'une potée d'eau bouillante.

Sans doute ces nourrices ne sont point inflexibles? Elles ont des caprices dans leurs crèches. Elles se laissent séduire plus d'une fois par la gentillesse des nourrissons. J'ai toujours eu bonne opinion des insectes, je ne peux m'imaginerque c'est infructueusement que la pauvre chenille prodigue ses caresses à la gardienne bienfaisante qui tient son sort entre ses mandibules, carelle peut lui donner des ailes, l'instrument du bonheur, de la gloire.

Ce qui rend la fourmi digne de nous servir d'exemple, ce n'est point la parcimonie alsacienne

et bourgeoise que Doré a célébrée dans les fables de la Fontaine , c'est qu'elle possède à un incompréhensible degré l'amour de l'enfance.

Est-ce que si cet instinct sublime ne les attachait pas à leur devoir, les capricieuses n'iraient point vagabonder à travers les brins d'herbe? En effet la nature, si belle déjà pour nous qui écrasons ces civilisations sans nous en douter, doit être ravissante pour ces petits observateurs qui la voient de beaucoup plus près. C'est un sentiment du devoir social, patriotisme énergique dont nous n'afons pas d'idée y nous autres les grandes fc bipèdes, qui pousse l'hexapode que nous sons.

La fourmi qui suit péniblement les sentiifs frayés, c'est l'image d'un patriote incorruptible, serviteur dévoué d'un être abstrait qu'il n'a jamais vu, qu'il n'a jamais pu voir, et n'sC pas besoin de prison ni de décorations, de récompenses ni de réprimandes pour rester fidèle à sa mission. Quoiqu'il n'y ait pas de chroniqueurs dans son monde, il saura mourir pour sa fourmilière , comme le chevalier d'Assas a su mourir pour la France.

Nos ^philosophes qui ont étudié les contradictions de la nature humaine ont plus d'une fois perdu le fil de leur discours. Quel vertige ne saisirait pas leur raison s'ils s'avisaient d'étudier la fourmi 1 Quelle embarrassante alternative pour ceux qui regardent trop curieusement dans l'intérieur des choses! Sv\es^o\iTm\^^ç>wt esclaves, pour-

loi doDc ont-elles tant de ressources d'esprit? Si les sont libres, pourquoi font-elles preuve de i-nt de soumission, de sorte que chacune d'elles 'érite d'être citée comme un modèle de vertu î C'est chez les insectes qu'il faut apprécier le dé- Quement des mères, aussi admirables que le sont Ueîquefois celles de nos prolétaires. On voit fréquemment un être qui sait sans doute qu'il va mourir, et qui cependant essuie mille fatigues, court mille dangers. Il abrège volontairement ses derniers jours, afin de placer son enfant au milieu des substances qu'il va dévorer dans les premiers jours de sa naissance. La cochenille n'a même pas cette ressource, mais elle fait mieux encore. Ne ouvant se consacrera l'éducation d'enfants nécesiirement posthumes, elle consacre au moins son utsvre àleur bonheur.

La pauvre béte expire sur les œufs qu'elle vient e pondre. Sa peau desséchée forme un solide ouclîer merveilleusement adapté pour garantir le récieux dépôt contre les intempéries de l'air, 'oilà un dévouement sublime, sans aucun doute, ■a cochenille dépasse le pélican de tAateUtva.u-

leur qui sépare Caton de M. Prudhomme ; mais parait beaucoup plus admirable encore celui de fourmi, car il est actif et continu. L'ouvrière doi plus que sa vie, elle donne son travail; elle veil sans relâche à la satisfaction des besoins de larve, nue, sans ressources, la plus misérable toutes; de toutes, sans doute parce que la foui appartient a la race la plus noble !

C'est pour cette raison, je l'imagine, que les ei fants des hommes sont les plus dépourvus de tôt les mammifères.

Les larves des fourmis ne sauraient pas mi^' trouver leur nourriture que ne sauraient le nos enfants nouveau-nés. Il faut que la cité soit pour eux une crèche. Elles sont si faibles, ellesort tant de besoins, la période de l'éducation est si longue !

Le peuple entier de travailleurs semble une légion de sœurs de charité 1 11 est vrai, elles ne connaissent pas l'art, avons-nous dit. Ni Tamour ni l'ambition ne sont sans doute, en réalité, le moteur de leur dévouement ; toutefois il est nécessaire d'admettre que ces infiniment petits ontdans leur tête d'insecte le sentiment de quelque chose de plus grand que la fourmi !

Il est possible que le seul malheur de ces sociétés soit la longueur et la fréquence des métamorphoses, qui se succèdent en rendant la vie pénible et laborieuse , à un point que nous ne pouvons comprendre ; car nous sommes nés matériellement

FOURMILIÈRES ET FOCRXB. Kl

b complets et noos aTons accompli im Ions cfàe et I transformation dans le Tenfere de nolie mèrt. Ims que l'insecte est formé, il Cut qall sooçe à mourir : sa gloire n'est qa'ime agonie dèroisée. Qiei l'être hnmain la transfmnatioD ne s^eierce guère que sur rintelligence , cependant la rie la |rius I longue suffit à peine pour l'édocation de U rû- ^^D. Quel ne doit pas être l'emburas d'un ftre arrivé cul-de-jatte et manchot dans le monde, et qui cependant doit arrÎTer à se fabriquer, tant bien cjoe mal^ je ne sais ocMobien d'ailes , je ne sais t^mbien de pattes, je ne sais combien de mâchoires !

n résulte de cette imperfection des chenilles que tous les insectes ne peuTent avoir de rérîtables loisirs. Dans les fourmilières les mieux réglées des légions d'esclaves doivent travailler au profit d'une poignée d'aristocrates. Ceux-ci, se tenant fatalement en dehors de toute production sérieuse deviennent fatalement incapables de progresser d'une manière quelconque.

Du moment que le labeur devient une spécialité distincte du repos , labeur et repos sont fata- . lement stérilisés l'un et l'autre.

Un des grands naturalistes qui s'est occupé du Hyrmex déclare expressément qu'il ne manque que d'initiative, tranchons le mot, de génie initiateur. Ce mot profond explique à lui seul toute la fourmUière; il expliquerait bien d*autres choses encore. N'est-ce point que l'inspiration qui est le

fait d'un seul , doit être considérée et comme ui acte purement personnel qui assure le falut do monde , et la découverte de grandes idées salutaires? Est-ce que touâ les niathématiciens médiocres qu'a produits notre sphère auraient pa découvrir le principe d'Archimède, ou celui des vitesses virtuelles , quand même leur tourbe aurait mis en commandite tout ce qu'elle a pu attraper des principes de la mécanique rationnelle ?

Un observateur des plus ingénieux qui se soient livrés à l'histoire naturelle a observé une colonie dans un vase d'où elle ne pouvait sortir, et qui était pour elle ce que l'îlot du Pacifique a été pour l'équipage du Boutmy. Libres ou croyant l'être, les fourmis ont vaqué paisiblement à leurs occupations. Rien ne pouvait les faire apercevoir dé h présence de l'être qui épiait leurs mouvements mais qui était beaucoup trop grand pour que lei petites prisonnières pussent avoir la notion de soi existence. Quelle était la fourrai assez intelligente pour s'apercevoir que les galeries étaient construites sur une table à fond de verre. Huber. nouveau Gygès , caché par sa grandeur, était sans doute pour ses pensionnaires ce que le destin esl pour bien des habitants raisonnables de la terre. C'était la providence qui donnait du miel, du sucre, des aliments de choix qui jusqu'à ce jour n'avaient figuré peut-être dans le menu d'aucune fourmilière.

Il ne faut pas croire pourtant que les maîtres de l'air soient d'une nature différente de celle des es-

claves attachés à leur service par une merveilleuse attraction. Car ces neutres dont le sort est si dur semblent être de pauvres femelles avortées qui si*ont pas reçu tout leur développement , à la suite du régime imparfait auquel elles ont été soumises par les nourrices marâtres. Que de neutres ne doi- "vent donc pas être fabriqués par arrêt volontaire de l'évolution cérébrale, faute d'une nourriture intellectuelle insuffisante, dans des races plus perfectionnées , plus intelligentes.

Quel enseignement si nous voyons que nos petits émules ont pénétré le secret de produire à volonté des mâles , des femelles ou des neutres , des fainéants ou des travailleuses incapables d'aimer ! Au moins chez les abeilles on ne trouve pas cette humiliante distinction; les prolétaires de la ruche, plus heureux que les eunuques de la fourmilière , peuvent errer de fleur en fleur. Ils sont admis à partager l'empire de l'air.

Mais les fourmis ailées doivent porter de quelque manière la peine de leur privilège , de la dégradante oisiveté dans laquelle se passe leur existence. Dès qu'elles ont perdu de vue leurs esclaves, elles deviennent incapables de vivre. La jouissance a altéré les forces qui permettent de supporter jusqu'au bonheur lui-même.

Un petit fil de platine rougi à blanc donnerait un point lumineux à l'aide duquel on verrait bien des choses dont les. plus grands observateurs ne se doutent certainement pas.

« Qui sait, me disait follement un ami à qui je confiais ce projet d'expérience, qui sait si nous ne surprendrons point alors les grands conseils de la nation ; si nous ne verrons point les fourmis en prière, s'adressant à l'homme, ce grand inconnu qui leur donne de si bonnes choses, mais qui est cependant sourd à leurs supplications, puisqu'il n'entend rien à leur langue ? Je ne serais point étonné de les voir à genoux à leur manière. Car des êtres qui ont un pareil dévouement pour leur mission sociale doivent avoir une notion au moins obscure et confuse de la Divinité ! Est-ce que Dieu n*est pas charité et amour du prochain? Il me semble que ces sociétés d'hyménoptères nous représentent ce que seraient les sociétés humaines sans la révolte d'Adam ? Myrmex n'a point mangé la pomme sans aucun doute, car elle aurait été beaucoup trop grosse. » Qui sait pourtant s'il n'y a point une pomme accommodée à toutes les grandeurs ?

L'emploi du microscope a déjà rectifié bien des erreurs commises dans l'étude des fourmis. Souvent vous avez rencontré sur les routes de longues files de pèlerins transportant des boules blanches. Autrefois on les prenait pour les œufs, sans réfléchir que ces boules avaient des dimensions efirayantes eu égard à la taille des nourrices, et que dans la Nature tout est proportionné.

Il a fallu que Leuwenhoek, aidé de son appareil, reconnut la nymphe prisonnière au sein du cocon

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qu'elle a filé, et qui, du reste, lui fait beaucoup d'honneur, trop dans certains cas, comme nous allons le voir !

Cette sphère cotonneuse a été fabriquée avec un tissu excessivement serré, ainsi que vous pouvez vous en assurer. Il en résulte que l'insecte qui y est renfermé ne peut percer sans aide sa prison, lorsque l'heure de la liberté a sonné. Il en résulte encore que les nourrices doivent avoir l'intelligence d'épier les mouvements de leur pensionnaire : c'est à elles que revient le soin de choisir le moment favorable pour déchirer ce lange qui pourrait devenir un suaire. C'est donc la nourrice qui décide, en habile chirurgienne, quand il est temps de percer ce tissu, ou mieux, quand elle croit que Theure est venue, elle le déchire avec ses mandibules. Si elle se dépêche trop, tant pis pour la nymphe, dont les membres n'ont pas eu le temps de se former; si elle arrive trop tard, elle ne trouve plub qu'un cadavre.

Une des grandes distractions de la fourmi, c'est de promener son cocon pour l'aérer et l'exposer aux rayons du soleil. Huber va même jusqu'à prétendre qu'elle nourrit l'être qui en habite le centre. La miellée pénétrerait jusqu'à la larve de proche en proche par une sorte d'imbibition?

Ce qui est plus certain, c'est qu'il y a dans chaque fourmilière une espèce de fête nationale à laquelle vous devez assister, si vous tenez à avoir des fourmis une idée vraie*

Tâchez de ne pas manquer le jour où les insectes parfaits, orgueil de la patrie, vont quitter la colonie pour se lancer dans les airs. Vous verrez les ouvrières si alertes, si heureuses du bonheur de leurs nourrissons, que vous croirez aisément que Tégoïsme ne pénètre pas dans la fourmilière.

Lorsque les fourmis ailées prendront leur essor, vous verrez une multitude comparable à celle d'un essaim d*abeilles s'élever dans les airs. Les mâles et les femelles s^agitent joyeusement sous les rayons d'un soleil qu'elles voient pour la première fois. C'est si beau pour la jeunesse élevée dans les ténèbres qu'un magnifique jour de printemps, que l'ivresse de la lumière, que le parfum des fleurs 1 Mais bientôt les insectes, habitués à l'oisiveté dès les premiers jours de leur vie de larve, se fatiguent de cette course vagabonde ; ils retombent lourdement vers la terre, et roulent dans la poussière ; les mâles et les femelles se tordent de désespoir en voyant qu'il faut renoncer à l'air. Des mâles, nul ne se soucie, leur rôle est accompli, ce ne seraient plus que des membres inutiles de la communauté. Les laborieuses fourmis n'ont garde de leur donner l'hospitalité. La mort est la triste issue d'un moment d'illusion. Elle arrive comme l'impitoyable châtiment d'un rêve, d'une illusion mensongère I

Quant aux femelles, chacun sait qu'elles portent dans leur sein le germe des générations futures. Axec quel soin les ouvrières qui parcourent les

environs de la cité recueillent les malheureuses ! Avec quels égards elles entraînent les gracieuses connpagnes de ces mâles inutiles, de ces vagabonds condamnés à mort! Comme elles les traînent, comme elles les portent, s'il le faut! Car, pour que la patrie soit sauvée, il faut que les fugitives regagnent le toit qui les a vues naître.

Mais il faut enlever à ces belles inconstantes jusqu'aux moyens mêmes de fuir dans ce monde, ce vaste monde dont elles n'ont entrevu qu'un coin, maïs d'où elles rapportent de si doux, de si cruels souvenirs! Aussi les nourrices ont- elles le courage de faire subir aux belles éplorées une opération bien cruelle. Elles leur arrachent impitoyablement leurs ailes, les ailes dont elles se sont servies dans leur grand jour de fête.

Que dis-je? la victinrie elle-même senible sentir la nécessité d'échapper aux tentations qui pourraient la troubler. Elle veut prendre le voile, pour se consacrer à l'amour le plus divin, aux soins de la maternité 1

Huber en a surpris qui, avec leurs mains impitoyables, s'arrachaient les ailes qui pouvaient encore les emporter dans les airs. Se croyant seules devant leur conscience, ces belles repenties accomplissaient en secret la mutilation qui devait précéder leur claustration définitive. On eût dit des nonnes qui, pour être plus sûres de ne pas retourner au monde, avaient le farouche courage de se défigurer.

Une fois rentrées dans la fourmilière, les femelles sont accompagnées d'une garde d'honneur. Des espèces de sœurs grises, attentives à leurs moindres besoins^ les suivent avec respect et cherchent à leur faire oublier la violence dont elles se sont rendues coupables. Quand les œufs arrivent, ils sont recueillis, emportés dans les cellules convenables et soignés suivant la formule traditionnelle. Car ce qui s'est fait une année se fera encore Tannée suivante, pendant un nombre prodigieux de siècles. Depuis que l'humanité a une histoire, la fourmi n'a pas varié d'une façon appréciable. La contemporaine du premier homme reconnaîtrait comme sienne notre contemporaine.

Si Mahomet avait écrit son Âlcoran pour ce petit monde, il n'aurait point inventé la fable de la caverne des sept dormants. Ils ne seraient poiot embarrassés pour se faire comprendre, les hyménoptères qui seraient restés engourdis pendant quelques siècles dans les environs de la nécropole des fourmilières.

C'est par les talents de Tesprit et non par la force ou par les autres qualités de la matière, dit Buffon avec inflniment de bon sens, que l'homme a dû subjuguer les animaux. Il a fallu que le maître que la nature leur avait donné se fût cfvilisé lui-même avant de songer à les instruire et les commander. L'empire qu'il exerce sur eux n'a été fondé comme les autres que bien des siècles après l'organisation spontanée des sociétés primitives. L'humanité a dû gagner sa puissance à la pointe du caillou de silex et lie rèpée de bronze.

Comment se fait-il que les fourmis, incapables de tout progrès, condamnées, comme nous l'avons vu p. as haut, à ne jamais s'élever à la notion du bien, soient arrivées à rédiser une conquête aussi précieuse à elle seule que l'est celle des moutons,

des bœufs ou des chevaux pour l'espèce humaine ? Car il n'y a pas moyen d'en douter, pour peu que Ton ait manié une loupe, les fourmis sont un peuple pasteur; il n'y a pas que les hommes qui aient des bestiaux dans leurs établéfii.

Les premiers micrographes ont eu beaucoup de peine à reconnaître franchement une vérité si blessante pour notre orgueil de bipèdes ; mais depuis les travaux du sage et réservé Réaumur, le doute n'est pas possible.

Les vaches à lait des petits civilisés hexapodes n'ont, il est vrai, rien qui rappelle les nôtres. Bien au contraire, tous les détails de leur organisation semblent une satire de nos bêtes à cornes.

Au lieu d'avoir reçu des glandes incommodes, mamelles pendant à leur ventre ou à leur poitrine, ces laitières étranges portent au contraire des tubes lactifères sur leur dos I On ne les voit pas parcourir de vastes espaces broutant une herbe tantôt abondante, tantôt rare. Sédentaires plus que leurs maîtres eux-mêmes, ces étranges vaches à lait restent fixées sur la branche où elles ont pris naissance.

Elles n'ont pas de mâchoires semblables à celles des hannetons et autres insectes masticateurs herbivores qui auraient pu singer les bestiaux des hommes. Leur bouche se termine par un bec aigu, espèce de suçoir qu'elles enfoncent dans le bois des jeunes plantes.

Quelquefois vous les verrez entassées par my-

riades les unes au-dessus des autres. Vous en trouverez plusieurs étages se portant épaules sur épaules. Vous verrez sur les branches de la plante exploitée pour les besoins de la fourmilière, comme une pyramide de suceurs.

Ce qui est admirable encore , c'ett l'assiduité de ces pucerons, qui ne prennent pas le temps de lever la tête vers le ciel pour regarder ce qui se passe au-dessus de leur trompe.

Gomme il est facile de le comprendre, le puceron ne s'est jamais insurgé. Myrmex n'a pas dû éprouver de résistance comme Triptolème, comme les centaures, comme le premier paysan de génie qui imagina de faire du chien l'éternel ami de la race humaine.

La nature n'a pas donné de jatte à la fourmi pour transporter sa miellée; mais elle avale le nectar et elle le dégorge à ses élèves quand elle arrive dans la fourmilière.

Voilà, direz-vous, un procédé bien grossier 1 Mais quelle est la première combinaison, celle qui vous paraîtra bien simple à vous^ bipède de génie, surtout si vous n'aviez point découvert le premier vase, si vous n'aviez d'écueUe que votre gosier? C'est d'établir une étable dans la cité, quand ce ne serait que pour les grands personnages, comme nous nous procurons du laitd'ânesse pour les bourgeois atteints de phthisie.

Les fourmis n'ont point attendu votre conseil pour réaliser cette amélioration si notable dans

86t LE MONDB INVISIBLE.

leur économie publique. Beaucoup de founnilières sont construites autour des racines d'une plante vivante sur laquelle la nature entretient soigneusement une infinité de parasites.

Qui aurait pu deviner "que les racines de cette plante servent à la nourriture des pucerons, de vils bestiaux de luxe renfermés dans les écuries urbaines, et remplaçant les chèvrea ou lesânesses destinées à fournir du lait aux poitrinaJr<»i de nos capitales?

Ce cactus a-t il poussé tout seul? Sort-il de quelque graine amenée par un vent favorable à la cité naissante 7 Est-ce la nation qui a Choisi la plante ; est-ce une fourmi savante qui a eu le génie de la reconnaître? ténèbres pleines de clarté peut-être! Les hyménoptères ont des monuments qu'il leur sufGt de semer, et qui sont plus élevés pour eux que jamais; pour nous, nos Babels ne sauraient Têtre relativement à notre taille.

Si vous faites courir une fourmi sur du papier coloré avec de la teinture de tournesol, vous verrez que le petit hyménoptère laissera derrière lui des traces rjugeâtres, tant son corps est saturé de sueurs acides corrosives. On comprend Favidité (le la miellée chez des êtres qui, suant une espèce d'huile de vitriol, doivent tout sacrifier à la volupté du miel.

Mais des animaux aussi aigres doivent-ils avoir une morale bien tendre ? Qui oserait dire qu'ils se iornent à emprunter aw^\3LÇ.etoula douce liqueur,

■ -ru

le nectar, Tambroisie des fourmilières? qui oserait affirmer qu'ils respectent la pauvre vache à lait, quand elle commence à laisser couler de ses tubes Mue quantité de sucre insuffisante ?

Qui sait même si, affreusement cannibale, la fourmi ne respecte pas la fourmi? Si j'ai bonne mémoire, il y a des naturalistes qui prétendent que de sanglants sacrifices viennent plus d'une fois ajouter à Thorreur qui règne dans les galeries des plus élégantes fourmilières.

Les études minutieuses comme le microscope donne seul le droit d'en faire pourront nous permettre de comprendre un des plus grands mystères que nous offre l'histoire de la nature.

C'est la fourmi qu'il faut évidemment consulter pour savoir si la race des pucerons peut se propager en vertu d'une espèce de vitesse acquise, durant une douzaine de générations renfermées les unes dans les autres.

Évidemment, elle est trop soigneuse, trop attentive pour ne point connaître un fait si important pour sa prospérité sociale; car sa grande, son unique affaire, n'est-ce point la multiplication des troupeaux dont la possession est si importante ?

J'aimerais mieux encourir le reproche de m'être laissé séduire par les charmes du monde infiniment petit, que de me montrer injuste envers des êtres si économes, que de les accuser sans preuves de ne savoir comment gouverner leur fortune.

J'incline même, je ne le cacherai pas, à croire .

(comme je Tai presque laissé échapper à propos du gracieux couronnement de leurs édifices) que les fourmi» agissent avec un véritable discernement, qu'elles ont comme d'étranges connaissances en botanique: Il me semble qu'elles ne se tromperont jamais, qu'elles mèneront toujours le puceron du rosier sur le rosier, et jamais sur le sureau. Qui sait même si elles ne connaissent point les qualités spécifiques du liquide sucré provenant de certaines plantes, et si ce choix ne constitue point une espèce de médecine très-perfectionnée chez certaines nations myrmicièmes?

Avec de la patience et une bonne loupe, on arriverait à pénétrer tous ces mystères. Mais nous en avons vu assez, sans doute, pour comprendre la fable antique de la création des Myrmidons. Nous ne nous demanderons plus pourquoi Ovide nous a montré, dans ses Métamorphoses, les fourmis qui courent sur les branches , croître par degrés^ se dresser sur leurs pieds de derrière, se débarrasser de leur teinte fauve,' et devenir les utiles citoyens d'un florissant empire humain.

XXVIÏ

Une jeune fille de Colophon nommée Arachné était si fière de son talent de brodeuse, qu'elle ne craignit point de proposer un défi à Minerve. La déesse, qui brûlait de se venger de la victoire récente de Vénus, ne crut point déroger en acceptant le combat que lui offrait ainsi l'imprudente ou- "vrière.

Chose étrange! dit la Fable, l'art humain triompha. Minerve dut regagner l'Olympe, après avoir reçu une nouvelle humiliation infligée cette fois par la main d'une simple mortelle.

Mais avant de quitter la terre, Minerve brisa sa quenouille sur la tête de la malheureuse Arachné, qui se pendit de désespoir.

Jupiter eut pitié de cette grande infortune et changea la pauvre fileuse en insecte. Faut-il s'é-

lE MÙRDE iiimw«i-g

tonner que raraignée, mriie de cette HIisJ time, continue une lutte désespérée, sans 1 merci, contre le favori de Minerve?

Il n*y a pas besoin d'employer de ndc pour B^aasurer que souvent la Tîctoîre ap] à Tinsecte. Bile est parvenue à iabriqner i aérien qu'il est trop éthéré pour servir à t voile de nos princesses.

Les savants, qui n*ont pu rien en ftire, \ duits à admirer Tart avec lequel est cons cbef-d'cBuvre dont Ovide avait deviné la pe idéale. Ce n'est point, en efBet, un sûiq>le f de salive épaissie comme la soie du ver do i grossier cylindre dont nos élégantes se conl

GiiacaD des fils de l'araignée se compose tre brins enroulés les uns autour des autrei Uni de quatre filières que l'insecte porte à mité postérieure de son corps. Chacun de c( estlui-méme formé d'une multitude de liné aériens qui sortent de quatre boutons fori de la peau renflée, et percés de trous à la i d'une écumoire.

Qui nous dit que l'étude des fils d'araigo point précisément ce qui a conduit nos ing à construire les ponts en fil de fer?

Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que l'insc enseigné à l'homme les merveilleux effets minage? Que de choses, après tout ce qu'il montré, il pourrait nous enseigner encore •avions interprfel^T sa^û^wc^^i

Ce laminage, d'une délicatesse inouïe, permet de réaliser des économies prodigieuses, de sorte qu'Arachné a toujours du fil pour tout le monde I pour ses, amis comme pour ses ennemis, pour les «eufs qu'elle colporte comme pour les insectes ^ju'elle dévore.

Tantôt elle fabrique des toiles légères sur lesquelles les rayons du soleil peuvent à peine se briser tant elles sont ténues; tantôt elle couvre splendidement, d*un tissu soyeux, les murs de retraites mystérieuses où la lumière ne pénètre pas. Ailleurs elle fabrique des tentes plus parfaites que celles qui sortent de notre bazar du voyage! Tantôt elle arpente à grands pas les herbes qui sont pour elle ce que les .chênes sont pour nous, admirant une fpule de moisissures qui nous échappent, mais dont la forme est mille fois plus gracieuse que celle de nos orchidées.

Ailleurs elle se prépare une existence bourgeoise, ajoutant chaque mois une nouvelle couche à son hamac, embellissant sans relâche sa chambrette, pe trouvant rien d'assez doux, rien d'assez mollet pour l'aider à savourer les égoïstes plaisirs de la solitude.

Ici c'est une bonne mère, qui repose au milieu des siens. Elle a fabriqué de moelleuses poches où ses œufs sont rangés, époussetés à merveille. Il n'y a pas de Rigolette qui ait une chambre aussi proprette, et qui prenne autant de soin de ses serins.

:-•■ mond: iwisiell.

\ LUI- cci'.-j :::Lanie5au- aracDniaeau. creisst ci'W'Mv i'Tiue* Da* u! ooercui- momte anuwf-^ '• uii- ciitTiiiiT- aueii' ^ si; consmiirt. SotïDfcl li' .• ei'iou.: ud. . ceii" çeanit. ca*- dit louiiiit u- voirv.- i'o: V'jii a- Doussien aln. nuank 'joiJioiii!- -AW i:. icrr- cii voisiDair*,.

juiuie' i lii u- irrana- menairem^ne ponri uauvf. iijtiust ] li i. uoiii" mi^ it comiik èsiiI' utrbçsnov f: lu uonnan i:e> atireuses môsiioirs uu n* lu i»vrDie:trait?n Da- at st regarder to }*;: «au:, sa»* irviui!

btf^ uara^ aiuui. iuue> jreu:. dan^ leur iDleneur» lu senrfn; o- îiiirît:- i-m' numeî ia vit as ses Nj'.'iiijje- j.vji^li*. . Ji. ii;u'iiioi i.'esT aii"uDee>pl*«

j« i-Tiii.» U- ^- '■••r"".j]' li."- ïjasseiiT ave: uDr si t:-

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•«\i ■■•i»-; ':" i.: :niL *:"li::î^ rui. sll? lt-:-':: d'ailes •j •*•!« • *,'îj: '."j*. ; Il :u.s:."it :.. î.ân'îrri; cependant

.-j'-.^ 'i.^ '.^r:^ ."iiMLto:rj]e de rarai>née. nous ;.';■.•.' '.' > :,',-. \ .'«i^ore -acjlemerjt compte de sa .-.'i; < f j'..' .:'■ : f.-^r jjous v^-rnons que chez elle-le svs- 1.= fin /j< jvï;ijx jj ';îil j.Jus éparpillé comme chez les .iijiM ^ i;j(:<r?5 ;irticuJèes.

AuhM \'.iiiiiytiC',t: possède-t-elle tout ce qui peut mîihIii- l«vi l.iiniihîs illustres, dans un monde où 'liijiiimni lii U)irv. cl la violence! Elle porte le

signe de la noblesse certainement la plus ancienne, celle des grands conquérants! N'a-t-elle point la vigueur et la précision des mouvements, les armes perfectionnées, et ce que j'appellerai la valeur personnelle I

Si la fourmi est excellente pour faire un peuple, l'araignée donnera des êtres extrêmes en tout, que ce soient des héros ou des scélérats I Chez les fourmis, nous avons vu le sentiment du devoir régler tous les mouvements, absorber toute l'activité; la dominante chez l'araignée, c'est la passion, une passion sauvage, impitoyable quand elle n'est pas admirable de douceur et de tendresse!

Mais la passion! N'est-ce point par la passion que l'araignée ressemble le plus à l'homme? N'est-ce pas par la passion que l'homme et l'araignée semblent faits pour s'entendre? Le roi des vertébrés semble mépriser le roi des articulés; mais peutêtre y a-t-il du dépit dans notre dédain? Cette royauté porte peut-être ombrage à la nôtre?

On trouve l'araignée cruelle, et nul ne s'avise de la trouver malheureuse! Cependant elle est poursuivie par d'horribles insectes qui la prennent, l'engourdissent et la scellent vivante au fond d'un tombeau obscur où sont renfermées les larves carnassières, complices de Minerve peut-être I

Tout assoupie elle ne pourra se défendre, elle sera dévorée par morceaux, dévorée par lambeaux, et cependant vivante encore.

Avons-nous donc le droit de nous étonner que la

crainte d'un pareil avenir la rende mélancolique, rêveuse?

Nous autres bipèdes bourgeois, qui chassons en grands seigneurs avec une fronde, avec une pierre, avec un fusil, nous trouvons le métier de Nemrod déjà bien dur. Que serait-ce si notre chasse vagabonde de demain demandait une mise de fonds, une partie de notre substance, s'il fallait que le ventre fût le banquier du ventre 1

•Nous faisons un crime à l'araignée de dévorer ses enfants! Quelle tendre mère leur ferait un crime de leur reprocher sa vie d'angoisses?

Ce n'est point seulement dans les sociétés humaines que les insectes industrieux sont réduits à vivre de hasards! Les dieux sont-ils justes d'exiger qu'ell% commence par s'affamer afin de trouver quelques chances de se repaître, elle qui est plus intelligente que la libellule, plus hardie que le fourmilion, plus sage que le scarabée luimôme!

Un de nos plus grands écrivains trouve l'araignée laide : c'est qu'il ne la comprend pas. Sans cela il ne se serait certainement pas fait l'écho des propos qui courent parmi les moucherons. Qu'il regarde l'animal au microscope, à la loupe même, et il reconnaîtra son erreur, il demandera pardon aux mânes d'Arachné !

Il admirera cette beauté, sombre et tragique, dans laquelle il y a un je ne sais quoi de fin et de ferme à la fois, de délicat et d'inflexible.

Seules, peut-être (graud signe d'excelleuce parmi les êtres qui vivent autour de rhomme), les araignées semblent en état d'apprécier le charme de la musique.

Les exemples d'araignées mélomanes abondent dans l'histoire. Tandis qu'un simple coup d*archet ferait fuir à la fois les goujons et les baleines, c'est avec un violon que Pellisson apprivoisa sa compagne. Une araignée, dit-on, venait sur le piano de Grétry chaque fois que le compositeur mettait la main sur les touches. M ichelet lui-même raconte avec impartialité l'histoire d'un jeune virtuose qui avait formé une amitié des plus vives avec une Clotho, que sa mère, femme impitoyable, moins artiste à coup sûr que l'araignée, écrasa d'un coup de savate. Le jeune virtuose faillit en mourir de douleur 1

Les auteurs des légendes de l'Entomologie ont deviné la puissance du génie artistique de l'araignée; ils ont raconté que son venin lui-même est musical. Si la tarentule n*avait point quelque sentiment de l'art, croirait- on que sa piqûre n'eût d'autre remède que le pouvoir divin de l'harmonie 1 N'est-ce point en quelque sorte un poëme qui vibre que la toile de la Néphile, de la Clotho quand le vent agite son réseau !

Même à l'œil nu, vous prendrez déjà plaisir à admirer l'ordonnance merveilleuse de ces câbles, charpente élastique mais solide sur laquelle repose l'œuvre entière 1 Vous suivrez ces maîtresses cordes

jQtqa'à des distances soinrent très-longues. Hais si tous avet la loupe en poche, vous ne résistera pas au plaisir d'admirer ^e près les merveiDeox tissus.

Je ne crois point que tous parveniez fadlement i toir comment l'araignée s'y prend pour jeter son premier fil. Les plus habiles observateurs y ont renoncé, tant Touvrière est timide, et cela se conçoit

Du moment qu'elle a conmiencé, elle est tout

entière occupée à son œuvre, comme Archlmèdei

son problème. Elle se laisserait écraser par le balai

* de la servante, comme TillustreSyracusain fut percé

par le fer du soldat de Métellus, sans s'en apercevoir.

Une fois qu'elle a jeté les fondements de son édifice, vous pouvez la voir travailler, la sublime fileusel Approchez lentement, sans prendre la loupe qui générait et porterait ombrage ; vous la verrez hardiment monter au sommet le plus élevé.

En ce point elle colle son fil au moyen d'une humeur dont elle connaît merveilleusement bien les propri^'tés, et dont l'analogue n'existe point dans Tindustrie humaine. Cela fait, elle s'abandonne hardiment à l'action de la pesanteur, elle laisse dérouler son petit câble, jusqu'à ce qu'elle arrive au point le plus bas. Voilà son cadre soyeux partagé géométriquement en deux parties par une merveilleuse diagonale plus précise que celle qu'eût tracée un compagnon charpentier. ,

Je vous engage bien à chercher comment elle peut s'y prendre pour trouver le point milieu sans

compas, avec une eiactitude telle que nos meilleurs tisserands en seraient jaloux.

Quand je vois cette divination sublime, je songe malgré moi à la faculté mystérieuse des Mangiamelles qui devinaient les nombres comme s'ils lisaient dans le grand livre de Tidéal, où tant de réponses à nos questions sont enregistrées.

Les rayons de la toile se déduisent du cadre et de la diagonale par des procédés qu'un homme sans doute aurait inventés, je le confesse. Mais quel est le sauvage qui, sans le secours de la règle, de Téquerre et du niveau, arriverait à une si merveilleuse précision I

Il n'y a rien du tâtonnement de la hutte; c'est un palais aérien que l'araignée construit pour ses premiers essais.

Ce qui vous surprendra encore sans aucun doute au milieu de tous vos ravissements, c'est la rapidité fantastique de l'exécution de ce chef-d'œuvre; TÉpéire diadème n'y met pas plus d'une heure.

Voila une fileuse infatigable qui n'hésite jamais à reconstruire sa toile sur de nouveaux frais aussitôt qu'elle a été détruite ou dérangée par un accident quelconque. Ce dont elle est avare, c'est la matière qui lui sert à établir son petit palais aérien. Lorsque la toile a été brisée, l'Épéireen rassemble aussitôt les fils; elle en forme comme un peloton qu'elle avale en s'aidant de ses pattes. Le sinistre est à moitié réparé; puisque le matériel ;est rentré en magasin. IJ servira pour une secoiiÔL^ o^ç,"^^\^\v«

Un coup de balai détruit son chef-d'œuvre, et la œénagère s'écrie : « Dieux, que c'est sale! » Cependant elle hésiterait si elle savait que, dans ce coin obscur, il y a une femme qui venge le sexe gracieux et faible des mépris du sexe brutal et fort. Car la femelle de l'araignée est impitoyable pour ceux qui ont ïe malheur de l'aimer : elle leur fait payer bien chèrement toutes les injustices que le sort réserve à son sexe dans la société des hommes.

La voilà la fille d'Arachné qui trône sur sa toile, son chef-d'œuvre, entre le ciel et la terre! Admirez comme elle est leste. Comme elle brandit ses deux pinces redressées, armées d'un ongle aigu, sécrétant un venin subtil! Il suffit qu'elle touche sa proie pour que la proie soit engourdie par un pouvoir magique. LaClotho semble foudroyer ses ennemis à distance et n'avoir rien à envier à la torpille. Généralement elle est suivie d'un mâle, petit, grêle, contrefait, honteux de lui-même, craignant de rencontrer les regards de sa belle, mais qui pourtant ne s'éloigne pas de celle qu'il adore.

Quelquefois, la coquette infernale, au corselet miroitant, possède tout un sérail de maris, qui jaloux les uns des autres, se livrent, sous ses yeux, des combats fougueux, désespérés. Elle les regarde comme l'araignée royale de Bourgogne regardait sans doute ses amants quand elle les voyait massacrer devant elle.

Qu'ils meurent, exveKeV,^^\i\\x\*YCK^Q\\fô\'^'^V^

TOILES d'araignées. 279

qu'il n'en viendra pas d'autres ? Il n'y a pas d'autre Néphile dans tout le canton. Il n'y en a pas certainement d'autre qui puisse se vanter d'un si beau corselet lamé d'or et d'argent.

Regardez à la loupe ces escarboucles, ce thorax velouté, et vous comprendrez sans doute la puissance de la passion indomptable qui saisit le malheureux.

Quelquefois la toile orbîculaire traversée d'un magnifique câble argenté est une Tour de Nesle. Avec cette diflërence cependant que, quand le mâle s'échappe par miracle, c'est pour revenir auprès de la terrible Marguerite, il ne fuit pas plus que le lépidoptère qui use ce qui lui reste d'ailes à se rapprocher de la flamme. Que voulez-vous, moralistes qui trouverez que cet insecte est fou? mais c'est son phare à lui, sa lumière, que cette terrible Néphile qui se plaît à sucer la vie de ceux qu'elle aime 1

LES ENIIEItS DE ROTIE RCTOS.

Les poètes ont épuisé leur imaginatioii, Iran métaphores, à dépeindre le danger que les grands mammifères de la race féline nous font courir. Cependant ces êtres, malgré leur férocité, ne sont que des ennemis méprisables par leur timidité. Os ne nous attaquent guère quand ils peuvent trouver ailleurs leur pâture.

Si les illustres écrivains dont la brillante imagination charme nos loisirs, avaient pris l'habitude de manier le microscope pour étudier les réalités de ce monde encore si peu connu, ils n'auraient point dédaigné d'autres adversaires beaucoup mieux armés, beaucoup plus difficiles à réduire et beaucoup plus braves.

Pourquoi les grands maîtres du langage humain n'ont-ils pas célébré la vaillance de ces petits

létesy qui oublient que la taille leur manque? Au ai de se défier de ce qui brille comme tant de car- Isiers, ils se précipitent également vers l'homme vers la lumière ; ils volent malgré tous les dants vers le flambeau du monde matériel et vers hi du monde de Tiotelligence. Admirable ambi- «ide la clarté, signe d'un courage héroïque, (âge d'une âme véritablement supérieure I Chez ces petits, tout est grand I et la voracité elleéme est immense. Il y en a qui s'affaissent sous fpoi^s de ce qu'ils dévorent, et qui, placés au lilieu de la proie vivante, continuent à dévorer îcore! Ils ne peuvent plus fuir, mais ils nous ravent d'une façon héroïque. Ces gargantuas mi- •oscopiques s'enfoncent en plongeant au milieu de 3tre chair en pleine nourriture.

La puce pénétrante, qui est le type de la race îs gloutons modernes, se tapit dans le talon des îgres. Elle s'y gonfle tellement que le volume de \n abdomen devient cent fois supérieur à celui l'avait tout son corps avant qu'elle ne parvînt à Tcer répiderme, à s'introduire de force dans le jin de sa vivante pâture.

Voilà un morceau de musc qui a parfumé un lillion peut-être de mètres cubes d'eau, et qui n'a as perdu un gramme de son poids. Dans chaque lille litres de gaz odorant se trouvait donc en îalité un poids de musc moindre d'un millio* ième de gramme. Or ce millionième de gramme st disséminé d'une façon si mer\ei\\e\x^^ vçûl^ V:s»

S84 LB MONDB INVI8IBLB.

propriétés physiques du volume d'air on de million de fois plus grand que celui de Ti odorant sont transformées. On dirait qu'un noa^ gaz remplissant tout Fespace parftamé est Teim glisser entre les molécules de Tatmosphtee, or principe inconnu focilite alors le passage des rv calorifiques comme un physicien anglais a eah|) gloire de le constater. U semble qu'une très-rare émane de ce foyer musqué, et que que réduite à une densité inférieure au miDiinième de la densité de l'air, cette vapeur p: idéale agit encore sur nos organes et éhranle giquement notre membrane pituitaire.

En quelque sorte affiranchies de la servitude poids, les odeurs devaient donc permettre à la nature do rétablir une espèce d'équilibre entre b puissance des infiniment petits et la nôtre.

C'est en effet en blessant notre sens olfactif que nos petits ennemis se vengent des succès trop i faciles que nous donne notre taille. La puanteur est comme une fronde de Goliath, qui leur permet de frapper le géant, de le faire reculer d'horreur.

Que de fois les punaises ne remplacent-elles point les harpies de la Fable? Ne nous font-elles point songer à ces monstres souillant tout ce qu'ils touchent et aimant à s'égarer sur le sein le plus pur!

Que de ce côté les insectes sont forts! Gomme il est difficile de se débarrasser des poisons impalpables qu'ils verseiil à^w^ V^yc \

Pour cet office, presque spécial aux petits, de Lïifection offensive et défensive, la nature semble rîoîr pris plaisir à utiliser tout ce qui était dispo-

a>ie.

Xes deux extrémités du tube intestinal ont été •.ccessivement employées, la bouche chez les Urabes, et l'anus chez les dytiques.

Mais si l'insecte est terrible par ses odeurs, c'est 1^ les odeurs qu'il faut le combattre. Employons »s armes, et nous sommes sûrs de réussir.

Il suffit en effet de quelques effluves impalpables Cii se dégagent de la poudre de pyrèthre, pour Longer nos ennemis les plus incommodes dans •ae léthargie qui les livre à nos doigts par batail- ^Bs pressés. Nous n'avons qu'à moissonner ceux Ui sont tombés sur le champ de bataille. Cepen- ^nt ne nous faisons pas illusion sur la portée de os futurs triomphes.

Une société anglaise va entreprendre la destrucon à tant par tête des tigres qui dévastent encore tndoustan, comme de plus modestes industriels oursuivent les rats qui habitent nos égouts. Elle^ èussira de l'avis de tous les hommes compétents; laîs on enfermerait à Charenton le novateur par "op téméraire qui oserait rêver l'extirpation de cices dont la fécondité ferait rougir les poissons, i les poissons savaient jamais rougir.

Il suffit qu'une femelle pleine échappe au masaicre pour que la nation vermineuse soit'sauvée es mains de la civilisation qui lui est toujours

we LE MONOB nrnsoKs.

fetale» mais contre laquelle elle m victorieusement. Si les annales de la laire étaient connues comme elles méritait l*étre» elles jetteraient un grand jour sorks On reconnaîtrait par la simple' énoméntrai de périodes de gloire, combien ont été terribla époques néfastes que quelques sophistes encore. En voyamt les triomphes de cette hostile, on frémirait d'horreur.

Le parasite externe n'a point seolemoit posr la fécondité, mais la rapidité de la crmssuicei sons mieux, la vitesse vertigineuse avec ses générations se succèdent les unes aux a Il fout trente ans pour former un homme, jours voient naître et grandir une puce. La période d'un mois lunaire sufiit au germe pour changer en œuf, à Fœuf pour donner naissance!' la larve , A la larve pour parcourir le cyde de soi existence, pour filer le cocon où elle complètes métamorphose, enfin à l'insecte parfait qui cooix)nne ce cycle, pour sortir de sa prison et qû trente jours après la conception arrive à jouir fc ses facultés si brillantes, qui le distinguent lorsqu'il est parvenu à sa perfection dernière:

Les armes qui ont été improvisées pendant ce | développement si rapide, méritent certainement d'attirer Tatlention des philosophes. Est-ce que ce ne sera pas une consolation pour nos piqûres, que de $a>(oir que la nature a employé un art sublime pour armer le myrmidon chargé de noos

■âéchirer. C'est nous rendre en quelque sorte hom-

mage que de nous faire tenailler avec des pinces tt des tarières si élégantes et si sûres.

Mais que l'admiration tout à fait désintéressée

que nous concevons pour la puce ne nous rende pas cependant injuste pour ses sœurs.

La tête de la punaise, malgré deux gros yeux bien timides, un peu bêtes, dont elle se trouve ornée,, ne semble pas douée d'une organisation bien terrible ni qui fasse beaucoup d*honneur à Timagination de l'armurier invisible. Il faut la retourner sur le dos pour voir cet étui aigu que la naïve punaise cache à tous les yeux comme si elle en ignorait tout le prix; comme si elle avait besoin d'une loupe pour comprendre que la nature lui a confié un de ses chefs-d'œuvre, une magnifique pompe à sang. Qu'il est admirable en effet cet appareil hydraulique , que je crois sans analogue dans l'industrie humaine 1 Figurez-vous, si vous le pouvez, un tube qui renferme , dans son intérieur, des soies d'une ténuité infinie, rangées parallèlement les unes aux autres, et dont chacune est susceptible de recevoir un mouvement individuel de va-et-vient.

L'animal ayant enfoncé son dard dans la peau de sa victime, attire le liquide vers sa bouche; il le pompe non point en faisant le vide par une sorte d'aspiration analogue à celle que nous exerçons au bout d'un chalumeau, mais simplement en agitant les soies qui garnissent sa trompe. Un spirituel naturaliste a comparé ce repas des punaises à un déjeuner de mandarins chinois saisissant leur riz grain à grain avec de petits bâtons. Mais que ce mandarin, parasite 4e vvotve é^iderme, doit être

lus habile que celui qui suce le budget du céleste •mpire. Car il pêche un à un les globules qui ^^agent dans nos veines, ces grains de riz animés ^e nous aurions peut-être le droit de comparer ^\ix carpes qui peuplent les étangs et les fleuves.

Ni la puce ni la punaise ne nous font courir des dangers comparables au cousin, à cet être dont le nom seul nous démange ; car, admirablement organisé pour le vol, comme nous avons été obligé malgré nous de le reconnaître, il l'est peut-être encore mieux pour le carnage. Nous avons déjà retracé ailleurs la figure élégante de ce redoutable buveur de sang dont tout le monde connaît malheureusement trop bien la forme svelte et hardie. Nous avons déjà fait admirer ses beaux yeux saillants, ses antennes merveilleusement frangées, son abdomen sculpté en anneaux délicats et flexibles; mais, pour admirer ce petit carnassier comme il mérite de l'être, il faut tâcher de le voir sur son terrain, c'est-à-dire pendant qu'il est acharné à sa proie, et perché sur le bras qu'il déchire.

Supposez que la trompe de l'éléphant renferme un glaive comme celui du narval, que ce long tuyau musculaire et flexible lui serve à la fois de point d'appui et d'étui, vous aurez à peu près l'idée de l'armure de ce dragon ailé qui déchire et qui suce à la fois la chair de sa victime.

Qui eût deviné que la gaîne de ce dard acéré a été pourvue d'une fente très-mince qui lui permet de se replier sur elle-même avec une facilité verti-

MO u mmax vsvibièlm:

I^BMMt lUîs tt n'est pas tout, la nature a oainl ^M es p^t 'niqiire ne fltt troublé pradast qn^ crevn ca puits wittàtai daos notre chair ; elle lui

earoDfïut 50

a donné, en outre, une salive qui augmente U Ûuidité de notre sang, et qui engourdit les parties roisiaes. La rèattvoïi. esVXftvtMa, <:as ce naiw

tique puissant est un poison qui nous dévore. Mais lorsque nous sentons la cuisante blessure, il est trop tard, hélas! pour châtier le téméraire.

Ne dirait-on point que ces êtres gracieux sont préposés à la garde des eaux stagnantes qui vomissent dans le monde tant de miasmes ennemis de notre repos, de notre vie même ! Heureusement, leur aiguillon ne nous laisse point de trêve; il nous oblige à fuir ces lieux, où nous pourrions dormir d'un sommeil trop souvent sans réveil. '

£st-ce que les insectes qui habitent sur notre corps quand notre indolence favorise leur développement, ne sont poiut aussi un fléau éducatoire?

S'il en est autrement, comment se fait-i) que leurs dimensions semblent calculées de manière à échapper au doigt vengeur, à la portée duquel ils se trouvent presque toujours lorsqu'ils exercent leur utile ministère ?

D'où vient alors cette règle, pour ainsi dire générale, qui fait que la taille du parasite externe est en raison inverse du carré de la douleur qu'il nous inflige?

Suivez, si vous l'osez, la progression effrayante en vertu de laquelle le pou, nain pour la puce, est géant pour le sarcopte de la gale. Car vous verrez que la puce ne fait qu'une piqûre presque inoffensi ve, tandis que le pou sait causer une démangeaison déjà bien vive, et que le sarcopte produit des brûlures comparables à celles d'un charbon ardent.

C'est surtout parmi les petits de ces ^eU^.*?» ofi'^

\ous Bdrairerez l'armure admirablement construite

pour le régiment auquel appartient le petit lutteur.

Le sarcopte de l'homme.

Peut-il en être autrement pour un animal pâturant sur une prairie vivante qui ne demande qu'à se débarrasser de son oàvewae çTésence?

Combien le rostre du sarcopte ne doit-il pas être plus parfait que le museau d*une simple taupe 1 En effet, le sarcopte des champs fouille une terre inerte, qui ne cherche jamais à se •venger des blessures qu'on lui inflige, et qui, malgré tous les travaux des êtres qui l'habitent, parcourt imperturbablement sa route autour du soleil. Mais la taupe de Tépiderme trace son sillon rougeâtre dans la chair d*un ôtrp sensible et intelligent dont la première pensée est une pensée de vengeance; aussi le sarcopte est-il d'une agilité très-grande non-seulement comme fouisseur, mais encore sur la peau comme coureur. En dix minutes, il se rend de l'épaule au poignet, distance immense pour lui, puisqu'elle dépdsse trois ou quatre mille fois la longueur de son corps. Toute proportion gardée, c'est la vitesse d'un cheval au galop. S'il conservait sa rapidité en prenant la taille du célèbre coursier le GladiateuVy nul doute que le sarcopte n'arrivât à gagner une course de fond. Ce petit être me paraît merveilleux, parce que je crois qu'il réalise le type que nous avons rêvé, d'un monde supérieur où il n'y a pas de poitrinaires, d'un être assez parfait pour se passer d'organes respiratoires. Sa peau est si fine et si rosée que les trachées seraient du luxe pour un sarcopte, qui ne s'aperçoit même pas qu'il respire.

S'il atteint cette vitesse prodigieuse, c'est qu'il est pourvu d'un magnifique squelette extérieur. Des plaques dures servent de soVida ^oycA» ^^v

S94 LE UONDE INVISIBLE.

pui aux muscles robustes dont il fait si Iwd usage.

Ce n'est point cependant qu'il soit vagaboadde caractère. Rien n'est plus paisible que le mile, si ce n'est pourtant la femelle, qui est un modèlî d'esprit de famille. Généralement cette benne mère reste renfermée (Fans ses galeries soos-

cutanécs. Elle y vit à son aise à peu près comme peut le faire un ver dans un fromage. Quand on explore son sillon avec un grossissement suffisant, l'on reconnaît ses bivacs à ses déjections, aux débris provenant de ses différentes mues. Entourée de viande fraîche et vivante, cette carnassière ne néglige rien de ce nu\ peut rendre sa vie commode

et heureuse. Comme il lui faut respirer à pleine peau, elle pratique, de distance en distance, dans Tépiderme de son hôte, des soupiraux quelquefois élégamment taillés en ogive. Cette recluse laborieuse a Tamour du gothique.

Les travaux gigantesques qui s'accomplissent dans notre chair, ces circonvallations rougeâtres sont le fruit de l'amour maternel, sentiment qui fait accomplir à lui seul plus de merveilles que tous les autres exemples, non seulement à l'insecte maïs à l'être humain lui-même. Si le sarcopte ne se savait destiné à engendrer des êtres pareils à lui , il irait peut-être vagabonder de poil en poil, de duvet en duvet. Les paysages sous-cutanés doivent être si séduisants pour un insecte ayant la moindre dose d'imagination !

Mais dès qu'il a pondu, il se garde d'oublier ses grands devoirs de famille. Il répand sans perdre de temps (la vie est si courte et si précaire !) une sorte d'humeur vésicante, qui développe un petit bouton, tombeau vivant souS lequel sont enfouis les sarcoptes de l'avenir.

Comme on le voit, nous sommes transformés en couveuse involontaire par cette mère incomparable. Voilà une confiance qui nous fait beaucoup d'honneur.

■•s iirncs.

Le microscope nous a rendu des services incontestables dans l'étude des parasites externes. Jamais la vue simple n'aurait pu suffire pour pénétrer la mystérieuse organisation de ces êtres que nous avons tant intérêt à connaître puisqu'ils nous touchent de si près. Mais les ressources de l'optique la plus sublime et la plus raffinée sont à peine assez puissantes pour pénétrer dans un monde lollement étrange que l'imagination la plus féconde n'avait pu deviner l'existence même des hôtes paradoxaux qui s*y pressent.

Quel moyen de comprendre sans le microscope la construction impossible, les anneaux de ces- ténias rubanôs, si célèbres par leur longueur, par leur forme repoussante, par la ténacité des crochets iont Jour tête est otivfee , ^^xY^xcL^xÎY^t^dant ils se

Tamponnent aux parois de notre tube intestinal? r'ous pourrez vous assurer que chacun de ces segnents innombrables renferme des œufs, dévelop- )és dans un appareil particulier, et que ces aninaux peuvent être considérés comme un long îhapelet d'ovaires.

Un seul individu suffira sans doute pour infester l'univers! direz-vous en contemplant cette fantastique fécondité.

En auc.une façon, car Pœuf de ténia a des hasards aussi grands à courir que le grain de pollen, îui ne saurait donner naissance à la graine s'il ne commence pas par pénétrer dans l'ovaire.

En effet, l'animal ne peut se développer sans [uitter l'homme, sa patrie 1 Le porc, le mouton oivent l'héberger avant qu'il rentre dans les oranes qui l'ont semé sur la terre ! Le cycle de son xîstence comprend donc le séjour successif dans eux hôtelleries différentes, deux hôtelleries dans isquelles il doit être porté successivement par le asard, car il n'a point d'organe pour courir auevant de ses destins : il ne saurait hâter leur ccomplissement. Ce n'est pas à lui que l'on peut ire : Aide-toi, le ciel t'aidera. Pour lui le ciel doit >ut faire.

Comme le héros de la Fable qui était homme Ur la terre et dieu dans les enfers, cet animal ténéreux prend deux formes distinctes en harmonie vec les deux milieux qu'il habite l'un après Faute. Il est humble cysticerque, le traître l chei Le?»

LB MOND£ INVI8IBLB.

espèces inférieures; chez nous seulement 3 ses innombrables anneaux! n y a même mie de sa vie pendant laquelle il est renfermé dan fond d'une cellule. La première partie de sa odyssée se termine par une captivité obscur^ j| plus souvent ténébreuse.

Le microscope nous permet de voir le panAj vengeur du porc, enfermé dans le fond d'iuiecirj

veme creusée au milieu des organes charnus de son hôte.

Abrité derrière cctb masse de viande, il échappe à toutes les préparations culinaires. His à nu par le suc gastrique qui dissout nos aliments, il éprouve ses métamorphoses, ses transformations dernières.

Les anciens croyaient à Parasite du sang. Texistence de la salaman-

dre, animal qu'ils plaçaient au milieu des flammes. Le microscope nous enlève presque le droit de nier cet être fantastique, car il nous montre des animaux qui naissent, grandissent et meurent au milieu de liquides destinés à dissoudre toute matière organique , et qui sont pour ce qui est en vie plus terribles peut-être que le feu lui-même. Examinez égalemeul ^.Nec le ^Uis ^and soin ce

NOS INTUŒS. 301

li se passe au food des tumears, petits mondes rmés qu'habitent les cœnures. Surmontez le déwtt et l'horreur profonde que vous inspirera ce •cctacle ; car vous tronverez plus d'un enseigne* i«Dt précieux en étudiant cette image d'un enfer ïstiné sans doute à châtier les damnés de la der- Ure catégorie.

Tous y verrez un liquide d'odeur repoussante, habité par de petits serpents dont la tète est année de crochets menaçants et qui se livrent sans relâche ft mille contorsions hideuses. Leur corps, composé d'un nombre infini d'anneaux, est agité par des convulsions qui n'ont rien de terrestre. On dirait que ces êtres ont conscience de leur abjection, et que leur seul désir estdefuirloinde e lieu d'horreur.Haisles malheureux sontdoublelent esclaves. Non-seulement ils se trouvent emirisounés dans l'intérieur d'une membrane dont épaisseur est pour eux prodigieuse, mais encore i partie inférieure de leur corps est indissolublenent attachée àlaparoiméme qui limite leur cellule.

302 1.E MOXDE INVISIBLE.

Ne faut-il pas considérer les habitants i réceptacles inrâmes comme des germes malhen rcux informés dRiisdes liralies et qui n'ont pu étn ap|ieléâ À l'honneur de concourir à la fonctioi d'êtres complets.

L'existence de ces légions cachées dans la profondeur de la chair des animaux supérieurs aousi fait plus d'une fois songer à des idées qui eusseul paru tout à fait chimériques avant l'inventioB du microscope, auxquelles l'invention du tnlcriH scope pouvait seule donner naissance.

S'il est vrai que toutes les parties d'un être vivi soient vivantes, comme l'a dit un grand philoso- , phe, la merveille serait plus facile peut-être à comprendre, parce qu'elle serait plus grande encure, Nous devrions admettre alors que les animaux pÉrieurs sont formes par l'agrégation d'un nombre infini d'animaux élémentaires, ou, pour parler plus exactement, de molécules dont chacune serait susceptible de recevoir une existence distincte. S'il en étaitainsi, l'on comprendrait que le lait de la formation des tissus a quelque chose non pas de raisonnable mais d'instructif peut-être. Il faudrait savoir quelque gré aux molécules qui, pour faire partie d'un organisme compliqué, n'ont point, s'il est permis de s'eï primer de la sorte, abdiqué radicalement toute Initiative. N'est-ce point ce qui fait que l'on voit une si grande variété introduite dans les formes qui,naissent sous l'influence de termenls Venus du dehors'!

On a contesté à Darwin sa grande découverte de la lutte pour l'existence ; mais voilà que des affamés, la mouche de la graine du chou et celle de la farine, Se précipitent dans notre tube intestinal pour dévorer leur proie, et viennent lutter avec nous jusque dans le fond de nos entrailles.

. ^ Voilà donc deux étages d'appétits, le nôtre et le leur, superposés pour se repaître d'une proie unique. Ce qui est étrange, c'est que les parasites pi*oduits par ce que nous appellerons un démembrement de nos forces vitales, ne sont pas réellementdangereux comme le sont les étrangers, introduits par ruse ou par force du dehors. Les intimes ne commencent à devenir gênants que lorsqu'ils cessent de respecter l'hospitalité que nos organes paraissent destinés à leur offrir. Ils sont a peine désagréables aussi longtemps qu'ils se contentent

des logements que la nature leur a préparés.

Les ascarides lombricoïdes peuvent exister par paquets dans les intestins des enfants sans apporter un trouble notable dans leur économie. La seule chose nécessaire, c'est qu'ils ne devien-

rôte du ténia avec ses crochets.

assez

nent point assez nombreux pour obstruer mécaniquement les viscères. Le grand danger ne commence pour l'hôte que

lorsque les fils de la maison sont séduits par l'ambition des voyages, lorsqu'ils veulent faire leur tour de l'homme, qui est leur univers.

Cest ce sentiment désordonné auquel obéissent les larves remuantes qui labourent si cruellement la cervelle des moutons. C'est alors que ces animaux hideux creusent de longues galeries dans la pulpe blanchâtre qui sert à coordonner les sensations, et qu'ils font périr l'animal dans d'afTreuses convulsions.

La manière dont les intimes viennent du dehors est aussi merveilleuse que les plus incroyables métamorphoses d'Ovide Semez des œufs de ténia sur le fourrage, et le paisible herbivore qui aura le malheur de s en nourrir récoltera dans son estomac ces terribles cœhures qui v{ftit dévorer sa cervelle.

Par quels moyens le terrible voyageur sort'il du tube intestinal de sa victime?

1^ ^ ^ Qui lui a donné Tinw( ù^'^Ù^ telligence de se diriger '^^'^^^'^^\ï\^ O à travers la chair palun ()[.s anneaux <iu lenia. pilante, pour parvenir jusque dans l'encéphale? Quelle est la boussole qui le dirige dans cette étonnante migration^ Où a-t-il puisé ces connaissances anatomiques profondes qui lui sont nécessaires pour se diri-

ger dans ces ténèbres profondes ? Car il ne saurait atteindre son développement, s'il n'était doué de la faculté de découvrir la seule porte par laquelle il puisse atteindre la masse cérébrale qu'il convoite. Qu'est-ce qui apprend à ce rôdeur étranger la place du trou occipital?

Les parasitesdontnous ignorons le plusl'existence sont ceux précisément qui habitent les nerfs, ces télégraphes électriques au service de nos sensations, de nos volontés. Nous ne savons pas qu'il y a dans ces filaments des êtres qui nagent en pleine intel- Ugence, et qui ignorent cependant l'existence de la, raison. Us nieraient certainement qu'il y a des idées dans le monde, ces vers dégradés qui habitent les vertèbres des penseurs, s'ils avaient une

Crochets du ténia.

langue pour se communiquer leur manière de comprendre le monde extérieur.

Dans l'exploration' de ces organes, le microscope nous révèle à chaque instant des faits paradoxaux incroyables, plus surprenants les uns que les autres.

Hier on découvrait un nématoïde qui avait établi son domicile dans le larynx d'un adulte. Ce n'étai point un chanteur, il est vrai, mais ce n'était pas

non plus un muet qui hébergeait cet invisible. N'est-ce point évident que les sons de la voii humaine échappent au vermisseau qu'ils troubleraient dans son sommeilî

L'autre jour on annonçait à l'Académie quefe globe de l'œil des nèj^res du Gabon est le séjont favori d'un Glaire. Ce ver étrange aime à vivre pelotonné sur lui-même. Quand on^ le laisse en paii> il ressemble à une granulation io3perceptible;niW est-il réveillé par la crainte de quelque danger,il se développe avec une agilité surprenante, et a longueur,dix fois, cent fois, mille fois centuplée en un instant inappréciable, atteint en un clin d'œil une longueur de plusieurs centimètres. Ce pansite, qui semblait le symbole de l'indolence, acquiert alors une agilité surprenante. Il laut développer une dextérité merveilleuse pour le saisir au moment où l'extrémité de son corps arrive à fleur de l'œil.

Nos eaux intérieures, c'est-à-dire les torrents qui circulent dans nos veines , dans nos artères, sont peuplés par d'imperceptibles carnassiers. Qui sait s'ils ne dévorent pas les globules si admirablement " organisés, comme les barbillons et les brochets se saisissent des goujons et des gardons qui nagent dans la Seine ï

Nous avons nos poissons d'eau douce et nos poissons d'eau, salée. Les uns restent confinés dans dos veines. Les autres se plaisent au milieu du sang vermeil. Les uns et Vea ïaiT«,s ne sont que de pau-

vres vers aveugles entraînés par de violents tourbillons dont ils ignorent la cause. Si le torrent qui les a vus naître se ralentit, sont-ils assez intelligents pour comprendre que nous tombons en syncope? S'il s'accélère, iront ils deviner, je vous le demande, que nous avons la fièvre? Certes, nous ne devrions point nous attendre à trouver dans ces êtres une union si intime des corps, que nous serons invinciblement conduits à songer à l'union des âmes. Cependant nulle part nous ne rencontrerons d'existences si intimement liées l'une à l'autre, tout en demeurant spécifiquement distinctes, car le mâle ne peut rester pendant un seul instant isolé de sa femelle; les deux conjoints sont nés l'un pour l'autre. Jamais ils ne se sont quittés un seul instant, ce Roméo et cette Juliette. Ils devront mourir à la même heure.

Le mâle, plus robuste, comme il convient à son sexe, porte sa femelle attachée à son cou. L'heureuse épouse, la dame de ce logis étrange, est renfermée dans un profond sillon creusé sur la poitrine de son seigneur et maître, et au fond duquel elle trouve abri, défense et nourriture.

Quelle voie féconde n'est point ouverte à la médecine par l'étude de ces intimes! Combien il serait essentiel de bien comprendre les mœurs, les habitudes des êtres qui produisent peut-être la plupart de nos maladies 1

Peut-être en effet pourrait-on triompher de la phthisie la plus rebelle si l'on savait comment s'y

prendre pour arrêter le développement du fucus qui habite dans les poumons des poitrinairesl Est-il sûr qu'il ne soit qu'un liôte indifférent, ce vibrion qui se trouve constamment dans les déjections des cholériques? Est-ce un hasard sans importance qui fait qu'un être voisin de ce ver lugubre ' sort du corps des malades atteints de fièvre typhoïde?

Souvent le monde extérieur nous envahit avec une violence inouïe, sans attendra que la mort ait livré notre dépouille à la putréfaction. Horretirl il y a des gens qui auraient besoin d'être embaumés de leur vivant.

Une foule de tribus barbares appartenantà toutes les tribus du monde des petits nous assiègent. Les i paisibles coléoptères se mettent eux-mêmes quel- ' qucfois de la partie. A qui se fier si nous pouvons nous sentir dévorés par ces légumistesl

On a abattu des bœufs qui portaient dans l'œsophage des familles entières de sangsues avalées vivantes à l'état microscopique, et depuis lors attachées à la membrane qui est devenue leur patrie.

Quelquefois ces ennemis prospèrent si bien dans les voies respiratoires, que leur avidité finit par leur être fatale. Gorgés de sang, ils empêchent l'air de circuler dans les bronches. Amenant la suffocation de leurs hfttes, ils ne tardent point euxmêmes à périr, victimes de l'hospitalité involontaire dont ils ont abusé.

En Egypte, enÊaçagae, ftii>i.%feTa»çiB.a.étÔBOu-

vent obligé d'opérer des soldats suffoqués par ces habitants imperceptibles des mares et des eaux croupissantes. Que le voyageur altéré prenne garde I Chaque goutte d'eau peut contenir des ennemis embusqués dont le moindre suffira peutêtre pour lui enlever sa nécessaire f ation d'air.

Il paraît que déjeunes punaises, animaux pourtant fort timides, s'introduisent dans le nez des dormeurs qui sont perdus peut-être si, en dormant, ils ne peuvent éternuer assez fort I

Nul abri plus sûr contre les attaques de l'homme que les cavités naturelles de son corps ! Il est si parfait que les insectes y subissent quelquefois toutes leurs métamorphoses ; des mouches amenées à l'état d'œuf dans l'estomac en sont sorties non digérées, mais à l'état de larves!

L'oreille parait une hôtellerie particulièrement fréquentée pour franchir cette phase décisive de l'existence. On comprend, ma foi, qu'il en soit ainsi quand on voit combien certains vers sont peu délicats dans le choix d'un refuge. On en a saisi, faut-il le dire, qui se contentaient de loger, pour ainsi dire, à la nuit, au fond d'une ulcération cancéreuse !

C'est surtout la larve de la mouche hominivore qui me fait frémir, car celle-ci se développe avec une rapidité qui tient du miracle.

Ici, c'est un jeune homme dont l'œil est attaqué par les chenilles carnassières. D'autres fois, c'est un vieillard rongé par des vers établis di9ixv^\ fe^ivs*-

StO LE

iour do iifîs joues, cantonnés dans l'int^ieiir àt sa g<rncives ; de ces retraites, il sort one armée cvnparablo à une vulce de sauterelles, à une borde de Tartare£ eiivuhissunl une Chine qui n'a pas île nuiralllee.

Tout le inonde a lu sans doute l'bUtoire de ce Cosaque qui, enclormi près d'un charnier, fut envahi par les chenilles èmigraDt des carcasses voisines. On ne put le débarasser des vers qui l'aviienl pris pour un cadavre et qui n'en eurent point le démenti.

,0n a vu un criminel dévoré vivant pendant les jours qui précédaient son exécution à mort et dérobe Dux bourreaux par la vermine toute-puissanle devnncant ainsi la justice humaine.

V.V ne sont pas seulement des malheureux abandonnés de tout secours qui sont ainsi déchiquelés tout vifs. Les peuples épouvantés ont vu descooquéranU arrêtés dans leur victoire, saisis par l'armée vengeresse, hideuse exficutrice des malédictions' d'en liaul. S'il faut en croire la Bible, des tyrans ont été dévorés sur leur trône, au milieu I de leurs flatteurs.

N'attristons pas plus longtemps l'esprit du lecteur par des tableaux qui seraient immondes s'ils ne montraient la puissance du principe de vie qui, pour être dégénérée, n'en est'pas moins la i vie.

Que «eux qui, contre toute évidence et contre toute raison, tonl au moWe^Xe. ôawiR.Tïî«,wical^

réfléchissent à ces ëpouvantables emboîtements d'existences, à ces luttes affreuses dont la personne humaine est si souvent le théâtre I

Quel enseignement ne devons- nous, point au microscope, qui nous apprend que dans ce monde, où la place ne manque guère, nous sommes réduits de notre vivant à disputer à des existences étrangères la substance de notre propre corps 1 On voit bien qu'elle nous appartient à peine, que nousneTavons qu'en location, et que si nous hésitons à démé- 'nager quand est venu le terme, des millions de petits huissiers viendront nous mettre dehors.

-rs

Voyez-vous cette hr-inche de saule f[ue le vent d'orage arrachait il y a quel(|ues jours aux arbres voîsinsT Elle flotte k 1» surface de l'eau que la chaleur a rendue fétide, elle uage environnée d'une écume verdâtre. Saisissons-nous délicatement de ce débris ; regardons avec attention les feuilles à moitié putréfiées qui y sont restées attachées. Nous ne larderons point à nous assurer qu'elles portent un nombre immense de cylindres parfaitement visibles à l'œil nu. Le savant qui les aperçut pour la première fois, les prit pour quelque dépAt de vase gluante, et n'y attacha naturellement aucune importance. Mais il finit par reconnaître, à son ini' roensc stupéfaction, que les excroissances suspectes s'agitaient convulsivement toutes les fois qu'il les touchait.

Tremblay, qui connaissait par cœur l'iiistoire de la sensitive, ne trbuva pas que cette observation fût suffisante pour que l'on pût dire à l'être étrange: * Tu appartiens à la grande classe des animaux. ■ Il le mit en morceaux, et chaque fragment donna naissance à nn individu complet. Ceci semblait in-

Hydre d'eau douce.

diquer une plante se reproduisant par bouture. Beau mérite, en vérité, belle récompense de tant d'observation^ que d'avoir fait une pareille trouvaille à la surface d'une mare puante. Cependant Tremblay ne se rebuti pas, il regarda et regarda encore I II reconnut, après avoir continué longtemps son espionnage, que l'être ambigu n'est point attaché aux branches comme le serait un véritable

parasite. Si l'hydre fait corps avec h plante qui Ii porte, c'est que tel est son bon plaisir. Dites ^ c'est un végétal si vous y tene?, à condition vous ajouterez que c'est un végétal volontaire.

En ellel, quand l'hydre veut bien s'en donner k peine, elle marche, ma foi ! aussi bien que les chenilles processionnaires, pas les plus agiles par exemple.

Voua voyez d'abord la tÈte qui s'incline, et qui ! se rapproche lentement de la tige que l'animal veut parcourir. Bientôt cette tète fait prise et le corps courbé du petit Ctre ollre l'aspect d'un ressort.

Hais, A merveille! voilà maintenante racine qui se détache, elle glisse lentement le long de l'écorce; elle se rapproche de la tête ! Encore quelques instants, et les deux extrémités se touchent; alors le corps se gonlle psr un étrange effort de volo^t^ puis les rôles changent ! Voilà la racine qui se Cîe de nouveau, comme si l'hydre voulait cho sir une nouvelle demeure. La racine se fiïe à son tour, et la tâte qui s'abandonne est lancée avec force dans la direction que l'être a choisie pour développer sa vigueur.

Le génie déréglé des Orientaux a créé les sphinx, les harpies, les dieux à cent bouches, à mille bras, à quarante visages, cependant aucun mystagogue n'ava,it rêvé des êtres aussi étonnants, aussi incompréhensibles.

Si vous regardez l'hydre avec le plus puissant /nicroscope, vous ne àfttwiNTitfti. cas la moindre

'trace d'un œil quelconque, ni rien qui y ressemble. Cependant, placez cet être sans yeux dans un bocal transparent, vous verrez qu'il se déplace lentement et se rend du côté de la lumière.

Quoi ! faut-il nous déclarer vaincus parce que ce petit cylindre est en état de fournir une course de vingt centimètres par jour quand il fait bien chaud et qu'il se sent pris d'humeur vagabonde ?

A quoi nous sert-il d'avoir établi sur des bases solides notre supériorité en face de la fourmi et de l'araignée , si cet obscur habitant des eaux vient nous montrer que tout est vanité dans notre organisation si savante ? En effet, sans organes spéciaux, des êtres infiniment plus petits que nous peuvent accomplir des effets analogues, produire même des efforts d'une nature étrangère à notre nature.

L'hydre, si elle était'anatomiste, se rirait de bon cœur de la complication des organes, dont nous sommes fiers. Elle se croirait supérieure à nous si elle pouvait se rendre compte de la multitude d'appareils dont se trouvé surchargé notre corps pour produire des effets qui, quoique plus intenses, n'ont rien que d'analogue à une portion de ses facultés.

Faut-il admettre que cet animal favorisé peut contempler, sans intermédiaire d'aucune sorte, les phénomènes lumineux avec lesquels nous nous sommes mis eh rapport d'une manière si complexe? Est-ce qu'ils ne valent pas mv^w^ c\\\^\\q^%^

316 LE MONDE INViSIBLE.

ces habitants innombrables des eaux croupissantes qui, formés avec un tissu doué d'une sensibilité générale , d'une contractilité parfaite, n'ont besoin ni d'yeux pour se diriger, ni d'appareil nerveux pour sentir , ni de muscles pour marcher ?

Retournez l'hydre comme un gant, l'animal ne semble pas s'en apercevoir ; il continue à digérer ^comme si le dedans était identique au dehors, et susceptible d'exercer les mêmes fonctions. C'est ainsi que la racine se change en feuilles, suivant l'expérience de Saussure, quand on l'expose à l'air; c'est ainsi que la feuille devient racine quand on la plonge dans le sein de la terre.

Puisque vous tenez dans vos mains ces êtres, je vous engage à vous familiariser avec eux, à étudier leurs mœurs. Vous verrez leur industrie si grande qnyis savent se servir de Ipur bouche inférieure pour s'attacher à la surface de l'eau comme ils se fixaient à celle de la branche. Grâce à la capillarité, ils flottent paisiblement, aussi tranquilles que certains insectes reposent sur le liquide qui les porte. Mais jetez méchamment une petite gouttelette sur le petit orifice qui tient suspendu le singulier émule de Fhomme mouche, et vous verrez qu'il disparaît parce que la capillarité a perdu sa puissance!

Quelquefois on voit éclater entre deux hydres voisines des rivalités terribles I Elles luttent avec autant d'acharnement ^owt \tv ç.'^\tet^ d'une proie

vu

microscopique que deux grandes nations se disputant la conquête d'une provjinee.

Souvent les deux sœurs jalouses saisissent Textrémité d'un même ver, chacune avale son côté jusqu'à ce que les deux appétits rivaux se touchent tête à tête.

Mais notre monde est trop ami de la lutte pour que deux estomacs puissent digérer près Tun de l'autre sans chercher à se digérer l'un l'autre.

On voit donc le plus petit des deux dévorants avalé progressivement par son rival et disparaître sans cependant lâcher prise.

L'hydre parait ne jamais s'inquiéter de mesurer la taille de la proie à laquelle elle s'adresse, sans doute parce qu'elle sait que sa peau est douée d'une élasticité effrayante et que son sac s'étend au gré de sa voracité.

. ' Vous serez certainement effrayé de ces tentacules si fins, si menus, visibles seulement à la loupe, retenant, comme paralysés par une puissance magique, des poissons mille fois plus gros, mille fois plus vivaces que l'être qui va les engloutir.

Vous vous demanderez si, plus puissante que l'homme, l'hydre ne peut lancer un choc électrique pareil à celui de la torpille ; mais vous savez que la torpille est une machine voltaïque vivante, tandis que dans l'hydre vous ne voyez rien de tout cela. C'est un tissu homogène qui doit sécréter l'électricité de toute pièce, comme Veau \irQduit

d-s TSTievr?, t/.-mnMr îl donne naissance à ili-l

.S- Lvu5 DO'j* *r:JM:$ Itomés k eîndier le cvlindie (r^iéi-t. D*ux c^ Tremblay à la viae simple, nous n'a»rions JaTLais élé en etiî de c: mprendre commeil Tanîm^l s'y p.rend j-our s« noarrir: nous aurions bien aper;u ses lon^s bras, mais il nous auîaiiête impos&ible d'apercevoir sa bouche.

Une simple loupe a suffi pour mettre fin anx suppositions les plus bizarres, en montrant Tori' fice deîstiné à introduire la proie dans le /Corps gélatineux de rénigmatiq^e animal.

Que celte leçon nous serve encore une fois d'ensei;(nerner]t universel! N'attribuons pas à la nature une simplicité qui n'existe que pour notre ignoranrx* et que des instruments plus parfaits feraient peut-<Hre évanouir.

Il est vrai que la nature ne nous montre jamais la nmon ^/ernière d'aucun phénomène. Mais quelque cliose (le bien puissant empêche notre curiosité froissée d'avoir le droit de se plaindre. C'est que nous pouvons toujours découvrir une raison prochaiiKî, la(|uell(î h. son tour est liée très-intimement & riînstmhie des phénomènes.

N'allons donc jamais nous imaginer que nous Hommes arrivés aux colonnes d'Ilercule de la science de la nature. L'hypothèse la plus simple^ la plus naturelle, la plus vraie sera de compter

r, malgré tous nos efforts,

*^« sera bien rarement mise en défaut; ne Tou- ^^ions point, nous avons partout une bouche d'hy- ^^e à découvrir.

Qu'ils soient homogènes ou pourvus d'organes ^*Une petitesse ultramicroscopique, ces animaux, ^Ue nous appelons inférieurs, ne possèdent que ^es propriétés communes à toutes les parties de ^6Tir corps. On dirait que par des procédés inconnus la nature a répandu en quelque sorte uniformément dans ces organisations primordiales toutes lei facultés que nous possédons à Taide d'organes distincts; mais ces facultés paraissent être répandues à un état inférieur, de sorte que les animaux ont plutôt le pressentiment que le sentiment de la lumière par exemple.

Mais si les facultés deviennent plus sublimes à mesure que les espèces se transforment sous Taction providentielle et constante des milieux, c'est en se concentrant dans des organes qui perdent toutes les facultés accessoires pour ne garder que celle de leur spécialité.

Est-ce que, comme Darwin l'insinue, tout le corps humain n'a pas perdu la sensibilité directe à l'action de la lumière, qui appartient à toute la surface de l'hydre? Mais en se concentrant dans la flbre des nerfs de l'œil, de la substance cérébrale des tubercules quadrijumeaux, la faculté de la vision est devenue bien autrement sublime.

Demandez à l'hydre ce que c'est que le soleil, et

croyez-vous qu'elle serait en état de vous faire ui réponse bien satisfaisante?

L'organe, l'instrument lui-même de la vision, € devenu digne de la mission qu'il doit accompli L'œil réticulé a abouti, par suite du travail ince sant des forces organisatrices du monde, au glo admirable, merveilleux, qui est abrM dans chacu de nos orbites et qui est doué de facultés presq divines I

Cj^

VORTICELLES ET TARDIGRADES.

Retournons encore à Tétang, dans le fond duquel nous avons déjà vu nager des êtres si étranges, nous ne tarderons point à y découvrir quelque menue branche de chêne que le vent d'automne aura précipitée dans cette eau stagnante.

Cette matière végétale n'aura point impunément séjourné dans un milieu favorable à l'organisation de tant d'êtres étranges. En effet, elle est recouverte d'une gaîne gélatineuse, gluante, informe; mais ne craignez point de l'analyser, car notre microscope, véritable baguette magique, va la changer en Tin ravissant bosquet. Nous n'avons plus devant les yeux une gelée amorphe, que Ton ose à peine toucher du bout des doigts : ces mucosités sont transformées en élégants buissons, en féeriques végétaux.

3tf IM

Vont «dmini, n'crt-ce pas^ Itmn MfeiS^ semblent de petites dochcCtes décoopëa ncc grâce, one délîcatene infinie? Gombiea ne ▼OQs pas pins channés, pins stopéliés, dire, si yoqs saviez qne chaenn de ces petits est 00 petit aoimal qoi est altadié par nnetîBi boot de laqoeDe il a fleuri!

Cds clochettes ravissantes appartiennent, en au règne animal par le plus respectable de tous droits. Chacune d'elles possède un ^Mf^^wnif qii gère à ses heures. Hles ne sont paa induites conun les plantes à aspirer le résidu de» réactions opérés dans cet estomac banal qoi se nomme le termii terre végétale.

Les estomacs de la vorticelle ne sont pas du loKi une vaine apparence; on peut les saisir en flagrant d((Iit de digestion.

Un outre, la partie supérieure, la tête, si vous voulez lui donner ce nom, est garnie^d'une série dé cils vibratiies dont la vorticelle se sert pour attirer sa proie.

Malheur à la monade imprudente qui passe dans le voisinage des tourbillons produits par ces organes invisibles! car elle est entraînée par le courant qui la porte à rentrée du redoutable orifice. On la voit descendre malgré elle dans cette cavité qui lui parait immense, et où des sucs, terribles sécrétés par un tube digestif imperceptible l'ont bientôt réduite eu pAte. La' vorticelle semble inférieure à Thydre, parce qu'elle ne mxkX» ^ à^Xa^Oc^x & sa guise. Mais,

VORTICELLES ET TARDIGRADES. 323

I^Wune étrange compensation, sa tige semble bien P'Im Tivante que l'hydre de tout à l'heure. En effet, ^^Be est garnie d'un long muscle qui lui permet de iBiBendre un nombre infini d'attitudes singulières, ^4e poses bizarres I

Supposez des arbustes dont chaque branche pos- ^Kède la faculté de gesticuler, et vous aurez une

idée exacte de la richesse des dramatiques paysages que vous offrent ces buissons vivants sans exemple dans le monde visible, et qui pourraient donner aux physiologistes plus d'oracles qu'il n'en est jamais sorti des chênes de Dodone.

Ces yorticelles ont une propriété étrange qui semble dénoter une merveilleuse intelligence des conditions extérieures d'un monde auquel elles

8St LE MONDE 1NV15IBI£.

doivent pourtant paraître si profogdément ètn gères; elles peuvent pour ainsi dire (rase tout fait inattendue!) se dérober dans repaissent i leur propre organisme.

Le moindre choc, un choc si l^er que vous B l'apercevrez point, suffit pour que le buissoD s'il faisse sur lui-même et dispt raîsse dans l'épaisseur d'au boule gélatineuse.

Ici nous ne voyons plus de traces d'organes spédauii l'intelligence. Rien qui nf pelle le cerveaa, les nerls, les mille parties qui constituent les êtres supérieurs; mais en revanche, on peut dire que c'est l'estomac qui règne. Car le microscope nous montre à l'état de multiplication efTrayant« cbei des êtres invisibles cet organe que nous avons tant de mal à remplir, quoiqu'il soit unique, heureusement pour notre repos. Un seul comme le nôtre ne suffirait sans doute point à ces voraces qui auraient tant à grossir s'ils avaient la Aintaisie de posséder un jour quelque place dans le monde. Quelques grains de carmin changeant leur océan en mer rouge vous montreront cette nurreUle.

Iiifusoire rolifèn.'.

VOBTICBLLES ET TARDIGRADES. 325

L'estomac, devons-nous même ajouter, est la seule chose importante dans la vorticelle. Elle lui tient lieu de cerveau sans doute et de cœur. Aussi peut-elle ae briser en morceaqx dont chacun prospère rapidement, parce que la rupture a lieu de manière à ce que l'inlégrité des estomacs ne soit point endommagée dans ce partage.

Notre étonnement provient évidemment de ce qiie nous voyons associée à la vie animale une propriété qui nous semble inhérente au végétal, celle de se reproduire par fragments et boutures; mais cessons de considérer la réunion comme fatale, et nous serons mieuï à même d'admirer la merveilleuse fécondité de la nature. Transportons- nous, par la pensée, à bord de quelqu'une des sphères d'or qui roulent dans les espaces célestes. Qui nous dît qu'il ne s'y roule pas là-haut des mondes, où les êtres supérieurs sont organisés suivant le plan des rotifères î Qui nous dit que l'animal intelligent et sensible qui les habite ne s'y meut pas dans un milieu tel que la reproduction normale doive fatalement avoir lieu par bouture? Dans ce monde, jamais les races royales ne s'éteignent, il

n*y qu*à mettre en morceaux les vieux princes, pour avoir de leur progéniture. Peut-être le mode de génération dont nous sommes si fiers est-il réservé aux derniers des infusoires.

Comprenons bien que les animaux et les plantes qui couvrent la surface de la terre sont prodmts par des forces dont nous ne pouvons comprendre l'économie, parce que nous ne les observons qne dans des applications très-spéciales, très-infimes, très-particulières.

Toutefois, je ne peux m'empêcher de vous confier quelques idées qui me viennent à propos dn stentor, ce colosse du. m onde invisible que je ne peux mieux comparer qu'à une trompette nageant dans les gouttes putrides; ce requin des gouttes abuse de sa force, de sa taille immense, il est au moins aussi gros que le petit bout d'une aiguille, pour avaler les monades avec une rapidité vertigineuse. 11 poursuit même les tardigrades, espèces de monstres analogues jusqu'à un certain point à leurs homonymes de forme hideuse. Si vous faites évaporer Tatome d'humidité dans laquelle le géant s'agite, il cessera bientôt de dévorer sa proie. Les tardigrades ne tarderont point non plus à devenir immobiles. Vous n'aurez plus au bout de votre microscope que quelques grains juxtaposés, qu'un souffle disperserait et qui semblent à peu près aussidispos<^sà nager qu'une poignée de harengs saurs entassés dans le fond d'une caque ([uelconque. Mais jetez cette poussière dans Teau, et vous verrez que ces ca-

VORTICELLES ET TARDIGRADES. 327

davres reprennent subitement leur agilité première .

Voilà un phénomène que l'on a nié, quoiqu'on l'ait observé bien des fois, car il semblait incroyable à ceux même qui le constatent tous les jours chez les végétaux, ou plutôt qui le constateraient s'ils prêtaient une attention suffisante.

Est-il donc véritablement incroyable de voir que ?eau qui fait germer le grain de blé agite le tardigradè ?

Il est vrai, nous ne savons point comment la vie peut demeurer en suspens chez cet infusoire, mais qui est-ce donc qui nous a expliqué comment elle demeure renfermée dans la graine? Est-ce que nous nous expliquons le long sommeil des animaux hibernants? Que dis-je, et notre sommeil, à nous, celui dont nous cherchons à jouir tous les jours, comment se peut-il concevoir? Certes, personne ne fermerait Tœil s'il fallait veiller jusqu'à la découverte de ce problème; si l'on était condamné à dire d'où nous viennent les pensées qui se déroulent devant notre esprit quand il semble que nous n'appartenons plus à la terre et nous flatter d'échapper à la commune misère.

LE CDRAIL.

Rêvons donc, sans savoir ce que c'est que de rêver, rêvons donc que nous vivons à une époque où des navires sous-marins peuvent conduire les touristes au milieu des forêts d'amphitrites. Nous voilà libres, heureux comme des poissons dans Teau , au milieu de ces futaies exubérantes de vie, et dont Taquarium du boulevard Montmartre ne nous donne qu'une faible image.

Quels sont ces troncs rougeâtres qui, plus heureux que nos chênes, n'ont à trembler sous le souffle d'aucun vent d'orage? Le rayon de soleil qui, glacé, satiné par son passage à travers ce cristal, vient frapper encore notre rêverie aérienne, nous permet de reconnaître des rameaux de corail sculptés, fouillés, ornementés avec une richesse dont nos futaies .devraient rougir!

Voilà que les rameaux rougeâtres se couvrent de gouttes de lait, brillant sur une couche d'un pur vermillon. Petit à petit ces étoiles blanchâtres grossissent, bientôt nous voyons que chacune d'elles donne naissance à une corolle qui a la couleur du lys et la timidité d'une jeune fille; car elle paraît hésiter à s'épanouir, et le moindre courant qui d'aventure agite le fonds des eaux la fait rentrer dans sa retraite.

Si le calme renaît assez profond, nous voyons son étrange tissu se développer encore; alors elle se couvre de franges qui s'agitent dans tous les sens.

Parmi ces fleurs il y en a de peu hardies, qui ne sont pas rassurées quand les autres s'étalent triomphalement ; de paresseuses, qui ne sont point encore réveillées par les caresses du soleil. Mais il y en a de convulsives qui se tordent comme des démons et qui eff'rayent leurs voisines, car, plissées les unes contre les autres, les franges du velours animé ne se peuvent apercevoir. Nul en les voyant si concentrées, si repliées sur ellesmême, ne se douterait que cette corolle charmante est recouverte d'un duvet plus délicatement découpé que la plus aérienne dentelle. Ces fleurs ont de l'esprit, car quelques-unes semblent se plaire à se grimer, à se rendre méconnaissables. Elles se déguisent sous la forme extravagante d'un disque,^ portant des raies régulièrement espacées, et qui ressemblent à une roue. Tout d'un coup, voilà que

les bras se rejettent violemment en arrière. Ce lis. malin et narquois peut-être, semble rire de notre surprise. Il n'a pas de langue, il est rrai^inaisil s'agite gracieusement! Il semble venir au-derant de tiotre main! Il peut sans danger nous invîtff i le cueillir, car il sent qu'il aura tout le temps de se replier sur lui-même, de disparaître dans le fonl de sa caverne avant que notre doigt ait le temps de l'atteindre.

Nous retrouverons dansée monde étrange, toute la grâce des fleurs que nous admirons à la surface de la terre! Des parfums, elles en doivent avoir qui font que le maquereau pensif aime à promener ses écailles argentines au milieu de ces rameaoi gracieux dont les débris décorent le sein de dos femmes et de nos filles. Mais ce qui nous paraît plus merveilleux, c'est de retrouver là-bas une synthèse de Timmortalité et de la vie, de rinertie et de Tintelligence î Si vous croyez que la plante a de la raison, elle vous montre ses tiges plus inertes que celles des chênes. Si vous vous écriez que ce n'est qu'après tout un rocher, mille tôtes gracieuses viennent finement sourire!

L'étude du corail est indispensable pour compléter celle de la fourmilière.

Vous avez devant vous un véritable édifice social dont la hase, dont le squelette est le rocher. Mais le couronnement, quel est-il? La corolle libre et intelligente. Libre, vous dis-je, quoique vous llUissieZy au premier abord, imaginer le contraire.

Touchez légèrement le moindre des petits organes qui garnissent les bras de la fleur. Vous verrez que la papille imperceptible se, contracte et se réfugie dans le tissu de l'appendice qui la porte. Mais si vous persistez, ce sera le bras luimême qui se retirera en se roulant dans une spirale. ,

Ne vous arrêtez point, continuez encore, vous verrez l'animal entrer tout entier dans la caverne qui lui appartient bien en propre, puisqu'il Ta créée de sa substance, comme vous le reconnaîtrez à ce signe ; la liberté du polype n'est point endommagée par son intime liaison avec ses frères. La fleur n'a pas besoin de recevoir l'autorisation de quelque despote caché, ni de demander conseil à sa voisine pour s'épanouir ou pour disparaître. Chacune dort à son aise. Jamais le même rayon de soleil ne réveille à la fois tous les habitants du polypier !

Quand nous serons revenus à la surface des eaux, nous pourrons étudier avec intérêt dans les livres des savants la reproduction de ces êtres à deux faces, à la fois uniques et multiples, pierre et fleur, chair et rocher 1

Le germe se développe dans le sein du tissu maternel et setrouve d'abord prisonnier au milieu de cette chair gluante, molle, intermédiaire entre l'eau et la matière vivante. Son contact produit une espèce d'irritation, et autour de son petit corps embryonnaire une cellule s'arrondit à mesure qu'il grandit. Quand il est assez grand, il sort de la

cellule par une sorte d'opération césarienne. La paroi naembraneuse s'ouvre devant lui, et lui'livre passage. Ce n'est plus alors un embryon^ c'est une larve qui tombe dans la cavité intérieure du corail où elle vit à la manière des vers intestinaux. Avant elle était comparable à un cysticerque enfoui dans son kyste, la voilà élevée à la dignité d'un ascaride, d'un ténia.

Quand arrive l'heure de la naissance, la larve du corail fait apparition dans le monde extérieur, où elle entre par la porte d'ébène ; car elle est lancée dans la mer avec les résidus de la digestion.

En ce moment elle paraît être un animal trèsvivace qui semble impatient de se précipiter vers des destins nouveaux. Qu'il se hâte de jouir de cette faculté sublime de la locomotion, car il ne la possédera point jusqu'au terme de son existence. Ne vaut- il pas mieux périr que de vivre ainsi déshonoré, que d'être cloué sur un rocher quand Ton a connu Texistence des grands vagabonds de l'empire de la mer!

Déjà dans sa vie libre âe corail se sent mal à Taise; il ne marche qu'à reculons. On dirait qu'il emploie toutes ses forces à lutter contre l'attraction des rochers dans le voisinage desquels 11 passe. Mais il a beau faire. Quel être échapperait à la force invisible, mais invincible de la fatalité, écrite dans son organisme ? Pendant qu'il nageait peutêtre avec courage pour maintenir son indépendance, il s'est transformé en rocher, son corps

s'est partagé; il forme maintenant huit cellules différentes.

Dès lors l'heure a sonné! Assez nagé.... il faut végéter.

Le voilà donc qui se précipite sur le roc où il doit prendre racine, et dès ce moment une autre destinée s'ouvre pour lui. Son activité ancienne semble concentrée vers la procréation d'êtres pareils à lui. Bientôt le polype n'est plus isolé, il a perdu sa liberté,- mais ce n'est plus un simple individu isolé dans le monde, c'est une nation qui a pris naissance. L'ancien vagabond, ainsi que Romulus, a fondé une gigantesque cité.

On dirait que chacun de ces rochers animés a senti l'ambition de créer à lui seul un continent tout entier. S'il rencontre dans le fond des océans un polypier rival, ce sont des luttes sans fin qui peuvent durer des siècles. L'orgueilleux cherche à étouffer la colonie voisine, mais il ne saurait parvenir à régner seul dans cet humide et sombre empire. En effet, les forces du vainqueur s'épuisent par la victoire, tandis que celles du vaincu se recueillent par la défaite. Ce sont des alternatives infinies pendant lesquelles les fonds des océans s'exhaussent. Les forces souterraines, venant mystérieusement à leur aide, les imperceptibles atomes arriveront à créer un monde, peut-être destiné, dans les siècles futurs, à être habité par des animaux plus libres et plus heureux que nous.

Des observateurs superficiels pourront supposer que nous avons à nous plaindre de la parcimonie de la nature, qui semble avoir réservé toute sa poésie en faveur des paysages de la zone torride.

Mais cette pauvreté relative de la parure de nos latitudes tempérées n'est qu'une apparence trompeuse. Les études microscopiques nous apprennent rapidement que nous n'avons nullement été traités en enfants déshérités.

La terre serait déserte, que nos océans renfermeraient encore assez de merveilles pour justifier la fécondité des forces génératrices. Partout la vague est habitée par des myriades d'êtres; si nous savions les admirer, nous verrions que les sites marins effacent la richesse des plus splendides paysages aériens.

Jusque dans les mers polaires se développent une multitude de plantes et d'animaux dont les formes étranges, mieux comprises, ouvriraient un champ nouveau devant l'imagination de nos artistes.

C'est de dessous les glaces que sortent ces véritables torrents de chair vivante, cette manne infernale qui rajeunit chaque année notre sang appauvri. C'est de là que surgissent ces phalanges innombrables qui appellent chaque année nos pêcheurs sur les rives d'Islande, de Terre-Neuve, et même daGroënland.

Lorsque la vie est chassée de. la surface, elle n'est point vaincue par le. froid; elle ne fait que descendre, et pendant bien des milliers de siècles encore l'abîme lui appartiendra.

Quelles tristes nouvelles du monde de la lumière ne doivent pas rapporter aux peuplades sombres les tribus voyageuses de morues et de harengs. Heureuses les nations sédentaires qui, restant près du cœur de la terre, échappent à la fois à la dçnt des voraces et à l'inconstance des saisons I

Les forces qui travaillant dans ce milieu océanique sont si actives que la flore et la faune se confondent pour ainsi dire. Quoique microscopique, chaque habitant de ces profondeurs parait ^nimé de l'ambition de cumuler les propriétés des deux règnes différents.

Jaloux de la plante, l'animal se change en arbre, mais en même temps la plante parait tourmentée du désir de voyager.

On a inventé un mot nouveau, celui de protozoaires, pour désigner tous ces ambigus, qui semblent ne trouver de place, ni dans un règne, ni dans l'autre.

Trop vivants pour être nommés des plantes, ils sont certainement trop sédentaires pour qu'on puisse dire qife ce sont des animaux.

Plantes ou animaux, quelques-uns semblent possédés de la passion de la lumière; c'est à eux que Ton doit les magiques illuminations de la mer qui baigne les côtes de Provence et d'Algérie.

Voyez-vous ces animalcules gracieux, véritables pierreries animées qui couvrent d'un tapis phosphorescent la crête des vagues de l'Océan; le sommet de ces montagnes salées qui viennent se briser en mugissant sur les austères falaistfs de Bretagne?

C'est une teinte plus douce, plus chatoyante que celle que nos lucioles allument dans nos prairies provençales. Plus le vent souffle, plus le navire s'épuise en luttant contre la lame, plus vigoureusèment étincellent les éclairs humides.

Homère et Virgile ont pu, tout aussi bien que Lamartine et Victor Hugo, voir ces splendides contrastes entre Fhumidité et le feu, entre la lumière et l'obscurité. Plus les êtres sont infimes, mieux ils conservent leurs habitudes, plus ils se dérobent aux grandes révolutions du monde organique. Éternellement peut-être brilleront ces étoiles qui sembleiA ux^e Vw^wtÇi^NÀwo. ^^Y-î^^^ssa

L'ÉCUME DBS FLOTS. 337

criant au firmament : Moi aussi fai mes nébuleuses !

Comme vous pouvez le voir par ces esquisses, la science est bien susceptible d'avoir sa poésie. Nous ne serons donc plus étonnés de reconnaître que les poètes aient été plus d'une fois de sublimes révélateurs. Est-ce que Lucrèce n'a point devancé le microscope quand il a écrit en vers sublimes que Ténus a commencé par flotter à la surface des flots I Est-ce qu'il n'a point deviné l'existence de ces êtres que le désir de plaire fait briller sur ces humides prairies !

Que savent de plus les chimistes? Évidemment le secret de cette fonction sublime de phosphorescence leur a tout à fait échappé. Ils n'ont point découvert dans la monade flamboyante d'organes analogues à ceux dont la Raie ou la Torpille se servent pour produire l'électricité, parce qu'ils ont très-mal cherché, sans aucun doute, comme nous n'aurons point de peine à le faire comprendre. En effet, cette clarté, quoique infime, est immense, comparée au Volume de l'atome qui la sécrète.

Dans chaque mètre cube on peut faire entrer, sans doute , plus d'un milliard de ces animaux. Si nous admettons qu'un groupe de mille puisse donner autant de clarté qu'une bougie, chaque kilomètre cube de cette matière lumineuse pourra verser un torrent de lumière comparable à celui qui sortirait d'un million de bougies. Si l'infusoire devenait gros comme la terre, et qu'il cow&^tn^X»

un pouvoir rayonnant proportionnel à son volume, il brillerait donc comme un prodigieux faisceau de quarante milliards de millions de bougies. S'il devenait gros comme le soleil, ce que nous pouvons comprendre par un nouvel effort d'intelligence, il serait un million de fois plus lumineux encore. Quarante mille milliards de milliards de .bougies, voilà ce qu'il faudrait allumer pour égaler la clarté qu'il lancerait dans l'espace.

Ceux qui méprisent les facultés lumineuses de l'infusoire, et qui n'y voient qu'un jeu de la nature,

Infusoires lumineux.

sont-ils bien sûrs que l'astre du jour soit organisé d'une façon aussi puissante, toute proportion gardée avec son diamètre?

Dans les Éclairs et Tonnerres nous avons essayé de faire comprendre comment Arago explique celte phosphorescence des flots, quand elle ne tient point à la présence d'une légion d'infusoires. Lui aussi a vu dans des phénomènes de ce genre une image de ceux qui font que le soleil nous échauffe.

Mais nous ne pouvons le suivre, car il nous reste à vous faire comprendre la destinée de ces êtres iumineux, agrèges etvYoxv^'s» çJAa.^elets. Vous serez

sans doute surpris q\]e ces petits servent de nourriture aux grands cétacés. Les géants du monde océanique sont donc en rapport, par leur digestion, avec les infîmes qu'ils paissent sur les plaines de rOcéan. Leur rapport est le même que celui qui existe entre le globe terrestre et les aérolithes quil absorbe, digère à sa manière! Comment expliquet-on que les extrêmes fassent mieux qde de se toucher, comme le dit le proverbe, mais qu'ils se dévorent les uns les autres? car il y a réciprocité parfaite. En effet, si les baleines avalent les infusoires, il faut avouer que les infusoires le leur rendent avec usure. A peine le colosse est-il mort, que voilà des peuples qui s'en emparent. Toutes les fois qu'une baleine expire sous les coups du narval ou du harponneur, c'est toujours fête dans le monde des petites gens de l'Océan. Jamais la voracité des Titans n'a pu lutter avec celle des Pygmées quand ils peuvent appeler à la rescousse la puissance du nombre.

I U iOHO DtS OCÉkNS.

Si It mierosfope n'avait èW renforcé d'un admi- Itbttt pi1>Géil<(> lit- sondai.'e, pennottant à la main de Hiommsd'nllt'r saisir dos grains de sable par deui inJII*»9 hrassi's li'ciu. lions ifinorerions oncoreqiie )« vie n'est point fntimidée par d'tiorribles ténèbres et qu'elle les dispute victorieiisefiient ti la mort.

La nature créatrice n'a pas dédaigné les sommets de ces montagnes négatives, que le soleil a dû renoncer à ^yer. Elle a trouvé le moyen sublime de peupler le penchant de tous les pics inverses, de ces Monts-Blancs retournés. Réfugi^ derrière leurs dimensions infimes, les habitants de ces ténèbres possèdent la force infiniment grande de résistance dont il fdut que des tissus gluaots soient pourvus çom sou\«.wit âfi« efforts réparti*

suivant le taux de dix mille kilogrammes par centimètre carré. Quoique gélatineux, ils se multiplient sous une pression terrible qui écraserait la carapace de nos frégates cuirassées.

Quand les premiers citoyens du dernier fond des océans sortirent de l'abîme, le monde savant poussa un long cri de surprise. Les régions que les académies avaient déclarées vides et en quelque sorte consacrées à la mort, venaient de se révéler tout d'un coup comme la patrie d'animaux dont Torganisation nous semble enveloppée d'une espèce de brouillard.

Les foraminifères appartiennent au monde invisible, non-seulement par les ténèbres de leur demeure, mais encore par leur taille. Cependant c'est à ces habitants du fond des océans que Ton donnerait gain de cause si l'on comparait leurs travaux aux monuments élevés par la race humaine; on verrait que ce n'est pas nous qui pouvons nous flatter d'avoir élevé les plus sublimes Babels.

Les signes les plus durables de notre activité auront disparu depuis des milliers de siècles avant que les traces de nos contemporainsL aient été effacées du fond de l'abîme. Leur dépouille servira à entretenir peut-être la lampe des penseurs que leurs formes bizarres auront intrigués.

Sans le microscope, l'existence de ces grands évolutionnaires nous serait probablement inconnue, car aucun philosophe n'aurait pu deviner leur • présence, mais sans eux cerlaïuem^xii \^ tôvrx^-

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scope n*aurait pas été inventé. En effet, notre Sarope serait encore plongée sons les flots, FOcéan régnerait presque sans partage sur notre belle Fraoce, si les infusoires marins n'avaient poor ainsi dire fabriqué le sol que nous habitons. Dans toutes les parties du monde, ces infiniment petits ont travaillé avec une égale ardeur à grandir le relief de la partie solide. C'est grâce à leur persévérance ^que la civilisation humaine a pu éclorei A^ que le progrés conscient de lui-même a parcouru son évolution séculaire.

Je me plaise imaginer que la masse des sqoe* lettes de ces ouvriers obscurs est plus considérable que celle des laves que les volcans ont vomies en quelques jours de colère. Ne semble-t-il pas consolant de penser que la vie, ce feu céleste, a fait plus encore pour préparer le théâtre de la Raison que les commotions produites par la lutte aveugle, brutale, de Neptune et de Vulcain!

Le nouveau monde semble avoir été surtout pris comme le champ merveilleux ouvert à l'indomptable activité de ces êtres si longtemps anonymes.

La ville de Richemont est le centre d'un de ces districts dont chaque grain de poussière fut jadis animé, de sorte que la belle expression de Shelley n'est point seulement une poétique exagération.

Le filon de squelettes microscopiques atteint une hauteur de plusieurs centaines de mètres. Si Ton superposait autant de momies humaines, ou for-

raerait une montagne dont la hauteur serait presque égale à celle d'un rayon terrestre!

Infusoires trouvés au foniî de la mer.

Que dire des couches plus surprenantes encore que l'on vient de découvrir au Gajiada, et qui étaient remplies de fossiles avant la naissance de notre Europe^ Car dans un monde que l'on avait tant de raisons pour croire jeune, le microscope découvre les doyens du règne organique. Qui donc pouvait supposer qu'ils étaient cachés dans une épaisseur de dix mille mètres de débris superposés ?

Il ne faut pas croire que les foraminifères soient fatjgués depuis les centaines de mille ans qu'ils travaillent. Jamais peut-être lis n'ont été aussi actiË pour préparer le domaine de& ^ibii^\^^\i.%

futures. Quel temps fut plus fécond en inliracles?et certaines gens se plaignent que les forces génératrices sommeillent.

Vous découvrirez sans peine des colonies prospères établies à L'embouchure des fleuves, travaillant dans des deltas qui s'accumulent près des barres, élevant leurs monuments dans les lieux agités où l'eau douce lutte avec l'eau salée.

Cette race inépuisable encombre le lit des ruisseaux qui découlent des glaciers ; elle étend donc son domaine depuis la première des cimes, jusqu'au dernier des gouffres océaniques, embrassant tous les infinis terrestres.

Lorsque les frères de ces infusoires ont apparu sur notre globe, c'était des milliers de siècles avant la naissance du premier et du plus imparfait des vertébrés. Leurs géants n'ont perdu que la taille, car ils avaient des proportions effrayantes que leurs fils dégénérés n'ont point su conserver. Il leur a suffi de changer d'échelle pour échapper à la destruction qui a moissonné tant d'espèces; ils se sont repliés sur eux-mêmes; mais, en devenant plus petits, ils ont multiplié leur puissance d'une manière effrayante.

Ces atnés de la création ont bravé les changements qui ont détruit la race orgueilleuse des mastodontes, parce qu'elle n'a pas su se rési:2;ner à décroître. Pour durer, il faut que les races se fassent humbles et petites, car la place qu'elles occupent serait mieux Yemç\\^ ^^^ ^^^ XTè'^^ "^^^s

parfaits réalisés depuis leur apparition dans le monde.

La fine dentelle de silice qui constitue leur enveloppe est si résistante, malgré sa délicatesse, qu'elle a traversé sans être brisée le redoutable intestin des oiseaux de mer. Le guano des tles Ghincha contient des myriades incalculables de ces poussières organisées qui 'ont échappé aux épreuves de la digestion, et que, sans le microscope, l'on confondrait avec de simples grains de sable.

Dans d'autres distk*icts, les infusoires ont légué aux générations suivantes leur sarcode, en même temps que leur carapace.

Merveilleusement protégée contre l'action oxydante de Tair, cette substance déjà à moitié liquide s'est transformée en huile ; elle constitue la richesse inépuisable du Canada et de la Pensylvanie ; elle alimente des puits artésiens qui en vomissent des rivières.

Nous aurons besoin du navicule pour vous faire comprendre ce qu'est la dépouille de ces émules des polypiers, qui ont de plus une faculté éminente. Aucun d'eux, malgré sa petitesse, ne sent le besoin * de construire de caserne pour s'abriter. Malgré son petit diamètre, chacun d'eux vit isolé comme l'animal le plus parfait de toute la série vivante.

Au premier abord, ces foraminifères vous paraîtront offrir une organisation pareille à celle des mollusques. Mais quand vous y re^^tàst^T. v^^^

,ti dans le puano.

dernfs sont ^tanenus à comprendre que l'animal est composé d'un nombre immense de cellules dont chacune renferme une partie de son corps. Ces différentes loges ne sont point isolées les unes'des autres, car la nature a établi entre elles une série de cQnim.uQications c^ui ont lieu au

moj'en d'orifices spéciaux dont le nombre est si effrayant que les premiers observateurs se sont crus le jouet d'un rêve.

La raison se refuse à comprendre pourquoi les parois de ces coquilles imperceptibles ont été criblées de trous aussi nombreux que les feuilles du chêne le plus touffu î Quel besoin la nature avait-elle de donner passage à une multitude d'appendices filiformes dont l'usage n'a en<'ore pu être deviné, tant leur plan est différent du nôtre?

Dans des conditions si différentes de celles où nous vivons nous-mêmes, tout paraît bizarre, incompréhensible : l'analyse qui nous soutient tant que nous étudions des êtres analogues à nous, cesse de nous guider dans Tanatomie d'animaux plus semblables peut-être aux habitants d'une autre planète qu'à nos proches voisins de la série vivante.

Le microscope ne fait alors que d'augmenter nos perplexités. Car à chaque instant il nous oblige à constater des mœurs qui nous semblant fantastiques parce que nous ne les avons point assez étudiées pour reconnaître des lois identiques en essence à celles qui régnent en nous.

Les foraminifères sont de ces êtres qui paraissent appartenir à un monde étranger. I}s sont comme autant d'énigmes vivantes. Chaque partie de leur squelette, chaque circonstance de leur existence est un problème.

Il y en a qui se reproduisent d'une façon si ex.tc^-

vaganle, que les mots oianquent pour désigner cette étrange génération . Figurez-vous de petites moules microscopiques qui auraient trois écailles dont une se serait glissée entre les deux autres. Celte partie centrale serait l'instrument de la reproduction par un mécanisme plus surprenant que tout ce que nous avons vu jusqu'à ce jour.

Lorsque l'animal grossit, cette partie du milieu se développe en même temps que les écailles qu'elle sépare. Mais à mesure que les deux valves extrêmes s'éloignent l'une de l'autre, elles semblent s'ébranler : bientôt elles tombent comme deux fruits mûrs se détachent du tronc.

Elles tombent, mais sans cesser de vivre, car chacune d'elles est devenue un animal parfait, un animal complet. Est-il besoin de dire que chacun de ces animaux-fragments se développe, se multiplie à son tour par le procédé qui a servi àjui donner l'être?

Ce qui pourrait servir à définir, je dirai presque chimiquement, nos êtres microscopiques, c'est la merveilleuse propriété de leur chair qui se couvre de silice, dès qu'elle se trouve mise en contact immédiat avec rOcéan. Ne sont-ils point avant tout des organes d'épuration? des absorbants destinés à travailler de manière que l'eau des océans finisse par acquérir une pureté comparable à celle de nos grands fleuves? La masse des sels à fixer que renferme encore la mer est immense, il est vrai, supérieure pexxVto^, coiama \iQN\^ Vv^oas

déjà fait remarquer, à celle qu'offre aujourd'hui le massif des Alpes; mais ce qui reste à concréter n'est rien sans doute auprès des montagnes de chaux et de silice que les infusolres, imperceptibles ouvriers de l'avenir, ont irrévocablement cimentées dans le bassin de toutes les Caspiennes, de toutes les Médiierranées.

Vous devez tâcher de comprendre que ces êtres ne sont point fatalement attachés les uns aux autres, comme ceux qui composent les polypiers. Car ces magnifiques agrégations de formes 1;rès-compliquées, comparables aux végétaux les plus parfaits, se composent essentiellement d*individus pouvant vivre à l'état d'isolement, quoiqu'ils aient un goût incontestable pour une sorte d'état social. Ce qui rend le travail du micrographe presque inextricable, c'est qu'il doit se préoccuper de deux choses également importantes dans l'étude de ces animaux étranges qui ne sont ni tout à ts^ii une unité, ni toutà fait non plus une collectivité. Il doit examiner à la fois les formes de chaque individu, et la manière dont ces individus s'agrègent pour former un tout. Cet ensemble bizarre s'éloigne singulièrement des formes que nous sommes habitués à constater dans les animaux plus en rapport avec notre taille.

On voit des chapelets d'êtres qui restent attachés les uns aux autres de manière à former de longs rubans. On pourrait les comparer aux divers feuillets d'un livre relié d'une façon bien singulière.

En eflet, Tonvrier invisible les a fixés les uhs aux autres par les angles de manière à leur faire décrire les plus étranges zigzags. D'autres fois, on voit des rubans animés, qui vivent repliés sur

eux-mêmes comme ceux que vendent les mercières.

Dire que chaque spire de ce ruban cent fois replié sur lui-même est un animal qui possède une vie propre, une existence individuelle!

D'autres fois, on trouve des foraminifères qui sont ancrés à la surface des plantes, à laquelle ils tiennent par un filament qui leur permet de flotter à peu près comme un navire au mouillage. Dans ces mêmes eaux, fécondes en merveilles, il n'est pas rare de rencontrer des organismes étranges, qui semblent naviguer en toute liberté. Mais Ton ne saurait dire si c'est de plein gré que ces vagabonds ont quitté la plante rivage sur laquelle ils ont pris naissance. Qui sait si n'est point un orage qui a coupé le câble gélatineux qui leur sert de cordon ombilical, peut-être? Que direz-vous de ces rubans tailladés qui se remuent de propos délibéré, qui semblent nager? Les tablettes glissent les unes sur les autres. On dirait un jeu de dominos qui s'avance.

Elle n'est pas moins merveilleuse la variété qui s'exerce dans la manière dont les éléments solides de tous les animaux énigmes s'attachent à leurs élément visqueux, nous n'osons dire à leur chair.

Quelquefois la carapace de ces mollusques retournés se trouve au centre d'une masse gélatineuse dont la forme paraît à peine susceptitfle de 3éGnition. Comme les vertébrés, ces mollusques retournés portent leur coquille à Tintérieur.

Mais ce détail n'empêche pas la fusion intime. Souvent le même bloc de chair vivante réunit un grand nombre d'individus.

Alors les carapaces sont comme les pépins d'une pomme ou d'une poire. La chair simule des formes végétales. Elle s'arrondit en boules comparables à des fruits mûrs. Il y a des tiges, des branches ramifiées. C'est quelque chose comme un corail qui porterait le sarcode au dehors. Ici c'est la partie molle qui sert de support et de trame, et c'est bien en vérité la chair qui, par une étrange inversion des rapports ordinaires, donne hospitalité aux ossements.

Nous pourrions continuer pendant longtemps ces études , parcourir d'autres régions de ce monde que nous avons nommé invisible, parce qu'il l'a été longtemps pour tout le monde , parce qu'il l'est encore pour les ignorants ou pour les indolents qui dédaignent de se servir du microscope. Nous ne ferions cependant qu'effleurer les trésors qui sont au-dessus ae nos sens, mais qui, nous avons essayé de le démontrer du moins, ne

sont aucunement au-dessus de la portée de notre inteUigence.

É^demment, il n'y a pas un seul des phénomènes que nous avons esquissés, qui ne soit susceptible de servir de thème à d'interminables recherches, pas une des explications que nous avons hasardées, qui ne soit susceptible d'extension, de rectiGcation , de démenti même. Malgré tous nos efforts, une grande incertitude plane sur la petite portion des lois qui régnent dans le petit coin du Cosmos où se passe notre éphémère existence.

Cependant nous croirons avoir utilement employé notre temps , si nous sommes parvenu à faire comprendre qu'une conviction raisonnée doit être enracinée par toutes ces incertitudes.

N'est-il pas évident que toutes ces merveilles sont en quelque sorte autant de problèmes proposés à Tintelligence de l'être qui possède la sublime faculté de pénétrer dans le monde de l'Idée, dans ce monde réellement invisible, mais où tout cependant paraît illuminé d'une splendeur divine I Est-ce que Ton peut douter un seul instant que tout ce qui nous frappe est susceptible d'être ramené à des principes généraux incontestables du moment qu'on arrive à les entrevoir, évidents pour quiconque est enfin parvenu à fixer les yeux sur eux?

Puissions-nous avoir augmenté par la lecture de ces pages imparfaites la foi de quelques esprits éclairés dans Ym&m^ T»\\oxvai\t^ de l'ensemble

mystérieux et infini, dans lequel nous jouons un rôle à la fois infime et sublime, admirable et désespérant! Puissions-nous avoir fait comprendre, par Tétude du monde microscopique, que nous devons nous attendre à trouver, dans le monde tout à fait invisible, des forces également sublimes, également dirigées par une sorte d'éternelle gravitation vers le Beau et le Bien I

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