‹ Les merveilles du monde: ou Les plus beaux ouvrages de la nature ..., Volume 2Chapitre 31 sur 134 · L'ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

L'ÉLÉPHANT

Ce n'est pas seulement en grandeur que l'elé-»phant surpasse tous les animaux qui couvrent la terre : sa force (i), son intelligence, son courage , saprudence, son sang-froid, sa mémoire , son attachement , sa reconnaissance , sa modération et son obéissance , le rendent digne d'occuper le premier rang parmi les êtres que le divin Créateur a soumis au pouvoir de Thomme. Dans l'état sauvage , il ne se montre point féroce , et le sang n'a aucun appât pour lui. S'il fait usage de ses forces , ce n'est jamais que pour sa propre défense ou celle de ses semblables. On le voit Tarement solitaire: il aime à vivre en société , et quand il marche de compagnie , rien n'est plus admirable que de voir la manière dont la place de chacun d'eux est marquée. Le plus ancien <X)nduit la troupe , et le second d'âge la fait al-'

(i) On a vu un éléphant porter avec les dents deux ca-^' lions de fonte, attachés et lies ensemble par des câbles, «t pesant cbacun tiois milliers. Il ieS enleva «eal, et les» 4porta Fetpace de ciiMf ecnts p{M.

< 74 ) kr, ea marchant le dernier. Dans le milieu sont les plus jeunes et les plus faibles. Les mères portent leurs petits, et les tiennent embrasses dans leur trompe. Mais ce n'est que lorsqu'ils vont paître sur les terres cultivées , où ils craignent les attaques des hommes , qu'ils gardent cet ordre ; dans les forêts et dans les solitudes , ils se dispensent de ces précautions. Cependant ils ne se séparent pas entièrement les uns des autres , et se tiennent toujours assez rapprochés pour pouvoir, en cas de danger , s'avertir et se secourir. Il en est quelques-uns qui s'égarent ; ce sont précisément ceux-là que les chasseurs attaquent : car , lorsqu'ils sont en troupe , il serait imprudent de le tenter. Ils vont alors droit à Vennemi , et malheur à celui qu'ils rencontrent : ils le percent de leurs défenses, ou, le saisissant avec leur trompe, ils le lancent comme une pierre, et achèvent de le tuer en le foulant aux

pieds.

Les janciens regardaient l'éléphant comme un prodige de la nature, et avaient pour lui une espèce de vénération. Les peuples qui croient à la métempsycose sont, encore aujourd'hui, persuadés qu'un corps aussi majestueux que celm de l'éléphant ne peut être animé que par lame d'un grand homme ou d'un. roi. A Siam , à Laos et à Pégu , les éléphans blancs sont révérés compie les mâQ^s Yivans des e^npere^rs des Indes : ils y ont chacun un palais, un^ maison composée d'un nombreux domestique, «ne vaasseHe dor,

( 55 ) àes mets^ cjioisis, des vêteraeos magnifiques, et sojit dispensés de tout travail et de toute obéissance. L'empereur vivant est le seul devant lequel ils fléchissent le genou , et ce salut < leur est rendu par le monarque.

La manière de prendre l'éléphant consiste à élever des» paUssades autour d'un espace dans lequel on l'attire , ou à le faire tomber dans de grands trous creusés à cet eSe%, Une fois pris , on l'attache avec des éléphans privés, et pn le dompte ensuite , en peu de jours, par des caresses, dqs menaces ou des coups.

Son éducation faite , il devient le plus doux et le plus obéissant des animaux. Rien n'égale rattachement qu'il porte à celui qui le soigne , et le plaisir qu'il a à lui exprimer sa reconnaissance en le caressant , et en s'efforçant ^de deviner tout ce qui paraît lui plaire. Un très court e^)ace de temps lui suffit pour comprendre les signes , et même pour connaître les diverses iuÛGxiops de la voix de son maître. Soit qu'il commande^ soit qu'il se fâche, soit qu'il témoigne qu'il est satisfait , l'éléphant ne s'y trompe pas , et agit toujours en conséquence ; maia c'est avec réflexion 4 car cet animal , dont le caractère semble tenir de la :grayité de sa masse , est aussi compassé dans son intelligence que dans ses mouvemens hsdûtuels. Au bout de quelques semaines, non seulement A flécliit le gqnou pour donner de la fiacilité à ceux qui veulent le monter , mais il caresse avec sa trompe les personnes , qu'il aiyne ,

( 7« ) , et sahàt cultes quV)n lui fait remarqfuer. H 'aitn« la pWure , et parait jouir lorsqu'on le courre de harnais dorés et de housses bi^illantes. On s'en sert également pour la charge et pour le trait. Il travaille avec ardeur, et tire continuellement, sanj se rebuter, les chariot^ , les charrues , les navires et les cabestans auxquels on l'attache ; mais toute . sa bonne volonté l'abandonne, si on le frappe mal à propos , et si gelui qui le conduit n'a pas l'air de lui savoir gré des peines qu'il se donne pour le satisfaire

Une chose remarquable dans Véléphant , c'est la petitesse de ses yeux , considérée relativement au volume de son corps ; mais cette difformité est amplement compensée par Texpressioii pathétique et sentimentale qui y règne. Ils expriment la douceur, l'amitié , l'attention , Tintellrgence , la pénétration ; et , s'il est vrai de dire que les yeux sont Je miix)ir de l'àme , celle de l'éléphant ( nous donnons ici le nom d'âme au sentiment intellectuel qu'on appelle instinct chez les animaux ) renfenne ces belles qualités.

Son ouïe et son odorat sont excellens. H se délecte au son de la musique , et aime avec passion les parfums de toute espèce , et surtout les fleurs odorantes. Il apprend aisément à battre la mesure , à se remuer en cadence , et à joindre à propos quelques accens au bruit des tambour* et au son des trompettes. Sa fleu!r de prédilection est la fleur d'oranger ; 4ussi ^quand fl ren^' contre tm x>ranger , il le dépouille aussitôt ar^

U7) s^ troi»p€ dq tourte $a vevduire ,, e% e^i i^iige .les fruits,. Us fUeurs , lç& feuilles , et ji^^qu'au. je^ne beia.

Quant 8^u sene du toucher, l'éléphant ne Ta ^ pour ainsi dire, que dans sa trompe i mais cette partie extraordinaire de ^on corps , qui est pour lui ce que la, main est pour Thomme , et^t orgausée. de manière qu'il peut, à sa voloocé; la ramener^ l'aUonger, la courber et la lournçr en tout Sena. Soà extrémité' , terminée par un rebojrd qui s'allonge par le dessus en forme de doigt, lui donne la facilité de s'en servir avec ui^ adresse; îficroyable pour ramasser à. terre les plus petites pièces de monnaie , cueilUr les herbes et les fleurs en les choisissant une à une , dénouer les cordes , ouvrir et fermer les portes en tournant lea cle£4 et poussant les verroux ,* et enfin à tracer des caractères réguliers avec un instrument aussi petit qu'une plume.

Plus on examin^'avec attention les facultés de la trompe de l'éléphant , et plus on reste convaincu que , de tous les instrumens dont la na-i ture a si libéralement muni ses productions chéries , elle est le plus complet; et le plus admirable : car non seulement c'est uti instrument orgapiqu^, mais un triple sens, dont les fbnc« tiops sont tellement réunies et si bien combinées , qu'elles sont en même temps la cause , et prodisent les effet» de cette ' intelligence qui distingue l'éléphant , et l'élève au-dessus de tous les animaux. c •

' Lorsque le cornac (i) d'un éléphant veut lui fiiire faire quelque corvée pénible , et pour laquelle il montre de la répugnance , il faut qu'il lui promette de Tarack ou quelque autre chose ^u'il aime ; alors l'animal redouble ses efforts^ Mais malheur à celui qui se permettrait de trahir sa promesse , car la vengeance de l'éléphant suit de près le manquement de foi qu'on lui fait éprouver. Un trait qui s'est passé à ce sujet dans le Dekan , et qui , tout incroyable qu'il parait, n'en est pas moins véritable, en offre la preuve. Un éléphant trompé par son cornac venait de s'en venger en le tuant; sa femme > témoin de ce spectacle , prend ses deux enfems et les jette aux pieds de l'animal encore tout furieux , en lui disant : h Puisque tu as tué inon- >» mari, ôte^inoi . aussi la vie, ainsi i qu'à mes >». enfans. » A ces mots, l'éléphant s'arrête tout court, et s'adoucissant , comme s'il eûjt été sensible aux remords, il prend avec sa trompe le plus grand des deux enfans , le met sur son cou ^ l'adopte pour soa cornac, et, ne veut i point en* souffrir d'autre- . . / • ,

Mais, si l'on peut, avec raisou »• accuser l'éléphant de se porter volontiers à la vengeance , il y aurait de l'ij^justice à ne pas faire l'éloge de la recohnaissance qu'il conserve pour ceux qtii lui font du. bien. 'Un i^oldat de Pondicbéry, qui^ chtiquç..}our qu il. touchait «aa prel; , portait à un.

(i) C^cstle nom que Ton donne à son conducteur^

( 79 ) de ces animaux une certaine mesure d'arack , se trouva un soir pris de vin. La garde se mit à sa poursuite pour le conduire en prison : le soldat , voulant se soustraire à la punition qui l'attendait , alla se cacher sous réléphant , et s'y endormit., La garde tenta de Farracher de cet asile, mais tous ses efforts furent vains , par la re'sistance que l'éléphant lui opposa avec sa trompe. Le soldat passa ainsi la nuit entière dans le plus profond sommeil. Le jour venu , et son ivresse étant passée , il frémit de se trouver sous un animal d'une grosseur si énorme ; mais l'éléphant , qui s'aperçut sans doute de son effroi , chercha d'abord à le rassurer en le caressant avec sa trompe , et finit par lui faire entendre qu'il pouvait »'^n aller. -

On assure que l'éléphant vit plusieurs siècles. Alexandre est le premier qui l'ait monté en Europe. On s'en sert à la guerre. On le trouve dans tous les pays méridionaux de l'Afrique et de l'Asie, à Ceylan , au Mogol , à Bengale, à Siam , à P^u , et dans toutes les antres parties de l'Inde. Ils font aisément , et sans se fatiguer, quinze et vingt lieues par jourj et, quand on veut les presser, ils peuvent en faire trente-cinq ou quarante.

Le prix des éléphans est très considérable; on en a vu vendre depuis mille pagodes d'or jusqu'à quinze mille roupies, c'est-à-dire, depuis neuf à dix mille livres jusqu'à trente-six mille. Il coûte environ quatre francs ou cent sous à nour-

C8o> rîr par jour. Aa jardin du Roi y à Paris, c«t airi^ mal est plus somptueusement traité. Gelai que le roi de Portugal envoya à Louis XIY, avait tous les jours quatre-vingts livres de pain , douze pintes de vin , et deux aeaux de potage , où il en^ trait encore quatre ou' cinq livres de pain; et, de deux jours Tun , au lieu de potage , deux^ seaux de riz cuit dans l'eau , sacs compter ce qui lui e'tait donné par ceux qui le visitaient.. On y ajoutait même une gerbe de blé pour l'amuser.

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