LES RUINES DE PALMYRE
Depuis l'époque où Palmyre , si connue dans le troisième âge de Rome , par le rôle brillant qu'elle joua dans le démêlé des Parthes et des Romains , par la fortune d'Odénat et de Zénobie , et par leur chute , avait été ruinée sous Aurélien , son nom n'était plus qu'un beau souvenir que l'histoire se plaisait à répéter. Mais tout ce qui avait rapport aux titres de sa grandeur n'offrait plus que des idées confuses , et à peine les soup-^
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çonnait-on en France, lorsqu'en 1678 des ne'go-cians anglais d'Alep , fatigués d'entendre sans cesse les Bédouins parler des ruines immenses qui se ti-ouvaient dans le de'sert , re'solurent de voir par eux-mêmes si tout ce qu'on en disait e'tait véritable , et tentèrent en conséquence de péne'trer dans ces vastes solitudes. Cette tentative ne fut pas heureuse : dëpouille's par les Arabes , ils furent contraints de revenir sur leurs pas sans avoir pu remplir le noble dessein dont ils étaient animés. Cependant ils ne perdirent pas courage , et treize ans après «en 1691 , ils parvinrent jusqu'aux monumens qui leur avaient été indiqués. La relation qu'ils en firent parut fabuleuse , et pei^sonue ne voulut croire que , dans un lieu si écarté de toute terre habitable, une ville aussi magnifique que celle que leurs dessins représentaient eût pu exister. Mais un autre Anglais , M. Dawkins , ayant visité, en 1751 , les mêmes lieux , et levé les plans détaillés de tous les monumens qui frappèrent ses regards, il les publia en 1 753 ; et à leur aspect , qui leva tous les doutes , on fut contraint de reconnaître que l'antiquité n'avait rien laissé, ni dans la Grèce, ni dans l'Italie, qui pût être comparé à la magnificence des ruines de Palmyre.
Afin de donner à nos lecteurs une idée exacte de l'expédition de M. Dawkins , nous allons citer le précis de la relation qui en a été faite par M. Oadson-Oûd , son associé. ^
« Après avoir appris à Damas que Tadmour
( io5) » ou Paîfhyre dépendait d'un âga résidant à » Hassia , nous nous rendîmes cîn quatre jours â >» ce village , qui est situé dans le désert , sur la » roule de Damas â Alep. L'aga ttous reçut avec » cette hospitalité qui est Si commune , dans ce >» pays-là , parmi les gens de toute condition ; et , » quoique extrêmement surpris de notre curio- » site , il nous donna les instructions nécessaires » pour la satisfaire le mieux qu'il se pourrait. >» Nous partîmes de Hassia, le 1 3 mars i «jS i , avec » une escorte des meilleurs cavaliers arabes de » l'aga, armés de fusils et de longues piques, >» et nous arrivâmes quatre heures après à So- » doudy à travers une plaine stérile qui produi- » sait à peine de quoi brouter à des gazelles que » nous y vîmes en quantité. Spdoud est un petit » village habité par des chrétiens maronites. Cet >» endroit est si pauvre , que les maisons en sont » bâties de terre séchée au soleil. Les habîtatis » cultivent autour du village autant de tetre >» qu'il leur en faut simplement pour leur subsis- >r tance, et ilà font de bon vin rotrge. Apre* dîner » lious' reprîmes tiotre route, et nous arrivâmes » en trois • heures à Hhouanain , viiiage turt , »" où nous couchâmes. Haouarain a la mêthe » apparence de pauvreté que Sûdoud; mais noUs » y trouvâmes quelques raines qui font voir que » cet endroit a été autrefois plus cônètdérable. » Nous remarquâmes un villsfie voisin ètftîère- * ment abandonné de ses habitant, ce qui arrive »^ firéquemment dans ce pays- là. Quand le prd^'^
( io6) M duitdes terres ne répond pas à la culture, les >» babitansles quittent pour ne pas être opprime's. >» Nous partîmes de Haouarain le ï3, et nous » arrivâmes en trois heures à Quaritain, te- >• nant toujours la direction est-quart-sud-est. » Ce villa{;e ne diffère des précédens qu'en ce >» qu'il est un peu plus grand. On jugea à propos >» de nous y faire passer le reste du jour pour » nous préparer, ainsi que nos betes de t:barge , » à la fatigue du reste de notre voyage : car, » quo^ue nous ne pussions Facbever en moins >» de vingt-quatre beures , il fallait faire ce trajet » tout d'une traite , n'y ayant point d'eau dans » cette partie du désert. Nous laissâmes Quari- M t^in. le i3, étant aux environs de deux cents >» personnes, qui, avec le même nombre d'ânes, » de mulets et de chameaux, faisaient un mélange >» assez grotesque. Notre route était, est par nord >» quart-nord-est, à travers une plaine sablonneuse ». çt unie , d'à peu près trois lieues et demie de » laigcur, sans arbres ni eau , et bornée à droite »» et à gauche par une chaîne de montagnes sté- M riles qui semblaient se rej.oindre environ deux » tiers de lieue avant que nous arrivassions à » Palmyre.
» Le i4 > à midi , nous arrivâmes au lieu où les » montagnes semblaient se joindre. Il y a entre >» elles une. vallée où Ton voit encore les ruines >» d'un aqueduc qui portait autrefois de Veau à » Palmyre ; à droite et à gauche sont des toi^rs -»> carrées d'une hauteur considérable. En appror
>y chant de plus près, nous trouvâmes que c'é- >» taient les anciens sépulchres des Palmyréniens. >» A peine eûmes- nous passé ces monumens vé- M nérables , que , les montagnes se séparant des » deux côtés , nous découvrîmes tout à la fois la M plus grande quantité de ruines que nous eus- » sions jamais vues , soit dans la Grèce , soit dans »> ritalie; et derrière ces mêmes ruiaes, vers >» TEuphrate , une étendue de plat pays à perte M de vue, sans le moindre objet animé. Il est » presque impossible de sUmaginer rien de plus » étonnant ; un si grand nombre de piliers corin- » tbiens , avec si peu de murs et si peu de bâti- » mens solides, fait Teffel le plus romanesque » que l'on puisse voir. »
La sensation d'un pareil spectacle ne peut pas se transmettre : mais, pour s'en faire l'idée la plus rapprochée , il faut se peindre une vaste plaine où sont élevées des colonnes dont la seule base surpasse la hauteur d'un homme ; il faut se représenter que cette file de colonnes occupe une étendue de plus de treize cents toises , et masque une foule d'autres édifices qui sont cachés derrière elle. Bans cet espace , tantôt c'est un palais dont il ne reste que les cours et les murailles , tantôt un temple dont le péristyle est à moitié renversé ; tantôt c'est un portique , une galerie , un arc de triomphe. Ici , ce sont des colonnes qui forment des groupes dont la symétrie est détruite par la chute de plusieurs d'entre elles ; là , on les trouve en files tellement prolongées , que^
( io8 ) semblables à des rangs d'arbres , elles disparais-' sent à l'œil dans le lointain , et n'offrent que l'image de lignes accolées. Si les regards se portent vers la terre , on n'y aperçoit qu'un amas de fûts r en Ter ses , de vastes pierres à demi enterrées , d'entablemens brise's , de cbapiteaux écornés , de frises mutilées , de reliefs défigurés , de sculptures effacées , de tombeaux violés , et d'outils souillés de poussière. Mais les principaux objets qui s'y remarquent , sont un cbâteau turc désormais abandonné , un sépulcre , une fortification turque ruinée , un sépulcre où commence une suite de colonnes qui s'étendent dans un espace de plus de six cents toises; un édifice qu'on suppose avoir été construit par Dioctétien ; les ruines d'un sépulcre ; des colonnes disposées en péristyle de temple; un grand édifice dont il ne reste que quatre colonnes ; les ruines d'une église chrétienne ; une file de colonnes qui semblent avoir appartenu à un portique , et qui aboutissent à quatre grands piédestaux ; une cellule ou cage de temple , avec une partie de son péristyle ; un petit temple; une foule de colonnes qui ont une fausse apparence de cirque; quatre superbes colonnes de granit; des colonnes disposées en pénstylc de temple ; un arc auquel aboutit une grande colonnade ; une grande colonne ; une mosquée turque ruinée, avec son minaret; de grosses colonnes, dont la plus grande, avec son entablement, est tombée; de petits enclos de terre où les Arabes cultivent des oliviers et du grain ; le
( ïog ) temple du Soleil ; une tour carrée bâtie par les Turcs sur remplacement du portique ; un mur qui formait l'enceinte de fo cour du temple ; plusieurs sépulcres semés dans la vallée, hors des murs de la ville.
Mais c'est surtout dans le temple du Soleil , divinité de Palmyre , que toutes les richesses et la magnificence de l'architecture sont déployées. Chaque côté de l'enceinte carrée qui le renferme est de six cent soixante-dix-neuf pieds. Un double rang de colonnes régnait intérieurement le long de cette enceinte. C'est au milieu de l'espace vide que repose le temple , et qu'il présente encore une façade de quarante -sept pieds, sur un flanc de cent vingt-quatre. Tout autour règne un pérystile de quarante et une colonnes ; et , par un cas extraordinaire , la porte est exposée au couchant , et non à l'orient. La soffite de cette porte , qui est tombée par terre , laisse voir un zodiaque dont les signes sont les mêmes que les nôtres. Une autre soffite porte un oiseau de la même forme que celui de Balbek , placé sur un fond semé d'étoiles. Tous les historiens remarquent que la façade du portique a douze colonnes comme celles de Balbek : mais ce qui cause l'étonnement , c'est que ces deux façades ressemblent à la galerie du Louvre , bâtie par Perrault avant l'existence des dessins qui nous les ont fait connaître, et que la seule différence qui existe entre ces façades , c'est que dans celle du Louvre les colonnes sont accouplées , tandis qu'elles
sont isolées dans celles de Palmyre et de Balbek.- Rien ne peut mieux offrir que ces ruines la»
parfaite image de la vicissitude qui poursuit tout ce qui existe sur la terre. Là , où était jadis étalée toute la magnificence d'un peuple puissant et poli , on ne voit plus qu'une trentaine de huttes de terre habitées par un nombre égal de familles de paysans qui ont tous l'extérieur de la misère la plus profonde. Cependant, en voyant tant de monumens d'industrie et de puissance , il est impossible de ne pas désirer de connaître quel est le siècle qui fit éclore tant de merveilles , et on cherche à deviner pourquoi une ville si célèbre et si riche se trouvait si singulièrement située , et séparée , en quelque sorte , de la terre habitable , par une mer de sable. De toutes les recherches qui ont été faites à ce sujet , il faut conclure que ces restes d'une admirable architecture appartiennent à plusieurs siècles, et que Palmyre , se trouvant située à trois journées de l'Euphrate , fut de tout temps l'entrepôt naturel pour les marchandises qui viennent de l'Italie par le golfe Persique , et qui , remontant de là par le fleuve ou par le désert , étaient portées dans la Phénicie et dans la Grèce , chez des nations qui s'en montrèrent toujours avides. Ce fut sans doute cette raison , ainsi que les deux sources d'eau douce que le sol de Palmyre possède , qui engagea Salomon à porter ses armes jusqu'à cette limite si reculée de la Judée , d'y construire de bonnes murailles pour s'en as-
( m ) surer la possession, et de lui donner le nom de Tadmour, qui signifie lieu des palmiers. C'est donc à tort que quelques auteurs ont prétendu que ce prince fut le fondateur de Palmyre ; et tout prouve au contraire q)ie , s'il porta ses regards et son attention sur un lieu si éloigpé et si isolé , c'est qu'il fut de son intérêt de se rendre maître d'une ville qui était déjà l'entrepôt d'un grand commerce , dont rinde était un des objets éloignés , et le golfe Persi<^ue le foyer principal.