LE PICHINCHA
Le Pichincha est un volcan éteint. Sa hauteur est de 1 5,02:3 pieds. Sa bouche est dans uneroche , et le caillou ou roc de sa crête est tout calciné , et ressemble au tuf. Il ne vomit point de feu , et n'exhale aucune- fumée; mais il est encore des temps où il effraie par les ronflemens affreux que le vent fait dans ses concavités intérieures , et qui ressemblent au bruit du tonnerre. Les habitans, qui se rappellent les ravages que ce volcan a causés, sont alors saisis de terreur. Près delà plaine à'Inua Quito , est un endroit nommé Ru" mi Pamba^ c^esi-kràive^ Plaine -des -Cailloux ; et ce non) lui a été donné , parce qu'il est semé
( ^.5 ) de gros cailloux oa morceaux de roc que le yolcao y a poussés en crevant.
Le sommet du Picliinclia est en tout temps couvert de glace et de iieî{;e. Les mules peuvent monter jusqu^au pied de cette formidable roclie ; mais de là jusqu'au sommet il faut absolument aller à pied en montant , ou plutôt en (gravissant pendant quatre heures entières. L'agitation violente qu'on éprouve en montant de la sorte, jointe à la subtilité de lair, ôte la force et la respiration. Arrivé au sommet , on trouve ordinairement le vent violent f le froid rigoureux , et souvent les nuages si épais , qu'on ne saurait voir à la distance de sept à huit pas ; mais aussitôt que ces ténèbres cessent , et que le temps s'cclaircissant , ces nuages , qui s'affaissent par leur propre poids , descendent au col de la montagne, et l'environnent, soit de près, smt à une grande distance, ils paraissent alors comme une vaste mer, au milieu de laquelle le Pichincha s'élève comme une île. Là , on entend le bruit des orages qui arrivent sur la ville de Qoito ; on ▼oit partir au-dessous de soi la foudre et les éclairs, et pendant que des torrens de pluie inondent tout le pays d*alentour, on jouit d'une sérénité parfaite. En effet, pendant ce temps -là on ne tent presque point de vent, le ciel est clair, et le soleil, dont les rayons ne sont plue interceptés, tempère la froideur de ces lieux. Le contraire arrive quand les nuages sont élevés ; leur densité rend la respiration difficile. La grêle et la neige
( 26 ) qui tombent continuellement par gros flocons , et les vents en furie y font craindre à ceux qui se hasardent dans celte terrible montagne , d'être jetés dans quelque abîme , ou fd'-ètre ensevelis sous les glaces et les neiges qui s'amoncellent sur le toit de la frêle cabane qui leur sert de refuge.
Quelquefois la force du vent est si grande , que la vitesse avec laquelle il chasse les nues éblouit les yeux. Le craquement des rochers qui se détachent et qui ébranlent en tombant la pointe où se tient le voyageur, ne fait qu'augmenter son effroi. En effet, le bruit causé par la chute de ces rochers est si épouvantable , qu'on a besoin de tout son coulage et de tout son sang-froid pour ne pas croire qu'on assiste à l'entier bouleversement delà nature.
La,4>orte de la hutte dans laquelle se retire la caravane pendant la nuit, ou lorsque le mauvais temps survient , est fermée de -<;uir- de bœuf. On a grand soin dei)oucher en dedans tous les- trous, afin d'empêcher le vent d'y pénétrer ; mais malgré toutes ces précautions , et la chaleur que donnent les lampes qu'on est obligé détenir allumées, non seulement pendant la nuit, mais sitôt qu'une entière obscurité remplace tout à coup la lumière du jour, il faut que chaque voyageur ait une chaufferette pour tempérer ]a rigueur du froid. Cela jx'empêche pas que tes voyageurs n'aient les pieds enflés et si sensibles , qu'ils ne peuvent souffrir ni la chaleur du -feu , i)i presque marcher sans douleur. Leurs mains
^ ( &7 ) sont couvertes d'engelures, et leurs lèvres si gercées , que le mouvement qu'il faut qu'ils fassent pour parler ou pour manger , les fait saigner. Qu'on ajoute à tout ce que nous venons de décrire , la grande difficulté d'avoir des vivres , et la crainte continuelle d'être abandonné par les Indiens qui servent de guides, et on aura le tableau fidèle de ce qu'ont dû souffrir don Antoine de Ulloa , don Georges Juan , MM. Bouguer , Godin et de La Condamine , lorsque , excités par le noble désir de faire des observations astronomiques , ils entreprirent , dans le mois de juin i-jSB, le pénible et dangereux voyage du Pichincba , et qu'ils séjournèrent pendant l'espace de 23 jours sur cette roche déserte.