LE PIC DE TENERIFFE
De près comme de loin , la fameuse montagne de Teyde ou Teythe ^ plus connue sous le nom de Pic de Ténériffe, excite toujours l'admiration.
( ï6o ) Quoique très ressemblante à un pain de sucre ,et paraissant se terminer en pointe fort aiguë, elle n'en est pas moins plate à son extrémité , dans une étendue de plus d'un arpent. Un gouffre d'où s'élancent de grosses pierres , de la flamme et de la fumée , accompagnées d'un bruit effroyable , occupe le centre de cet espace. Pour parvenir jusqu'au sommet du pic , on peut d*abord voyager pendant sept lieues sur des mules ou sur^ des ânes; mais pour le reste, il faut se résoudre à le faire à pied , s'attendre à beaucoup de peines et de fatigues , et avoir la précaution de se munir de vivres.
Pendant les dix premiers milles , la montagne est ornée de très beaux arbres , dont le plus grand nombre sont des châtaigniers et des pins. De petits ruisseaux qui , après être sortis de leurs sources , se joignent pour descendre ensuite en larges torrens jusqu'à la mer , rafraîchissent et y fertilisent le sol. Jusqu'à la moitié du chemin, la température est douce et agréable; mais à ce terme le froid devient si insupportable ; que l'on est forcé de ne marcher que du côté du sud , et seulement pendant le jour. Cette région glaciale continue jusqu^à deux lieues du sommet , où la chaleur est presque tout à coup si forte , qu'on est obligé de changer de manière de voyager, c'est-à-dire , de ne marcher que la nuit , et du côté du nord. C'est le moment où l'on arrive au sommet qui détermine si l'on peut y passer quelques heures. Rien ne s'y oppose , si c'est vers la fin
( i6i ) de la nuit ; mais après le lever du soleil , les vapeurs ardentes qu'on y reçoit du côte de Test en rendent le séjour insoutenable. Sur ce sommet, où le ciel est toujours clair et serein , où il ne pleut en aucune saison , où l& vent ne se fait jamais sentir (i) ; on est tout étonné de voir le soleil paraître beaucoup plus petit, lorsqu'il est monté sur l'horizon , que lorsqu'on l'aperçoit au-dessus de sa tête. Ce serait vainement qu'on chercherait là quelque trace de végétation : la stérilité la plus affreuse y règne , et le seul mouvement qu'on y remarque est celui de plusieurs ruisseaux de soufre qui descendent dans la région de la neige.
L'ouverture du gouffre , que les Espagnols nomment Caldera, chaudière, et qu^on appelle aussi le Chaudron-du'Diable , parce que les naturels de rUe de Ténériffe sont intimement persuadés que c'est l'enfer, et que les âmes des méchans y font leur séjour , tandis que celles de bons habitent l'agréable vallée où l'on a bâti la ville de Laguna, peut avoir une portée de fusil de diamètre. Sa forme est celle d'un entonnoir. De petites pierres tendres , mêlées de soufre et de sable , entre lesquelles il s'exhale de la fumée et des vapeurs si dangereuses, qu'elles peuvent suffoquer, couvrent ses bords. Ces pierres sont brûlantes , et ne doivent être touchées et remuées qu^en prenant de grandes précautions. La profondeur du gouffre
(i) Qaelqaes naturels disent cpi^s ont troarë du Ycnt ci du froid au sommet du pic.
( i62. ) est d'environ quatre-vingts verges. Quelques voyageurs assurent qu'ils ont ëte' assez hardis pour courir les risques qu'il y a à y descendre , et que, parvenus jusqu'au fond, ils n'y ont trouvé de remarquable qu'une espèce de soufre clair qui paraît comme du sel sur les pierres. Mais d'autres, plus timides , ou peut-être plus véridiques , prétendent qu'ils n'ont pas osé tenter cette périlleuse entreprise , parce que le terrain s'enfonçant sous leurs pieds , les moyens de remonter leur devenaient impossibles..
La hauteur perpendiculaire du pic est de 1 2, i66 pieds ( environ deux milles et un tiers ) au-dessus du niveau de là mer. La vue y est magnifique : on y découvre la grande Ganarie , qui en est à quatorze lieues ; l'île de Palme , qui en est éloignée de dix-huit ; celle de Gomera , qui n'en est qu'à seize : et celle de Ferra , à plus de vingt.