‹ Les merveilles du monde: ou Les plus beaux ouvrages de la nature ..., Volume 2Chapitre 91 sur 134 · LE SAUT DU NIAGARA · texte numérisé non relu

LE SAUT DU NIAGARA

Ai^BÈs avoir pris sa source à l'extrémité la plus orientale du lac Erié , et coulé pendant l'espace de douze lieues, la rivière de Niagara, large de neuf cents pieds , et extraordinairement profonde , va se jeter dans le lac Ontario. Sa rapidité et l'inégalité de sa course , jointes aux obstacles que lui présentent fréquemment les énormes rochers qui se trouvent sur son passage , rendent d'abord sa navigation infiniment difficile. Cependant, à mesure qu'elle s'éloigne du lieu de sa naissance ,Je canal s'élargit, Les rochers disparaissent, et le courant, sans rien perdre de sa rapidité, présente au moins une surface tranquille. Mais tout à coup la sc^e change : les flots redeviennent furieux, et, se brisant contre les rochers avec un bruit épouvantable , impriment au spectateur qui les considère du rivage, un sentiment de terreur dont il lui est impossible de se défendre. En effet rien n^^t plus imposant , plus majestueux et plus ten-ible en

même temps que le spectacle de cette tnasse immense d'eau qui se précipite tout à coup dans le fond d'un abîme, sans que rien puisse s'y opposer. Divisée en deux , dans son milieu , par une île fort étroite d'un demi -quart de lieue de long , la partie qu'on ne voit que de profd a plusieurs pointes qui avancent, et celle qu'on découvie en face paraît fort unie. Il est facile de juger qu'au - dessous de cette chute la rivière doit se ressentir long-temps d'une secousse si violente. Au-dessus elle n'est pas moins impraticable ; et , pour éviter les malheurs dont l'imprudence ou la témérité pourraient être la cause, il est expressément ordonné à la garde qui est établie au fort de Niagara d'empêcher qu'aucun bateau ne passe outre. C'est sur un roc que cette grande nappe d'eau est reçue. Tout porte à croire qu'elle y a creusé avec le temps une caverne profonde ; car le bruit qu'on entend près de la chute , bruit qui ressemble à celui d'un tonnerre éloigné , et la remarque qu'on a faite que rien ne reparaît de ce qu'on y laisse tomber, semblent ne laisser aucun doute sur ce point

On a cherché , mais vainement , à mesurer la profondeur de cette superbe cataracte. L'impossibilité de la voir autrement que de profil a toujours mis obstacle à ce qu'on pût se servir des instrumens qui auraient facilité et assuré le calcul de ses dimensions. On a tenté d'y suppléer avec une corde attachée au bout d'une perche • II. „ '

mais cette expérience, de l'exactitude de laquelle il est permis de douter ( puisqu'il n'est pas possible d'assurer d'une manière positive- que la perche ne n'est pas arrêté sur quelque roche, et que^ quoi qu'on Tait toujours retirée mouillée , aussi bien qu'un bout de la corde, on n'en doit rien conclure , parce que l'eau qui se précipite de la montagne rejaillit très haut et avec beaucoup d'écume), n'a jamais fait trouver que cent quinze ou cent vingt pieds de profondeur. En conséquence nous pensons que le plus sûr et de s'en rapporter aux témoignages de ceux qui ont considéré la cataracte de tous les points d'où elle peut être vue, et qui ont estimé qu'on ne pouvait pas lui donner moins de cent quarante ou ceçt . cinquante pieds de profondeur.

IJE CAMELEON.

Le caméléon, si jcélèbre par tout ce qu'on en dit ; le caméléon , qu'on accuse de changer de forme et de couleur, J)our prendre celles de tous les objets dont il approche ; le caméléon , auquel on compare ces hommes bas et rampans, qui, n'ayant jainais d'avis à eux, se plient à toutes les formes, embrassent toutes les opinions,. et ne se repaissent que de fumées et de vains projets ; le caméléon enfin , dont les poètes ont lait , dans le délire de leur imagination , un animal

( 43 ) fantastique , n'est qu'un lézard , dont les plu» grands n'ont guère que quatorze pouces de longueur totale. Sa tête, aplatie par* dessus, l'est aussi par les côtés ; son cou est très court , et sur sa tête on voit une espèce de capuchon ou plutôt de pyramide à cinq faces , formée par cinq arêtes qui partent du museau , du sommet de la tête , et des coins de la gueule. Ses yeux sont vifs et lx>ns ; au-dessous de sa gorge est une petite po-^ che; de petites éminences très lisses sont répandues sur sa peau.

Sans entrer dans de plus grands détails sur la structure tant intérieure qu'extérieure du caméléon, nous ne nous occuperons que des particularités qui ont pu donner lieu à la ressemblance qu'on lui attribue avec ce qu'on appelle les vils courtisans. La première peut venir de la manière dont la nature a formé , pour lui seul , l'organe de la vue. Non seulement ses yeux sont enveloppés des membranes consei'vatrices , mais ils sont encore mobiles, indépendants l'un de l'autre ; de sorte que quelquefois il les tourne de façon que l'un regarde en arrière , et l'autre en avant ; ou bien il voit de l'un des objets qui se trouvent placés au-dessus de lui, taudis que de l'autre il aperçoit ceux qui sont situés au-dessous. Quant «I la seconde ressemblance , qui caractérise la ycrsalité de ceux qu'on lui compare, elle cofisiste dans le changement si fréquent et si rapide des teintes de sa peau, qu'il est assez difficile d'assigner quelle est sa couleur naturelle. Par

exemple, s'il est à Vombre ou en repos depuis quelque temps, les petites éminences qui le couvrent sont d'un rouge pâle , et le dessous de ses pâtes est d'un blanc jaunâtre. Expose' au soleil , la partie de son corps qui est éclaire'e devient souvent d'un gris plus brun , et la partie sur laquelle les rayons du soleil ne tombent pas directement , offre des couleurs plus éclatantes , et des taches qui paraissent isabelles , par le mélange du jaune tendre que présentent alors les petites éminences , et du rouge clair du fond de la peau. Dans les intervalles ces petites éminences offrent du gris mêlé de verdâtre et de bleu , et le fond de la peau est rougeâtre . Dans d'autres circonstances le caméléon change en un clin d^œil ; tantôt il est d'im beau vert tacheté de jaune; mais dès qu'on le touche, il paraît tout à coup couvert de taches noirâtres assez grandes, mêlées d'un beau vert. Lorsqu'on l'enveloppe dans un linge ou dans une étoffe d'une couleur quelconque, il devient quelquefois plus blanc qu'à Tordinaire ; mais il est bien démontré, malgré tout ce qu^on en peut dire de contraire , qu'il ne prend pas la couleur des objets qui l'environnent.

D'après les observations qui ont été faites sur ce quadrupède ovipare , il parait certain que la crainte ^ la colère et la chaleur, sont les seules causes des diverses couleurs qu'il présente , et qui ont été le sujet de toutes les fables qu'on s'est plu à faire sur son compte.

Le caméléon se trouve dans tous les climats chauds, tant de lancien que du nouveau continent. Sa destinée paraît être d'intéresser de toutes les manières ; car, si , dans les pays policés, il a donné naissance à des contes ridicules et à des superstitions absurdes , il jouit , sur le bord du Sénégal et de la Gambie , de la plus grande vénération ; et la religion |des nègres du cap de Monté , non contente de leur défendre de le tuer, leur ordonne de le secourir et de Taider lorsque , tremblant le long d'un rocher , il cherche à en descendre , en s'attachant péniblement avec ses ongles , se retenant avec sa queue , et se consumant en vains efforts. Mais une fois qu'il est mort , tout culte cesse , et il est mangé par ces mêmes nègres , après qu'ils l'ont fait sécher au soleil.

Cet animal, ainsi que les autres lézards , peut vivre près d'un an sans manger : c'est, vraisemblablement ce qui a fait dire qu'il ne se nourrissait que d'air.

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