L. Simonin
DU
Diî la rave au grenier. — Mer ou lac de feu. — Roches ignée». — Terrains cainhnen, »iluren, devonien, rarhonifère. — Terra ns pcrmien, triasique,jura>sM|ue, cr^lacé. — Teri-aini» éocène, miocène, plioi-rne. — Terrain* dilifv en et alluvien. — >>évelo|ipemen(s stucces&ifsde la vie animale el végéta'e sur le gloi.e. — Les Tosailes. — Discussions des anciens savants. - Le» médailles de la géolog e. — La caverne de Mae^lric .t. — L. s génies du monde souterrain. — Le dernier fossile.
Il est de toute nécessité, ami lecteur laissez-moi vous donmT ce vieux nom), que je vous introduise dans le monde dont je vais vous raconter les merveilles.
Entrez sans crainte, la maison est à vous.
Voulez-vous la parcourir avec moi, de la cave au, grenier ?
Dites oui, ce ne sera pas long.
D'abord sur une mer de feu, ou sur un lac de feu entouré de matières solides, — on ne sait pas au juste lequel des deux, vu que personne n'y est allé, — repose la première écorce continue de la petite boule qui nous porte. Ce sont des granits et autres roches massives, cristallines, que Ton appelle aussi ignées, parce qu'on pense que le feu a joué un grand rôle dans la formation de ces matières (carte I).
J'ai dit « on pense » ; j'aurais dû dire « on pensait » . Il y a quelques années, mettez vingt ans, on croyait que les granits étaient produits par le feu, comme les matières que les volcans vomissent aujourd'hui encore de l'intérieur de la terre. Puis d'autres géologues sont venus qui ont pensé le contraire, et qui ont prétendu que l'eau seule, portée il est vrai à une très-haute température, avait joué un rôle dans la formation des roches granitiques. Avant eux, vers la fin du siècle dernier, le grand géologue allemand, Werncr, prétendait bien que les granits, et les roches de même famille, les porphyres, etc., n'avaient été produits que par les eaux, comme
Comprise entrt les terrain) df sêdiiacnt LES PLUS ANCIENS ET LES PLUS RÉCENTS
^agfis^!
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tous les terrains. Ainsi, en ce cas comme en tant d'autres, la vérité est difficile à débrouiller ; mais passons : là n'est pas précisément le sujet de nos études. Nous ne sommes pas, du reste, dans le secret des dieux.
Avançons, montons de la cave au premier étage.
Ici commencent les terrains de sédiment proprement dits. D'abord les terrains cambrien, silurien et devonicn, ainsi appelés par M. Murchison, l'un des pères de la géologie britannique, parce qu'ils sont particulièrement développés, en Angleterre, dans l'ancien pays des Cambres et des Silures et dans le comté de De von ; puis le terrain carbonifère, celui où l'on trouve surtout le charbon fossile, la houille, qu'on a nommée à si bon droit le pain de l'industrie moderne.
Tout ce système de terrains compose le système primaire, parce que c'est en quelque sorte le premier étage de la maison que nous visitons.
Montons à présent au second. Nous rencontrons les terrains permien, triasique, jurassique et crétacé, qui composent le système secondaire. Permien, parce que ce terrain a été surtout étudié dans la province de Perm, en Russie. Triasique, pourquoi? Je vous attendais là, je parie que vous ne de-
vineriez pas. Vous donnez votre langue aux chiens. Eh bien, parce que ce terrain se compose de trois groupes distincts, et que le mot trias veut dire en grec triade, groupe de trois, d*où les géologues, qui parlent quelquefois le grec comme les médecins de Molière parlaient le latin, ont fait Tadjectif triasique. Vous avez compris ; tant mieux.
Jurassique, je n'ai pas besoin de vous le dire, vient de ce que le type de ce terrain est surtout développé dans le Jura, et crétacé de ce que ce nou»veau terrain renferme principalement la craie.
Voilà pour le système secondaire.
Au tertiaire maintenant ; si vous aimez mieux, au troisième étage de la grande maison terrestre ou plutôt de l'édifice souterrain.
Ce troisième étage est composé de trois terrains : l'éocène, le miocène et le pliocène, ou, comme je l'ai écrit sur la carte I, suivant les termes adoptés par la géologie espagnole et italienne, Téocénique, le miocénique et le pliocénique. Je corrigerai, à la prochaine édition de ce livre (faites, ami lecteur, que ce soit bientôt), ces adjectifs longs d'une toise. Des linguistes compétents m'ont fait avec raison remarquer que les mots éocène, miocène, pliocène, étant déjà des adjectifs et de la meilleure
consonnance, il n'était pas nécessaire de les affubler de la terminaison ique, qui sonne si mal aux oreilles.
Maintenant vous allez me demander (car vous 43les curieux, et vous en avez le droit) que signifient ces mots d'éocène, de miocène et de pliocène ?
Je vais essayer de vous l'expliquer.
Le géologue M. Lyell, une des gloires de l'Angleterre, avait remarqué que, dès le terrain éocène, une partie des espèces animales qui vivent encore aujourd'hui, à notre époque récente, surtout des mollusques, des coquilles comme on les nomme vulgairement, faisait son apparition sur la terre, et qu'en suivant la gradation, il y en avait moins dans le terrain intermédiaire que dans le terrain supérieur où il y en avait pins. M. Lyell eut donc l'idée d'appeler le terrain tertiaire inférieur V aurore de ce qui est récent ou éocène ; te terrain tertiaire moyen, celui oîi il y a moins de ce qui est récent ^ miocène ou plutôt méiocène, par rapport au terrain qui va suivre ; et ce dernier, le terrain tertiaire supérieur, celui où il y a plus de ce qui est récent, pliocène ou plutôt pléiocène. Franchement M. Lyell n'était pas ce jour-là bien inspiré. «Du grec, il sait du grec,» sans doute; mais il pouvait en faire un meilleur
usage.
8 LE MONDE SOUTKRUAIN.
Je VOUS devais, mon cher lecteur, celle explication un peu longue. Tnnt de gens aujourd'hui émr ploient ces mots d'éocènc, miocène, pliocène, donJ; ils ignorent absolument le sens. N'employez que des mots que vous entendez parfaitement, surtout dans les sciences ; sachez au besoin l'histoire do ces mois et vous vous en trouverez bien.
Au quatrième et dernier étage pour finir, au système quaternaire, celui-ci ne se compose que de deux terrains : le diluvien, qui a vu les grands déluges, et l'alluvien, qui voit seulement se former les dépôts d'alluvions qui se bâtissent petit à petit sous nos yeux. Mais la nature ne mesure pas le temps, elle va lentement parce que ses œuvres sont éternelles; et peut être quun jour le terrain alluvien comptera par son épaisseur aux yeux des géologues de l'avenir *. •
Vous avez parcouru sans trop de fatigue et sans trop perdre de temps, n'est-ce pas? les principales parlies de nntre monde souterrain. Jetez encore un coup d'œil sur la carte I. Vous voyez que toutes ces parties, nommées dans leur ensemble terrains de
* Pour plus de détails sur la formation des terrains, voir V Histoire de la Terre, par L. Simonin. 5« édition. Pariii, J. Iletzel,
sédiment, se superposent les unes aux autres comme les feuillets d'un livre. C'est en effet un grand livre que celui-là, c'est celui sur les pages duquel est inscrite l'histoire de la formation terrestre.
La vie s'est développée sur le globe avec les premiers terrains de sédiment. Des plantes infimes, des animaux d'espèces rudimentaires, ont fait leur apparition sur la planète dès que les milieux Font permis. Peu à peu, à mesure que les terrains se superposaient les uns aux autres et que les dépôts allaient s'élevant, la vie se modifiait aussi, progressait, revêtait des formes de plus en plus perfectionnées. Aux coraux, aux mollusques, s'ajoutaient successivement les crustacés, les poissons, les reptiles, puis les oiseaux, enfin les mammifères.
De même les plus humbles planles, les mousses, les lichens, les fucus, voyaient bientôt naître à côté d'elles les fougères, dont les espèces arborescentes devaient présenter, à l'époque carbonifère, une ampleur qu'elles n'offrent plus aujourd'hui que dans les régions tropicales.
Aux fougères et aux plantes analogues se joignaient bientôt les conifères, et enfin, peu à peu, dans la période tertiaire et qualernaire, tous les ar-
10 LE MONDE SOUTERMIN.
bres fruitiers et forestiers que nous voyons encor8i| aujourd'hui.
Les restes de ces corps vivants, plantes ou ani- j maux, qui depuis les premiers âges terrestres sont développés à la surface du globe, accom][»Ul sant leurs mystérieuses évolutions, les restes'^ tous ces corps vivants , quand ceux-ci ont h leur enveloppe, leur charpente intérieure ou ment leur empreinte dans les différentes coui qui composent les terrains de sédiment, sont^ que les géologues nomment à proprement parler fossiles, et les gens du monde les pétrifii Il y a ainsi des plantes, des coquilles, des os : trifiés.
De tout temps les fossiles ont donné lieu aux dis-i eussions des savants, et les uns y ont vu longteriij»^ une des preuves les plus certaines du déluge mo- ? saïque, tandis que quelques philosophes, conune Voltaire, ne voulaient voir dans tous ces restes d'animaux éteints que des coquilles perdues par des pèlerins revenus de Terre sainte, des débris de cabinets de naturaliste jetés au vent, et même les restes d'un déjeuner d'excursionnistes en goguette.
Cela n'était sérieux ni d'un côté, ni d'un autre :
VISITE DE LA MAISON. iù
qui trop veut prouver, ne prouve rien. Il faut prendre les fossiles pour ce qu'ils sont, pour les médailles de la géologie^ comme on les a si à propos appelés. Avec eux, avec ces hiéroglyphes restés si longtemps indéchiffrables, le géologue reconstruit le passé de la terre, comme, avec les vieux manuscrits, avec les médailles métalliques, Thistorien fait vivre les sociétés disparues.
Les gisements de fossiles se rencontrent partout. En France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, aux États-Unis, il y en a de très-célèbres. Au siècle dernier, sur les bords de la Meuse, on citait les fameuses carrières deMaestricht,où sedonnèrent tour à tour rendez- vous les savants à lunettes (fig. 1 ) . Pendant les guerres de la République, le gouvernement français lui-même s'émut au sujet de ces cavernes^ et tout en faisant le siège de Maëstrich, il délégua un naturaliste, Faujas de Saint-Fond, pour aller étudier les fossiles qu'elles renfermaient. En ces temps-là, on menait volontiers de front et la science et la guerre. Faujas étudia consciencieusement les carrières de la montagne de Saint-Pierre, comme il les appelait, mais se trompa sur les restes fossiles qu'elles contenaient. Ce ne fut que plus tard que Cuvier démontra que ces restes n'étaient autres que
i4 LE JftONDE SOUTERRAIN.
ceux d'un immense reptile, d'espèce perdue , qu'il
appela le mosasaure ou le saurien de li Maeslricht étant en effet situé sur cette rivièi ainsi finit l'histoire du grand animal, d'aùl saient le grand crocodile de Maestricht, qui longtemps préoccupé les géologues.
A côté des savants, il faut toujours ranger gens du monde, le vulgaire si l'on veut. Ceux-ct eu longtemps des opinions différentes sur.:
fossiles. Us y ont vu, comme les anciens, deâijj de la nature, des effets d'influences plai des pétrifications d'urine de lynx, des prodi de h foudre, etc., etc. Les Allemands, plus ques, avaient imaginé que c'étaient les gémi monde souterrain, Nickel et Kobolt, qui Ma passés par là, et qui, fouillant le sous-sol, sant les roches les unes sur les autres,' y availi gravé ces dessins étranges, fantastiques, mji rieux, que Ton croyait voir dans les fossiles (fig. 9)J
J'ai dit qu'à mesure que les terrains sédîmair taires s'étaient étages les uns sur les autres^ la vie? s'était modifiée, et que, par exemple, les espèces animales avaient revêtu des formes de plus en plus parfaites. L'homme est ainsi venu le dernier, à son heure; mais est-il venu avec les plus récents dépôts
Tig. î.-
- UsgéniMd. . ,-.aPiidesaile«iandPs.
alluviens ou avant eux, a-t-il ou non vécu avec les grands mammifères disparus du terrain diluvien, en un mot est-il ou non fossile? C'est ce que nous allons examiner. Et certainement cette question n'est pas une des moins intéressantes que peut provoquer Tétude du monde souterrain, ou, si vous préferez, des merveilles que ce monde renferme.
Élat et importance de la question. — La terre ebt un soleil éteint, sur lequel les eaux ont bâti des continents, et où la vie a subi diverses évolutions. — L'homme fossile n'est pas l'homme antéhistorique. — Recherches des anciens géologues. — Homo diluvii testis. — Les anthropolithes. — — Opinion de Cuvier. — Découvertes dans les cavernes. . — Objections qu'on y Taisait. — M. Boucher de Perthes. — Les haches de pierre de la ▼allée de la Somme. — La mâchoire de Moulin-Quignon. — Un congrès scientifique. — Yoé. — Menchecourt. — Les fabricants de silex taillés. — Le meunier Quignon. — Découvertes de M. E. Lartet. ^— Découvertes en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Amérique. — Enseignements à tirer des faits établis.
Il importe de bien préciser la question qui va être examinée.
Il s'agit ici du premier homme, tel que la science aujourd'hui le définit, tel que des découvertes récentes nous permettent de l'étudier. L'homme fossile, c'est le premier homme éteint, disparu géo-
logiquement, et qui a laissé dans les couches souterraines du sol l'empreinte de ses ossements pétrifiés, et jusqu'à la trace de sa primitive industrie.
L'homme fossile, c'est l'homme remontant bien au delà de l'histoire, bien au delà delà mythologie, et rejeté dans la nuit lointaine des temps géologiques.
Quel problème s'offrit jamais plus intéressant aux spéculations de la science et de la philosophie?
Il s'agit ici de fixer Tépoque précise où la vie, continuant son évolution incessante, l'homme apparut à son tour sur le globe, nouvel anneau dans la chaîne des êtres. On devine aisément tout le profit que l'ethnologie et l'histoire peuvent tirer de l'étude bien faite de ce grand phénomène, et l'importance prépondérante de cette curieuse question.
Socrate, dit-on, avait écrit sur les murs de son école, et répétait sans cesse à ses disciples ce fameux aphorisme : « Connais-toi toi-même. » C'est ici le cas d'appliquer le mot de Socrate, au moins sous le rapport physique. Étudions notre origine, et par là apprenons à mieux nous connaître nous-mêmes, et à marquer la place, j'entends la véritable place, que l'homme occupe dans l'univers.
La terre, soit qu'on la considère avec Laplace,
comme uûe nébuleuse échappée du soleil, ou avec quelques astronomes d'aujourd'hui comme une partie de la matière cosmique-subitement condensée en sphère, la terre n'est qu'un soleil éteint.
Notre planète eut une enfance étrange.
BufTon Ta dit, Cuvier Ta constaté :
Un peu de feu qu'enserre un peu de fange Donna naissance à ce monde encroûté.
Ainsi s'exprime notre grand Béranger.
Nous savons que sur la première écorce du globe, les eaux laissant peu à peu déposer des sédiments argileux et calcaires, ont bâti des continents. Les êtres qui vivaient à Fintérieur, à la surface ou au bord de ces eaux, ont été successivement engloutis dans les couches que celles-ci formaient, et ce sont les restes de ces êtres éteints, ainsi déposés au milieu des sédiments, qui composent, nous le savons aussi, ce que l'on appelle les fossiles.
Le principal caractère des fossiles est d'appartenir généralement à des espèces éteintes et de plus en plus perfectionnées à mesure qu'on remonte l'échelle des formations que nous avons, avec la plupart des géologues, décomposées en quatre grandes périodes. Dans la première apparaissent des crustacés souvent énormes, ancêtres des ho-
mards et des écrevisses, et les premiers poissons ; dans la seconde, se montrent de gigantesques sauriens, précurseurs des lézards, des serpents et detous les reptiles d'aujourd'hui ; dans la Iroisième naissent les grands mammifères, aïeux de nos éléphants, de nos tapirs, denos rhinocéros; enfin dans la quatrième apparaît, avec d'autres mammifères restés pour la plupart fossiles, notre commun aïeul, Thomme. L'homme a-t-il laissé ses dépouilles dans les plus anciens dépôts de cette période quaternaire, ceux qu'on nomme le terrain diluvien, dépouilles qui alors se trouveraient mêlées à celles des grands mammifères éleints, ou l'homme n'est-il apparu qu'à la fin de cette période quaternaire? tel est le nœud de la question. Si l'homme est fossile, son âge est diluvien, et il peut avoir cent mille ans ; si l'homme n'est pas fossile, il est d'apparition récenle, il n'a que six ou sept mille ans. Mais l'homme fossile (ou un êlre qu'on peut nommer ainsi en conséquence de l'analogie ou même de l'identité de son organisation avec la nôtre), Thomme fossile existe, et l'une des découvertes les plus remarquables de la science d'aujourd'hui, serait précisément d'avoir démontré la contemporanéité de l'homme et des grands mammifères éleints : l'ours et l'hyène des
cavernes, l'éléphant chevelu, le cerf aux grandes cornes, le renne, dont une espèce al rs habitait nos climats. Je ne parle pas de l'aurochs, de Furus, da bouquetin, encore vivants aujourd'hui dans quelques parties de l'Europe, ou disparus d'hier à peine.
Cètle découverte de l'homme fossile se relie intimement à celle de l'homme qu'on pourrait amplement appeler l'homme antèhistorique, ou si Ton veut l'iioiihme mythologique, celui que toutes les légendes ont célébré à l'origine des p(*uples, et que la science aujourd'hui peut réclamer, j'enlends Thomme des tourbières, des cités lacustres, des kiekkenniœddings* du Danemark, etc. Mais je me bornerai à l'homme fossile proprement dit, l'aîné de tous, celui que nous révèle spécialement l'étude du monde souterrain.'
Cette question de l'homme fossile a de tout hmps préoccupé les savants. L'homme témoin du déluge, Vliomo (liiicii testis^ était la preuve la plus convaincante sur laquelle les anciens géologues comptaient
* Mot à mot, rebuts de cuisine Ce sont des amas de coquilles comestibles «|ue l'on rencontre sur les rivages du Daneniai'h, mêlés à des is d'an maux, de chiens, etc. Ces amas sont cuniempoiains des premiers liomme3 qui ont peuplé ce pays.
pour appuyer leurs théories. Et aujourd'hui, chose étonnante, plus d'un de nos grands savants, et parmi eux le célèbre fondateur de la géologie française, celui qui peut disputer à Cuvier l'honneur d'avoir créé la science, plus d'un de nos grands théologiens, sont rebelles à la découverte de Thomme fossile, et la nient absolument.
Étranges tâtonnements, surprenantes osoillations^ de l'esprit humain, qui va, par brusques soubresauts, de l'un à l'autre bord extrême de la roule de la vérité, sanssavoir jamais se tenir sur la ligne intermédiaire.
Il n'importe ! La question a marché, la lumière s'est faite, mais ce n'a pas été sans peine. Pendant tout le courant de ce siècle, et vers la fin du siècle dernier, dans des cavernes, dans les couches de ces dépôts quaternaires que nous avons nommés le terrain diluvien, on avait déjà rencontré des armes et des outils de pierre, et des ossements humains , mêlés à ceux des grands mammifères que je citais tout à l'heure, mais on ne s'y était guère an*êté. On recherchait plutôt ce qu'on nommait les anthropolithes, c'est-à-dire des hommes pétrifiés de toutes pièces, et, sous ce rapport, l'on n'avait pas eu la main heureuse.
Un des homo diluvii teslis de ce temps fut reconnu par Cuvier pour n'être qu'un batracien, une énorme grenouille, l'autre pour le squelette d'un nègre moulé au milieu dès coraux que les zoophytes élèvent encore aujourd'hui autour des îles des Antilles.
Quant à des os pétrifiés que Ton promenait par les villes comme étant ceux du géant Teutobochus, roi des Cimbres, vaincu par Marins, ils n'étaient autres que les restes d'un mastodonte.
Je ne parle pas des prétendues découvertes qui n'avaient qu'un côté plaisant, comme celle de cet homme de pierre trouvé dans la forêt de Fontainebleau, il Y a quelque quarante ans, et qui raconta lui-même son histoire dans une brochure qui lit alors grand bruit. Cet homme pétrifié n'était autre qu'un bloc de grès de figure originale, comme il y en a de si nombreux dans la forêt de Fontainebleau. L'homme de cette époque rappelle celui du temps des Incas, couleur pain d'épices, confit dans le guano, extrait aux îles Chincha il y a quelques années, et promené en Europe de foire en foire. Mais tout cela n'est pas sérieux : il faut revenir aux véritables restes de l'homme antédiluvien, si longtemps soupçonnés et cherchés.
Cuvier proclamait de son temps, que la science n'avait encore constaté l'existence ni du singe ni de l'homme fossiles, mais que peut-être les continents où notre premier père avait vécu avec son voisin immédiat dans Téchelle animale, avaient été engloutis sous les eaux dans quelque cataclysme géologique. Les disciples de Cuvier n'ont pas imité sa réserve.
Vers le môme temps, on découvrait dans des cavernes des crânes de forme assez étrange, rappelant plutôt la tête du singe que celle de l'homme, et toujours au milieu de ces ossements, des outils de pierre, des haches de silex taillé.
Quelques géologues hardis proclamaient hautement que ces restes n'étaient autres que ceux du premier homme, que Ton avait là la preuve la plus certaine de la coexistence de notre commun aïeul avec les grands mammifères perdus, et qu'il fallait par conséquent reporter bien au delà de la chronologie jusqu'alors admise l'apparition du premier couple humain.
A Engis sur la Meuse, à Neanderthal dans la Bavière, dans le midi de la France, à Bizes (Hérault), on trouve dans des cavernes des os d'hyène d'ours, et avec eux des restes de poteries grossières, des
traces de feu, des empreintes sur ces os. On répond à ceux qui voient là les resles de l'homme primitif :
« Les cavernes ont de fout temps servi d'habitation aux animaux et à l'homme, mais l'homme, que vous croyez si vieux, est venu dans ces cavernes chercher un refuge bien après les animaux éleints.
« 11 a établi là sa demeure, sa sépulture, et voilà comment des os humains se trouvent mêlés à ceux d'animaux fossiles. Quant aux empreintes sur ces os, ce sont dès traces de dents de carnassiers.
« Tout est mêlé, c'est vrai, resles d'industrie primitive, et ossements d'animaux disparus, mais les eaux ont pénétré à plusieurs reprises dans ces cavernes, et y ont tout bouleversé. Les stalactites,, elles-mêmes, ont étendu leurs formations récentes au milieu de tous ces débris.
« Ceuxdel'homme ne sont pas aussi anciens qu'on le croit, et remontent même, pour quelques-uns, à des époques presque contemporaines. »
El l'on allait jusqu'à citer, pour les cavernes dos P\ rénées et des Ce venues, les guerres de religion et les dragonnades, comme si à ces époques l'homme se servait d'épées en silex, de flèches en os barbelés, et préparait ses aliments dans des vases d'argile crue!
La théorie du remplissage récent des cavernes était même si bien admise, qu'un de nos savants écrivait dans ce sens,' en 1847, dans le Dictionnaire d'histoire naturelle de d'Orbigny,au mot Cavernes ^ un article qui fut tout aussitôt considéré comme classique, et qui semblait fixer irrévocablement la question.
M. Desnoyers s'est depuis converti aux théories nouvelles, et, aujourd'hui, se trouve aussi en avant dans le camp des partisans de Thomme fossile, qu'il était resté naguère en arrière. Mais n'anticipons pas sur les événements, et décrivons la période de transition par laquelle on est tout à coup passé d'un extrême à l'autre ou, si l'on préfère, de l'erreur à la vérité.
C'est à deux savants français que revient l'honneur d'avoir définitivement viàé la question de l'homme fossile. L'un est un archéologue, c'est le vénérable président de la Société d'émulation d'Abbeville, M. Boucher de Perlhes, dont l'âge n'a fait qu'animer le zèle ; l'autre est un paléontologiste, un illustre successeur de Cuvier, M. E. Lartet.
Faisons à chacun de ces Christophes Colombs de la science la part qui lui revient.
M. Boucher de Perthes, bien que ses découvertes
aient été constatées les dernières, mérite d'être cité le premier, comme étant le premier en date. C'est au commencement même de ce siècle qu'il fait remonter ses recherches sur l'homme fossile. A\ec une foi naïve, il s'enquérait des traces du déluge et des enfants d'Adam. A Marseille, dans des cavernes à l'est de la ville, à Gênes, où Tamena son père, plus lard au Pecq, près Saint-Germain, et au Champ de Mars à Paris, il trouvait, dans le terrain diluvien, soit des armes de pierre grossièrement ébauchées, soit des restes de l'industrie primitive de l'homme. Mais ses principales découvertes, celles surtout qui ont ému les savants, ont été faites à Moulin-Quignon, près d'Abbevillé, et à Saint-Acheul, près d'Amiens. A Mo -lin-Quignon existe un terrain diluvien composé de cailloux, de silex roulés, agglomérés, au milieu desquels sont interposés des lits d'une terre rouge argileuse. Autour d'Abbevillé on trouve ces mêmes dépôts, ça et là disséminés, et de temps immémorial on les exploite, dans l'une et lautre localité, pour l'empierrement des routes.
M. Boucher de Perthes avait toujours remarqué, au milieu de ces cailloux, des pièces de formes étranges, triangulaires, taillées en biseau sur les
bords et dénotant, d'une manière certaine, la présence de la main de l'homme. Cela rappelait les celtes, ou haches polies, provenant des Celtes ou de leurs prédécesseurs. •
Dès 1 847, M. Boucher de Perthes, ayant rassemblé un certain nombre de ces haches, en avisa l'Académie des sciences de Paris, l'invitant à venir voir sa collection. Comme il doit arriver souvent en pareil cas, sa communication fut accueillie avec doute. Parmi les savants, plus d'un même ne dissimula point le soupçon que M. Boucher de Perthes pouvait bien être un peu fou.
M. Boucher de Perthes n'était pas un fou, mais une sorte de Breton obstiné qui, pendant toute sa vie, a plaidé la même cause, et l'a plaidée si bien, avec tant de persévérance, et sans qu'aucune moquerie ait pu l'atteindre ni l'ébranler, qu'il a fini par gagner son procès. Il peut être aujourd'hui, à bon droit, considéré comme le véritable parrain de l'homme fossile. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir le premier fixé Vâge de jnerre et de l'avoir fait définitivement accepter dans le monde savant.
Aux découvertes de M. Boucher de Perthes s'en rattache une sur laquelle je voudrais me taire parce
L'UOMME FOSSILE. 51
qu'elle est pour moi sujette à .controverse, mais que je suis bien obligé de mentionner, c'est celle de la mâchoire fossile de Moulin-Quignon, qui a fait,
I en son temps, assez de bruit.
On objectait toujours à M. B. de Perlhes qu'il trouvait des haches, mais non des ossements humains, et que, par conséquent, le terrain où il faisait ses découvertes n'était pas un terrain formé sur place, mais seulement un terrain meuble, remanié. On lui faisait, en un mot, la même objection que pour les cavernes. M. Boucher de Perlhes répondait que non-seulement son terrain était en place, mais qu il considérait, en outre, les lieux
j d'où il tirait ses haches comme les emplacements mêmes des fabriques où ces haches avaient été préparées, et qu'il espérait bien un jour ou Tautre mettre la main sur un de ces fabricants antédiluviens d'armes en silex, sur un véritable homme fossile. Le hasard le servit à souhait. En 1862, un des ouvriers qui travaillaient à Moulin- Quignon vint le prévenir que dans la taille de la carrière une ïnâchoire montrait les dents. M. Boucher dePerthes accourt. Devant témoins, on extrait précieusement la mâchoire : c'est une mâchoire inférieure, et elle renferme encore quelques dents. Aussitôt, un con-
grès de savants se réunit. D'Angleterre, de France accourent des naturalistes, des géologues et, parmi eux, beaucoup d'incrédules. Les savants anglais, plus intéressés que nous à la question, parce que chez eux les discussions sur les tradions bibliques sont plus vives, font jouer le télégraphe d'heure en heure pendant que la mâchoire est examinée avec un soin minutieux. Chacun présente ses objections; enfin , la majorité l'emporte. — La mâchoire de Moulin-Quignon est celle d'un homme antédiluvien I
La nouvelle de cette grande découverte arrive à Paris. Des récompenses honorifiques sont accordées à quelques-uns des membres du congrès d' Abbeville, à M. B. de Perthes, à M. de Quatrefages, pour célébrer la victoire que la science vient de remporter chez nous. Les Anglais rentrent chez eux Toreillc basse. Déjà, à Abbeville, l'on faisait à Pun d'eux, le grand paléontologiste Falconer, mort depuis, d« observations sur sa triste mine : c< Dans mon payi on n'aime pas les vaincus », répondit-il.
La mâchoire de Moulin - Quignon , payée pai M. Boucher de Perthes de ses deniers, cédée par lu au Muséum de Paris, est aujourd'hui déposée dam les collections du cabinet d'anthropologie. Elle es là, montée sur un pivot de cuivre jaune, et religieu
sèment recouverte d'un globe de cristal à travers lequel on peut Texaminer à loisir, comme une de •ces pendules d'albâtre du temps de la Restauration. Elle a été sciée par le milieu pour qu'on pût en étudier Fintérieur. Elle laisse bien quelques doutes dans l'esprit des géologues, et surtout des chimistes, qui prétendent que si on l'analysait on y trouverait encore de la gélatine, preuve de son âge récent. D'autres objectent que non-seulement le terrain de Moulin-Quignon est remanié, mais qu'il a même servi de cimetière en temps d'épidémie, au seizième et au dix-septième siècle, que par conséquent les •débris humains qu'on y retrouve s'expliquent d'eux-mêmes, et sont d'époque presque contemporaine.
Toutefois les anthropologistes, M. Pruner-Bey à leur tête, se sont prononcés sur la haute antiquité de la fameuse mâchoire, à laquelle ils attribuent des caractères anatomiques particuliers.
Il est fâcheux que les restes de l'individu auquel appartenait la mâchoire n'aient pas été aussi retrouvés. Les spirites ont bien consulté les tables qui parlent, et les tables ont répondu que l'homme fossile de Moulin-Quignon s'appelait Yoé (n'était-ce pas Noé qu elles voulaient dire?), et qu'on découvrirait
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ses restes en marchani à trois mètres à Test du point où la mâchoire avait été retrouvée. On a marché dans le sens indiqué, mais on n'a jamais rien découvert, et les spirites, une fois de plus, ont démontré toule leur impuissance.
A Menchecourt, près de Moulin-Quignon, et à Saint-Acheul près d'Amiens, on a aussi déterré des haches en silex, cette fois non plus dans un terrain douteux, plus ou moins remanié, mais au milieu de couches sableuses stratifiées, et audessus du niveau des plus hautes eaux de la Somme.
Dans les sables sont des os fossilisés d'éléphant, de cerf, de renne, de cheval primitif, etc., de sorte que la contemporanéité de Thomme et de tous ces animaux éteints ne semble pouvoir être mise en doute, puisque les couches sableuses sont au-dessus des dépôts de silex taillés. Ces silex proviennent eux-mêmes du terrain crétacé, qui formait le relief du sol dans cette partie du nord de la France, avant la formation du terrain diluvien.
Un mot encore sur Moulin-Quignon. Non-seulement on a contesté l'authenticité de la mâchoire trouvée par M. Boucher de Perthes, mais encore celles des silex taillés eux-mêmes, sous prétexte
que des faussaires avaient vendu à des touristes de passage des haches fabriquées tout exprés. On cite même, à Abbeville, un marchand d'antiquités qui vend à la fois du Moulin-Quignon et duSaint-Acheul. Le Moulin-Quignon est recouvert d'un sable rouge ou noirâtre, le Saint-Acheul d'un sable gris. Il enduit les haches d'une matière gluante, et les plonge dans une caisse contenant du sable de Moulin-Quignon ou de Saint-Acheul, suivant que son correspondant écrit pour demander des échantillons de l'une ou de l'autre localité, ou des deux à la fois. En Italie on fabrique aussi des bronzes et des médailles antiques, et on leur donne ce qu'on nomme la patine en les enterrant sous le sol. Mais s'il y a de fausses statuettes et de fausses médailles, il y en a de vraies; de môme sans doute pour les haches en silex. Ce n'est donc pas une raison, parce qu'on a falsifié quelques-uns des objets provenant de Moulin-Quignon ou de Saint-Acheul, pour les rejeter tous sans contrôle.
Quant au meunier Quignon, qui a donné le nom de son moulin à l'endroit sujet de tant de disputes, il ne paraît pas se douter de l'existence de l'homme fossile, ni de l'effet que produit le nom de Moulin- Quignon dans un groupe de savants. Tout ce bruit
s'est lait à deux pas de son domicile sans qu'il s'en soit le moins du monde aperçu. Le moulin est sur un tertre, muni d'une paire d'ailes gigantesques, comme celui de Sans-Souci, et Quignon comme Sans-Souci, n'a d'yeux que pour sa mouture, de sorte qu'on peut dire de lui, en paraphrasant et altérant quelque peu les vers si connus d'Andrieux :
Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin a le nom de son propriétaire ; Lui, de quelque côté que souffle un peu de vent, Il y tourne son aile, et puis s'endort content.
J'ai dit que le grand paléontologiste, M. E. Lartet, était, après M. Boucher de Perthes, le plus méritant de tous les découvreurs de l'homme fossile. M. E. Lartet a surtout étudié la question des dépôts contenus dans les cavernes, comme M. B. de Perthes celle des dépôts diluviens. Partout M. E. Lartet a constaté la présence certaine de l'homme primitif, notamment dans les cavernes du Périgord, avec les animaux du terrain diluvien, Tours au front bombé, le mammouth, le renne, Taurochs, etc. M. E. Lartet a retrouvé, au milieu des ossements de ces animaux fossiles, et incrustés dans des sédiments des cavernes, tous les restes de l'industrie primitive de
rhomrae, non-seulement des armes, des outils de silex : haches, pointes de flèche ou de lance, couteaux, canifs, poinçons, grattoirs, mais encore des vases de terre crue ou cuite, des pierres noircies par le feu, des os travaillés en aiguilles, en pointes de flèche, en manches de poignards, etc. Enfin, dernière découverte, de nature à convaincre les plus obstinés opposants, sur une plaque d'ivoire, provenant d'un mammouth ou éléphant velu, il a trouvé la silhouette de ce mammouth tracée d'une manière indubitable. L'homme primitif lui-même avait dessiné l'animal qu'il avait devant les yeux. Déjà M. Lartet avait signalé sur des os travaillés la figure du bouquetin, du renne, du cheval fossiles, etc., mais comment douter encore après la gravure du mammouth retrouvé sur une plaque d'ivoire provenant du mammouth lui-même ?
C'est en 1865 qu'a eu lieu cette dernière découverte.
D'autres trouvailles sont venues depuis corroborer celle-là, et d'infatigables chercheurs, je ne cite que parmi ceux de France, MM. de Vibraye, Desnoyers, Garrigou, l'abbé Bourgeois, ont de plus en plus confirmé que l'existence du premier homme se perdait dans la nuit des temps géologiques. M. de Vi-
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braye a trouvé, dans des cavernes du centre de la France, des mâchoires, des crânes d'hommes antédiluviens; M.Garrigou, dansles cavernes des Pyrénées, a signalé sur une ardoise un dessin d'ours au front bombé contemporain de l'homme primitif qui l'avait, en quelque sorle, fait poser. M. Desnoyers^ M. Tabbé Bourgeois ont successivement constaté, auprès de Chartres, l'existence d'ossements fossiles, entre autres d'éléphant méridional (Elephas meridionalis) portant la trace positive d'incisions faites par la main de l'homme au moyen d'outils de silex.
Voilà maintenant notre premier aïeul d'âge nonseulement quaternaire, mais même tertiaire, et quelle raison s'oppose à cela, puisque, dès la période tertiaire, les milieux, déjà propices à l'éclosion de toutes les espèces végétales et animales qui vivent encore aujourd'hui, semblent aussi être favorables à l'apparition de l'homme? Pourquoi cette apparition aurait-elle été retardée, puisque le moment était venu où elle devait avoir lieu?
Après tant de faits plaidant en faveur de la question, est-il nécessaire d'ajouter que partout, en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, aux États-Unis, au Brésil, en Syrie, dans l'Inde,
dans tous les lieux que les géologues ont fouillés, des découvertes de même ordre que celles qui viennent d'être rappelées ont eu lieu, que des crânes, des mâchoires fossiles qui paraissent bien authentiques ont été trouvés en maintes localités, notamment en Italie dans le val d'Arno, en Belgique dans les carvernes de la Meuse, et sont venus de plus en plus confirmer l'existence de l'homme antédiluvien? Ce ne sera pas une des moindres conquêtes de la géologie contemporaine que d'avoir résolu ce grand problème, à la poursuite duquel se débattait depuis si longtemps la science.
Revenons maintenant sur tout ce qui vient d'être dit, recueillons-nous, et voyons s'il est possible de tirer quelque enseignement de l'étude que nous venons de faire. Assurément Thomme dont nous avons invoqué le souvenir, n'est pas Thomme de l'âge édénique. Sorte de Robinson Crusoé, jeté nu sur la terre nue, il a dû créer toutes ses industries, trouver seul les moyens de se prémunir contre toutes les rigueurs du climat, et disputer pied à pied aux bêtes fauves sa demeure et sa nourriture. L'humilité de nos origines ne doit pas blesser notre orgueil. L'antiquité de notre naissance n'a rien qui doive nous froisser. Les partisans
de lunité de la race humaine verront même dans celte antiquité lîn appui à leur théorie. Que de temps n'a-t-il pas fallu pour faire d'un seul type tous les types, toutes les races diverses que nous voyons aujourd'hui? Les partisans de la variabilité de l'espèce, les disciples du célèbre naturaliste Darwin, verront également dans la haute antiquité de l'homme une sorte de confirmation de leurs vues, à la fois si hardies et si étranges. Les théologiens eux-mêmes, reconnaîtront dans l'homme fossile cet homme témoin du déluge que les géologues ont si longtemps cherché, et trouveront par conséquent en lui une preuve et non une dénégation des traditions bibliques. Au reste, la Bible à la main, quelques érudits se croient en mesure de prouver qu'un temps très-long a pu séparer la création de l'homme primitif, de celle d'Adam lui-môme. A son tour, Thistorien reportera bien plus loin que par le passé, la commune origine des peuples^ leurs grandes migrations, la naissance de l'écriture et du langage, la découverte de tous les arts; il apprendra même qu'il y a eu une histoire avant l'histoire, et que s'il y a des hommes fossiles, il y a aussi des villes mortes et en quelque sorte fossiles» Témoins des primitives civilisations, ces cités, ces
ouvrages de terre ou de pierre n'ont laissé aucune trace, aucun souvenir dans l'esprit des hommes.
Sur ces cités, il n'y a pas de tradition, et quand on les retrouve tout à coup, comme par exemple à Ankor-Vat, dans le haut Cambodge (Cochinchine), perdues au milieu des forêts vierges qui les ont peu à peu envahies, on est comme le géologue qui découvre dans les formations terrestres un fossile jusqu'alors ignoré.
De tout cela, quelque loin qu'on se reporte, il ressort un progrès continu, une loi de perfectibilité inniable, et c'est ici que le philosophe et le moraliste trouvent aussi un enseignement. La théorie du progrès n'est donc pas un rêve, et plus nous placerons loin nos origines, plus nous devrons mesurer avec satisfaction le chemin parcouru, plus nous devrons avoir confiance dans l'avenir. Lors même que nous descendrions du singe (ce qui grâce à Dieu est loin d'être prouvé) la distance qui nous sépare de notre voisin immédiat dans l'échelle animale étant désormais immense, nous n'aurions pas à rougir de notre point de départ. Venus de bas, nous nous sommes élevés si haut que nous dominons aujourd'hui tous les êtres, et que l'homme a pu se croire un moment, et s'est nommé lui-même le roi
de la création. Être éminemment raisonnable, perfectible, progressif, il est au moins arrivé à un état d'avancement tel que nul animal ne peut lui être comparé. L'homme n*est pas sans doute un singe perfectionné, mais il est consolant de voir qu'il ressort de Tétude que nous venons de faire la preuve la plus convaincante de la dignité, de la perfectibilité et de la puissance de l'homme. Toute la théorie du progrès est inscrite en traits ineffaçables dans l'histoire de l'homme fossile ou antédiluvien, notre premier aïeul.
Une industrie aussi vieille que le monde. — Les pionniers de l'abimc. — Les houillères. — Les ardoisières d'Angers. — Les carrières d'albâtre de Vollerra. — Les marbres de Carrare. — Vallée de Ravaccione. — Carrière romaine. — Mines à la française, la Concha. — Production du marbre à Carrare, Seravezza et Massa- — Scierie de M. Walton. — Les martnelti. — Kmbarqucment des marbres. — Les marbreries de Marseille. — Les marbres algériens. — Aspect de Carrare. — Maîtres sculpteurs. — Lei faisjstirs. — L'Académie de sculpture. — Les Fantiscritti. — Autel votif. — Décadence et prospérité des caiTières.
La mise en valeur des richesses que renferment les différentes couches du globe a donné naissance à une industrie aussi vieille que l'humanité, et qui n'est pas une des moindres merveilles du monde souterrain ; j'entends parler de Tindustrie minérale. L'exploitation des carrières, des mines, se rattache à cette industrie, et l'on sait combien le travail de
la houille et des filons métalliques est lié à la prospérité des États. L'exploitation des salines, des eaux minérales, artésiennes, des sources de pétrole, de quelques sources gazeuses elles-mêmes, a donné à certains pays une physionomie propre et y a répandu le bien-être.
Dès les premiers âges de l'humanité, c'est la mise en valeur des gisements souterrains qui a seule amené le progrès, et permis à Thomme de passer de Vâge de pierre^ comme on Ta appelé, à Vâge de bronze ou d'airain, puis à Vâge de fer. Ce dernier cycle est celui que nous parcourons encore aujourd'hui, et l'on sait à quel degré de civilisation matérielle nous sommes arrivés dans cette période de l'âge de fer qui a vu la découverte de la machine à vapeur, des chemins de fer, des bateaux à vapeur, y compris la fabrication en grand de l'acier, et rinvention des canons rayés, des frégates blindées, etc., etc. Il faut toujours, par une des fatalités de ce monde, que les arts de la guerre se développent parallèlement à ceux de la paix, et que la science de s'entre-détruire, comme l'appelait Montaigne, marche de pair avec celles qui ont pour but d'effacer, ou tout au moins d'adoucir, les misères de cette vie.
• L'industrie souterraine a donné naissance à tout un corps de travailleurs virils, méritants, qu'on pourrait appeler les soldais de la paix, et qui ont sur ceux de la guerre un mérite éclatant, c'est de produire, tandis que les autres détruisent. J'ai i*etracé ailleurs la vie pleine de périls et de grandeurs de ces braves pionniers de Tabîme. Je n'y ^^viendrai pas, et je renvoie à cet ouvrage ceux de 'ïïes lecteurs qui voudraient faire avec les ouvriers "U monde souterrain et les divers genres de travaux Qu'ils accomplissent une plus ample connaissance*.
Je ne reviendrai pas non plus sur tout ce que j'ai ^it dans ce livre au sujet de la formation et de l'exploitation de la houille. Je mécontenterai de donner ICI quelques coupes géologiques nouvelles indiquant le gisement souterrain du combustible minéral , soit au couchant de Mons (carte II), en stratifications parallèles, régulières, soit au Creusot (cartes III et IV) en filons comprimés, laminés, comme si le combustible, d'abord à l'état pâteux, tourbeux, avait été soulevé par l'éruption du terrain environant avant d'être entièrement fossilisé, c'est-à-dire
* Im Vie souterraine ou les Mines et les Mineurs^ 2« édition. Paris, Hachette, 1867.
avant d'être transformé en houille ou charbon de pierre.
On sait quelle \ie pleine de labeurs mènent les
Carte 111.
ouvriers dans ces sombres abimes, où les femmes même sont malheureusement occupées, comme on le voit en Belgique (fig. 5 et 4).
La houille abattue esl transportée sur des chemins de fer intérieurs cl sort par des puits; dans quelques mines, comme en Angleterre et en Silésie, il existe des canaux souterrains pour le transport du com-
liustible (fig. 5). C'est un moyen heureux, d'utiliser les eaux qui gênent sisou\ent le travail.
Les dangers qui menacent à chaque instant le
bouilleur sont connus. Ce sont non-seulement les irruptions d'eau, mais encore les explosions de gaz carboné ou grisou, la présence de gaz asphyxiants,
les éboulcments, les coups de mine, enfin jusqu^à des incendies spontanés qui s^allument au milieiEidilr charbon, et rendent la mine dangereuse et quelqfvj^ fois entièrement inhabitable (fig. 6).
L'industrie minérale comprend non-seulemoH|^ l'exploitation des houillères et des mines méfî ques, mais encore celle des carrières.
Le travail des carrières, partout répandu, dont aujourd'hui du pain à des millions d'ouvriers.
On connaît les carrières de pierres à bâtir, pierres à chaux et à plâtre, de pierres de taille, 4f' pierres à paver ; les carrières d'argile à briquei.î . à poteries , à porcelaine ; les carrières de sabltt pour la maçonnerie, les verreries; les carriëreâ d'ardoise, de pierres meulières, d'albâtre, de marbre.
Parmi les carrières d'ardoise, nous en avons en France de très-renommées, notamment dans les Pyrénées, les Alpes, les Ardennes, mais celles d'Angers dépassent toutes les autres par le nombre d'ouvriers qu'elles occupent, par la qualité et le chiffre d'extraction des produits. Elles sont ouvertes à l'est de la ville, le long de la route de Saumur, exploitées depuis des siècles, et envoient dans le monde entier la matière utile qu'elles tra-
Vaillent. Les excavations béantes s'étendent à de très-grandes profondeurs, et dans ces vides immenses, vertigineux, les ouvriers, étages sur des gradins, détachent, par des méthodes ingénieuses, l'ardoise de ses lits de carrière (fig. 6).
Des machines à vapeur extraient la pierre jusqu'à la surface, où elle reçoit une préparation définitive. Des ouvriers spéciaux, dits les ouvriers (Va hautj tandis que l'on appelle les autres les ouvriers cVà baSj découpent l'ardoise en larges plaques, en dalles, en Carreaux, le tout §ur des dimensions voulues.
Nous avons en France d'autres carrières d'où l'on extrait des produits particuliers , telles que les carrières d'argile à porcelaine ou kaolin *, près de Limoges. Elles ont donné naissance, dans cette ville, à l'industrie de la porcelaine, qui y est depuis plus d'un siècle très-florissanle.
Nous avons aussi, dans les Alpes, dans les Pyrénées, des carrières d'albâtre et de marbre ; mais c'est surtout en Italie, à Volterra pour l'albâtre, à Carrare pour le marbre, qu'il faut aller pour étudier Texploitation de ces produits souterrains.
J'ai visité à plusieurs reprises les carrières de
* On reconnaît là le mot chinois qui sert à désigner, dans le Céleste-Empire, l'argile à porcelaine.
Volterra en 1857-58. Les plus importante9 sgSiti la Castellina, \illage peu éloigné de Yoltennf {#. pierre, travaillée dans Tune et l'autre localité j|il ensuite expédiée dans le monde entier à Vét^i'ii^ vases, de coupes, de candélabres, de socles ^;oai|ift de p endules, de statuettes ; on lui donne, iCP^ mot, ces mille formes diverses que tout le iRCHlÉl connaît. i%
On sait combien cette matière est tendre et t0bÀ facilement l'impression du ciseau. Ce n'est, d^tfif leurs, que de la pierre à plâtre cristallisée, de mèRK composition chimique que celle qu'on retire iStB buttes de Montmartre. ; „'ii-^,.
L'albâtre de Volterra est souvent translucidft:| d'autres fois, il imite le marbre. Parmi les fMK remarquables variétés, on cite le giallOj rapp^ilK le beau marbre jaune de Sienne, que le prenJjir Empire avait mis chez nous à la mode, et le/kiritv, de même apparence que les marbres gris Yçinès de Seravezza, près Carrare. U y a aussi Talbfttfft blanc compacte, ressemblant au plus beau marbtt statuaire.
Les Volterrans ont une habileté toute particulière pour travailler l'albâtre ; il est môme probable que cette industrie s'est transmise de père en fils et de
temps immémorial dans celle anlique cité. Les Étrusques, fondateurs de Vollerra, ont brillammenl ouvert le chemin où les ont suivis tous leurs successeurs. Ceux-ci les ont même surpassés, et les artistes modernes font preuve d'un goût exquis dans leurs dessins et leurs compositions. Ils sont en cela restés Italiens, et chacun d'eux étale avec un juste orgueil, aux regards des visiteurs, ce qu'il appelle son mtiseOj c'est-à-dire la collection de ses œuvres.
Des familles d'artistes volterrans exercent sur une très-grande échelle l'industrie de l'albâtre, et pendant que le chef exploite les carrières et sculpte la pierre au logis, il n'est pas rare de voir les fils faire leur tour du monde pour débiter les chefsd'œuvre paternels. L'Inde et les deux Amériques raffolent de ces produits, et l'on cite des marchands de Volterra qui sont revenus chez eux de ces lointaines contrées avec plusieurs millions.
Dans les établissements d'eaux minérales des Pyrénées, on vend au poids de Tor, aux crédules baigneurs, des objets en albâtre de Volterra, comme étant fails avec des marbres pyrénéens. J'ai amené un vendeur de Bagnères-de-Luchon à me faire cette confidence, et j'ai vu aussi à Naples de naïfs tou-
ristes acheter des coupes en serpentine de Tosfeane, les croyant, sur la foi du marchand, en layedii Vésu\e. Que de choses qui ne s'achètent que pour l'étiquette qu'elles portent !
Les carrières de marbre de Carrare sont ium moins intéressantes à visiter que celles d'alMliè de Volterra. Je les ai plusieurs fois parcourues en 1863-64, et rarement course géologique m'a fait un plus grand plaisir.
Les montagnes voisines de Carrare sont coupées d'anfractuosités profondes aux pentes desquélleB sont attachées les carrières, fces trois principales de ces coupures naturelles portent les noms de Ravaccione^ Canal-grande ou Fantisciitti^ et Colonnata; elles se ramifient derrière Carrare comme les branches d'un immense éventail.
La vallée de Ravaccione est surtout intéressante à visiter ; elle est à 3 kilomètres de Carrare, tandis que Fantiscritti et Colonnata partent presque des faubourgs de la ville.
On trouve à gauche delà route le gracieux village de Torano, hardiment perché sur une hauteur, et dont la vieille église et les toits de tuile se détachent sur le fond du tableau.
Au pied du riant coteau sont des scieries et des
frulloni^ d'une construclion toute primitive. Les appareils sont mis en mouvement par une roue pendante ou une grossière turbine qui empruntent leur iorce à Peau du torrent.
On passe devant une vallée transversale, celle de Pescino, où sont aussi de nombreuses carrières. On les laisse derrière soi, et bientôt on arrive à une première exploitation, — la Mossa^ — qui marque la première étape dans le parcours des travaux de Ravaccione.
C'est de là, ainsi que de la carrière voisine de la Bettuglia, que l'on tire le marbre statuaire le plus renommé aujourd'hui à Carrare. 11 ne se vend pas moins de vingt francs le palme*, soit douze cent quatre-vingts francs le mètre cube, sur les lieux, à pied d'œuvre.
Le jour où je visitai l'excavation, un beau bloc de huit cents palmes gisait à terre, attendant les bouviers.
La valeur du statuaire indique le haut prix que
' Mécanismes à polir les dalles de marbre.
* Le palme est une ancienne mesure d'Italie dont on se sert exclusivement aujoui'd'hui dans le commerce des marbres. Le palme linéaire de Gênes, le seul adopté, vaut environ O^SS ou un quart de mètre ; il faut donc 64 palmes cubes pour faire un mètre de volume. Le mèlre cube de marbre est estimé en moyenne à 2,650 kilogrammes, soit un peu plus de 41 kilogrammes au palme.
l'on attache à un bloc bien homogène et cristallin , pur et sans mélange, et les bénéfices élevés qu'en peut procurer l'exploitation.
Le marbre blanc clair descend bien viteàd»' prix moitié moindres, et cependant le coût de Vi traction et du transport est absolument le iiiêi| que pour le statuaire.
Si l'on continue à remonter dans le vallon de i vaccione, on rencontre à Polvaccio une anck carrière romaine qui a fourni jusqu'à ces dêi temps un marbre statuaire très-renommé. (TeaCI là que les Romains ont tiré le marbre du Pani de la colonne Trajane, de l'arc de triomphe de Tî( et de celui de Septime-Sévère. L'Apollon du Brfvè* dère est également en marbre de Polvaccioi lAfi blocs qui ont servi à Michel-Ange pour le Da^d:4|| pour les célèbres statues allégoriques couchéeiS', ^ijt' ornent les tombeaux de Julien et de Laurent deJW dicis ont été aussi extraits de ces carrières. Enftii on peut citer encore, comme sculptés en martif; de Polvaccio, le Neptune de l'Ammanati et le gtova/k d'Hercule assommant Cacus qui ornent la place du Palais-Vieux à Florence.
On ne dit pas si c'est à Polvaccio que s'adressa Louis XIV, mais nous savons que les marbres blancs
Pig. 7. — Vue des ardoisières d'Angers.
du tombeau do FEmpereur, une des constructions modernes qui en ont consommé le plus, ont été tirés de Colonnata, qui a aussi fourni beaucoup de marbre aux Romains.
Le roc conserve encore la trace des oulils d'extraction. La marque horizontale que le travail a laissée sur la pierre de distance en distance indique bien le mode d'exploitation adopté parles anciens. On dégageait la masse sur cinq de ses faces. La face antérieure, la face supérieure et les deux faces latérales étaient préparées par la précédente excavation ; la face postérieure était ouverte à la pointeroUe ; enfin, avec le ciseau, des pinces et des coins, on faisait sauter le bloc, en dégageant violemment la face inférieure.
Jusqu'au dix-septième siècle, ce mode d'opérer a été en usage dans l'exploitation du marbre. A cette époque, la poudre a été appliquée aux mines et aux carrières. Les acides qui attaquent et dissolvent les calcaires sont ensuite venus faciliter Faction de la poudre. En versant de l'acide sulfurique (vulgairement huile de vitriol) ou encore de l'acide chlorhydrique ou muriatiquo, dans le canal ménagé par le fleuret du mineur, on en a singulièrement agrandi le fond : on a formé ainsi une véritable
poche qui, chargée de quantités considérables de poudre, a détaché des blocs énormes. A Marseille, pour les travaux du nouveau port et le nivellement de l'ancien lazaret; au Teil, près de Montélimart, dans l'extraction des calcaires à ciment et à chaux hydraulique, on a disloqué des montagnes entières. La poudre , employée par centaines de kilogrammes dans les chambres ouvertes par les acides, a fait voler en éclats des centaines de mètres cubes de rocher dans une seule explosion. On a procédé par de véritables fourneaux de mine comme quand il s'agit de faire sauter des citadelles.
A Carrare, à Seravezza, on n'a point à opérer sur une aussi grande échelle, mais souvent cinq ou six mines profondes y sont allumées du même coup. Le bruit épouvantable de l'explosion est répété par tous les échos, et court de vallons en vallons comme les grondements du tonnerre. Le bloc, soulevé en l'air, retombe lourdement et roule sur les flancs abrupts de la carrière.
On charge jusqu'à plusieurs kilogrammes de poudre à la fois dans le même trou, et Tony met le feu au moyen d'une mèche de sûreté. Ces mines à Tacide sont appelées par les ouvriers mines à la françahe^ parce que l'usage en est passé de France en Italie .
Le point supérieur de Texploitation dans la vallée de Ravaccione esta 650 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Les^chars à bœufs arrivent jusqu'au pied des dernièlres carrières par une bonne route, et le long du chemin on les rencontre qui se suivent à la file, se croisent, les uns montant à vide, les autres descendant les blocs.
Pour arriver aux points de chargement, on a ménagé, sur les diverses carrières, des plans inclinés pavés en marbre, sur lesquels les masses sont descendues. On en modère la course au moyen de câbles, et elles glissent sur des rouleaux sa vonnés . Ceux-ci fument ou s'enflamment sous le frottement du marbre, comme les supports sur lesquels se meut le navire qu'on lance à la mer.
La descente naturelle des blocs n'a lieu que de la carrière aux plans inclinés. Le trajet est court, la différence de niveau assez faible.
Le lieu où se trouvent les dernières exploitations de Ravaccione porte le nom caractéristique de Concha^ parce qu'en cet endroit la vallée, partout fermée, présente la forme d une conque.
Le paysage est d'une désolante aridité. Pas un arbre ne pousse sur ces calcaires dénudés ; on y
68 LE MOÎSDE SOUTERRAIN.
distingue à peine quelques herbes, et çà et là quelques mauvaises cahutes en pierres sèches, servant de refuge aux ouvriers.
L'agriculture n'a que faire ici. Jusqu'aux points les plus élevés sont étagées des carrières. La qualité partout exploitée est le marbre blanc clair ou ordinaire et le veiné passant au bleu. Il n'y a plus de statuaire. A Carrare, cette qualité se tient volontiers vers le bas des vallées, à Tinverse des carrières voisines de Massa et Seravezza, où elle semble affectionner les hauteurs les plus inaccessibles.
L'aspect que présente la Concha est des plus animés ; il résume bien le spectacle auquel on a assisté tout le long du chemin en remontant le Ravaccione. Partout des carrières en exploitation : une armée d'ouvriers est occupée autour des blocs pour l'extraction , le sciage, la descente, le chargement. Quand vient midi, tous se réunissent fraternellement, au soleil en hiver, à l'ombre en été, pour faire en commun un frugal déjeuner. Il n'y a guère dinimitié entre les ouvriers de deux carrières rivales, et quand souvent les patrons se jalousent ou se poursuivent dans des procès sans fin , les ouvriers , heureusement rebelles à l'usage, ne croient pas devoir prendre parti dans ces querelles.
LINDUSTRIË MINÉKALE. Ot)
Aussi bien le dangereux inélier de carrier compte assez de victimes déjà sans qu'on aille encore ensanglanter les chantiers par des rixes meurtrières.
Au-dessus des ouvriers sont les chefs des travaux, sortes de tâcherons qui se chargent d'ordinaire, pour un prix fixé d'avance, de l'extraction du marbre. Ils traitent ensuite avec les simples carriers, soil à la journée, soit à prix fait, épargnant ainsi au patron le souci des menus détails et des discussions interminables avec Touvrier. Le patron, propriétaire ou locataire de Texcavation, ouvre un compte-courant à son entrepreneur. Au crédit passe le nombre de palmes extraits, au débit figurent les avances faites en poudre ou autres fournitures et en argent. On traite généralement à tant le palme rendu au bord de la mer, à la marine de Carrare, et l'entrepreneur doit, par conséquent, s'occuper encore de l'engagement des bouviers.
L'exploitation du marbre est de beaucoup plus importante à Carrare que dans les localités marbrières voisines, Massa et Seravezza. A Carrare, le nombre des ouvriers directement attachés aux carrières est de deux mille cinq cents environ. Un millier d'hommes sont, en outre, employés au transport, à l'expédition et à la mise en œuvre des
70 LE MONDE SOIJTERRAIN.
marbres : bouviers, portefaix de la marine, sciem^s, ouvriers des usines ou des ateliers, tailleurs de pierre, etc.
En 1863, on estimait le montant de rextraction annuelle, à Carrare, à 1,500,000 palmes ou, en nombre rond, 60,000 tonnes \
La production réunie de Massa et de Seravezza était les deux tiers de celle de Carrare, soit 40,000 tonnes, dont 25,000 pour Seravezza et 15,000 pour Massa. En ne comptant que la part afférente à Carrare, c'était une somme de quatre millions de francs répandue dans le pays. Aussi chacun est satisfait, personne ne se plaint. L'ouvrier est heureux, le patron s'enrichit et tout le monde vit des marbres.
La commune de Carrare renferme aujourd'hui vingt mille habitants, et, dans ce nombre, pas un malheureux. La population augmente encore tous les jours.
Le statuaire, le marbre blanc clair et ordinaire, le blanc bleuâtre sont les seules qualités qu'on rencontre à Carrare; le bardiglio (bleu) commun ou fleuri et la brèche, que Seravezza produit en si
' On sait qu'il faut 64 palmes pour faire un mètre cubo, et que le mètre cube pèse 2,050 kilogrammes, ou 2 tonnes 2/5.
grande abondance et de si belle qualité, manquent complètement à Carrare et à Massa. Cette dernière localité est, toutefois, en grand progrès depuis quelques années, et Ton y voit de magnifiques établissements de marbrerie.
La plus belle de toutes les scieries de Carrare appartient à un Américain, M. Walton ; elle ne renferme pas moins de douze châssis pour le sciage des marbres. Ils peuvent marcher à la fois et portent jusqu'à trente lames chacun. Les blocs sont amenés sous les châssis sur des rails. Un filet d'eau, promené au-dessus de chaque scie par un mécanisme automatique, arrose, dans son mouvement de va-etvient, la surface supérieure des blocs, en empêchant ainsi réchauffement du fer contre le marbre. Une roue hydraulique noyée, à réaclion, en un mot une turbine du système le plus perfectionné, met toutes les scies en mouvement.
Tout cet ensemble est disposé dans un vaste bâtiment, bien dessiné, sous une élégante charpente.
A Massa, à Seravezza, on rencontre également de fort belles scieries, mais les principaux produits de Seravezza sont les marmetti ou carreaux de marbre pour parquets.
L'ouvrier les prépare bruts à la carrière, en frap-
pant avec la masse sur le petit côté des blocs, de manière à les fendre en longueur.
Les blocs ainsi travaillés sont ceux qui présentent déjà des fissures ou des joints naturels» mais il n'en faut pas moins une très-grande habileté pour détacher les pavés. Le coup d'œil rapide du carrier lui fait deviner les plus imperceptibles fissures, dont il sait très-bien profiter.
Les carreaux sont ensuite refendus en largeur avec le ciseau, et amenés de la sorte à la forme voulue. Alors on les porte à Tusine, où commence le travail du fmllone.
Qu'on s'imagine un axe vertical, un arbre j comme on dit en mécanique, monté directement au centre d'une roue hydraulique. Celle-ci est le plus souvent assez grossièrement installée. L'eau du torrent vient battre contre ses cuillères^ et l'appareil se met en mouvement.
A l'axe vertical sont attachées deux poutrelles en croix régnant sur toute la largeur d'une auge circulaire. Dans chacun des compartiments ainsi formés, on dispose un certain nombre de mannetti reposant par la face à polir sur une meule gisante en pierre. Quand l'arbre se meut, il entraine ainsi poutrelles et carreaux. On jette du sable sur la
meule, qui reste fixe, et le frottement polit les marmetti.
Cette fabrication et ce polissage des carreaux sont des plus répandus à Seravezza, mais presque nuls à Carrare, où Ton ne voit que quelques frullmi établis le plus souvent dans la campagne, tant bien que mal.
Le port d'embarquement des marbres à Carrare présente un aspect des plus animés. Partout sur la plage ce ne sont que blocs de marbre, et dans la rade, quand le temps est beau, navires qui attendent ou complètent leur chargement. Un magnifique pont-embarcadère, monté sur pilotis, a été construit par M. Walton. Il s'avance au loin sur la mer, et permet aux plus gros navires de recevoir directement les blocs en se rangeant le long du pont qui forme quai. Cela vaut mieux que le système primitif des lande ou balancelles en usage à Seravezza. Le tablier du pont est d'ailleurs muni d'une voie ferrée sur laquelle roulent les wagons portant les marbres. Des grues en fonte, manœu- \rées par des roues dentées, prennent les blocs dans les wagons et les amènent lentement à fond do cale.
De la plage de Carrare, les navires vont à Gênes,
à Livourne, à Marseille, les trois principaux entrepôts des marbres dans la Méditerranée. Près de la moitié de la production totale va aux États-Unis, le pays qui consomme le plus de la pierre de Carrare.
A Marseille, il y a de grandes usines pour le sciage et le polissage des marbres, puis de nombreux ateliers pour la mise en œuvre. Les qualités qu'on y travaille sont non-seulement celles d'Italie, mais encore toutes celles du midi de la France, notamment le blanc verdâtre ou marbre campan des Pyrénées, le rouge cerise ou griote du Languedoc, la brèche de Tholonet près d'Aix, connue sous le nom de brèche d'Alep.
On y travaille aussi le beau marbre veiné de l'Algérie, l'onyx, aujourd'hui si connu à Paris, enfin les marbres de Belgique, le noir de Liège, la lumachelle, le petit granité de Mons, etc.
De tous ces marbres on fait surtout des chambranles de cheminées, des socles de pendules, des dessus de tables, des coupes.
Aucun autre pays que Carrare, Massa et Seravezza n'expédient de marbres blancs ou bleus. Les car^ rières jadis si fameuses des Grecs sont depuis longtemps épuisées, ou du moins n'attirent plus Tatlen-
lion de POccident. Quant aux anciennes caiTières que les Romains, et avant eux les Etrusques, avaient également exploitées en Italie en même temps que celles de Carrare, par exemple à Tîle d'Elbe et à Campiglia (dans la Maremme toscane), on a vainement essayé de les reprendre. Plus d'une fois on a voulu rouvrir des travaux à Campiglia, où toutes les variétés de Carrare et de Seravezza se retrouvent. Le marbre statuaire y est aussi beau, plus beau même en certains filons, puisqu'il rappelle, par la texture lamelleuse et la translucidité sur les bords, le marbre de Paros, qui donne aux chairs tant de tnorbidezza; mais ces travaux n'ont pas réussi, bien que les difficultés de transport soient moindres à Campiglia qu'à Carrare.
Cosme P' d'abord, puis une société livournaise il y a quelques années, ont successivement échoué. Récemment une nouvelle compagnie s'est formée. Sera-t-elle plus heureuse que ses aînées? Pour notre part, nous croyons qu'une industrie comme celle des marbres, assurée à Carrare par une durée de vingt siècles, ne peut être ainsi déplacée tout à coup. Au reste Teau, si nécessaire au travail du marbre comme on le pratique aujourd'hui, manque presque complètement à Campiglia.
70 LE MOiNDE SOUTERRAIN.
En Afrique, à Fillila, de magnifiques \eines de statuaire, jadis largement excavées par les Romains, ont également tenté, mais sans plus de succès, les efforts d'une société d'exploitants. Malgré le droit énorme de près de cinquante francs par tonne qui pesait alors sur l'entrée des marbres en France, droits dont les marbres de Filfila avaient été exonérés, la société africaine n'a pu tenir contre la concurrence de Carrare. Le gouvernement italien fait du reste tous ses efforts pour encourager le commerce et Texploitation des marbres. Tous les droits plus ou moins onéreux qui avaient été établis sous le dernier gouvernement ont été supprimés. De plus, aucune loi, aucun règlement administratif, aucune surveillance gênante de la part de l'État, n'apportent de restriction au travail libre des carrières. Les droits de douane à la sortie des marbres et les droits de péage pour l'entretien des routes ont été réduits au minimum, à 2 francs la tonne de 1,000 kilogrammes, soit environ 5 francs le mètre cube. En signant récemment le traité de commerce avec la France, le roi d'Italie a de plus demandé la suppression des droits énormes qui grevaient chez nous, à l'entrée, les marbres statuaires de Carrare, comme si nous avions eu quelques ex-
L'LNDUSTIUE MINÈUALE. 77
ploîtations rivales à proléger. Aujourd'hui ces marbres sont exempts de tous droits, et l'on ne paye plus à Marseille que 10 francs par tonne pour l'entrée des autres qualités. Le fret de Carrare à Marseille est encore assez élevé : de 16 à 20 francs la tonne, suivant les cas.
Le chemin de fer du littoral tyrrhénien est maintenant terminé jusqu'à la Spezzia. Dès qu'un embranchement sur Carrare, qui est à l'étude ou même commencé, aura rejoint la station d'Avenza, le prix du transport des marbres diminuera de moitié, et les propriétaires dés carrières échapperont surtout aux exigences des facchini^ ces insolents portefaix de la plage.
Massa et Seravezza pourront voir également les blocs descendre des carrières sur des embranchements ferrés ou de simple tram-roads^ et arriver ainsi jusqu'à la Spezzia traînés par la locomotive. Là, dans ce magnifique golfe, où la nature a tracé d'avancé le plus beau port de l'Italie, les marbres s'embarqueront à prix réduit, et souvent comme lest, pour tous les ports de la Méditerranée et tous ceux de l'Atlantique.
* Chemins à l'américaine, comme celui de Paris à Versailles, par le (loui's-la-Reinc.
Après avoir si longuement parlé des marbres de Carrare, il faut dire un mot des marbriers, ou si l'on veut des artistes qui mettent les matières en œuvre .
Un des plaisirs les plus vifs qu'éprouve le voyageur, quand il arrive dans une ville qu'il voit pour la première fois, c'est d'aller seul à la découverte. A Carrare, ce plaisir est encore augmenté par Tintérêl qui s'attache à l'industrie même des habitants : tous sont marbriers ou sculpteurs. Les études^ vous arrêtent à chaque pas, portant sur une plaque de marbre, au-dessus de la large porte d'entrée qui donne sur la rue, le nom du professeur, A côté des études sont les ateliers plus modestes des simples marbriers, ébauchant dans le marbre blanc bleuâtre, que le pays produit en si grande abondance, les baignoires, les mortiers, les vases, les balustrades et les statues de jardin. Les vibrations métalliques du ciseau d'acier résonnant sur la pierre frappent Toreille à chaque pas, et parfois on entend aussi le grincement monotone de la scie glissant à travers un bloc qui interrompt le passage au détour d'une rue. La lame de fer montée sur un châssis vertical
* A Carrare, à Massa, on dit une étude de sculpteur, comme en France une étude de notaire.
L'INDUSTRIE MINÉHALE. "lO
que retiennent des cordes latérales, va et vient, manœuvrée par le scieur nonchalant. Bien que payé suivant la besogne faite, c'est-à-dire à tant le palme d'avancement, Touvrier ne se hâte guère. Il sait d'ailleurs que la scie descend lentement, de quelques centimètres par jour au plus. Avant tout, il aime ses aises. Si la pluie ou le soleil Tincommode, il dispose au-dessus de sa tête soit une tente, soit Vanû)rello traditionnel, qui font dès lors partie intégrante du mécanisme fixé autour du bloc.
Aux environs de la ville, le speclacle n'est pas moins curieux pour l'étranger. A chaque moment, il rencontre des chars traînés par plusieurs paires de bœufs, souvent cinq et six à la fois, qui servent au transport des cubes de marbres. Ces lourds véhicules sont construits sans doute sur le même modèle que les chars étrusques de l'ancienne Luna dont les habitants exploitèrent les premiers les carrières de ces localités. Les roues sont basses, massives, pesantes, à six rayons. Elles ressemblent à celles que Carrare porte sur son écusson, autour duquel se lit le vieux nom lalin de la cité, civitas Carr avise j ou la ville des Carrières. Les couples attelés, d'un pas tranquille et lent^ promènent le bloc sur la roule.
Les bouviers vont et viennent, criant, piquant violemment de Taiguillon les pauvres bœufs, qui n'en peuvent mais. Cependant la lourde masse continue à s'avancer péniblement, ballottée dans les profondes ornières.
La route de ceinture que traversent ces chars, et qui relie la ville aux carrières, porte le nom caractéristique de via Carrareccia.
Quelques-unes des études de Carrare, méritent de fixer l'attention, et les professeurs Lazzerini, Franchi, Pelliccia, Bonanni, sont cités parmi les plus connus. Tous les quatre, du reste, sont professeurs de nom et de fait, puisque, outre les leçons données à l'atelier, ils font un cours à l'Ecole des beauxarts de Carrare, qui relève de V Académie de sculpture de la ville.
Cette académie, dont Carrare s'enorgueillit ajuste titre, a formé des maîtres célèbres, et Cahova le Vénitien, le célèbre Danois Thorwaldsen, ont été au nombre de ses associés étrangers.
Depuis l'époque de la Renaissance, il est du reste peu de sculpteurs qui ne soient venus à Carrare pour choisir des marbres. Les habitants montrent avec fierté la maison où descendait Michel-Ange. La ville elle-même a produit des sculp-
L'IiNDUSTRIE MINÉRALE. 81
leurs célèbres: Pietro Tacca, élève, puis émule de Buonarotti, comme le dit l'inscription placée sur la façade de la maison où il est né ; Carlo Finelli, qu'une autre inscription plus orgueilleuse, à peine excusable même chez ses compatriotes, appelle un sculpteur à nul autre second ; Franzoni, qui, sous Pie VI, travailla au Vatican, enfin Tenerani, encore aujourd'hui à Rome^
Les maîtres contemporains fixés à Carrare, bien que n'ayant pas le renom de leurs prédécesseurs, n en tiennent pas moins fort dignement le ciseau. M. Bonanni est dans la sculpture d'ornement d'une habileté rare, et nul mieux que lui ne sait détacher du marbre un bouquet ou une couronne de fleurs. MM. Pelliccia, Lazzerini, Franchi et d'autres sculpteurs carrarais réussissent également bien dans la statuaire, et de leur ciseau sont sorties des œuvres du plus grand mérite.
Au-dessous des maîtres vient le cortège nombreux des faiseurs.
Ceux-ci réduisent les statues connues, antiques
* Carrare ne s'est pas seulement illustrée dans les arts ; elle a encore produit dans la politique et les sciences des hommes justement célèbres, conime l'économiste Rossi, et le géographe Rcpetti.
OU modernes, et les vendent aux touristes de passage à des prix généralement très-modérés.
On trouve chez eux des Vénus de Milo, de Médicis ou du Capilole, des Dianes de Gabies ou des Dianes à la biche, des Hercules, des Antinous, des Bacchus, des gladiateurs mourants, des Mercures, puis tout l'œuvre de Canova ou de Pradier. Tout cela se vend, s'expédie, s'exporte pour ainsi dire au poids ou au
mètre cube.
C'est tant pour une réduction de moitié, tant pour une réduction d'un quart, tant pour un groupe, tant pour une statue détachée. Tout TOlympe antique est coté, et il y a peu de différence entre les copies de deux concurrents.
Dans le nouveau monde, les deux Amériques sans exception, en Europe, l'Angleterre , la Russie et l'Espagne sont surtout friandes de ces produits, et les marbres ouvrés de Carrare font concurrence aux albâtres de Volterra.
Cependant, depuis que le chemin de fer, passant assez loin de la ville, a détourné les voyageurs, on se plaint d'une diminution dans la vente. Autrefois le commerce allait mieux. Au sortir de la table d'hôte où la diligence s'arrêtait, on entrait chez le sculpteur, on y trouvait tous les chefs-d'œuvre
étalés, et Ton achetait une statue tout comme on eût fait à Montélimart pour une boîte de nougats ou pour une caisse de pruneaux à Tours.
Outre les statues, les réductions, les bustes-portraits, Carrare se charge encore de Tornement . panneaux, trumeaux, chambranles de cheminées de luxe. Enfin le style funéraire lui-même n'est pas dédaigné, et plus d'un tombeau de prix, commandé par le Chili, le Pérou, la Russie ou l'Espagne, est dessiné, puis ciselé dans les ateliers carrarais.
A Carrare, tout le monde est sculpteur, plus ou moins. Il semble qu'il y ait une relation secrète, mystérieuse entre les qualités physiques et morales d'un peuple et les caractères lithologiques des terrains qu'il habite. M. A. Burat a fort bien exprimé ce fait dans sa Géologie appliquée ; il cite à ce propos Carrare et ses marbres, Volterra et ses albâtres, et fait justement observer que l'existence de quelques rocties, propres aux ouvrages d'art, peut rendre communes des qualités rares partout ailleurs. Le géographe Repetti, étudiant surtout le coté physique de la question, avait déjà remarqué que les Carrarais, ses compatriotes, manifestaient dans leur caractère je ne sais quelle souplesse, quelle malléabilité en rapport avec celles des mar b res de leur pays.
L'habitant d'un territoire calcaire ne pense et n'agit pas comme celui qui habite un sol schisteux ou granitique. En France, dit avec raison un des fondateurs de la géologie moderne, M. Élie de Beaumont, les expressions de Provençal, Gascon, Auvergnat, Parisien, correspondent à autant de régions géologiques différentes.
L'académie de Carrare renferme la copiede tous les modèles antiques ou modernes de quelque renom. C'est là que la jeunesse du pays vient se former dans l'art délicat de l'imitation du relief par le dessin et le moulage. Il y a aussi une école de nu où l'on travaille d'après le modèle vivant. Enfin, ceux que la statuaire n'attire pas étudient l'ornement, et demandent à la feuille d'acanthe, aux griffons ailés ou aux arabesques le secret de leurs capricieux contours. Les élèves couronnés chaque année sont envoyés à Rome. La municipalité carra raise et quelquefois le gouvernement italien acquittent une partie de leur pension.
On remarque, à l'académie de Carrare, un basrelief antique fort curieux au point de vue de l'archéologie et de l'histoire.
Ce bas-relief, transporté depuis quelques années à l'académie, a été sculpté, au temps de l'exploita-
lion romaine, sur un bloc de marbre tenant à la montagne.
La carrière d'où ce bloc a été tiré a pris, au moyen âge, et a conservé le nom de Fantiscritti (mot à mot, soldats sculptés), à cause du sujet même que représente le bas-relief, ou plutôt de l'explication qu'en donnaient les gens du peuple.
Yoici maintenant comment les artistes et les archéologues italiens interprètent généralement ce sujet. Jupiter, Hercule et Bacchus se présentent ensemble, de face. Le père des dieux et des hommes^ reconnaissable à sa barbe et à ses cheveux olympiens, tient le milieu ; il appuie paternellement ses bras sur les épaules de ses compagnons. A gauche est Bacchus, que l'on devine au thyrse qu'il tient dans sa main *; adroite est Hercule, portant la massue, couvert de la dépouille du lion.
Tous les carriers, tous les artistes de passage à Carrare, sont allés visiter ce bas-relief. Bien des sculpteurs ont inscrit leurs noms sur la pierre; ceux de Pietro Tacca, Gian Bologna, Canova sem-
* D'autres y voient Mercure. Le thyrse deviendrait aloi*s un caducée, supposition bien permise, vu l'état de dégradation du basrelief. Dans ce cas, on aurait les trois dieux protecteurs des cIk^ mins.
blent être d'hier. A l'élégance, à la profondeur des entailles on voit que ces noms ont été gravés par des mains habituées à tenir le, ciseau. Il parait que le nom de Buonarotti se lisait également sur ce marbre, et qu'il a disparu, soit dans un éclat qui a tronqué l'un des angles, soit emporté par quelque fanatique.
Dans une autre carrière romaine près de Carrare, à Colonnata S l'attention des visiteurs était également al tirée par les restes d'un autel votif, dont l'inscription témoigne qu'il a été dressé par Villicus, décurion des esclaves attachés aux carrières. Cet autel a, depuis un an, été transporté aussi à l'académie de Carrare. 11 justifie le renom dont jouissait le marbre du pays chez les Romains. Avant eux, les Élrusques ont excavé les montagnes de Carrare, et la ville de Luna, qu'ils avaient construite sur ces rivages, vivait surtout du commerce des marbres. Cène fut qu'à partir du temps de César et d'Auguste, quand les carrières de la Grèce commencèrent à s'épuiser, quand le Pentélique et Parcs refusèrent aux maîtres du monde ce qu'ils avaient si abondamment donné à lctinus,à Phidias et à leurs élèves,
* De Colonia, colonie, à cause de la colonie d'esclaves établie sur ce point.
que les Romains s'adressèrent à Carrare ^ Les marbres blancs crislallins de Luna reprirent leur premier renom, et, pendant plusieurs siècles, jusqu'à la chute de l'empire, fournirent à tous les artistes de Rome, sculpteurs ou architectes, la matière indispensable à leurs travaux.
A répoque de Tinvasion des Barbares, l'exploitation des carrières cesse ou demeure fort languissante. Luna, qui a essayé de revivre et qui, de païenne s'est faite chrétienne, est ruinée une seconde fois par le passage des hordes du Nord.
Malheur aux villes que traverse la voie Aurélienne sur le littoral de la péninsule I
C'est par là que les Goths, les Lombards, et plu lard les Normands et les Allemands, font successivement irruption. Les Sarrasins eux-mêmes viennent à plusieurs reprises porter le fer et le feu sur ces rivages. Luna, de nouveau dévastée, disparait cette fois pour toujours, et les hommes sont sur le point de perdre jusqu'au souvenir du marbre de Carrare ; mais c'est alors que Pise, avec ses valeureux enfants, commence la première la renaissance des arts en Italie. Dès le onzième siècle, il faut du
' Hine, lUnt. nat., lib. xxxvi.
marbre aux architectes pour édifier le Dôme, le Baptistère, la Tour penchée et le Campo-Santo : c'est vers Carrare qu'on se tourne. Depuis lors, les carrières n'ont plus cessé d'être exploitées.
Les belles églises de Lucques, modèles d'architecture lombarde, les palais de Gènes, dePise, sont faits du marbre de Carrare. Quand les arts ont été à leur apogée, en quelque lieu de l'Europe que ce fût, l'exploitation des carrières a atteint sa période la plus brillante comme elle a déchu dans les moments de décadence. Le siècle de Léon X, le siècle de Louis X!V ont ainsi marqué pour Carrare, comme déjà le siècle d'Auguste, et avant lui la période étrusque, les plus célèbres époques de l'exploitation et du commerce des marbres. La prospérité des carrières a, comme de raison, marché de pair avec celle de l'architecture et de la slatuaire. Louis XIV surtout a demandé à Carrare ses masses les plus belles pour orner Versailles. Le marbre pur et sans tache n'a pas été seulement réservé aux statues, on l'a prodigué dans les vasques des fontaines, dans les balustrades des jardins^ jusque dans les parquets K La consommation a été
* A cette époque, les marbres de Carrare arrivaient en France pm* le Rhône. On transbordait les blccsà Arles. A Lyon, on prenait I^*
énorme et si, aujourd'hui, quelques-unes des montagnes de Carrare ne produisent plus de statuaire, c'est que les filons sont épuisés après des demandes si répétées, après plus de deux mille ans d'une exploitation presque continue.
Cependant, la trace laissée par la main de l'homme est à peine visible sur les imposantes masses calcaires dont sont formés les monts carrarais, tant il est vrai que les forces de l'homme se réduisent à bien peu de chose, mises en opposition avec celles de la nature K
Saône, puis les canaux, et l'on atteignait Paris et Vei'sailles par la Seine : il fallait quelquefois deux ans pour le voyage. Aujourd'hui, par l'Atlantique et Rouen, c'est l'affaire de deux mois. Quand une voie ferrée continue reliera l'Italie à la France, le même transport ne demandera que quelques jours.
* Le lecteur qui voudrait avoir sur les carrières de Carrare, mais
surtout sur celles de Massa et de Seravezza, que je n'ai citées qu'en
passant, des détails plus circonstanciés, pourrait consulter l'ouvrage
que je viens de publier : la Toscane et la mer Tyrrhénienne. Paris.
Challamel aîné, 1808.
îahs avant le déluge. — Le bassin de la Seine. — Le terrain de craie. — Argile, calcaire coquiller, sables. — Calcaire argileux, pierre ù plûtre. — Nécropole de fossiles. — Marnes, grè», meulières. — Terrain diluvien. — Énormes bloc». — Derniers cataclysmes. — importance géologique des terrains parisiens. — Excursions dominicales. — Le guide Bertrand, grand géologue et grand buveur. — Les carrières. — Exploitation de la craie, de la glaise, de la pierre à bâtir. — Les catacombes, les caves à champignons, la contrebande. — Emploi du plâtre de Paris. — Les mouleurs italiens. — Le ciment. — Les grès à paver. — Le macadam. - Sablières et gravièrcs. — Les carriers. — Types divers. — (caractères communs. — Les ouvriers d'élite. — Les méthodes de travail. — Opinions des cairiers sur la formation des roches. — Un bateau fossile. — Le liard de Pharaon. — Les carrières d'Amérique. — Le» gouapeurs.
Les carrières de Volterra et de Carrare, que nous venons de parcourir, fournissent des produits d'ornement ; en voici de plus modestes d'où Ton n'extrait que des matières en apparence grossières, mais qui ne sont pas moins importantes par le nombre de
bras qu'elles emploient et par la ville qui, tout entière, est sortie de leurs abîmes, je veux dire les carrières de Paris.
Il faut remonter au delà du déluge si l'on veut savoir comment ont été formées toutes les roches que Paris tire, depuis des siècles, de ses carrières, et qui ont servi à le construire et à l'embellir. Cette excursion dans le domaine de la géologie est ici tout à fait à sa place, et nous espérons que l'on ne nous demandera pas, dès le débul, comme Dandin à Tlntimé, de passer au moins au déluge, car c'est par là que cet exorde doit finir.
Le bassin au milieu duquel s'élève Paris forme comme un immense golfe mis à sec et s'ouvrant du côté de la Manche.
Par le travers, une large échancrure sensiblement dirigée du sud-est au nord-ouest représente le lit de la Seine. Sur le contour resté fermé, vers Meudon, se profile comme un rivage qu'on devine çà et là, aux larges taches qu'il découpe sur le sol : c'est la craie ; elle forme le fond du golfe, et c'est sur elle que reposent tous les terrains qui portent Paris. Ces terrains se recouvrent eux-mêmes les uns les autres, de telle sorte que si l'on imagine le bassinparisien réduit aux dimensions d'une coquille.
ils représenteront de celle-ci des lamelles superposées. La série des bancs se succède avec régularité, n en est quelques-uns qui manquent sur certains points, mais il n'y a jamais aucun renversement ; on pourrait donc les numéroter comme les feuillets d'un livre, auxquels ils peuvent aussi se comparer.
Le golfe est maintenant comblé, recouvert par ces bancs superposés; mais enlevons, par la pensée, les dépôts supérieurs, rétablissons les choses comme elles devaient être à l'époque où, dans une mer calme et profonde, se forma la craie. Les eaux s'étendaient alors du centre de la France au centre de l'Angleterre. C'était le déclin de la période que nous avons nommée secondaire.
Des myriades d'êtres microscopiques, les infusoires, vivaient dans la mer secondaire.
La craie, roche tendre, grenue, qui a la même composition que le marbre statuaire, celle du carbonate de chaux ou calcaire pur est formée des dépouilles de ces infimes animaux. Au milieu de la craie sont aussi des lits de silex provenant soit du passage d'eaux chargées de silice, soit des restes d'autres infusoires, à carapace siliceuse et nonplus calcaire.
Des oursins, des seiches (les pieuvres d'alors), différents coquillages, quelques poissons, ont laissé leurs débris dans la craie. Enfin, on y rencontre aussi des ossements d'oiseaux de la famille des autruches ; les volatiles de nos déserts tropicaux , peuplaient les lieux où devait être plus tard Pari». ; Ces oiseaux venaient sans doute s'ébattre sur le | bord de la mer crétacée, et plus d'un, trop curieux ou trop lent, dut se trouver pris à la marée montante, et laissa, dans les lits crayeux, ses restes pélrifiés.
Quand le terrain de craie se fut déposé, la mer se relira tout à coup, ou plutôt le fond s'exhaussa par un de ces mouvements du sol encore si fréquents aujourd'hui.
Alors commence la période qu'on nomme tertiaire.
Des eaux boueuses s'étendirent sur le sol crayeux subitement émergé, et ces eaux n'étaient plus salées, mais douces comme celles d'un fleuve ou d'un lac. L'argile qu'elles contenaient se déposa en bancs épais sur la craie. Autour de ces marécages végétaient quelques arbres du genre des palmiers ou des cèdres. Des restes détrônes à moitié carbonisés, de minées lits d'une houille sèche, friable, de cou-
leur brune, des rognons épars de résine fossile Iransformée en ambre sont les derniers survivants de cette végétation antédiluvienne. Puis le sol s'affaissa, et, de nouveau, la mer envahit le golfe parisien réduit à une moindre étendue. Alors se déposèrent, dans des eaux fortement minéralisées et chargées de carbonate de chaux impur, toute une série de bancs de couleur jaunâtre, d'un grain lâche, rude au toucher, au milieu desquels d'abondantes coquilles, qui vivaient dans la mer tertiaire, laissèrent leurs empreintes. A la base, ce sont surtout des coquilles cloisonnées, rondes, plates, les nummuliles, qui doivent à leur forme le nom qu'elles portent (nummus^ en latin pièce de monnaie).
Bientôt les nummulites disparaissent, et, à la partie supérieure du dépôt, se présentent surtout les cérites en forme de cône, aux spirales décroissantes, des limaces pyramidales, comme les appelait Palissy. Des requins fréquentaient aussi ces eaux, et ont laissé leurs dents dans les lits de calcaire qui s'y formaient. En beaucoup de points on peut suivre les traces du rivage tertiaire. On les reconnaît nettement à de nombreuses cellules cylindriques, de la grosseur du doigt, que des coquilles lithophages ont laissées dans la pierre, en la perçant
pour s'y loger. Ces coquilles, encore aujourd'hi ne peuvent vivre à une grande profondeur so Peau, et partant à une grande distance du rivaj
Quand le calcaire coquiller s'est déposé, une i conde fois la mer se retire, ou le sol s'élève peu peu. Le phénomène s'opère alors si lentement, q les eaux, en s'éloignant, abandonnent des bancs sable au milieu desquels on retrouve les plus mi ces, les plus délicates coquilles, admirableme conservées. Blanches, nacrées, quelques-unes à pei visibles, elles gisent intactes sur le sable, comr si le flux s'était retiré tout à l'heure et allait vei les reprendre. Sur quelques points, en s'agglu nant, ces sables ont donné naissance à des gi compactes, au milieu desquels se retrouvent ] mêmes coquilles admirablement conservées.
C'est maintenant le tour des eaux douces. I lits de marne, de calcaires argileux, pétris de ( quilles lacustres et fluviatiles, se déposent au-dess des calcaires et des sables coquillers marins. Ce série est surmontée de couches puissantes de gypi ou pierre à plâtre (sulfate de chaux), alterm avec de nouveaux lits de marne et de calca argileux. Au bord des marécages aux eaux sull reuses où se forment ces dépôts, vivent des oiseai
des tortues, des crocodiles, et dans les eaux, quelques coquillages, quelques crabes et quelques poissons, qui tous laissent leurs débris au milieu des bancs de gypse ou de calcaires marneux. C'est aussi à cette même époque que vivaient au bord de ces eaux, dans lesquelles ils venaient sans doute se baigner, les kanguroos et les sarigues qu'on ne retrouve plus aujourd'hui qu'en Australie, tant les conditions climatériques et biologiques ont changé sur la terre depuis ces temps si reculés. Alors existaient aussi dans le bassin de Paris lespaléothères, les anoplothères , espèces depuis complètement éteintes, tenant du tapir et de l'hippopotame, et que Cuvier devait seul parvenir à reconstituer, après les essais infructueux de bien des naturalistes.
Sur la vue de quelques ossements incomplets et mutilés , retirés des plâtrières de Mohtmarlre, le fondateur de l'anatomie comparée, guidé par une force de déduction peu commune, créa de toutes pièces une nouvelle science, la paléontologie ou science des animaux fossiles, une des plus grandes découvertes qu'ait jamais faites l'esprit humain.
Au-dessus du terrain gypseux la mer apparaît
encore une fois. Des marnes vertes, jaunes, brunes, des marnes calcaires, blanchâtres, feuilletées, se déposent, et au milieu d'elles des bancs d'huîtres; puis c'est le tour des grès et des sables marins, jaunes, ferrugineux, coquillers. Au-dessus, au milieu de flaques d'eau douce, ne formant plus que de petits bassins à la surface du sol, se précipitent enfin des roches marneuses et siliceuses. Celles-ci sont les meulières, roches dures, rayant l'acier, criblées de cavités et souvent pétries de coquilles. Ce dépôt est le troisiène des dépôts d'eau douce, il y a eu également trois dépôts marins, alternant avec les premiers.
Cependant la période tertiaire poursuivait, sur quelques points du pays qui devait être un jour la France, la série de ses formations. Elle donnait naissance à de nouvelles roches sœurs des précédentes, ou bien à du charbon, du sel, du soufre ou du minerai de fer. Mais alors le bassin de Paris, entièrement comblé et nivelé, s'élevait définitivement au-dessus des eaux, et l'âge tertiaire s'achevait sur le globe, sans qu'aucune révolution marquante eût lieu sur ce dernier point.
11 n'en fut pas de môme au début de l'âge quaternaire, celui que les géologues ont si bien nommé
LES GÂimiËRES DE PARIS. 09
le terrain diluvien, car il a vu les plus grands déluges, les plus formidables cataclysmes qui aient jamais dévasté la terre. Une grande irruption^des eaux, venue du sud-est, sillonne alors tout le bassin de Paris. Elle a laissé partout des traces de son passage, d'abord en creusant le lit de la Seine, puis en donnant aux collines et aux buttes qui s'élèvent au-dessus du sol, le mont Valérien, les buttes Montmartre, les buttes Chaumont, leur direction principale. Elle a fait plus, elle a semé partout des débris énormes de roches, aux arêtes parfois vives et intactes, tant les transports ont été violents et rapides. Quelques-unes de ces roches proviennent des cimes granitiques et porphyriques du Morvan, d'où le déluge semble être parti. D'autres sont arrachées à des lieux plus voisins : ce sont des meulières de Meudon ou de Fontainebleau. On a découvert de ces dernières quelques gigantesques échantillons dans les fouilles faites au Champ de Mars en vue de l'Exposition universelle de 1867. Profitant de cet heureux à propos, on avait décidé que ces blocs eux-mêmes figureraient à l'Exposition comme d'irrécusables témoins de l'histoire primitive de Paris ; mais quand il fallut transporter ces masses, on ne sut plus ce qu'elles étaient devenues. Sans doute des
maçons aux aguets les avaient mises en pièces pour ^n faire des moellons.
Les partisans de cette théorie que d'anciens glaciers auraient envahi l'Europe à un certain moment de Tâge quaternaire, prétendent que les roches perdues du bassin de Paris sont des blocs erratiques charriés par les glaces, comme on en trou vêlant au pied des Alpes, par exemple dans la vallée du haut Rhône ; d'autres se contentent de faire voiturer ces blocs par des glaces flottantes.
Au temps du terrain diluvien , alors surtout^ qu'une épaisse calotte de glace couvrait une parties <le TEurope, la Seine avait bien pu geler toute en — tière, puis présenter une de ces vastes débâcles comme les fleuves de l'Amérique du Norâl, par exemple le Saint-Laurent, en offrent encore aujourd'hui.
Les plus timides enfin veulent que les blocs erratiques des atterrissements parisiens soient tombés sur place dans le .creusement du lit de la Seine par les déluges -quaternaires, et au milieu de la démolition des plateaux à meulières qui couronnaient alors tout le bassin de Paris. Ils se refusent à admettre que les glaciers se soient étendus jusque sur ce point, et comme les angles des plus gros
îlocs sont vifs, jamais émoussés, ils s'opposent égaennent à faire transporter ces roches par des eaux torrentielles. Il est vrai que les mômes géologues, hardis à leur tour, plongent, pendant une partie de Père diluvienne, l'Europe centrale à 200 mètres sous la mer, et toute Tlle de France avec elle. Quel magnifique spectacle que le jour où Paris est sorti de l'eau, et quelles terribles érosions, quand toute la nappe liquide s'est précipitée dans le lit de la Seine, trop étroit pour la contenir I
Quoi qu'il en soit de toutes ces hypothèses, il est certain qu'un grand cataclysme diluvien a marqué dans le bassin de Paris Taurore de la période quaternaire. Les causes de ce phénomène nous sont le moins connues, bien qu'il soit le plus rapproché de nous et le dernier en date de tous ceux, que nous avons décrits.
Les eaux ont alors profondément labouré le sol. Les énormes dépôts de cailloux roulés et de sables fins que l'on trouve autour de Paris, à Ivry, au Champ de Mars, au bois de Boulogne, au Pecq et dans la forêt de Saint-Germain, pour ne pas citer d'autres lieux, sont une preuve convaincante de cette grande révolution géologique. Cette révolution, ce n*est pas la Seine seule qui l'a accomplie, car le
fleuve est incapable, même dans les plus hautes eaux, au temps des inondations, de charrier un caillou, de la grosseur de la tête, tandis que les roches transportées par les feaux diluviennes dans le bassin de Paris, par exemple certains blocs granitiques, atteignent quelquefois le poids de plusieurs centaines de kilogrammes, et que les blocs de meulières dont tout à l'heure nous parlions, mesurent plusieurs mètres cubes. Les plus petites de ces roches sont surtout des silex, arrachés à la craie, polis, roulés, et que le temps a recouverts d'une patine blanche, comme ces bronzes enfouis dans le sol qui se tapissent de vert-de-gris.
L'homme fut-il le témoin et la victime de cette effrayante catastrophe ? C'est probable ; car on a retrouvé au milieu de ce dépôt quelques-unes de ces armes en silex, de forme caractéristique, travaillées par l'homme primitif. Les mammouths ou éléphants velus, les bisons, les castors, les cerfs géants aux grandes cornes, qui peuplaient les forêts où devait être plus tard Paris, ont disparu également avec l'ère diluvienne. Emportés dans ce gigantesque cataclysme, ces animaux ont laissé leurs restes pétrifiés au milieu des lits de sable et de galets. Des molaires d'éléphants, d'énormes bois de
LES CARRIÈRES DE PARIS. i03
cerf gisent là avec les outils de rtiomme contemporain de ces êtres éteints. Aujourd'hui le terrassier qui découvre ces débris, est non moins étonné que le paysan dont parle Virgile, et qui ramenait sous le soc de la charrue des épées, des casques rouilles et des ossements humains provenant d'une antique mêlée.
Tels sont les événements qui ont marqué, bien avant les âges historiques, bien avant môme la naissance de l'homme, sauf pour l'ère diluvienne, la formation du bassin de Paris et de la vallée de la Seine. (]e bassin a joui de tout temps, auprès des géologues, <l'une grande célébrité. Les Brongniart, les Cuvier se sont plu à l'étudier dès les premières années de ce siècle, et aujourd'hui encore, c'est sur ces terrains que la plupart des géologues français et étrangers aiment à vider leurs querelles. Les élèves des écoles savantes et ceux qui suivent les cours de géologie à la Sorbonne, au Muséum, au Collège de France, sont chaque année, pendant la belle saison , religieusement conduits par leurs professeurs sur les points principaux du bassin de Paris. Un personnage original, un guide comme la France n'en produit guère, Bertrand, auquel n'est inconnu le nom d'aucune couche des terrains parisiens, quelque mince qu'elle soit,
d'aucune coquille, quelque rare qu'elle puisse être, a toujours accompagné ces excursions dominicales. C'est lui qui porte dans son havre-sac, demeuré légendaire, les marteaux, les échantillons, les fossiles. C'est aussi le cicérone des étrangers ; mais, depuis quelques années, Bertrand cultive la bouteille de préférence à la géologie, et ne rend plus les mêmes services qu'autrefois. Feu M. Cordier le tenait jadis en grande estime, et Bertrand le lui rendait bien.
Reprenant la série des étages géologiques que nous avons vu se déposer, nous reconnaîtrons dans chacun d'eux des roches propres aux constructions et aux applications industrielles les plus variées. C'est une vraie richesse souterraine, et nous pouvons faire de ces roches un inventaire détaillé.
A la base du terrain, c'est la craie, formant l'assiette sur laquelle repose tout l'édifice géologique. La craie, combinaison de chaux et de gaz acide carbonique, sert avant tout à fabriquer de la chaux par la cuisson dans des fours ouverts. Mise en présence d'un acide énergique tel que l'acide azotique ou sulfurique (eau-forte, huile de vitriol), elle dégage l'acide carbonique, élément de toutes les eaux gazeuses ; mêlée avec l'argile et la marne , et cuite
avec elles dans des. fours, elle donne d'excellents ciments. Elle fournit le crayon blanc, bien connu des mathématiciens ; elle entre dans la préparation du papier peint, des cadres dorés ; enfin, faut-il le dire? on l'utilise volontiers, grâce à sa couleur virginale et à son peu de valeur, pour altérer les blancs de plomb et de zinc, le plâtre, le sucre, etc. Mais une matière beaucoup plus lourde, le sulfate de baryte, exploitée presque uniquement dans ce but, a détrôné quelque peu la craie dans ces glorieux emplois.
Quant aux bancs du silex que la craie renferme, ils étaient naguère fort recherchés comme pierres à fusil. Aujourd'hui, on ne s'en sert plus que pour l'empierrement des routes ou la fabrication du papier de verre.
La craie est surtout exploitée autour de Meudon. D'immenses galeries, ouvertes dans le sol comme de gigantesques cryptes, donnent accès dans les tailles on des ouvriers, armés de pics, abattent la roche en gradins. La pierre blanche est broyée dans des manèges intérieurs, conduits par des chevaux , puis lavée et purifiée dans des bassins également souterrains. Au dehors, la craie est desséchée, et de nouveau pulvérisée ou moulée en boules, etCi
Montons à l'étage qui recouvre la craie : nous y trouvons l'argile, la glaise des ouvriers, répandue en énormes bancs.
D'une couleur gris bleuâtre, rouge sur quelques points, surtout à la partie supérieure, l'argile de Paris est l'argile plastique par excellence. On l'exploite au moyen de puits et de galeries par lesquels on va attaquer le banc sous le sol, ou bien à découvert si la profondeur où gît le banc est faible. A Issy, on voit une immense exploitation conduite par cette dernière méthode.
L'argile se débite au boyau, en blocs réguliers, tendres, malléables, très-homogènes. On en prépare, à Taide de quelques manipulations très-simples, suivies de la cuisson, des briques, des tuiles, des tuyaux de drainage, de cheminée ou autres, des vases et des plats de toute forme. La faïence parisienne, jadis si renommée, était faite avec une variété blanche, très-pure, de cette argile, qui est encore employée à Sèvres pour divers usages. Quelques sculpteurs appliquent aussi au modelage la terre plastique de Paris.
Le calcaire coquiller qui surmonte l'argile est la pierre de taille et à moellon par excellence. Les géologues lui donnent le nom de calcaire grossier à
cause de la rudesse de son grain. Certaines variétés dures, siliceuses, que l'on rencontre surtout à Bagneux, sont employées de préférence à faire des marches d'escaliers (les marches du parvis de l'église de la Madeleine viennent de là) ; d'autres variétés, d'un tissu plus lâche, forment surtout la pierre à filtre des ménages, indispensable aux eaux boueuses de Paris. Mais c'est principalement aux qualités qui en font un moellon et une pierre de taille de premier ordre, que le calcaire grossier parisien doit le renom dont il jouit.
La pierre, poreuse, légère, grenue, prend bien le mortier ; tendre et durcissant à l'air, elle est d'habitudepeu sensible aux gelées; elle selaisse facilement tailler et conserve indéfiniment les moulures. Notre- Dame est sortie toute entière des vieilles carrièresd'Ivry. Presque tous les matériaux qui ont servi à élever les monuments parisiens sont de même empruntés aux assises calcaires locales. Londres et Paris reposent sur la même couche argileuse, mais le bassin de Londres est sorti des eaux avant celui de Paris pour n'y plus rentrer, tandis que son voisin s'est baigné et exondé à plusieurs reprises, gagnant à chaque fois de nouvelles assises. Et voilà pourquoi Paris est une ville de pierre et Londres une ville de briques.
Pendant les siècles historiques, de Julien à Napoléon, Paris est sorti de nouveau, mais d'une autre façon, de dessous terre, et s'est fait, on peut dire, pierre à pierre avec les éléments de son propre sol.
Aujourd'hui, c'est grâce encore ^à ses innombrables carrières que Paris a pu être démoli en quelque sorte de toutes pièces, et reconstruit comme par enchantement. Toutefois, la mine n'est pas inépuisable, et les carrières de quelques départements ont dû être appelées à fournir un certain contingent. Les chemins de fer rendent aujourd'hui ces emprunts faciles.
Tout autour de la capitale existent des vides énormes, témoins de ces anciens travaux d'excavation, dont quelques-uns remontent peut-être à vingt siècles. *
Certains de ces vides sont au-dessous même de Paris, sous l'ancienne Lutèce, tout autour de la montagne du Panthéon, principalement dans le quartier Saint-Jacques. Ils forment les catacombes, où reposent aujourd'hui les os de trente générations de Parisiens, transportés des cimetières des églises, ou de Tancien charnier des Innocents ^
* L'idée d'affecter à cette destination les anciennes caiTiél'es do lu apitnle est due à M. Lenoir, lieutenant ^'^énëral de police sous
Les anciennes carrières abandonnées qui ne font, pas partie des catacombes, sont utilisées, dans le voisinage des fortifications, pour des usages moins nobles. On y élève silencieusement des champignons, sur des lits de fumier descendus au fond
Louis XVL Ce fut lui qui en provoqua la mesure, en demandant la suppression de l'église des Innocents, l'exhumation de son antiquf» cimetière, et sa conversion en voie publique.
Dès 1786, toutes les dispositions étaient prises dans le but d'approprier d'une manière convenable le lieu qui devait recevoir les ossements exhumés du cimetière des Innocents, et successivement ceux qui seraient retirés de tous les autres cimetières, cliarniers et chapelles sépulcrales de la ville de Paris. L'état de ces carrières abandonnées depuis plusieurs siècles, la faiblesse des piliers, leur écrasement, l'affaiblissement du sol dans un grand nombre d'endroits, les excavations jusqu'alors inconnues des carrières inférieures, etc. , furent autant de motifs qui déterminèrent l'administration à apporter la plus grande diligence dans ces travaux. Au-dessous de chaque rue dont les constructions s'élevaient sur le sol excavé, il fallut ouvrir et tracer une galerie ou deux, suivant la largeur de la voie, de manière à diviser respectivement les quartiers, à isoler les massifs, à préparer la reconnaissance des propriétés, à déterminer leur étendue, à fixer leurs limites au-dessous de celles de la surface, à tracer à 30 mètres de profondeur le milieu des murs mitoyens .sous le milieu même de leur épaisseur, enfin à établir un rapport intime entre le dessus et le dessous, et à cn'cr pour ainsi dire la doublure souterraine d'une portion considérable de Paris.
C'est d'après ce système qu'on vient de pourvoir à la consolidation d'une importante section du boulevard Arago, qui est en cours d'exécution entre la place d'Enfer et la rue Mouffetard. De son point de départ jusqu'à la rue de la Santé, la voie est tracée audessus des catacombes. Cette circonstance a motivé la construction d'énormes piles en béton, qui supportent des arcs souterrains formant comme un immense viaduc sur lequel le boulevard tout entier est solidement assis. {Moniteur universel du 10 mars 1868.)
110 LE MONDE S0UTERRA1K.
des carrières. Naguère encore les contrebandiers y fonctionnaient aussi, et y exerçaient pacifiquement leur métier, avec moins de courage et certainement plus de profit que les classiques bandoleros espagnols.
Entrant, chargés de spiritueux, par des carrières en deçà du mur d'enceinte de l'octroi, ils sortaient au delà, dans Paris même, par d'autres carrières qui s'ouvraient dans les caves des maisons dont ils avaient les clefs. La fraude, pratiquée par ces artifices souterrains, était difficile à saisir. Les droits réunis y mirent enfin bon ordre en appelant à leur aide les mines et les ponts et chaussées. Les ingénieurs chargés de la surveillance des carrières firent rentrer toutes les caves douteuses dans le service des catacombes et les murèrent à jamais.
Les bancs calcaires qui couronnent les assises à pierre de taille et à moellon, et qui appartiennent à la même formation que celles-ci, sont argileux, désagrégés, et portent chez les carriers le nom de caillasses. On les emploie avec quelques bancs inférieurs, de qualité médiocre , dans la fabrication du ciment ou de la chaux maigre. On tire parti de tout, et les calcaires se prêtent, comme on voil^ aux emplois les plus variés.
Les principales carrières actuellement exploitées sont disséminées autour de Paris, surtout sur la rive gauche de la Seine. A Ivry, à Arcueil, à Montrouge, partout dans la campagne s'ouvrent les orifices des puits souterrains ou les abîmes béants de vastes excavations à ciel ouvert. Les puits sont couronnés de gigantesques roues à chevilles, au moyen desquelles une grappe d'hommes, les pieds sur les chevilles, fait remonter par un câble qui s'enroule sur l'axe de la roue, les monolithes abattus sous terre, et soulevés sur leurs assises naturelles avec des pinces et des coins. Les hautes roues verticales des puits de carrières, armées de leurs rayons, et sur leur pourtour, de leurs chevilles, prêtent à la campagne un aspect original et mêirte étrange.
Avançons, élevons-nous encore dans la série géologique. Les sables qui dominent le calcaire grossier, servent dans la verrerie et dans la confection des briques réfractaires, celles que ne saurait fondre le feu. Naturellement agglutinés, ces sables donnent aussi des grès très-durs, exploités pour le pavage, notamment à Beauchamp (Seine-et-Oise) .
Le calcaire lacustre déposé sur ces sables et ces grès marins, n'est susceptible. d*aucun emploi. Des lits fissurés de marne, de calcaire impur, qu'on
I l-J 1,E MOXDE SOUTERRAIK.
|)eut suivredans les fouilles quelesemhellisseini récents de Paris ont fait ouvrir autour du bouli Haussmann et de l'arc de triomphe de l'Ëtoile, un embarras pour les terrassiers eux-méroes, ^ ne savent que faire de ces matériaux dosagrêgèt, émules des plus mauvais décombres.
Le gypse qui succède à ces bancs calcaires Us remplace avantageusement, car ce n'est autre-lp la pierre à plâtre. Comme pour l'argile et la pio^ (le taille, les carrières sont souterraines ou il rîel ouvert. Ici la masse est abattue à la poudre lùg.S). Souterrainemcnt on la découpe en piliers que l'iM démolit par un des angles, et qu'on remblaye SMgneusement. Telle plàtrière avec ses longues galeries, ses chantiers d'abattage, ses chemins de fer intérieurs sur lesquels roulent les wagons, rappelle en petit une mine de houille.
Non moins que la pierre de taille et le calcûit grossier, le plâtre parisien est renommé, et sou Ic nom de gypse de Montmartre fait concurrence, w bien des marchés lointains, aux pldtrcs les plus célèbres. Comme la pierre calcaire, on peut dire qoc la pierre à plâtre est exploitée à Paris de temps immémorial, ou au moins depuis près de vingt siècles, . depuis le jour où les soldats de César vinrent serrer
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si fortement la main aux Parisit deLutèce, qu'ils ne l'ont plus lâchée depuis.
Au moyen âge, le plâtre parisien servait à relier entre eux les pans de bois dont les vieilles maisons du pauvre de Paris sont encore faites. OnTemployait aussi comme aujourd'hui, grâce à sa blancheur immaculée, pour tous les badigeonnages et moulages intérieurs. L'histoire ne dit pas si dès lors, comme à notre époque, les plâtriers italiens venaient dans la capitale mouler avec cette matière si pure leurs pieuses statuettes. Dante qui a étudié à Paris, et qui nous parle des banquiers lombards déjà établis chez nous de son temps, ne mentionne pas les mouleurs péninsulaires.
Il faut croire qu'ils ne seront venus que plus tard, après la Renaissance, quand le réveil de la sculpture aura donné au peuple le goût des blanches figulines. Aujourd'hui, ces artistes nomades, établis autour de Montmartre, à Belleville, à la Villette, moulent clandestinement avec le plaire toutes sortes d'objets d'art. Tantôt ce sont des Vénus de Milo, des Dianes de Gabies, tantôt, des Saintes \ierges et des Sainis Joseph, tout cela au plus bas prix, car les mouleurs n ont pas à payer la réduclion-CoUas, et souvent même évitent la patente.
Ces artistes étranges, qui parlent la langue dantesque, qui de nous ne les a rencontrés le soir, sur les boulevards, le long des quais, portant tout leur musée sur leur tète ou l'étalant à poste fixe?
Les parapets des ponts et la grille de certains hôtels, dans le quartier Bréda par exemple, sont leurs stations favorites.
Arrêtez-vous, vous qui passez insouciant, regardez leur exposition, souvent elle en vaut la peine, et reconnaissez dans toutes ces statuettes l'emploi aussi heureux qu'utile d'un des matériaux les plus communs et les plus purs du terrain de Paris, le gypse ou pierre à plâtre, à la couleur d'un blanc neigeux, quand il a subi la cuisson.
C'est dans des fours ouverts qu'on cuit le gypse, comme la pierre à chaux, ou plutôt en tas énormes. Sous ces tas, protégés par une toiture portée sur deux murs, on ménage des voûtes pour jeter les broussailles ou les fascines qu'on allume. Le plâtre, dans cette calcination, perd son eau. Quand on le (jâche^ il se recombine avec elle, car il a pour Teau une sympathie naturelle, et cette combinaison est accompagnée d'un passage à l'état solide, ce qui explique l'emploi du plâtre dans le moulage, le badigeonnage, etc.
Pour la chaux, un phénomène à peu près analogue s'opère. Parla calcination, le calcaire perd son eau et son acide carbonique, et passe à l'état de chaux vive. Celle-ci, éteinte au moyen de Teau, et mêlée avec du sable siliceux, s*empare de la silice, et donne un hydrate et un silicate de chaux solide qui fait prise avec la pierre, et souvent se combine avec elle. Admirables phénomènes que ces décompositions et ces reconstitutions chimiques, que les anciens avaient par hasard découvertes, et que la science de notre temps a seule permis d'expliquer, et dès lors de provoquer, de modérer, suivant le but que Ton veut atteindre I
Le plâtre de Paris est employé non-seulement dans les constructions et dans les arts, mais aussi au plâtrage des terres. Il s'en fait pour tous ces usages une énorme consommation.
Pour les besoins de l'architecture parisienne, dans Fenceinte des fortifications seulement, le chiffre de la consommation ne s'élève pas à moins de 6 millions d'hectolitres ou, si Ton veut, 600 millions de litres: c'est le double en volume de tout ce que Paris consomme de vin.
Les marnes vertes et bariolées qui forment le toit du terrain gypseux, sont presque partout exploitées
en môme temps que le gypse, ainsi à Montmartre, aux carrières dites d'Amérique, près les buttes Chaumont, à Pantin, et sur la rive, gauche de la Seine, à Antony, etc.
Ces marnes, soit seules, soit mêlées à de la pierre à chaux, servent principalement, par la cuisson, à fabriquer du ciment et de la chaux hydraulique.
Ici se retrouvent les applications industrielles de la chimie dont il était question tout à l'heure. Un nouvel élément intervient dans la prise du mortier, c'est le silicate d'alumine, aqueux ou non, qui se mêle au silicate de chaux ; le tout donne le ciment ou mortier hydraulique, qui fait prise instantanément dans les endroits humides et sous l'eau ellemême, fût-ce l'eau de mer, pour certaines variétés.
Le ciment romain, la pouzzolane volcanique, sont désormais détrônés ; ce sera la gloire d'un ingénieur français, M. Vicat, d'avoir à notre époque fait le premier cette grande découverte, et donné des moyens certains, infaillibles, pour y arriver partout. Les terrains parisiens, ne sont en rien dépourvus au point de vue des malériaux de construction, et l'on fabrique, surtout avec les marnes vertes, des chaux hydrauliques et des ciments justement appréciés.
Faut-il continuer à dérouler ce catalogue de la richesse souterraine de Paris?
Parlerons-nous des meulières, des sables jaunes ferrugineux et des grès supérieurs, les premières employées non-seulement comme meules de moulins*, mais encore dans la bâtisse comme moellons d'excellent choix, durs, caverneux, faisant corps avec le mortier ; les seconds repoussés par les limousins comme trop ferrugineux, mais admis dans les cuisines pour le polissage des cuivres, et dans tous les cafés de la capitale pour sabler les parquets; les troisièmes enfin, usités surtout pour le pavage.
Avec les grès de Fontainebleau, les Romains, ces grands bâtisseurs, si bons juges en fait de matériaux de construction, avaient dallé leurs chaussées autour de Paris.
Il n'y a pas longtemps qu*auprès du petit Pont, on a mis à découvert toute une voie romaine, pavée de larges plaques de grès assemblées entre elles. Elles rappelaient celles en basalte, qui recouvrent encore la voie Appiennc dans la campagne de
* Les fameuses meules de la Ferté-sous-Jouarre, exploitées depuis plusieurs siècles, et expédiées^ dans le monde entier, sont comprises dans cette fonnation.
120 LE MONDE SOUTEUBAIN.
Rome. Les dalles siliceuses de l'ancienne voie d(^ Lutèce, ont été religieusement transportées au musée de Ctuny, où dans un coin du jardin on a remis en place une partie de la gigantesque mosaïque.
Aujourd'hui ce n'est plus le grès ni le silex, c'est le granité, c'est le porphyre, c'est le basalte le plus dur, qu'il faut pour paver Paris, et encore Ton nV réussit pas.
Le mouvement incessant des voitures, des charrettes, qui jour et nuit circulent dans l'active ca-^ pitale, a réduit à néant toutes les prévisions, toutes les combinaisons de Tédilité de la Seine.
C'est en vain que la Normandie, le Finistère, les Vosges et l'Auvergne, ont fourni tour à tour leurs granits, leurs porphyres et leurs meilleurs basaltes.
Le grès dur de Fontainebleau a été vaincu le premier; et quant au silex, s'il use le fer des chevaux et des roues, celui-ci, par un effet de réaction forcée, de même que la corde du puits use le rebord de la margelle, le pulvérise à son tour^ et le change en cette boue liquide ou en cette poussière tenace, qui fait du macadam de Paris, par les jours de pluie comme par les jours de vent et de soleil, la plus détestable des inventions. On
(lit que le macadam nous vient de Chine, comme la boussole, l'imprimerie, la poudre à canon. Les Chinois auraient pu le garder pour eux et la poudre en même temps.
Les cailloux roulés de silex dont on macadamise les chaussées des boulevards parisiens sont tirés du terrain diluvien. Nous savons qu'on les exploite aussi dans les bancs de craie, d'où les eaux l'ont du reste arraché, lors de la dernière dénudation du bassin de Paris. C'est principalement sur la rive gauche de la Seine, autour du Champ de Mars et de l'École militaire, à Grenelle, que sont fouillés ces bancs puissants de sable et de cailloux roulés. D'immenses excavations sont ouvertes dans cet ancien lit de la Seine, et les ouvriers, armés de pioches, démolissent la roche déjà désagrégée. Au moyen de claies, ils séparent les galets du sable (in. Celui-ci est réservé à la fabrication du mortier, tandis que les galets sont destinés à l'empierrement des voies ou à la confection du béton, mélange de mortier hydraulique et de cailloux roulés, qui sert surtout à faire les fondations, les tympans des ponts, etc.
A Grenelle, on atteint facilement, par ces sablières et gravières, le niveau du lit actuel de la
Seine. Une nappe d'eau, prolongement de celle du fleuve, filtre bientôt dans l'excavation. C'est la limite fixée au travail. On ne descend guère qu'à quelques pieds au-dessous, au moyen de dragues à main percées de trous, qui extrayent les sables ci les galets, et laissent écouler Teau.
Résumons-nous. Ce que nous pouvions déjà théoriquement prévoir par la première partie de celle étude consacrée à la géologie du sous-sol parisien, s'est de tout point confirmé : tous les matériaux que réclame le conslrucleur sont concentrés autour de Paris. L'argile à brique et à tuile, la pierre à chaux, à ciment, à plâtre, à moellon, la pierre de taille, le grès, le sable, le gravier, sont parloul ardemment exploités, et ont donné lieu aux plus intéressantes industries.
Il faut maintenant dire un mot des ouvriers euxmêmes qui travaillent dans ces excavations, et parler des carriers après avoir traité des carrières. En tout, il faut s'occuper de l'homme.
On ne saurait ranger dans un même type tous les ouvriers qui travaillent aux carrières de Paris. Ceux de la craie ne sont pas les mêmes que ceux de l'argile; les carriers proprcmenl dits, ceux qui extraient la pierre de laille , ne ressemblent pas
aux plâtriers, ni ceux-ci aux terrassiers des gravières. Cependant, il est un caractère commun que lous ces ouvriers ont entre eux : la plupart sont étrangers, et sont venus de Normandie, de Picardie, de Bourgogne, de Lorraine ou de Bretagne. Ce sont des ouvriers émigranls, et comme tels ils n'ont pas apporté avec eux ces habitudes d'ordre, d'économie, de stabilité, qui font les bons ouvriers. Ils sont turbulents, batailleurs, dissipent leur salaire dans le vin , observent religieusement le lundi , et se mettent volontiers en grève.
Cette armée d'irréguliers varie non -seulement avec la nature des carrières qu'elle exploite, mais encore avec chaque carrière. C'est une légion de bachi-bouzouchs, sans chefs, sans discipline. Mais, il faut le dire aussi, courageux, énergiques, susceptibles de longs efforts, ils fournissent une rude besogne, et rendent service à la société, en prêtant leurs bras à l'une des industries les plus indispensables, celle qui a pour but d'arracher au sol les matériaux de construction.
Dans celte armée du travail, les salaires sont assez élevés, et peuvent atteindre 6 francs par jour, pour les ouvriers les mieux payés. Ce salaire s'élève encore quand les ouvriers travaillent, comme
ils disent, à leurs pièces, à tant le mètre cube, par exemple. La fatigue est grande pour les premiers ouvriers. Dans la craie, c'est le piqueur qui ménage la trace (l'entaille) sur le banc ; dans l'argile, le piocheur qui , armé du boyau , debout ou sur les genoux, divise péniblement en mottes la terre onctueuse et résistante; dans le calcaire, le soucheveur qui, couché sur le flanc, excave en dessous (soùchève) le banc sur un de ses lits, pour le faire ensuite tomber à vide, en porte-à-faux; dans le plâtre enfin, c'est le mineur, armé du fleuret, forant le trou de mine qui doit faire éclater la roche.
Ce sont là les carriers d'élite. Les porteurs, les • traîneurs, les monteurs, les charretiers, ne sont à côté d'eux que des manœuvres.
Les méthodes de travail sont anciennes, et ne se sont guère perfectionnées, bien* que l'administration des mines ait eu de tout temps, c'est-à-dire depuis un siècle qu'elle existe, la surveillance des carrières de Paris. Mais le rôle de l'administration n'est ici qu'indirect. Elle veille à ce que tous les règlements de police et de sûreté soient scrupuleusement observés, à ce que les plans souterrains soient tenus à jour, à ce que les limites géométriques imposées aux exploitations ne soient pas dé-
passées, et qu'aucune d'elles n'empiète sur sa voisine; enfin à ce que toutes les mesures indiquées par la science dans le remblai et le soutènement des excavations, le tirage des mines, etc., soient partout adoptées. Là se borne le rôle de l'administration, rôle préventif et non vexatoire, et qu'elle exerce avec beaucoup de ménagement. Elle n'intervient que très-peu, comme on voit, dans la parlie technique, et laisse les exploitants à peu près entièrement libres des méthodes qu'ils veulent suivre. De là vient que celles-ci ont fait peu de progrès. Les roues à chevilles, les tours simples, à manivelles obliques, les manèges à chevaux, intérieurs ou extérieurs, sont encore employés presque partout. Pour la plupart des exploitants, anciens ouvriers eux-mêmes, la machine à vapeur, et tous les perfectionnements de la mécanique moderne, tous les progrès que l'industrie minérale a réalisés à notre époque, sont coneidérés comme non avenus. Et tant est grande la force de la routine, que les ouvriers non-seulement ne réclament pas, mais s'opposent môme à toute innovation, et cela aux portes de Paris. Hâtons-nous de dire toutefois que, sur certains points, des propriétaires de carrières intelligents ont adoptétoutes lesmôlhodes nouvelles.
Ce n'est pas seulement dans la conservation de procédés et d'appareils surannés, c'est encore dans le manque de toute opinion sur la formation des terrains qu'ils exploitent, qu'éclate l'absence de toute initiative de la part des carriers parisiens. Pour eux les oursins pétrifiés de la craie sont des châtaignes, les bélemnites ou pointes de seiches des sucres dorge^ et les coquilles fossiles du calcaire grossier, des limaces et des escargots, comme au temps de Bernard Palissy.
Que de fois j'ai voulu connaître la façon de voir de ces rudes travailleurs sur ces bancs de bivalves si répandus dans tous les lits calcaires, et n'ai pu obtenir d'eux que des réponses évasives I
— Ne croyez-vous pas, leur disais-je, que la mer a passé par là, puisqu'elle y a laissé des coquilles?
— Nous ne savons pas, c'est possible, m'ont répondu les moins ignorants.
— Ça, des coquilles, disaient les autres, ça y ressemble, mais ça n'en est pas; c'est la pierre qui les a rejetées; c'est des formes de limaces quison\ dans la pierre.
L'idée du déluge ne leur venait pas même à l'esprit.
Moi, je n'insislais pas, me rappelant qu'il y^ a
un siècle à peine, il y avait encore dans tous ces fossiles, même pour les savants, un ludiis naturœ^ un jeu de la nature, ce que des carriers et des mineurs toscans, à l'esprit cependant bien éveillé, appellent toujours un giocco.
Quelques carriers parisiens poussés à bout, prononçaient bien les mots de tremblements^ de craquement de la nature^ comme s'ils avaient eu une idée vague des cataclysmes qui ont présidé sinon à la formation du bassin de Paris, du moins à celles d'autres terrains, et c'était tout : ils se taisaient après avoir donné ces raisons.
Un d'eux, par hasard, se montra plus hardi que les autres. Je le rencontrai aux carrières de sable près de Meudon, dans la forêt, et nous nous mîmes à causer. C'était un ancien soldat ; il avait fait les guerres d'Afrique, puis avait été matelot. De retour à Paris, il s'était employé aux carrières.
11 avait travaillé d'abord à Montmartre et prétendait y avoir trouvé les débris d'un navire fossile. Et comme je témoignais mon étonnement :
« A preuve qu'il avait encore les plats-bords, me répondit le paléontologiste improvisé, les navires ça me connaît, je suis Breton et j'ai navigué. Et puis, on trouve bien des coquilles et des poissons
dans ces terrains ; pourquoi pas des bateaux? »
Je me tus ; il n'y avait rien à objecter à des raisons aussi convaincantes.
Si les carriers de Paris sont pour la plupart incrédules aux données de la géologie, ils ont des traditions et des légendes auxquelles ils sont fort attachés.
En voici une recueillie à Ivry.
Un ouvrier m'avait remis un sol parisis du temps des Valois, trouvé dans une vieille excavation. Je lui recommandai de mettre à part tout ce qu'il pouvait rencontrer, lui démontrant Futilité que cela pouvait avoir pour l'histoire locale.
— Quant à vos vieux sous, à vos vieux pics, je m'en bats l'œil, me repartit le carrier dans son énergique langage ; si c'était le liard de Pharaon, c'est différent.
— Qu'est-ce que cela, le liard de Pharaon?
— Le liard de Pharaon, monsieur, comment vous ne le connaissez pas ?
— Pas le moins du monde.
— Ehbien, c'est un trésor perdu dans les carrières au temps du roi Pharaon, et celui qui le trouvcia s'enrichira du coup.
— Bonne chance, mon brave, trouvez-le donc
Lt*S CATIRIÈRES DE PARIS. 129
— Je voudrais bien.
Et voilà comment aux portes de Paris j'ai recueilli une légende orientale ou tout au moins franc-maçonnique.
Oserai-je, après avoir parlé des hôtes habituels des carrières, dépeindre ici ces hôtes de passage que Ton rencontre principalement autour des plàtrières, comme à Montmartre et à Belleville? Les carrières d'Amérique sont surtout fameuses par la fréquentation de ces ouvriers sans travail, pour ne pas les appeler autrement, et qui contrastent d'une façon si étrange avec les précédents.
Les galeries sinueuses et profondes des carrières leur servent d'abri, mais surtout le sommet des fours à plâtre où rogne une douce chaleur et que protège une toiture. C'est là qu'ils dorment, sur la pierre qui cuit; c'est dans les boyaux souterrains qu'ils se cachent, quand la police tend ses filets et vient pour les surprendre. Le matin au petit jour, le soir à la brume, véritables oiseaux de nuit, ils quittent leur refuge pour procéder à leur industrie.
Ils vont par bandes ; deux par deux, trois par trois, l'uh veille, l'autre opère. Ils enlèvent sur le pas des portes des jattes de lait pendant que la
ir>0 LE MONDE SOUTERUAIX.
laitière tourne l'œil ; à rélal des bouchers, des quartiers de viande ; aux devantures des épiciers, des boîtes de salaisons ; et décrochent en passant, le long des magasins de confection, une paire de pantalons ou de bottes.
Tout cela se fait de la façon la plus innocente du monde. Puis chacun revient ; on tient conseil, on troque, on partage. Celui qui n'a rien pris reçoit sa part, à condition qu'il sera plus heureux le lendemain. Celui qui a trop d'effets les échange contre des victuailles : c'est une espèce de clearing-house, montée sur le modèle de celfes de Londres, où les banquiers de la Cité, tous les matins, échangent leurs papiers respectifs.
Ces industriels inventifs, qui ont du tien et du mien une idée si peu nette, se donnent entre eux le nom de gonapeiirs^ emprunté à l'argot parisien. C'est comme qui dirait à la fois des paresseux el des débauchés. 11 y en a de (ous les âges.
Un jour j'allais visiter les carrières d'Amérique. A mon approche les gouapeurs en masse décampèrent. Le moindre visage étranger les émeut à ce point, tant ils craignent la surveillance de la police. Voyant grouiller un amas de haillons au-dessus des fours, je demandai à mon guide ce que c'était : « Ce
sont les gouapeurs qui s'en vont, » et il me raconta sur eux ce que je viens de dire.
Nous nous enfonçâmes dans les galeries tortueuses pendant que j'écoutais ce chapitre détaché des vrais mystères de Paris.
Peu à peu les gouapeurs, comprenant qu'ils n'avaient affaire qu'à un visiteur paisible, revinrent. Au dehors le temps était froid, glacial, et sur le dessus des fours régnait au contraire une douce température. Je m'approchai. L'assemblée était au complet, moins un des habitués qui la veille était mort sur son four. 11 s'y était endormi au lieu d-aller à la maraude. Les gaz dégagés dans la cuisson du gypse l'avaient asphyxié, et on Pavait porté à la Morgue le matin même. De tels cas arrivent assez souvent; mais nul n'y prend garde.
Un des gouapeurs, roulé dans un vieux sarreau jaunâtre, comme un pouilleux de Murillo, grelottait de fièvre. Les autres dévoraient à belles dents des conserves, volées le matin à l'ouverture des boutiques. La sardine de Nantes, dans sa boîte d'étain, faisait surtout figure. Quelques-uns, roulés dans d'immondes couvertures qu'ils portaient pour tout vêtement, digéraient étendus par terre, ou som-
meillaient à demi, comme des Arabes enivrés de haschisch.
Il y avait dans tout ce monde quelques vieillards, et beaucoup de jeunes voyous. J'entamai la conversation. Elle prit bien vite un tour particulier qui me força à quitter la place. Je regrette de ne pouvoir transcrire ici aucune des réponses, quelque spirituelles qu'elles puissent être, que me firent mes interlocuteurs. Au temps de Rabelais, on aurait pu encore écrire de ces dialogues, pleins de gravelures; mais aujourd'hui le lecteur français, comme déjà au temps de Boileau, veut être respecté. Toute cette canaille me fit pitié. Il n'y avait là nul sentiment, et l'on voyait qu'une paresse invétérée avait poussé au mal tout ce monde, ce nid de vagabonds précoces ou endurcis.
L'intérêt personnel empêche seul ces gens de mal faire sur les lieux où ils se réfugient. Jamais le moindre dégât aux fours ou aux carrières. De leur côté les exploitants ne chassent pas ces voisins qui pourraient devenir encore plus incommodes, et vivent môme en très-bonne intelligence avec eux. La police seule, de temps en temps, vient faire sur les plàtrières d'abondantes razzias. Mais que faire ensuite de tous ces va-nu-pieds? On les lâche
quand les prisons sont pleines et que leur peccadille n'est pas grosse, et ils recommencent le lendemain, parias volontaires de la société. L'hiver, ils se tiennent autour des fours, l'été ils vont marauder dans la campagne, et cueillir les premiers fruits mûrs.
Comme on le voit, l'étude des carrières de Paris peut offrir à chacun un sujet d'observations fécondes, et nous révèle un des côtés les plus variés, les plus curieux du monde souterrain.
IVrraios sédimcntaires et terrains éruptifs. — Terrains métamorphiques. — Les liions. — Descaries et Werner. — GUcs métalliques des périodes primaire, secondaire, tertiaire, quaternaire. — Les filons ruban nés. — Filons de contact. — Couches métallifères. — Filons éruptifs. — Gîtes en ^mas. — GUes d*alluvions. — Affleurement, chapeau de fer, toit, mur, etc. - Manière d'être du minerai dans les filons. — la ligne métallifère des Aiides. — Découverte des mines d'argent d'Espagne, des mines d'or de Californie. — Une expédition malheureuse. — Le commerce des minerais et des métaux. — Les Chinois. — Brillante affaire ù Madagascar. — Cinq millions de bénéfice net !
Quand on examine les terrains dont est formée récorce terrestre, on voit que les uns s'étendent on masses plates, continues, divisées en bancs plus ou moins inclinés et dont les joints sont parallèles. On dirait les assises d'immenses murailles. La composition de chacune de ces couches est ho- ' inogène; ce sont des calcaires, des marnes, des charbons, des argiles, des grès. Il est hoi's de douti^
136 LE MONDE SOUTEltRÂlN.
que ces dépôts ont été formés au milieu des eaux. On y retrouve des restes de corps organisés, des coquilles, des empreintes de végétaux, des ossements, ce que nous avons nommé des pélrifications ou des fossiles. Le terrain houiller est une des plus remarquables de ces formations.
D'autres terrains se présentent, à l'inverse des premiers, en masses abruptes, déclnquetées, s'élevantà de grandes hauteurs. Les assises superposées ont disparu ; la roche est entièrement compacte, ou divisée seulement par des fissures irrégulières. Elle a un aspect vitreux, cristallin; elle a dû passer par un certain état plastique, et avoir été soumise à une haute température. On dirait qu'elle a émergé tout d'une pièce, de bas en haut, et s'est fait jour à travers les dépôts précédemment décrits, dont elle a violemment soulevé les assises. On n'y retrouve aucun reste organique, aucune trace de la vie datant de l'époque où le terrain a été formé. La masse est composée d'éléments hétérogènes ; on y distingue des cristaux de substances diverses. A cette famille appartiennent les granits, les porphyres, les diorites et autres roches analogues, enfin les roches volcaniques.
Les premiers terrains décrits portent en géolo-
gie, en raison de leur origine, lé nom de sédimentaires; les autres sont les terrains éruptifs. On appelle aussi quelquefois les premiers stratifiés, aqueux, neptuniens ; les seconds, massifs ou cristallins, ignés, plutoniens. Les désignations empruntées à la mythologie étaient naguère encore fort usitées, comme si, dans sa période hypothétique», la géologie eut dû côtoyer la fable, même dans les dénominations les plus générales imposées aux terrains. Cela nous reporte à une époque dont nos pères ont entendu les derniers échos, au temps des grandes querelles géôgéniques, où neptuniens et plutoniens, ces derniers doublés des vulcanistes, s'injuriaient à qui mieux mieux.
La fonction des terrains éruptifs, en soulevant les dépôts sédimentaires, a été d'aligner sur des méridiens de hautes lignes de montagnes, et de donnera notre globe son relief actuel. Le rôle de ces terrains ne s'est pas borné là. Ils ont non-seulement redressé, mais encore disloqué les formations stratifiées; ils y ont ouvert, souvent sur de très-gran- . des étendues, des fissures, de larges fentes, comme il s'en produit encore dans les tremblements de terre. Enfin le voisinage ou le contact des terrains éruptifs a changé jusqu'à l'allure et la composition
(les terrains sédimentaires, qui ont été profondédément modifiés, transformés, et, pour cette raison , nommés métamorphiques. Dans ce curieux phénomène, certaines roches, comme les argiles, ont pris une couleur noirâtre ou lustrée; la pression a développé en elles une structure particulière, des fissures parallèles, des plans de stratification trompeurs. Enfin, de nouvelles substances, le talc, le mica, y ont été engendrées ou introduites; ainsi se sont formés surtout les schistes micacés, talqueux, qui empruntent leur nom à l'élément nouveau qu'ils renferment, et servent comme de passa^^e entre les terrains éruptifs et les terrains sédimentaires restés intacts.
C'est à travers les fentes des schistes ou même entre leurs feuillets que se sont de préférence déposés les principes métalliques qui constituent les filons. Mais comment s'est opéré le remplissage? Grave problème... Plalon, Aristote, mus par un esprit de divination dont ils ont donné tant de preuves, invoquaient le feu ceîitral^^ et leur idée
* 11 est aujourd'hui à peu près démontré que l'ccorce terresti-e porte sur [une sphère liquide, sur une mer de feu, comme un i*adeau.Eii supposant le globe réduit au volume d'une pomme, la peau du fruit représente l'écorce terrestre ; les rides, les montagnes et Ics\aHées; la chair, la merde feu.
fut reprise par les plus grands philosophes moj bernes, Descartes, Leibnilz et Buffon. D'après ces ■ illustres naturalistes, les émanations métallifères \ citaient sorties à Tétat de vapeurs du gçand laboratoire de la nature, toujours en travail au centre <le notre globe, et, montant de bas en haut, s'étaient condensées en chemin. Peu satisfaits de cette explication, quelques mineurs, marchant sur les traces d'autres savants de l'antiquité, croyaient à la formation continue des substances métallifères; suivant eux ces principes végétaient ou se ramifiaient dans les filons, à la façon des racines des plantes dans le sol. Le Traité d* exploitation des mnes de l'Allemand Delius contient un chapitre sur la végétation de l'or.
Tel était l'élat de la question, quand le mineur saxon Werner , que les neptuniens acclamèrent bientôt comme leur chef, adopta et fit longtemps I prévaloir l'idée d'une formation aqueuse. Il imaginait que tous les filons avaient été remplis de haut en bas par les eaux de la surface, pénétrant clans les fissures du terrain. Cette théorie était loin de répondre à tous les faits ; aussi la plupart des géologues, reprenant la conception de Descartes, admettent aujourd'hui que le remplissage des vei-
nés métalliques s'est fait généralement de bas en haut, et que les émanations métallifères se sont déposées dans les fentes qui constituent les filons^ soit à l'élat de vapeurs, par voie sèche, comme dans les soupiraux des volcans ou les cheminées des fourneaux métallurgiques, soit à l'état de précipitations chimiques, par voie humide, comme dans les dissolutions de nos laboratoires.
Les terrains de la période primaire sont naturellement ceux dans lesquels se rencontrent le plus grand nombre de filons. Aucun métal ne manque à l'appel. Le granit et le porphyre sont les roches métallifères par excellence de cette période, c'està-dire celles dont l'apparition a provoqué Forigine du plus grand nombre de fentes et par conséquent de filons, la venue du plus grand nombre de métaux.
Les terrains de la période secondaire, comprise entre le terrain houiller et les derniers dépôts du terrain crétacé, contiennent beaucoup moins de filons que ceux de la période précédente; et, dans la liste des métaux, n'offrent guère que le cuivre, le ' plomb, le zinc, le fer et le manganèse.
Dans la période tertiaire le nombre et l'étendue des gîtes sont encore plus limités ; Téruption des
LES FILONS MÉTALLIQUES. lil
porphyres a cessé depuis longtemps; celle des granits finit. Dans cet âge et dans le précédent, certains gites particuliers se forment, caractérisés par des roches métallifères dont Féruption ne commence qu'alors : les roches vertes. D'autres gîfes s'étendent en couches ou en amas irréguliers dans des grès, des poudingues, au milieu môme des terrains de sédiment; enfin quelques autres apparaissent violemment, tout d'une pièce, comme de véritables roches éruptives, et quelquefois môles intimement à celles-ci.
La période quaternaire, dont l'époque actuelle voit poursuivre le développement, ne contient que des gîtes tout à fait spéciaux, et pour la plupart formés des débris de ceux dont nous avons parlé. Ces derniers gîtes composent surtout ce qu'on nomme les gîtes d'alluvions et les placers.
Les filons ou veines dont nous avons expliqué en premier lieu le mode de formation et de remplissage, sont les filons classiques, ceux qu'on appelle en géologie les filons-fentes ou les filons- faill es K
* Dans la fente il y a eu simplement cassure et écartement ; dans la faiUe, la cassure et l'écartement ont été compliqués d'une sorte le mouvement vertical des Lancs stratifiés. Les mêmes bancs ne :orrespondent plus de chaque côté de la fonte, il y a ou rrje! ; le terrain en quelque sorte manque, fa H lit.
142 LE MONDE SOITËUUALN.
On leur donne aussi quelquefois le nom de fiions. réguliers^ tant à cause de leur nature que parce qu'ils obéissent à des lois bien connues ; enfin on les appelle encore filons imbannéSy parce que leur remplissage ayant eu lieu souvent d'une manière successive, des bandes parallèles de minerais et de gangue se suivent dans un ordre en quelque sorte mathématique, et comme si chacune d'elles avait été marquée au compas. Les filons de la Saxe, du Harz, sont, pour la plupart, des filons rubannés, et le type même de ce genre de filons.
Les fentes, dans les filons rubannés, n'ayant pas été toutes produites à la même époque, et les remplissages ayant souvent eu lieu pendant une trèslongue durée, il arrive que des filons plus anciens sont rencontrés par des filons plus modernes. Généralement une faille a lieu au point decroisenient, qui rejette le filon plus ancien. D'habitude aussi la composition des filons est différente ; les émanations métallifères ont changé de nature avec le temps.
Quand la même matière métallique remplit tou> les filons, iln'est pas rare (ju'il y ail enrichissement au point de jonction.
Le filon coupé est le filon principal ; le iiloii
coupant s'appelle le croiseur. L'ensemble de tous ces filons, dans certaines régions métallifères, dessine sur la carte un réseau souvent très-compliqué. Les mineurs ont des règles pratiques qui leur permettent de se guider au milieu de ce dédale, de rejoindre sûrement les filons coupés par les croiseurs. Le relief général du sol n'est pas lui-même sans une certaine analogie avec l'allure souterraine des gîtes.
La direction ou alignement du filon . principal concorde avec celle des grandes montagnes de la contrée, et souvent les croiseurs s'alignent sur les contre-forts ou chaînes secondaires du pays.
Les filons réguliers ont généralement une faible épaisseur, deux à trois mètres au plus. Quand cette épaisseur est dépassée, et que la masse du filon est composée d'une même substance dans laquelle nage pour ainsi dire la partie métallifère, on a co qu'on nomme un dijke. Ce mot qui, en anglais, signifie digue ou barrage, peint bien l'aspect que prend alors le filon. C'est un véritable mur de pierre qui s'enfonce dans le terrain, comblant Ténorme fente ouverte aux temps antédiluviens.
Xes filons-fentes, bien que formant la classe la plus intéressante des gîtes mélallitères, ne sont pas les
lU LE MONDE SOUTERUAIN.
seuls qu'exploite le mineur. Il y a aussi les filons (le contact^ les filons-couchés^ les filons éruptifSj les gîtes en amas que l'on pourrait tous comprendre sous la dénomination générale de gîtes irréguliers par opposition aux précédents.
Expliquons en peu de mots les traits caractéristiques de chacune de ces nouvelles formations.
Les filons de contact remplissent des fissures qui se sont produites entre la roche éruptive et la roche préexistante soulevée. Ils sont au contact des deux terrains; de là leur nom (carte V). Ici la roche éruptive est doublement métallifère ; c'est elle qui a produit la fente, c'est elle qui a amené le métal. Les roches que les Allemands ont appelées grunsteins^ les Anglais greenstones^ et que les Français, suivant Texemple de leurs confrères en géologie, auraient bien dû ranger dans une seule famille, celle des roches vertes {les diorites, les euphotides, les serpentines, les ophites ou ophiolites, les amphiboles etc.), sont les roches métallifères par excellence des filons de contact. Le cuivre est le métal que cette classe de filons renferme le plus souvent.
Les filons de contact pourraient au besoin se rattacher aux filons-fentes ; mais ils s'en séparent par la distribution même du minerai, toujours irré-
gulière, inégale, ou obéissant à des lois jusqu'ici cachées, tandis que dans les liions-fentes l'allure du gîte est normale, en quelque, sorte prévue d'avance.
Les filons-couchés ne forment pas une classe aussi répandue que les deux précédentes. Ils sont caractérisés par l'existence du dépôt métallifère entre les strates mômes des terrains de sédiment, et on les appelle couchés soit pour celte raison, soit par opposition aux filons-fentes que l'on pourrait nommer des filons droits.
Quand les filons couchés sont le résultat d'actions particulières, comme celles qui ont amené les modifications des terrains sédimentaires, on dit que ce sont des filons métamorphiques. Quelques gîtes de mercure, de plomb, de cuivre, appartiennent à cette classe.
Il ne faudrait pas confondre les filons-couchés avec les véritables couches métallifères que l'on rencontre au milieu môme des terrains de sédiment, régulièrement intercalées entre les strates de ces terrains, dont elles font partie. Ainsi se présente le minerai de fer carbonate des houillères. Le fer et le manganèse oxydés se rencontrent également en bancs réguliers dans les terrains secon-
daires (carte VI) et tertiaires. Les anciens maîtres de forge donnaient dans ce cas au minerai de fer le nom de mine en roche^ par opposition au minerai qui provient des liions et qu'ils appelaient minerai de montagne. La formation de ces gîtes ferrifères ou manganésiens s'explique facilement par le dépôt de sources minérales fortement chargés de principes métalliques.
Comme le fer et le manganèse, mais plus rarement, le cuivre et le plomb se rencontrent dans les formations sédimentaires à l'état de véritables couches. On les trouve surtout dans ces grès siliceux à gros grains, ces poudingues, ces brèches qu'on a ^ nommés arkoses^ et qui forment la base de quelques-uns des dépôts secondaires. Ces roches de transport caractérisent une période agitée, suivie de moments de calme. Nul doute que les particules métallifères qu'elles contiennent n'aient été le plus souvent arrachées à des gîtes en place, puis roulées, transportées avec les matières pierreuses, jusqu'au lieu du dépôt final où tous les éléments se sont agglutinés ensemble.
Les filons éruptifs, dont il faut maintenant parler, ont beaucoup d'analogie avec les dykes ; seulement ils les dépassent autant en puissance que ceux-ci
les filons- fentes. Ainsi il est des filons éruptifs qui atteignent des épaisseurs de 100 mètres et au delà. En outre le mode de formation est différent de celui des filons-fentes et des dykes.
Il y a deux classes défilons éruptifs. Dans la première, la roche éruplive est elle môme la roche métallique, dans le sens absolu du mot. Le minerai a été injecté par grandes masses, fondu ou pâteux. Dans cette classe se rangent nombre de gîfes de minerais de fer oxydé, oxydulé, tels que ceux de Dannemora en Suède (fig. !)). Dans la seconde classe la roche éruptive existe indépendamment du minerai, qui sy trouve irrégulièrement disséminé à l'état de veines, veinules, chapelets, sacs^ nids, boules, rognons, géodes, mouches. Certaines roches vertes, les amphiboles, les serpentines, renferment ainsi des minerais de cuivre. L'or, le platine, Tétain oxydé, se trouvent contenus de même façon dans le granité. Enfin les dykes métallifères de quartz se rattachent également à cette classe, si on les considère comme éruptifs.
Les gites en amas, par lesquels se clôt la série, sont les gîtes irréguliers par excellence. Ils peuvent se diviser en gîtes en amas proprement dits, et en gîtes d'alluvions. Les premiers remplissent
(les cn\itcs souterraines plus ou moins étendues, (les sacs, comme les géologues les appellent',. M milieu des formations sédimentaires, et contienne surtout desmineraisdecuivre, dezinc,defer. Qpagi Tamas est épuis(3, on peut dire du mineur qu'il 9fi le fond du sac. La mine de cuivre de Fahlun,'fip Suède, où existe un mode de descente cuiion (fig. 10), peut être citée comme un des exemple classiques dos mines en amas. Le minerai estml^^ de pyrite de fer et se trouve encaissé dans ôf» roches (juarlzeuses et ampliiboliques.
La célèbre mine d'argent de Kongsbcrg, en Norvège (fig. H), est également en amas dans le gneis» ou granité schisteux.
Les gîtes d'alluvions composent une classe [fort intéressante qui comprend soit des minerais de fer i»t de manganèse, soit des minerais d'étain, de platine et d'or. Parmi ces derniers, on connaît les piacers de la Sibérie, de la Californie, du BrésiL auxquels se mêlent, surtout au Brésil, les gitcs diamantifères (carte VII).
Revenons sur les véritables filons métalliques. les filons-fentes, pour on étu(li(H' l'allure, la composition, l'aspect souterrain.
D'après tout ce que nous avons dit, on peut se
LES FII.OXS MÉTALLIQUES. 155
i'cprésenler un filon comme une masse en forme de <icin ou de table enfoncée dans les profondeurs du ^ol. La partie qui se montre à la surface est ce qu'on ^»^omme V affleurement ou la tête du filon. Les AUe- ^•^ands l'ont nommée le chapeau de fer (eisenhut)^ iDarce qu'elle est ordinairement composée de minerai ^e fer oxydé plus ou moins oltéré, mêlé à du quartz fDu cristal de roche. Les mineurs se fondent d'habitude sur l'abondance et l'aspect du chapeau de fer pour pronostiquer la richesse d'un gite. C'est un principeen vigueur sur beaucoup de mines, qu'un chapeau de fer décomposé, scoriacé, terreux, aux tons rougeàtres, autorise les plus belles espérances. Dans le Cornouailles, les chercheurs de filons regardent cette règle comme certaine. Voici un de leurs dictons : Agoodsilver vein always wears nu iron cap^ une bonne veine d'argent porte toujours un chapeau de fer. Et, comme la pyrite de fer intacte, qu'ils nomment mundic^ annonce souvent, à l'intérieur, la présence du filon exploitable, qu ils appellent liorse ou le cheval, ils disent encore : Mundic rides a good horsej le mundic monte un bon cheval.
Au Mexique, au Pérou, les tètes des filons d'argent, matières pulvérulenles rouges, noirâtres, les coloradoSj les negros^ les pacos, comme on les
nomme, guident aussi les mineurs. Aux premiers temps de la découverte, ces terres contenaient des accumulations d'argent énormes, source de ritPmense fortune que firent alors les colons.
En Californie, les filons de quartz aurifèM wt également un chapeau de fer. C'est la désagrégatSBH, la dénudation des affleurements de ces gttes: «Il place qui a, d'ordinaire, entraîné Tor dans lés |9acers. Les vallées aurifères sont, en effet, presque toujours subordonnées aux filons qui couroiment Jes crêtes.
< Les têtes des filons de cuivre, de plomb, de nœ, d'antimoine se distinguent par des caractères particuliers analogues à ceux des chapeaux defer. Le minerai qui, en profondeur, est un sulfure,' combinaison du métal avec le soufre, s'est peu^ peu modifié à l'affleurement par suite d'une longue action des agents atmosphériques. Il est passé k Pétat d'oxyde, de carbonate, de sulfate, etc., et aîasi se sont fqrmécs des concentrations très-riches qui ont inspiré quelquefois aux exploitants une conflanfce exagérée sur la valeur des gites en profondeur. .
Suivons dans l'écorce terrestre les filons dont nous venons d'étudier l'affleurement. Soit qu'ils recoupent les bancs sédimentaires au milieu dçs-
us FILONS MÉTALLIQUES. 159
çuels ils sont intercalés, ou qu'ils restent parallèles à la stratification, filons-fentes, dykes, filons de contact, on y distingue le mur et le toit. Le mur est le plan sur lequel repose le filon ; le toit est le plan opposé, séparant le filon du terrain supérieur. La distance entre les deux plans forme l'épaisseur ou ipuissance du gîte.
Le toit et le mur sont formés quelquefois par des surfaces lisses, polies, striées, que les mineurs nomment des miroirs^ et qui rendent bien compte
Ides mouvements violents qui se sont produits dans le sol à la formation de certains filons. Souvent des matières grises ou blanchâtres, argileuses, schisteuses, sont répandues au toit et au mur, comme si, justifiant en ce cas la théorie de Werner, des infiltrations parties de la surface s'étaient accumulées dans le plan du filon. Ces matières sont ondulées, rayées. C'est ce qu'on nomme les salbandes^ et l'on appelle épontes la partie du terrain ambiant qui entoure immédiatement le filon, en forme les parois et leur sert, à proprement parler, de toit et de mur.
Il est intéressant d'étudier la dissémination, la manière d'être, l'arrangement du minerai dans le gîte au-dessous de l'affleurement.
Dans quelques filons, le minerai est i-égulièrement distribue dans la masse en bandes parallèles; dans d'autres, il est comme injecté au hasarda .
Ici c'est au toit, là au mur que s'est coneeqtrie la matière utile ; sur quelques points, enfin, laminerai suit de préférence certaines lignes et JBMfme ce que les ouvriers appellent des colonnes. On dirait que les effluves métalliques ont suivi des espèces de cheminées, de canaux ouverts sous lé sol^dans lesquels, la résistance étant moindre, elles ont pu aisément s'épancher. Quelquefois ces concentratioDs | métalliques sont régulières, continuels, sur toute h longueur des colonnes presque également espacées l'une de l'autre. D'autres fois, elles sont ellesmêmes coupées, interrompues, et ne forment plus alors que des chapelets^ et souvent des iitds, dc> amas^ des sctcs, dont la loi de dissémination reste, dans la plupart des cas, entièrement inconnue au géologue et au mineur.
('e n'est pas sans raison que nous avons comparé à un coin la forme générale des filons. Cette figure se vérifie à la lettre dans quelques circonstances. Les affleurements présentent alors le maximum d'épaisseur, puis le filon va diminuant avec la profondeur. La richesse du gîte peut suivre ces variations, et
la mine finir par disparaître entièrement. On en a vu récemment (1865) un exemple, aux mines de plomb et d'argent de Poullaouen et d'Huelgoét (Finistère). Les travaux on dû être abandonnés à la profondeur de 500 mètres, pour raison de stérilité, après plusieurs siècles d'exploitation.
Une forme plus générale des gites est celle dite tabulaire, présentant l'aspect d'une masse limitée par deux plans parallèles, ce qui suppose une profondeur à peu près indéfinie. Les filons de la Saxe et du Ilarz, toujours très-produclifs, même à plus de 900 mètres, limite aujourd'hui atteinte, rentrent dans ce cas. '**"
Enfin, la forme de certains gîtes peut être comparée à celle d'une de ces racines que Ton nomme en botani(|ue pivotantes, parce qu'elles s'enfoncent perpendiculairement dans le sol comme un pivot. La similitude est complète; les ramifications du filon rappellent celles de la racine ; de plus 1 épaisseur va augmentant de l'affleurement vers le centre du Slon, et à partir de ce point elle diminue. Elle peut même finir par se réduire à rien.
Dans beaucoup de cas, ce n'est pas seulement la puissance des filons qui augmente avec la profondeur, c'est aussi la richesse, au moins jusqu'à une
certaine distance. En 1860, j'ai exploité en Californie, dans le comté de Mariposa, un filon de quartz aurifère dont l'épaisseur à l'affleurement n'était au maximum que de 1 mètre, et la richesse de 50 francs d'or à la tonne (1000 kilogrammes) de minerai. A 50 mètres de Taffleurement mesurés sur le plan du filon, l'épaisseur était devenue de 2 mètres, et la teneur ou titre du minerai de 100 francs. A partir d'une certaine limite, variable a\ec chaque gîte, cette loi d'enrichissement de teneur et d'augmentation de puissance cesse de se vérifier, et c'est alors la loi inverse qui a cours. On dirait que les matières métalliques tenues en suspension n'ont pu se déposer qu'à une certaine hauteur de leur trajet , quand la pression devenait moindre. Dans quelques mines, ce sont même les parties supérieures (je ne dis pas seulement les affleurements, qui presque toujours présentent la plus grande richesse) qui se montrent les plus fertiles. Est-ce à (lire que tous les filons doivent s'épuiser en profondeur? C'est là une question des plus graves, on le comprend, qu'offre l'exploitation des mines. Le débat a divisé, il y a quelques années, deux praticiens également connus, MM. Pernolet et Burat. Chacun il'euxacité des faits concluants àl'appuidesa thèse.
LES FILOS MÉTALLIQUES. 167
M. Pernolet penchait pour la disparition, M. Burat pour la continuité des minerais en profondeur. Les raisons alléguées par chacun des comballants étaient justes. xMais ce qu'il eût fallu poser comme prémisses, c'est qu'il n'y a pas ici de principe absolu, et que chaque cas est un cas particulier.
On a dit que, sur beaucoup de filons, la puissance -et la teneur augmentent à mesure que l'on descend. Il y a mieux : souvent la composition change, nonseulement pour une même famille minérale qui présente les espèces oxydres à l'affleurement et les sulfurées en profondeur, mais on passe d'une famille à une autre, ainsi des minerais de plomb aux minerais de cuivre et de ceux-ci aux minerais d'étain, comme le cas s'est présenté dans le Cornouaillcs où l'on expoite ces filons jusque sous la mer (figl2).
De môme, aux mines de Chessy, près de Lyon, qui ont si longtemps fourni, vers les affleunîments, les plus belles azurites connues (carbonate bleus de cuivre), on est pas é, en profondeur, des carbonates aux pyrites de cuivre, enfin aux pyrites de fer.
Si la môme fenle, dans la même localité, offre des variations, à plus forte raison en allant d'une localité à une autre. Ces fractures remplies après
coup qui constituent les filons s'étendent souvent, on l'a dit, sur de très-grandes longueurs. Comme certaines chaînes de nnontagnes, le long desqueUei elles sont alignées, elles se profilent même sur dès demi-méridiens, c'est-à-dire qu'elles comprennent quelquefois jusqu*à la moitié d'un grand cercle de la sphère. Telle est l'immense fracture qui, le long des Andes, contient au Chili les minerais de cuivre, d^or et d'argent; en Bolivie, les minerais d'argent^ (fig 15), de cuivre, d'étain ; au Pérou, les minerais d'argent ou de mercure ; dans la Nouvelle-Grenade, for et le platine ; dans rAmérique centrale et le Mexique, l'or, Targent, le plomb, le mercure, le cuivre, Télain et le fer (cartes VIII et IX) ; en Sonora,en Californie, l'or (fig 14), le cuivre, le mercure, l'argent; dans rOrégon et la Colombie britannique, for; dans rAmérique russe, le cuivre.
La (lireclion des Andes, dans l'Amérique méridionale, oscille autour d'un axe orienté nord-sud.
* C'est en Holivic que se trouve la fameuse mine d'argent de Potosi qui, dopiiis le conmKMiconiont do Tt-xploitation espagnole jusqu'en ISOO, c'est-à-dire pendant près de deux siècles et demi, a fourni une sonunede six milliards de francs en lingots d'argent. Mais qu'est-ce que cela, en comparaison de la Californie qui, à elle seule, dans un espace de moins de viny^t années .'1849-1867) a donné pour plus do ([uatre milliards de francs en or aux £tat>- Tnis ?
Cet axe court du nord-ouest au sud- est dans l'AmiSrique du Nord. Dans l'un et l'autre pays, les fractures suivent respectivement ces directions; mais elles §ont remplies de minerais différents, suivant les localités où l'on exploite les gîtes, comme si les émanations avaient dû changer de nature avec le point du foyer central d'où elles étaient parties.
Bien que tous les paysmétallitères soient aujourd'hui à peu près connus, la découverte des filons est due le plus souvent au hasard. On peut en prendre des exemples enlre mille. Ni les savants, ni les géologues, ni les ingénieurs n'interviennent dans ces trouvailles, mais de pauvres paysans, de pauvres ouvriers. Voici comment ont été découvertes quelques-unes des plus fameuses mines d'argent de TEspagne.
Sur les pentes arides de la Sierra deGador et de la Sierra Almagrera, végète une graminée sauvage, aux tiges flexibles et résistantes, le spart. L'esprit industrieux des indigènes a su l'appliquer à uile foule d'usages. Ils en tressent des câbles, des paniers, des nattes, des bâts de mulets, et jusqu'à des sandales. C'est une ressource précieuse pour cette partie de la côte d'Espagne, et en même temps une marchandise d'exportation. Les paniers, les
bats, les cordes sont envoyés jusqu'à Marseille où tous ces produits forment les éléments d'un important commerce dit de sparterie. Nous avons mèes paniers, sous le nom méridional de coiiffiip8$j|Bi trahit une origine grecque et latine (xdsivoç,. ^^'^^ 921/5, panier), employés dans les mines de Jchntbn de Provence. Sur tous les quais de l'andeinibriBOlonie phocéenne le couflin et même la cordé de spart jouent aussi un rôle important dans Pemllir quement et le débarquement des marchandisies. Knfm la corde espagnole règne en maltresse w tous les puits d'eau potable. Mais là ne s'arrêtent pas les emplois du spart. Un capitaine de frégate démontrait en i 86G à l'xVcadémie des sciences de Paris l'heureuse application qu'on pourrait faire des fils de cotte graminée au revêtement des câbles télégraphiques sous-marins.
Or, un jour, en 1858, un muletier et un paysan de la Sierra Almagrera, associés dans la récolte du spart, gravissaient les ilancs ardus de la montagne. l/un d'eux avait depuis longtemps remarqué sur la route des roches ocreuses qui, ce jour-là plus qiH* contuine, frappèrent son attention.
« Si nous fouillions un peu par la, » dit-il à son compagnon.
A peine avaient-ils atteint une faible profondeur, un quart de mètre, qu'ils découvrirent des lamelles brillantes de galène ou sulfure de plomb argentifère. C'était l'affleurement du riche et puissant filon appelé depuis le JarosOj et qui provoqua la formation de la grande société Virgen del Carmen.
Les découvreurs se nommaient Andrés Lopez dit Perdigon et Pedro Bravo Perez.
Chacun d'eux s'attribua dans la société un quart d'action estimé 150 francs. Peu de temps après, Perez, n'ayant pu payer sa part contributive aux frais mensuels, échangea son quart contre une ânesse çt une petite mule.
En 1841 ce même quart était estimé 200,000 fr.
Quelques personnes racontent d'une manière différente la découverte du Jaroso. Si celte nouvelle version est vraie, ce serait un des rares exemples de la découverte d'une mine par la science.
On prétend qu'un officier, frappé de l'abondance de la galène, dont les habitants des provinces d'Alméria et de Murcie se servaient de temps immémorial, sous le nom arabe d'alcohol (en français alquifoux), pour vernir leur poteries, eut l'idée de faire l'essai de ce minerai. 11 y découvrit l'argent à la teneur énorme de 8 millièmes, soit 8 kilogrammes
OU 1600 francs, par lonne de minerai. Immédiatement il dénonça et se lit concéder la mine Carmen, qui a, dit-on, fourni en vingt ans, de 1838 à 1858, CEM TRE>'TE MILLIONS DE FRAKcs à ses hcureux actionnaires.
Généralement la teneur des galènes argentifères est au maximum de trois à quatre millièmes. En Espagne elle descend quelquefois à moins d'un dixmillième. Ces chiffres expliquent la richesse exceptionnel du Jaroso.
Cette mine découverte, ce fut bientôt en Espagne un enivrement général. La moindre teinte ferrugineuse fut fouillée à l'envi, et la Sierra Almagrera devint, pour les hardis rebuscadores ^ une petite Amérique. En moins de huit ans, de 1840 à 1848, une dixaine de pertenencias ou concessions v produisirent plus de cent millions de francs en plomb et en argent, fl y avait de quoi tenter les joueurs.
La découverte des mines d'or de Californie n'est pas moins curieuse que celle des mines d'argent d'Espagne. On sait qu'elle eut lieu également par le plus grand des. hasards, et qu'elle fut due à un ouvrier mormon employé dans une scierie de bois du capitaine Suttcr.
L'existence de ce colon avait été des plus agitées. Ancien capitaine d'un régiment suisse au service de Charles X, et Suisse lui-même, il avait quitté la France après la révolution de Juillet. Il s'était d'abord établi aux États-Unis, à New- York, puis à Saint- Louis. Neuf ans après, pionnier comme tant d'autres, le colon du Far- West avait traversé les déserts et s'était fixé dans l'intérieur de la Californie. Près du lieu où existe aujourd'hui la ville de Sacramento, il s'était fait fermier. 11 défrichait les terres, et exploitait les bois des environs. Il avait bâti un fort pour repousser les attaques des Indiens, contre ' lesquels il montait la garde avec une trentaine de pionniers résolus, ces fameux trappeurs canadiens qui couraient alors le pays. Enfin, sur la rivière qu'on nommait déjà American-River^ ou la rivière Américaine, il avait établi une scierie de bois, à 15 lieues de son fortin. Ce fortin portait le nom de Nouvelle-Helvélie, en l'honneur de la patrie absente, et l'on peut le voir encore indiqué sur les cartes de Californie antérieures à l'année 1848.
Nouvel le-Helvétie était devenue le grand entrepôt des fourrures recueillie par les trappeurs ; c'était aussi un gîte hospitalier pour tous les pionniers qui commençaient à affluer des États du
liSO LE MONDE SOUTERRAIN.
Mississipi en Californie. Là s'était airôté, en 1844, Frémont, le célèbre explorateur.
L'année 1847 fut l'époque du grand déplacement des Mormons, chassés des États de l'Union comme ennemis du bien public. Une partie de ces curieux sectaires accomplit son exode en traversant les montagnes Rocheuses, pour aller se fixer vers le grand lac Salé, dans l'Utah, tandis qu'une autre portion des fidèles arrivait par mer de New-York aux Sandwich d'abord, et de là en Californie. Quelques-uns des Mormons venus par cette voie, étant * à bout de ressources, louèrent leurs bras à Sutter, avant de gagner l'Ulah, et c'est à l'un d'eux, l'Américain Marshall*, que revient F honneur d'avoir mis la main sur la première pépite. C'est dans le canal amenant les eaux à la scierie de bois établie sur la rivière Américaine, que la découverte eut lieu.
* C'est la version de M. J. Rémy dans son livre sur les Moimons. D'autres disent que Marshall faisait partie du bataillon mormon qui venait d'être employé dans la guerre du Mexique, et qui futtout à coup licencié en Calif rnie, contrairement aux lois de l'Union. Les volontaires doivent être ramenés, avant d'être di«s us, dam l'Etat même où ils ont été 1 vés. Ceux-ci avaient été enrôlés dans les plaines du Missouri, à Council-Bluffs (les Mormons avaient déjà dû quitter Nauvoo), et e gouvernement de l'Union, en les licenciant brusquement, avait eu pour but de di>perser la secte. Le bataillon contenait tout ce qu'il y avait de valide dans le mormonisme alors naissant.
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On a expliqué le fait de différentes façons. D'après un récit attribué à Marshall lui-même, il paraît que c'est en laissant couler l'eau dans le canal qu'il venait de creuser, qu'il aperçut tout à coup une pépile. C'était, paraît-il, le20janvier 1848. Marshall €t Sutter, n'en croyant pas leurs yeux, firent diverses expériences pour s'assurer que le caillou qu'ils avaient trouvé était bien de l'or.
M. Marcou raconte d'une façon différente de la nôtre la découverte de l'or en Californie. 11 dit (et, d'après lui, il tiendrait ce détail de M. Sutter luimême) que ce furent les enfants de Marshall et ceux d'un autre Mormon, son camarade, qui découvrirent l'or. Ces gamins s'amusaient à fouiller les cailloux de la rivière allant à la scierie et mise à sec en quelques endroits, quand ils trouvèrent des pierres jaunes. Ils les apportèrent de suite à leurs pères, disant qu'il avaient maintenant un beau jeu de billes, des dollars roulés'. Ces cailloux si bien caractérisés par ces enfants, élaient ceux dans lesquels les hommes d'une certaine expérience mirent assez longtemps à reconnaître l'or.
* On connaît ces jolis dollars américains en or, dont la bijouterie s'est heureusement emparée pour en faire des boutons de manchettes.
Faut-il admctlre la première version que nous avons donnée ou celle-ci ? Nous ne savons^ car aiicune relation authentique et officielle n'existe, à' notre connaissance, sur la découverte de Tor en Californie.
Quoi qu'il en soit, c'est par cette heureuse découverte que se vérifia la croyance légendaire des anciens Mexicains, plus tard transmise aux Espagnols, d'un Eldorado situé vers le nord et sur les rives du Pacifique. On a prétendu que les ancipns missionnaires de Californie, ou les Indiens eux-mêmes,
connaissaient l'existence de Tor, au moins dans le sud du pays, et la tenaient cachée, pour une raison ou pour une autre ; mais le fait n'est nullement prouvé.
11 parait aussi invraisemblable que d'autres colons, notamment des Américains, aient eu conscience de la richesse des terres aurifères du pays, au moins sur toute son étendue.
Ce n'est donc qu'à Tannée 1848 et à la série des fails qu'on vient de raconter qu'il faut reporter une découverte qui eut un si grand retentissement <lés l'origine, et qui allait remuer le monde.
On sait à combien de gens a fait tourner la tète
ïïM
. — Vue [iriSfl sur le llloti aui'.f.'ie d'turâka, cuu ICalifuniLe).
itédeAevsda ^M
LES FILOKS MÉTALLIQUES. 187
l'exploitation des mines métalliques, non-seulement en Californie, mais partout. A ce sujet, il me souvient d'une histoire assez plaisante à laquelle j'ai été mêlé, et que je demande la permission de raconter en manière d'épisode.
En 1856, j'habitais Marseille. J'étais attaché à Tadrainistration des Mines. Les affaires industrielles allaient en ce temps-là assez grand train, mieux qu'aujourd'hui ; les actionnaires n'étaient pas encore tout à fait désabusés.
Un avoué de mes amis, M. R..., reçut un jour la \isite de son fumiste, un Piémontais : tous les émigrants piémontais sont fumistes à Marseille comme à Paris. Notre homme tenait à la main un magnifique échantillon de galène, ou sulfure de plomb cristallisé.
— Qu'est cela ? dit l'avoué.
— Oh ! rien, une pierre de mon pays.
— Tiens, ces pierres-là courent les rues dans votre pays. Laissez-la-moi.
— Prenez-la, nous en avons ainsi des monta-
gnes.
— Je la garde.
M. R... me remit l'échantillon pour l'analyser. Il ne renfermait pas moins de 72 pour 100 de plomb
et de six-millièmes d'argent, les plus hauts titres dans les deux cas.
A quelques jours de là, le fumiste revient.
— Bonjour, monsieur.
— Bonjour, Andréa. Eh bien! quand parlonsnous ?
— Pour quoi faire?
— Pour aller voir votre mine ?
— Dès demain, si monsieur veut. '
— C'est entendu.
Le lendemain soir, un mauvais bateau à vapeur qui ne faisait guère qu'un cabotage de marchandises entre Nice et Marseille, emportait vers Tancien comptoir de Massilie, redevenu depuis ville fran- (:aise, trois passagers.
Le capitaine n'en avait jamais autant reçu à son bord.
Les trois passagers, on le devine, c'étaient l'avoué, désertant momentanément son étude pour aller courir les montagnes, Andréa emmené comme éclaireur, et moi comme ingénieur-conseil.
Le début du voyage fut loin d'être gai: Nous essuyâmes un de ces coups de vent habituels dans ces parages, auquel se mêla une pluie battante, qui
nous tint vingt-quatre heures sous le pont, dans notre étroite et unique cabine.
Arrivés enfin à Nice, nous prîmes la diligence du col de Tende.
La pluie qui nous avait assaillis en mer s'était changée en neige, sur ces hauteurs, et en neige si épaisse, que malgré la saison avancée (on était à la fin de. mai), nous dûmes passer le col en traîneau.
J'ai rarement assisté à de plus périlleuses descentes, et j'entends encore une pauvre dame, dont le sort m'avait fait le compagnon, recommander son âme à Dieu. Devant ces précipices vertigineux, où par un faux pas ou un manque d'attention des traîneurs, nous pouvions être lancés sans retour, je n'étais pas moi-môme rassuré. Andréa et M. R... suivaient dans le traîneau de derrière.
A Cuneo, terme de notre seconde étape, nous frétâmes un véhicule pour Démonte, une petite ville au pied des monts, comme son nom, bien que décapité, l'indique*.
Dans la plaine, le paysage était redevenu verdoyant; c'était la fin de ces belles campagnes, qui,
* Le mot complet est dans le dialecte local Pè de monte, d'où l'on a fait aussi Piemonte, Piémont.
lOa LE MONDE SOITERRAIX.
continuant la Lombardie dans le Piémont, se déroulent entre Turin et les Alpes, plantées de chanvre, de maïs, de mûriers. La route s'étendait devant nous plane comme un ruban, et la calèche louée à Démonte nous emportait au grand galop. La pluie de la veille avait baigné les premières feuilles ; les oiseaux chantaient dans les branches.
Tout portait à l'épanchemenl.
Mon compagnon me dit :
— J'ai un vieux père qui a fait sur mer les guerres de la République et de TEmpire comme corsaire ; il est encore vert et vigoureux, et voudrait une occupât ion. Je l'enverrai finir ici ses jours, comme surveillant de notre usine, car nous fondrons aussi le minerai. Ici le ciel est pur, le pays superbe; décidément cette affaire nie plait.
Pondant cette conversation, Andréa, coutumier des beautés de sou pays, dormait.
Nous arrivâmes bientôt à Démonte.
Le fumiste nous conduisit à l'auberge chez des parents.
On nous servit, à souper, des truites péchées à notre intention dans la Stura, rivière aux eaux vives, descendue des glaciers, et qui arrose tout le pays.
Le lendemain, munis de provisions, et accompagnés de guides nombreux, nous prîmes le chemin de la montagne. Nous gravîmes un coteau, puis un autre. Le terrain était formé de roches vertes, serpentineuses^, et de schistes satinés, de couleur sombre, qui s'élevaient à de grandes hauteurs et donnaient au paysage un aspect sévère, grandiose.
Nous rencontrions des bûcherons, des pâtres, mais de moins en moins nombreux, à mesure que nous montions. A la fin nous ne nous vîmes plus personne. Le silence, l'isolement donna à réfléchir à Tavoué. « Si ces montagnards allaient nous jouer un mauvais parti, si Andréa ne nous avait conduits ici que pour nous assassiner. J'ai tout mon argent sur moi. » Mais Andréa pensait à bien autre chose, il était avec des pays et traitait des questions de clocher. « Et Beppo, est-il toujours au régiment ? et la belle Angiolina, s'est-elle enfin mariée? Et Micaela , tourmente - 1 - elle toujours son pauvre ^ mari ? »
Cependant nous étions arrivés à la limite où commencent les neiges alpines. Nous regardâmes Andréa.
^ Plus haut encore , messieurs , du courage!
Nous enfoncions dans la neige jusqu'à mi-jambe, une vapeur épaisse nous voilait le soleil, et finit par nous cacher les uns aux autres.
On n'y voyait plus à deux pas.
— Je crois que le moment est venu, me dit mon compagnon qui ne s'était jamais trouvé à pareille aventure.
— N'ayez crainte, peureux, on en voit bien d'autres en voyage.
— Et le filon, comment le verrez-vous?
— C'est mon affaire.
Et l'ascension difficile, pénible, continua encore
pendant une heure. Devant nous se dressait le mont Viso avec sa calotte de glace, puis des pics et des pics amoncelés les uns sur les autres, moutonnants et dont je ne demandai même pas les noms.
— Eh bien, Andréa, et cette mine?
— Monsieur, je cherche... je ne sais pas... la neige... Et le bonhomme balbutiait.
Tout à coup ce fut comme un voile qu'on m'arrachait des yeux.
— Affreux gredin, lu nous a trompés, la mine n'existe que dans ton cerveau ; et je levai nu canne sur lui.
M . R. . . , plus calme, para le coup, pendant qu'An- j
LES FILOXS MÉTALLIQUES. 193
drea marmottait entre ses dents qu'il saurait bien me retrouver.
Nous redescendîmes en deux bandes cette fois. M. R..., moi et l'un des guides; Andréa, auquel nous n*adressâmes plus la parole, et ses amis. Le soir, bien tard, nous arrivâmes exténués à Demonte.
La vapeur d'eau pénétrante qui nous avait enveloppés sur les hauteurs, la neige qui nous avait renvoyé la lumière et la chaleur à la face, avaient produit un singulier effet ; nous avions la figure, le cou, les mains rouges comme la peau d'un homard, tout cela pour ne pas nous être munis de voiles de couleur.
Pendant huit jours ce coup de soleil ne nous quitta point et nous perdîmes la peau comme un serpent au printemps. M. R... manda le barbier, qui ne fit que rendre le mal plus cuisant. Il avait du reste d'autres soucis. Avant de souffler sa chandelle, il regarda sous les lits pour voir si Andréa ne s'y était pas blotti; puis, me faisant signe, il me montra une paire de pistolets qu'il cacha sous son oreiller. « Il faut en route prendre ses précautions, » me dit-il. L'avoué voyageait encore co:nme au bon vieux temps.
Le jour suivant, comme nous quittions Démonte, un ami d'Andréa vint respectueusement nous remettre de sa part un vieux parchemin que nous dépliâmes. Tl y éfait dit en dialecte du seizième siècle :
c< A partir de la pierre qui se trouve à l'angle nord du champ d'Agostino, comptez devant vous quarante pas. Là vous trouverez une dalle que vous soulèverez ; elle donne accès dans un puits, au fond duquel vous trouverez un trésor. »
« C'est avec ce papier que monsieur l'ingénieur découvrira la mine, » dit le porteur, en s'adressant à moi.
Nous haussâmes les épaules et partîmes seuls. Nous laissions Andréa au pays. Il pouvait à ses frai^ revenir à Marseille et y pratiquer encore la fumisterie, ou, si tel était son bon plaisir, poursuivre à ses dépens la recherche du trésor en question.
Nous allâmes à Turin nous consoler un moment de notre déconvenue. Je ne pus faire usage des lettres de recommandation dont je m'étais muni en partant. Toute la peau du visage s'en allait chez moi en lanières. Mon compagnon offrait le même aspect, et nous n'osâmes nous présenter en cel étal aux notables Piémontais auxquels nous élions
LES FILONS MÉTALLIQUES. j95
adressés. A l'hôtel on nous regardaitcomme de vrais PeauX'RougeSy et nous mangions à part pour ne pas inquiéter la table d'hôte. A la chambre des députés . on nous laissa cependant entrer librement comme forestieri (étrangers). J'entendis là le comte de Ca- Your traiter avec cette lucidité qui lui était particulière une question de cadastre. Nous étions derrière les députés, et quelques-uns tenaient déplié devant eux le Journal des Débats. La langue française, admise à l'égal de l'italienne, était employée à la tribune par quelques orateurs savoisiens. Il se dégageait de cette assemblée de législateurs d'un petit État en voie de réformes, comme un parfum de libéralisme qui laissa sur nous une durable impression. Nous emportâmes également les meilleurs souvenirs de Turin, la patriotique capitale. Partout nous entrions librement, et visitâmes le Palais pour ainsi dire sous les yeux du roi. '
Nous retournâmes de Turin à Gènes et gagnâmes Nice par le fameux chemin de la Corniche. La route est taillée dans des montagnes de marbre, au bord de la mer. Souvent elle empiète sur les eaux et quand on traverse les marines le long de la côte, la voiture passe sous les mâts inclinés des bateaux pécheurs amarrés à la plage.
m\ LE MOMIE SOUTEKRAIN.
A Nice, déjà veuve de ses Anglais, force nous fut de nous munir d'ombrelles pour nous garantir des ardeurs du soleil devenu tout à coup tropical. Les douaniers français, vigilants et incorruptibles, nous firent payer à la frontière l'entrée de nos parasols aussi cher que la marchandise, sans doute pour protéger l'industrie nationale. Les pistolets que M. R... avait laissés dans une des poches de la diligence faillirent lui jouer un mauvais tour. Le brigadier des douanes les dénicha en furetant. 11 voulait s'en emparer comme d'un objet de contrebande, ou du moins nous faire payer les droits parce qu'ils n avaient pas servi. Le débat fut vif, et finit à notre honneur; mais il était dit que jusqu'au bout nous aurions fait une expédition malheureuse.
Nous traversâmes enfin les campagnes de Cannes parfumées par les roses.
R... rentra seul à Marseille, pendant que je m'arrêtais dans l'Esterel où m'appelait la visite de mines moins imaginaires que celles de Démonte.
Mon ami ne tarda pas à recevoir une lettre d'Andréa qui lui disait qu'il reviendrait l'été, quand la neige aurait débarrassé les montagnes et qu'il pourrait lui montrer les filons.
La vérité est qu on n'a jamais revu le fumiste à Marseille. Un jour que je parlais à R... de cette déconiiture dont il avait eu à supporter tous les frais:
ce Laissons cela, me dit-il, j'ai su que le drôle avait ramassé cet échantillon sur nos quais, dans un chargement de minerais de Sardaigne. Il a menti impudemment en me disant que l'échantillon était de son pays, mais il a préféré aller jusqu'au bout, et nous entraîner là- bas plutôt que se déclarer pris au piège. Après tout, peut-être avait-il besoin d'aller revoir sa famille, et de rentrer au pays sans bourse délier. Quant à moi, c'est la première et la dernière fois que je me mêle d'affaires de mines, et je déclare qu'on ne m'y reprendra plus. Je préfère grossoyer des actes. »
On sait que Texploitation des mines métalliques n'a pas seulement pour but de fournir un appât à la cupidité humaine. Elle donne lieu à une double industrie, souterraine et métallurgique, et fournit de plus au commerce des éléments d'opérations aussi variés que nombreux.
Le négoce des minerais et des métaux se fait aujourd'hui sur de nombreux marchés. Aux États- Unis, on peut citer New-York et d'autres places pour
108 LE MONDE SOUTEUUAIN.
le fer; Boston, Piltsburg, pour le cui\re; Galena, Chicago, pour le plomb ; San-Francisco, pour l'or, Targcnt et le mercure. Au Mexique c'est Mazatlan, San-Blas, Acapulco, la Vera-Cruz, et au Pérou, Callao, pour l'argent; au Chili, Huasco, Copiapo et Coquimbo, pour l'argent et le cuivre ; au Brésil, Rio-Janeiro et Bahia, pour l'or.
En Angleterre, c'est Swansea et Liverpool qui sont les grands entrepôts du cuivre; Glascow et les ports du pays de Galles, ceux de la fonte et du fer; Sheffield, celui du fer et de Tacier; Londres, celui de tous les métaux.
En France, on nomme Paris, Marseille, le Havre, Nantes, et diverses places de l'intérieur, comme Lyon, Saint-Dizier, Saint-Étienne, mais ces derniers pour le fer, la fonte et l'acier seulement. Nous ne citerons pas les lieux directs de production tels que le Creusol, Alais, etc. En Espagne, c'est Carthagène, Almeria, Adra, pour le plomb ; Almaden, pour le mercure; Sanlander, pour le zinc.
En Hollande, Rotterdam, Amsterdam, pour létain; dans les villes lianséaliques, Hambourg; en Prusse, Cologne, Berlin, Slettin, Breslau, surtout pour le for, le cuivre, le zinc, le plomb.
La Suède est citée pour ses marchés de fer. Dans
la Russie d'Europe et en Sibérie, il y a aussi divers marchés pour le cuivre et le fer, sans compter Nijni-Novgorod, où se tient chaque année une foire célèbre, dans laquelle les métaux bruts entrent pour une grande part.
Comme on le voit, les plus grandes places de commerce sont presque partout les plus grands marchés de minerais et de métaux. Cela ne doit point nous étonner, car il est facile ie s'expliquer et le rôle des métaux précieux et la fonction des métaux communs dans le développement de la richesse publique.
La valeur des métaux importés entre toujours pour une somme assez considérable dans la balance du commerce des États. A part le fer, on peut dire que la production métallique de la France est insignifiante. Il en résulte que le chiffre des métaux importés chez nous est fort élevé, et qu'on peut estimer à 150 ou 200 millions de firancs la somme annuelle que nous payons à l'étranger pour le seul achat des métaux communs. Il est vrai que nous rendons d'autre part à l'étranger, et avec usure, ce qu'il nous prête de ce côté. On ne peut pas tout avoir, ni tout produire.
Le rôle des métaux précieux est non moins im-
perlant que celui des métaux communs. Si ceux-ci interviennent dans presque tous les actes matériels de la vie, en nous fournissant presque tous les outils, tous les instruments, tous les appareils dont nous avons besoin, ceux-là nous procurent les moyens d'acheter ces outils. Il faut même prendre les choses de plus haut. L'or et l'argent ont véritablement donné naissance au commerce, en fournissant seuls la monnaie métallique, la basç mathématique des valeurs. Quand on ne produit pas chez soi ces métaux, de première nécessité comme les autres, il faut 5 toute force les acheter ailleurs. « Pas d'argent, pas de Suisse, » comme dit un vieux proverbe.
Les Chinois, qui ne produisent chez eux qu'une petite quantité d'or et d'argent, et auxquels les Européens doivent d'ailleurs payer le solde des marchandises qu'ils leur achètent, car ils leur en achètent plus qu'ils ne leur en vendent, les Chinois exigent toujours qu'on les paye en lingots d'argent, à défaut de piastres mexicaines ou espagnoles.
Ils ont moins de confiance dans l'or, dont la couleur jaune est pour eux moins virginale que celle* du blanc d'argent, et craignent d'être trompés même sur des pièces métalliques sonnantes et
LES FILONS MÊTALLIQIES. 201
ayant cours, comme disent les parfaits notaires.
A Madagascar, j'ai vu pareillement Targent des Européens seul admis. Le pays ne fait encore qu'un assez faible commerce ; il est du reste peu avancé en civilisation. Ce ne sont pas des lingots qu'on y porte, ce sont des pièces de cinq francs à l'effigie de tous nos derniers souverains; puis des dollars américains, des piastres mexicaines, enfin des pesos ou coloriâtes (piastres à colonnes) espagnoles, fort prisées là-bas, et qui devenues rares, même en Espagne, feraient la joie de nos numismates et de nos changeurs.
Pour arriver aux fractions de cinq francs, les Malgaches coupent la pièce en menus morceaux, et dépassent même la limite centésimale. On enferme l'argent menu dans un étui en bambou décoré par les artistes du lieu. Quand on paye avec cette monnaie, le vendeur, armé d'une balance dont les poids ont été officiellement poinçonnés, pèse les morceaux d'argent, puis, comme s'il avait conscience de la méthode des doubles pesées de Borda, enseignée dans les traités de mécanique et de physique, il alterne la charge des plateaux, remettant ici les poids, là l'argent. En tout deux pesées, faites avec le plus grand calme. Mais on n'est pas pressé dans
202 LE MONDE SOUTERRAIÎS.
ces pays. Cependant le besoin d'une monnaie courante s'y fait vivement sentir dans toutes les transactions commerciales.
En 1865, je rencontrai à Paris un agent d'affaires qui, frappé dp ces faits, avait eu l'idée de fournir Madagascar de menue monnaie, et l'eût peut-être fait sans là mort violente de Radama U, qui fut assassiné en mai 1865, avec tous ses jeunes favoris ou menamasses^ dans une révolution de palais.
Voici comment mon financier me raconta son projet :
« Je connais les opérations de monnaie. En 185... j'ai gagné deux cent mille francs avec le pacha d'Egypte dans une affaire de ce genre. Avec Radama II, je gagne cinq millions comptant. Suivezmoi bien.
« Le pays n'a pas de monnaie de cuivre. Vos morceaux d'argent coupe sont fort bons pour amuser les touristes, mais ne conviennent pas au commerce. Or l'ilc va se coloniser par suite du traité conclu entre la France et Madagascar. J'ai mon idée. La contrée renferme, dit-on, quatre millions d'habitants au moins. Je compte cinq francs de menue monnaie par habitant. Cela n'est certes pas trop. Total : vingt millions. Radama me concède le
droit de battre à son effigie ces vingt millions de mitraille. Je lui envoie mes sous de cuivre garantis sur facture, alliage français, bon poids. D'un côté, la figure du jeune roi avec la légende en malgache : Radama II manjaka ny Madagascar; de l'autre, l'aigle madécasse tenant le globe éloilé dans ses serres, et le millésime, année lunaire ou solaire à leur choix; les deux s'ils le veulent.
« Maintenant calculons. Vingt millions de sous de cuivre me coûteront au plus dix millions, valeur du métal, refonte et monnayage compris. Mettez cinq millions pour le transport, les pots de vin aux fiutorités du pays, etc.; reste cinq millions de bénéfice net. Soyez sans crainte, je connais ce genre d'affaires. En 183..., j'ai gagné de la sorte deux cent mille francs avec le pacha d'Egypte. »
Le mal fut que le pauvre Radama n'attendit pas notre homme. La révolution de palais qui emporta si fatalement le jeune prince déchira du même coup et le traité de commerce et d'amitié signé avec la France, et la charte royale qui concédait à notre compatriote, M. Lambert, une partie du pays. Depuis lors mon financier attend toujours l'occasion de reprendre son ingénieuse combinaison monétaire.
La famille des minéraux. — Anciennes croyances. — Le bon vieux temps de la lithologie. — Les sept membres de la famille minérale. — Rôle de chacun d'eux. — Les salines des Carpathes et de Val-di-Cecina. — Les alunières de Montioni. — Les fumerolles d'acide borique. — Le Styx et la barque de Caron. — Les établissements de M. de Larderel.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, les savants, c'est une justice à leur rendre, ne s'étaient pas creusé la tête pour distinguer et nommer les minéraux. Les innombrables classifications qui font la joie des naturalistes, mais le désespoir des gens du monde, rebelles au grec et au latin, n'étaient pas alors inventées.
Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,
qui se bornaient à ne voir dans les minéraux
que des terres, des pierres, des sels, des combustibles et des métaux.
Cette classification était celle du grand Werner lui-même, ce Socrate de la minéralogie, comme l'appelaient les Italiens. Ce n'est pas qu'avant lui on n'eût fait aussi quelques écarts. On attribuait à certaines pierres des influences favorables ou malsaines. Les unes chassaient le mauvais œil, éloignaient ou attiraient la foudre; d'autres rendaient Vénus propice ou contraire. La classification des minéraux en nobles et ignobles rappelait les alchimistes, et remettait en mémoire la distinction, qu'avait voulu faire Théophraste, des pierres en mâles et femelles, réservant, il est vrai, à ces dernières les plus belles qualités : la beauté, la couleur, l'éclat.
C'était encore , au siècle dernier , l'âge innocent de la lithologie. '
On imaginait que les pierres poussaient; on admettait un suc lapidifique, en un mot on ressuscitait ridée de Démocrite, ce philosophe grec qui riait toujours, et qui, sans doute, pour continuer la plaisanterie, accordait aux pierres une âme végétative. A cette croissance, sinon à cette âme des pierres, croyaient fermement, comme jadis
Aristote, etTournefort et Linné lui-même. D'autres savants étaient allés plus loin dans leur hypothèse. Ils prétendaient que les pierres pro\enaient de germes, comme les plantes, et ils disaient avoir découvert non-seulement les graines, mais encore les fleurs du corail. Quelques personnes partagent encore toutes ces idées. Des joailliers parlent sérieusement des sucs lapidifiques, et des archéologues assurent que c'est par suite de cette croissance des pierres , que le forum de Rome et les temples d'Egypte et d'Assyrie sont maintenant enfouis de plusieurs mètres sous le sol.
Laissons là ces théories, plus brillantes que solides, poétiques divagations qui s'écartent trop de la vérité. L'origine des pierres, nous l'avons indiquée plusieurs fois dans le courant de ce livre: elles proviennent surtout soit de l'eau, soit du feu, ces deux grands éléments de l'antiquité, auxquels est due la formation même du globe. Les minéraux composent l'enveloppe, la croûte ou Técorce terrestre, et c'est dans eux que la vie s'incarnant a donné naissance aux corps organisés, les plantes et les animaux.
Il suffira ici de ce coup d'œil rapide jeté dans le domaine de la philosophie naturelle. Tant d'incon-
t.'08 LE MONDE SOUTËUR.VIN.
nues sont encoreà résoudre dans le grand problème de la vie, que le moment n'est cerles point venu d'aborder ces formidables questions. Bevenons à nos chers cailloux, les minéraux, et tenons-nousy humblement; c'est le plus sûr moyen de ne pas tomber de bien haut.
Les terres, les pierres, les sels, les combustibles et les métaux, auxquels il faudrait joindre, pour avoir une nomenclature complète, les liquides et les gaz, tels sont donc les sept membres principaux de la grande famille minérale. Nous en connaissons déjà trois, au moins en partie. Parmi les (îombustibles , les charbons fossiles * ; parmi les pierres, les pierres de construction*; et enfin les métaux. Restent les terres, les liquides et les gaz.
Parmi les terres sont compris les sels, au nombre desquels est naturellement le sel par excellence, le sel gemme, vulgairement le sel de cui-
* Le soufre, le bitume, le p^jtrole, les hydrogènes carboues, sont aussi rangés parmi los com!)ustibles minéraux. Le pétrole, riiuile do pierre, est un combustible liquide. On connaît rcxploitalion iiiiporlanteqiii son lait depuis quelques années aux Étals-Unis (fig. 15). Les bydi'cigèncs carbonés sont des combustibles gazeux : on en rencontre en abondance au milieu njèmc des gîtes de pétrole.
- Les autres pierres sont surtout les pierres précieuses ou les gemmes.
LES SELS ET LES GÂZ NATUHELS. '21 1
sine; mais la plus importante des terres est la terre végétale, la grande nourricière du genre humain. Elle est composée d'éléments divers, dont la plupart proviennent de roches désagrégées. L'argile, qui a donné naissance à la céramique, artistique ou commune, est aussi une terre dont Tutililé ne saurait être méconnue.
A leur tour, les liquides et les gaz jouent, dans Téconomie de ce monde , un rôle plus marquant qu'on ne le croirait tout d'abord. Le premier des liquides est l'eau, que la sonde, si l'eau manque à la surface, va chercher sous le sol, comme elle fait pour le charbon. L'eau jaillit en nappes artésiennes, qui fécondent les champs, arrosent et alimentent les villes, où elles distribuent aussi le calorique, quand elles viennent de lieux assez profonds ; enfin les mêmes nappes servent de force motrice aux usines.
Là ne se bornent pas les services que nous rendent les eaux souterraines. On connaît, en médecine, l'heureux emploi des eaux minérales.
Les gaz naturels, ramenés par la sonde des entrailles du sol, apportent avec eux la chaleur et de plus la lumière, comme on le voit dans quelques pays, notamment en Chine. Ils peuvent en-
I]'! LE MONDE SOl-TElUiAIN.
cow rontênir di's substances particulières, dont riudustrie a su tirer parti; tels sont les soufllards cracide borique en Toscane.
Je ne veux pas m^étendre ici tout au long sur l'clude dos terres et des sels, des liquides et des ^^az naturels. Mais je ne puis passer sous silence quelques exploitations intéressantes, qui comptent elles-mêmes parmi les merveilles du monde souterraiji. Qui n'a entendu parler, par exemple, des salines de Bochnia et de Wielliczka, en Gallicie? ([ui ne connaît les soufflards ou fumerolles d'acide boj'ique en Toscane?
On a tout dit sur res curieuses saHncs de )Vielliczka et deBoclniia (fijr. 1 fi), tout, même plus que la vrrité. On a parlé de familles de mincui*s qui y vivaient soulerrainenient depuis des siècles, qui y naissaient, qui y mouraient; de maisons, d'églises, (ibolels, que renfermait celte ville des ombres; (le sources d'eau douce qui y coulaient à côté des sources salées ; enlin, on avait vu, dans ces profonds abîmes, jusqu'à un moulin à vent. Tout cela était autant de humbujis, de cauavds^ comme nous les appelons, dij^^nes d'un lîarnum. 11 n'en est pas moins vrai que ces riches salines sont encore les plus intéressantes dn ninnde. On dit qu'il y a inlé-
rieurement des canaux pour le transport du sel, comme ceux que nous avons cités pour le transport du charbon dans les houillères anglaises et prussiennes. On y a aussi taillé dans le sel massif des statues , des chapelles. A plusieurs reprises les princes d'Allemagne sont allés visiter ces curieux gites, et l'on y a donné en leur honneur des fêtes, des bals, et jusqu'à des feux d'artifice. C'est là la vérité, et la part est encore assez belle.
Si maintenant nous voulons baisser d'un ton, nous parlerons des salines de Toscane, que nous avons, il y a- peu d'années, visitées.
Les salines de Val-di-Cecina, sont la propriété de la couronne depuis le temps des Médicis. La construction de l'usine actuelle date de Pierre-Léopold, le célèbre réformateur, qui eut la gloire d'introduire sans secousse dans le grand-duché les améliorations et les progrès auxquels nous ne sommes arrivés en France que par la révolution de 1789.
L'usine, successivement agrandie par le successeur de Pierre-Léopold et par le dernier grand-duc, comprenait, quand je la visitai (1857), quatre immenses chaudières de concentration et deux chaudières de cristallisation. Le tout était disposé sous de vastes toitures et au milieu d'un grandiose éta-
blissement. La quantité de sel obtenue était, me dit-on, de 12,000 kilogrammes par jour. Les cristaux sont d'un blanc de neige, parfaitement secs, et on les cite avec raison comme les plus beaux et les plus purs qu'on puisse voir. Je n'en connais de comparables que ceux qui proviennent des célèbres salines de Norwich, en Angleterre.
Les eaux d'où Ton retire les cristaux de Yaldi-Cecina, traversent des couches d'argiles salifères qu'on appelle les moje^ et qui sont situées sous le sol, à d'assez grandes profondeurs.
On amène ces eaux au jour avec la sonde, comme on fait pour les puits artésiens. Les gîtes sont à quelque distance de l'usine.
Des canaux en bois, grossièrement établis, conduisent les dissolutions salines dans un grand rù servoir; de là elles passentdans les évaporaleurs et enfin dans les cristallisoirs, où le produit se dépose.
Les argiles qui contiennent le sel le renfermenl d'ordinaire à l'état microscopique, et il est probable qu'elles doivent leur composition particulière à des eaux salées au milieu desquelles elles se seront déposées à l'époque de leur formation géologique.
Tout le sel que nous consommons ne vient pas des mers actuelles, et dans l'est de la France on reii-
contre, surtout dans laMeurthe, des gîtes analogues à ceux de la Toscane.
Il n'y a pas en Italie que des gîtes de sel gemme. Puisque nous traitons des sels minéraux en général, nous pouvons aussi parler de Talun, si important à la Tolfa près de Rome, si grandement exploité encore en Toscane, à Montioni dans la Maremme.
Les carrières sont très-anciennes; pendant toul le moyen âge, elles ont été activement fouillées. Elles appartenaient, ainsi que beaucoup d'autres, à la république voisine de Massa-Marittima, qui vendait l'alun à Florence. On l'y employait comme mordant pour la teinture dans le travail de la laine, ravte délia lanci^ comme on le nommait. C'est ce travail qui contribua surtout au renom de cette grande cité, et qui fut la principale source des richesses de ses illustres marchands.
Sous les grands-ducs de la maison de Médicis, les carrières de Montioni continuèrent d'être exploitées ; mais l'industrie et la fortune des Florentins avaient disparu avec la liberté. Néanmoins Cosme I*' fit travailler activement sur les alunières de la Toscane, non-seulement celles de Montioni, mais encore celles de Carapiglia. Il avait même confié la direc-
piquait de progrès. Malgré la vive opposition du reggio consultore^ ou conseiller royal, une façon d'ingénieur allemand, que le grand-duc, ami des Autrichiens, avait fait venir de Fre^berg, il avait renoncé en partie au système barbare d'exploitation que je viens de décrire, et travaillé, comme un vrai mineur, au moyen de puits et de galeries. 11 n'était pas alors sur les lieux, et faisait Vestatura, c'est-à-dire prenait ses vacances d'élé, comme tous les employés du grand duc, à r époque des fièvres de Maremme. Mais un jour que, passant près des alunières, je me détournais de ma route pour aller le voir, il fut fier de me montrer lui-même ses travaux. 11 avait enfin trouvé un homme à qui développer ses idées. J'étais un peu du métier comme lui, et il m'accompagna dans sa plus belle galerie. 11 avait préalablement donné ses ordres. Le pertuis, tracé en ligne droite, comme un tunnel de chemin de fer et avec des dimensions presque aussi considérables, était tout illuminé aux chandelles, ni plus ni moins que pour une visite du prince grand-duCal,Son Altesse Impériale et Royale, comme l'appelait le directeur, et qui, malgré tous SOS titres, allait bientôt, pour la seconde et dernière fois, abandonner sa chère Toscane. Il fallut entrer
LES SELS ET LES GAZ NATURELS. 2'2i
dans cette galerie encore tout suant d'une longue course que nous venions de faire sur les carrières de la surface. Le directeur, pour jouir plus tôt de son triomphe, ne m'accorda aucun répit. Par politesse et en ma qualité de mineur, je n'osais faire aucune observation. J'entrai donc bravement dans le tunnel, au risque d'y prendre la fièvre en passant subitement et tout en transpiration de l'air chaud du dehors à l'air glacial du souterrain. La fièvre des maremmes vous guette ainsi au passage, en traîtresse, et prend son homme à l'improviste, à la moindre imprudence, l'épargnant rarement.
Le tunnel était resplendissant de clarté et mon conducteur rayonnait de joie. Bientôt nous arrivâmes par un assez long détour, où nos lampes nous éclairèrent seules, au pied d'une immense excavation. On y avait établi les chantiers d'abattage. Les mineurs avaient été prévenus, et trois coups de mine partirent à la fois, faisant voler la roche en éclats ; mais les précautions avaient été mal prises : Tair, subitement refoulé dans les galeries, alla sortir par le tunnel, où il renversa toutes nos chandelles ; nos lampes elles-mêmes s'éteignirent, et nous ne pûmes songer à reprendre le chemin par où nous étions venus. Nous fimes contre mauvaise fortune
bon cœur en adoptant la voie la plus courte, sinon la plus connmode. Suspendus au câble du puits, nous allâmes sortir au pied du treuil devant les ouvriers étonnés. Mon guide ne soufflait mot. Il avait peine à digérer sa mésaventure; il était furieux d'un si triste dénoûment après un si beau début. Cependant, il commença peu à peu à se dérider, et m'accompagna devant les fours où l'on calcine la pierre et qui sont semblables aux fours à chaux. De là nous passâmes aux chaudières de dissolution et de concentration, puis Talelier de cristallisation nous fut ouvert. Je pus y admirer à mon aise l'étrange phénomène en vertu duquel les cristaux d'alun se rassemblent en grappes autour d'un obstacle quelconque, un fil ou un bâton, jeté dans les tonneaux où sont amenées les solutions. Je passai enfin aux magasins où les cristaux sont séchés et mis en caisse. Le directeur m'y montra avec orgueil ses produits d'une blancheur et d'une netteté remarquables; il me vanta sa marchandise, à la fabrication de laquelle il avait certainement contribué pour une bonne part ; il me dit qu'il en faisait pour 150,000 kilogrammes chaque année et m'assura, en forme de péroraison, que son alun était plus estimé dans le commerce et se vendait mieuv
que celui de Rome. Je n'engageai là-dessus aucune discussion, par motif d'incompétence et parce qu'aussi l'heure du diner était venue. J'allai partager le repas de famille que m'offrit Texcellent directeur, et, dans l'après-midi de cette journée si bien remplie, je quittai Monlioni le cœur content et l'esprit satisfait.
Puisqu'il s'agit des richesses souterraines de Toscane, je ne veux pas laisser ce pays sans parler de ces fameux soffio7ii ou jets naturels de vapeur renfermant l'acide borique, auxquels j'ai déjà fait allusion. Après avoir parlé des sels, je terminerai par l'élude de cet intéressant phénomène ce que j'avais à dire des gaz minéraux.
Ces jets de vapeur d'une haute température, ces soffionij sortent de terre avec fracas, et sont aujourd'hui exploités pour l'acide borique qu'ils renferment. Autour des points où ces phénomènes volcaniques se présentent, le sol est complètement dénudé, impropre à toute culture, car il offre un degré de chaleur très-élevé. Le terrain est fissuré, et l'on voit par moments s'échapper de ces fentes des fumées plus ou moins visibles, s'arrêtant à la surface du sol quand le temps est humide. C'est à ces signes réunis ou isolés que l'on reconnaît la
'lîi I.E MONDE SOUTERRAIN.
présence des soffioni ou des fumerolles, comme on les appelle aussi.
Sur les points où les vapeurs sont plus abondantes et sur ceux où elles sont exploitées, la forme du terrain affecte celle d'un cratère. En outre la roche est profondément modifiée par les dégagements de vapeur et de gaz ; elle se désagrège et tombe en poussière. On y retrouve, entre autres substances, de l'alun et des cristaux de soufre, utilisés dans les temps moyens, aujourd'hui négligés. Toute Taltention des industriels s'est concentrée sur l'acide borique, dont Texlraction est d'un très-grand profit et le placement toujours assuré. Ce corps est mécaniqugment entraîné par les gaz des sof(ioni,et se trouve mêlé à la vapeur d'eau qui s'y rencontre (în très-grande abondance. Parmi les autres gaz, il faut citer surtout l'hydrogène sulfuré, reconnaissablc à son odeur d'œnfs pourris. Il est remarquable que ce gaz n'exerce aucune influence délétère sur la santé des travailleurs. On s'en explique mieux l'action sur les vignobles avoisinants, qu'il a préservés de l'oïdium.
La découverte de l'acide borique a eu lieu pour la première fois dans les soflloni de Monte-Rotondo (Maremme toscane). Elle ne date que de la (in du
siècle dernier. Jusqu'alors les fumerolles étaient citées comme un phénomène naturel des plus curieux, mais sans portée industrielle.
Lucrèce, qui les mentionne, était loin de se douter de l'importance que ces fumées auraient un jour. 11 fallait du reste la chimie moderne pour arriver ' à la découverte de la matière si utile qu'elles renferment. L'acide borique dut se trahir à l'analyse du pharmacien grand-ducal llœffer par la propriété spécifique qu'il possède décolorer en vert la flamme de l'alcool.
Cette découverte, dans les sofiioni de Toscane, eut lieu en 1777, et c'est, je le répète, sur ceux de Monte Rotonde qu'elle fut faite.
Dès que la présence de cette substance fut constatée, on essaya de l'extraire en faisant passer les vapeurs à travers de l'eau où elles abandonnaient l'acide borique, qui entrait en dissolution. Les bassins construits à cet effet, et nommés lagoni, petits lacs, étaient étages, et Ton opérait successivement de l'un à l'autre pour arriver à la concentration des eaux acides. Le célèbre naturaliste Mascagni, qui commença ces essais, eut l'idée de se servir de la chaleur naturelle des eaux chauffées par les fumerolles comme d'une espèce de bain-marie pour éva-
226 LE MOINDE SOUTERRAIN.
porcr les lessives. Les tentatives ne réussiren! pns.
Vers 1816, un marchand français de Livourne, M. Larderel, eut l'idée de reprendre ces épreuves et une société se forma. Trois fabriques furent montées , dont une à Monte Rotondo. Comme les eaux chauffées par les fumerolles ne possédaient pas un pouvoir calorifique suffisant pourPévaporation des lessives, on se servit de bois; mais le combustible est cher en Toscane, et il fallut, vers 1827, renoncera ces nouvelles tentatives.
Lesactionnairesétaientprofondément découragés. M. Lardcrelseul, faisant preuve d'une foi et d'une énergie peu communes, prit sur lui de mener cette affaire abonne fin et dédommagea ses associés. Le succès couronna ses longs efforts; il emprisonna les vapeurs des soffioni et les conduisit sous les chaudières de dissolution. Comme au point d'émergence quelques-unes de ces vapeurs ont la température de l'eau bouillante, on conçoit que désormais l'évaporation des lessives et la cristallisation de l'acide borique se firent pour ainsi dire sans frais. Aussi la production alla-t-elle toujours croissant et M. LardcMol possédait-il, dans les années 1857-58, quand je visitai la Marcmme à plusieurs reprises,
jusqu'à dix établissements qui fabriquaient ensemble par année plus de 1,200,000 kilogrammes d'acide borique.
Les bénéfices s'élevaient à plus d'un demi-million de francs. La société anglaise qui achetait à M. Larderel tous ses produits, et qui l'avait lié par un trailé dont il n'a pas vu lui-môme la fin, réalisait, dit-on, un gain encore plus élevé.
L'acide borique récolté en Toscane se présente en petites paillettes cristallines d'un blanc jaunâtre. On l'emploie pour obtenir l'émail dans les fabriques de faïence et de porcelaine, notamment dans les fameuses usines du Staffordshire en Angleterre.
Il sert aussi à produire le borax ou borate de soude dont se servent les bijoutiers pour fondre Tor et l'argent, et les serruriers pour braser, c'està-dire souder au laiton les petites pièces de fer.
Enfin le borax s'emploie comme fondant dans les laboratoires et la petite métallurgie.
Je ne me contentai pas de visiter à Monte Rotondo l'établissement de M. Larderel. J'allai voir aussi celui de M. Durval, un autre industriel français, heureux rival de M. Larderel. L'établissement de M. Durval est installé non plus auprès du village, mais dans la plaine qui s'étend au pied de la
montagne où est perché Monte Rotonde ^ C'est là qu'est un lac sulfureux digne confrère de l'Arverne. Ses eaux ont une apparence savonneuse jaunâtre, et de distance en distance, au bouillonnement qui se produit à la surface, on devine les soffioni du fond.
Un petit bateau, échoué sur les rives fangeuses et couvertes de joncs, me permit de me promener sur l'eau. Le sol se relevait, à partir des bords du lac, de façon à imiter un cratère dont celui-ci aurait été le fond. Le paysage aux environs n'avait rien de bien gracieux, et la barque sur laquelle j'étais monté me rappelait l'esquif de Caron. Quand j'eus fini mon excursion, le nautonier qui m'avait passé ne vint pas me demander mon obole, et ce ne fut qu'à ce signe que je m'aperçus que je n'étais point aux bords du Styx.
Aux alentours du lac, les soffioni faisaient un effrayant vacarme. M. Durval avait eu depuis quelques années l'heureuse idée d'aller chercher en profondeur, au moyen de la sonde, les fumées souterraines. 11 fut dès lors prouvé que des veines de
* Ne pas confondre avec le Monte Rotondo des Romagnes, qui a eu un moment de célébrité lors de la dernière campagne de Garibaldi contre Rome, à la fin de 1807.
\apeurs parcouraient le sous-sol de ces localités, comme on rencontre des veines d'eau sous d'autres points.
Quand les ouvriers atteignaient le soffione^ les vapeurs s'échappaient brusquement par l'issue qui leur était ouverte. Arrivant à la surface avec grand fracas, elles projetaient à des hauteurs cotisidérables les pierres et les boues arrachées aux parois du trou de sonde. Tous ces débris retombaient ensuite sur le sol au grand effroi des sondeurs, qui se garaient du mieux qu'ils pouvaient. C'était en petit l'image d'une éruption volcanique, moins la flamme, ou, si Ton veut, l'incandescence . Un de ces puits, ouvert l'année précédente, avait amené au jour un soffione d'une puissance telle qu'on entendait de plusieurs lieues à la ronde le sifflement de la vapeur; on eût dit une dizaine de locomotives gémissant à la fois. Le jet était si fort qu'on ne put l'emprisonner pour le conduire sous les chaudières. 11 fallut se résigner à boucher et à condamner le trou.
Si les fumerolles ne contenaient pas des gaz attaquant les métaux, comme l'hydrogène sulfuré, on voit qu'il y aurait en eux, dans certains cas, outre le calorique disponible, un réservoir de force mécanique que Ton pourrait utiliser. C'est de la même
façon que les Chinois font des trous de sonde pour retirer du sol le gaz d'éclairage, et qu'on a creusé récemment aux Élats-Cnis, dans les États d'Ohio et de Pensylvanie par exemple, des puits pour l'extraction de l'huile minérale et des hydrogènes carbonés. On emploie également à l'éclairage et au chauffage local ces derniers gaz de la Pétrolie.
La profondeur à laquelle on rencontre les vapeurs des soffîoni n'est pas assez considérable pour en expliquer la haute température. On sait que la chaleur augmente d'un degré centigrade par 50 ou 55 mètres de descente sous le sol, et partant ce n'est qu'à environ 5000 mètres qu'on trouve la température de l'eau bouillante, soit 100 degrés. Or, les sondages de Monte Rotonde n'atteignent jamais 100 mètres. Il est donc probable que les soffîoni viennent d'un foyer inférieur, ou que leur température est empruntée à des phénomènes électriques et chimiques que nous ne pouvons qu'entrevoir.
Désireux d'aller visiter les divers établissements de M. Larderel pour étudier dans son ensemble cet étrange phénomène dos fumerolles chargées d'acide borique, que jusqu'à ces derniers temps la Toscane seule présentait et qui ne s'est depuis retrouvé qu'en
Californie, je pris congé des aimables hôtes de Monte Rotondo, qui m'avaient piloté sur les soufflards. L'un était le signor Tomi, honorable habitant de l'endroit; les deux autres, M. Durval luimême et son ingénieur, M. Meil, également un compatriote. Ils voulaient à toute force me retenir, mais la science l'emporta sur Tamitié.
Tout le long du chemin, jusqu'à l'établissement central de Monte Cerboli, appelé en l'honneur de son fondateur du nom de Larderello, on traverse une série de soffioni. De loin en loin se présentent des fabriques, notamment à Sasso, Lustignano, Serrazzano ; puis viennent Castelnuovo et Monte Cerboli; ces deux derniers sur le bord de la route.
L'aspect si particulier de ces fabriques, les dômes en maçonnerie recouvrant les soffioni emprisonnés, les canaux quelquefois suspendus en l'air, qui conduisent les fumées sous les chaudières ; en d'autres points, les bassins étages ou les anciens lagoni, enfin les ateliers en plein vent où s'évaporent et se cristallisent les eaux, les étuvesoùTon sèche l'acide et au milieu des usines une odeur pénétrante de gaz sulfhydrique et des tourbillons de vapeur d'eau à aveugler une armée de visiteurs, tout cet étrange spectacle m'eût comblé d'étonnement, si je n'avais
^3i LE MONDE SOUTERRAIN.
pas été déjà initié, dans ma visite à Monte Kotondo, aux différents détails de cette curieuse industrie.
De Tétude géologique générale à laquelle je me livrai dans cette excursion, il résulte que tous les soffioni sont disposés suivant une ligne qui court sensiblement du sud-sud-est au nord-nord-ouest, et autour de laquelle ils oscillent.
La formation de ces fumerolles se relie au soulèvement de la chaîne métallifère qui traverse la Maremme toscane dans cette direction, et à Papparition de masses éruptives, telles que les serpentines et autres roches vertes, qui ont produit ce soulèvement.
Ces roches ont ouvert dans le sol des fissures par où les sofiioni, partant d'un foyer souterrain commun, se sont fait jour à la surface.
L'établissement de Larderello, où je m'arrêtai assez longtemps, est une sorte d'usine centrale que Je fondateur a entourée de toute sa sollicitude.
C'est la fabrique préférée, et Larderello est devenu un petit village d'ouviiers qui possède sa place, sa statue et[sa fontaine, qui a son curé, son médecin et son pharmacien.
Les travailleurs de l'établissement et les pauvres gens des lieux circonvoisins reçoivent gratuitement les soins du docteur et les médicaments ; mais
M. Larderel n'a pas seulement songé pour tout ce monde au salut de Tâme et du corps, il a pensé à celui de l'esprit, et il a établi dans la petite ville qu'il a baptisée et fondée un asile pour les enfants et une école de musique. Il a fait aussi construire des ateliers de tissage pour les veuves et les sœurs des ouvriers. Enfin une sorte de caisse d'épargne qui distribue des pens.ions aux veuves, aux vieillards, aux orphelins de la fabrique, fonctionne régulièrement à Larderello. Toutes les autres usines, d'ailleurs, sont aussi paternellement administrées,
M. Larderel, que la mort est venue frapper récemment, était l'artisan de sa propre fortune, le créateur de la grande industrie de l'acide borique, l'une des plus curieuses de l'Europe.
Avant lui, le borate de soude se tirait à grands frais de l'Inde et de l'Egypte. Le subit abaissement des prix a été dû à la fabrication toscane, et les prix eussent été encore moindres sans les traités qui liaient M. Larderel. Dans tous les cas, grâce à cette industrie, un pays auparavant sauvage, désolé, désert, s'est transformé en un pays prospère, animé, peuplé (fig. 17 et 18). En échanged'unpeude fumée qui auparavant se perdait dans Tair, la fabrication de l'acide borique a procuré à la Toscane une entrée
en numéraire de plus de 1,506,000 francs chaque année; je dis. à la Toscane, car M. Larderel, non content de faire vivre les nombreux ouvriers de ses fabriques, dépensait laidement téiitce qu'il gapait, et il a englouti des millions tant dans sen palais de Livourne que dans ses vastes propriétés de Pomarance. . .
A Larderello, qu'il a fondé et qu'il se plaisait à embellir, ce qui attire tout d'abord les yeux, c'est la gracieuse place qu'il a justement décorée du nom de place de lUndustrie.
D'un côté est le laboratoire de chimie, le musée de minéralogie, la pharmacie, lia philharmonique ôu école de musique, Técole des garçons et des filles, Tatelier de tissage pour les femmes. Au milieu est l'église, dont le curé joint à ses fonctions celles de maître d'école. Puis vient l'hôpital, auquel est attaché un médecin. Sur le dernier côté de la place s'élève le palais dont M. Larderel avait fait sa résidence.
Il ne manquait rien à cette splendide habitation, pas môme un théâtre, où les ouvriers venaient jouer. L'habile et honnête industriel qui faisait un si noble emploi de' sa fortune avait reçu successivement de •tous les princes de l'Europe les récompenses qu'il méritait. Le grand-duc l'avait le premier décoré,
LES SELS ET LES GAZ NATURELS. 25îr
anobli. Le comte de Larderel de Monte-Cerboli, reconnaissant envers les lagoni, source de ses grandes richesses, avait pris pour armes un sofiione s'échappant du sol comme la fumée d'un cratère.
Ces armes parlantes, ce blason d'un nouveau genre, lui avaient valu de la part des jaloux et des mauvais plaisants le nom d'i/ conte Fumo; mais il laissait dire, et, se reportant au temps peu éloigné où il débitait encore à Livourne des fusils et des soieries de Saint-É tienne, il était fier de ses rapides succès et des honneurs qui lui arrivaient.
Il prenait soin d'étaler ses décorations, et j'ai vu à Monte Cerboli, dans une salle à côté du laboratoire de l'usine, au milieu d'un magnifique cadre doré, toutes les croix et tous les rubans de ce monde. Le contre-maître de la fabrique conduisait religieusement le visiteur dans cette salle, après lui avoir montré les lagoni ; c'était comme le bouquet de la fin. Disons tout de suite que M. Larderel avait comme industriel de grandes qualilés qui rachetaient ce petit excès d'amour-propre ; on n'arrive pas sans quelque talent à la haute fortune où il était parvenu.
l'rincipaux bassins houillcrs de France. — Parallèle avec les nations rivales.
— Ensemble d'une mine de houille. — Uistorique de nos principales houillères. — Production de la houille en France, — Importation, exportation.
— Répartition de la consommation par départements et par nature d'établissements industriels. — Variétés de houille exploitées. — Causes do la prééminence industrielle de l'Angleterre et de la Belgique. — Nombre d'ouvriers employés ; qualités physiques et morales du bouilleur. — Les ouvriers et les compagnies ; caisses do secours. — Le trnité de commerce et les houillères.
Quand on jelte un coup d'œil sur la carie géologique de France, cet admirable monument élevé par nos ingénieurs des mines à l'industrie nationale, onremarqueau nord, au centre et au midi, et surtout disséminées autour d'une ligne méridienne qui passe environ à 100 kilomètres à droite de celle de Paris, une série de taches noires irrégulièrement délimitées.
Ces taches , à la teinte conventionnelle , sont Texacte représentation graphique de nos bassins houillers.
Si nous lisons les noms gravés en regard, nous y retrouvons plus d'une localité connue et depuis longtemps parmi nous populaire.
Ce sont, dans le Midi, Alais, la Grand'Combe et Bességes ; au centre, Saint-Étienne et Rive-de-Gier, les plus productives de nos houillères ; puisBlanzy, leCreusot et Épinac ; au nord enfin, Yalenciennes, où se rencontrent les mines de Denain et d'Ânzin, marchant de pair avec celles de la Loire, et formant le prolongement du riche bassin de Liège, Namur, Charleroi et Mens qui fait la fortune de la Belgique.
A gauche des bassins précités s*en trouvent d'autres presque aussi importants : Aubin dans l'Aveyron, Commentry dans l'Allier; puis ça et là des gîtes qui tiennent encore une assez large place dans notre production houillère : les bassins d'Aix dans les Bouches-du-Rhône, de Carmaux dans le Tarn, de Brassac dans le Puy-de-Dôme et la Haute- Loire, de Decize dans la Nièvre, de Graissessacdans rilérault, de Ronchamp dans la Haute-Saône, du Drac dans l'Isère. N'oublions pas non plus les bas-
sins du Maine et de la Basse-Loire, enfin celui de la Sarre dans la Moselle, où \ient finir souterrainement le fertile bassin de Sarrebruck, dont s'enorgueillissent à juste titre la Bavière et la Prusse rhénanes.
Tous ces gîtes, avec quelques autres beaucoup plus modestes et qui n'ont qu'une importance purement locale, tels que Littry dans le Calvados, Vouvant dans la Vendée, Fins dans l'Allier, Ahun dans la Creuse, Bouxwiller dans le Bas- Rhin, etc., etc., composent le bilan de nos bassins houillers.
Ces bassins, on le voit, sont fort irrégulièrement répartis sur notre territoire, ils n'ont qu'une faible étendue relative, on le devine par leur nombre même, et ils ne sauraient êlre comparés en aucune façon à ces inépuisables gîtes dont la nature a doté quelques pays privilégiés, la Belgique, l'Angleterre, la Prusse et surtout l'Amérique du Nord.
Là-bas, tous les avantages réunis se rencontrent : le nombre et l'épaisseur des couches de combustible, le peu de profondeur de ces couches au-dessous du sol, l'étendue superficielle des gîtes partout beaucoup plus considérable qu'en France, excepté en Belgique, la facilité d'extraction et des transports,
24i LE MONDE SOUTERRAIN.
la certitude de débouchés presque indéfinis, l'absence de toute entrave administrative.
Chez nous tous les inconvénients contraires pèsent sur cette industrie, et cependant, tant est grande l'activité et la souplesse de l'esprit national, tant le besoin et l'intérêt créent de ressources et permettent de surmonter d'obstacles, que nous n'avons rien à redouter, pour l'exploitation économique ou technique de nos mines de houille, d'un parallèle avec les nations rivales. Les faits ont même démontré que, pour l'excellence et l'ingéniosité des méthodes, la priorité nous était acquise. C'est là une assertion désormais hors de doute, à laquelle ont suffisamment répondu des enquêtes privées ou officielles conduites en dehors de tout esprit de parti.
Celui qui n'est jamais descendu dans une- houillère s'est-il quelquefois demandé tout ce que le mineur devait déployer de patience, de courage et d'intelligence pour résister victorieusement à tous les éléuients conjurés contre lui? Aux eaux qui font de tous côtés irruption, il sait opposer des pompes gigantesques mues par la vapeur, d'une force qui atteint jusqu'à six et huit cents chevaux ; ou bien des galeries d'écoulement, énormes drains, d'une longueur qui dépasse en quelques circonstances
LES HOUILLÈRES FRVNÇAISES. 245
celle de nos plus longs tunnels, 5 et 6 kilomètres. Ces galeries, comme on le voit dans quelques mines anglaises, sont parfois transformées en véritables canaux, et servent ainsi au transport souterrain de la houille en môme temps qu'à l'épuisement des eaux (fig. 5, au frontispice).
Aux éboulements qui le menacent de tous côtés, le mineur résiste par des boisages ou des muraillements savamment établis; aux gaz inflammables et explosifs, il oppose le treillis métallique de la lampe de Davy; aux incendies spontanés qui s'allument au milieu du charbon, des barrages qui limitent le feu ; aux amas d'eau, aux lacs souterrains, des digues qui les arrêtent ; enfin, au manque d'air rcspirable, ou à la présence de gaz pernicieux, dans le dédale inextricable où il s'enfonce et circule, le bouilleur répond par les machines soufflantes les plus variées et les plus ingénieuses.
Pour tirer d'un puits vertical le plus de charbon possible à la fois, et satisfaire dans un temps donné à toutes les demandes des consommateurs, il a imaginé les engins les plus curieux, les mieux disposés, installé les plus fortes machines, si bien qu'aujourd'hui il n'est pas rare de voir sortir d'une seule fosse jusqu'à mille tonnes de houille par vingt-
quatre licurcs, soit un million de kilogrammes!
A mesure que les travaux gagnent en profondeur, le temps que mettent les hommes à descendre et à remonter a été heureusement diminué au moyen de machines à double oscillation, véritables échelles mouvantes, dites tvaroqnères^ fahrkunsi ou men engines^ portant les hommes jusque dans les chantiers les plus bas, et les ramenant au dehors sans la moindre peine. Ainsi ont disparu les anémies si fréquentes chez les mineurs qui descendaient et remontaient chaque jour par des échelles fixes de 400 mètres et plus de hauteur, dignes d'être comparées à l'échelle de Jacob.
Incessants sont les progrès réalisés par' l'industrie iiouillèrc. N'est-ce pas à elle que nous devons les premières machines à vapeur et les premiers chemins de fer? Pourquoi faut-il que, dans la plupart (les cas, les travaux de nos mineurs demeurent obscurs et inconnus, et que nos mineurs euxmêmes, ces braves et infatigables soldats des souterrains, non moins patients et courageux que leurs confrères de Tarmèe, n'attirent l'attention du public que lorsqu'un lamentable accident vient épouvanter toute une population et jeter des centaines de familles dans le deuil!
L'historique de nos principales houillères ne saurait être passé sous silence, car il est fécond en enseignements. Nous devons faire remarquer d'abord, d'une manière générale, que sur la plupart des bassins carbonifères les couches de combustible semblent avoir été connues de tout temps. Elles affleurent à la surface du sol, dans les champs, auxflancs des collines, et sur les talus des tranchées ouvertes pour donner passage aux routes. Les Romains euxmêmes ont mis à nu quelques-unes de ces couches de houille dans l'exécution de leurs grands travaux hydrauliques. Ainsi ce fait s'est présenté dans la Loire, près de Rive-de-Gier, et dans le Var, non loin deFréjus ; mais les maîtres du monde ne paraissent pas avoir vu dans le charbon minéral autre chose qu'une pierre noire, s'allumant au feu, et y dégageant une odeur bitumineuse.
Pendant le moyen âge, c'est au plus si quelques forgerons daignent recourir à ce combustible; les foyers domestiques eux-mêmes répugnent à l'employer. Le moment n'est pas encore venu du déboisement des forêts et de la transformation radicale que les sociétés subiront par l'avènement de l'industrie. Mais, dès l'aurore du dix-neuvième siècle, un essor sans égal est donné tout à coup aux exploi-
talions houillères. La modification profonde que les procédés anglais, si vite adoptés chez nous, apportent alors dans la fabrication du fer, en substituant la houille au charbon de bois, est la principale cause du développement subit imprimé aux mines de charbon. L^intrbduction du combustible minéral dans la fabrication du verre, des glaces, de la porcelaine, des briques, de la chaux et du ciment; Tusage jusqu'ici exclusif qu'on en fait pour la préparation du gaz d'éclairage, en môme temps qu'il est d'un emploi presque absolu dans le chauffage des machines à vapeur : machines fixes, machines de bateau, machines locomotives ou locomobiles ; enfin le transport rapide et économique par chemins de fer et l'adoption de la houille dans tous les foyers des usines et jusque dans les foyers domestiques, tout cet ensemble de circonstances agissant presque simultanément concourt aussi à donner à l'exploitation de nos liouilléresune impulsion de plusenphis féconde. Le chiffre de l'extraction a depuis été saus cesse croissant, et l'on ne sait où il s'arrêtera en France comme dans tous les autres pays industriels.
Si des phénomènes généraux nous descendons aux cas particuliers, nous trouvons partout une
preuve saisissante des miracles opérés par l'industrie houillère et des changements heureux qu'elle apporte avec elle dans tout pays où elle s'introduit» . On peut dire qu'elle transforme, régénère et crée. Quelquefois les champs souffrent de son voisinage, mais elle fait tant de bien pour un peu de malqu'elle cause! Au commencement du dix-septième siècle,^ Saint-Etienne n'était qu'une bourgade habitée par quelques centaines d'ouvriers, experts dans l'art de forger les armes et les outils. Deux siècles' après, la ville renferme à peine 20,000 habitants, bien qu'à la fabrication des armes se soit jointe celle de la grosse quincaillerie et le tissage des rubans. Mais à peine les houillères de cet intéressant district se développent-elles par la fabrication du fer à l'anglaise, que la ville voit augmenter de plus en plus sa population. Le chiffre en dépasse aujourd'hui 100,000 habitants, au point que l'État, faisant enfin justice à des demandes réitérées, a dû transférer en 1855 le chef-lieu du département de la Loire de Montbrison à Saint-Etienne.
11 y a deux siècles, quand Saint-Étienne n'était encore qu'un modeste village, Rive-de-Gier et Givors n'existaient pas; aujourd'hui ce sont des villes importantes. Saint-Chamond n'était célèbre que
250 LE MONBE SOOTERRÀIN.
par son immense château fort, relevant des comtes de Forez; le château est maintenant en ruines, mais à ses pieds s'élève une ville, que la production et le commerce du charbon, encore plus que la fabrication des lacets de soie, ont rendue populeuse et prospère.
Les houillères de la Loire ont été pour la France, comme Ta fort bien remarqué M^ A, Burat, le berceau de tous les genres d'usines sidérurçiques qui produisent les matières premières : hauts fourneaux, forges, aciéries, et dé toutes celles qui amènent ces matières premières aux façons les plus complexes, les plus délicates, tdles que les armes de toutes natures, les pièces de taillanderie, serrurerie, quincaillerie, etc.
Il est bon d'ajouter que c'est encore aux houillères du département de la Loire que nous devons les deux premiers chemins de fer qui se soient faits en France : celui de Saint-Etienne au pont d'Andrézieux sur la Loire, concédé en 1823, qui fut tracé comme une route ordinaire avec des pentes très-fortes et desservi par des chevaux ; et celui de Saint-Étienne à Lyon, concédé en 1826, qui fut notre premier chemin de fer à locomotives.
On pensait encore si peu, à cette époque, au
transport des personnes sur les railways, que ces deux chemins de fer ne furent établis qu'en vue du mouvement des houilles. On ignorait alors que le plus productif des colis serait le voyageur, et quand on parlait dans les chambres, en 1834, d'établir dos chemins de fer rayonnant de Paris sur la province, un ministre, converti depuis, allait jusqu'à prétendre qu'on en ferait bien quatre à cinq lieues par an, et que ces voies nouvelles ne seraient bonnes qu'à divertir les badauds de la capitale accourus au passage de la locomotive.
Quelle animation , quelle vie dans ce bassin houiller de la Loire, région naguère agricole, aujourd'hui presque entièrement industrielle ! Quand on va de Lyon à Saint-Étienne par le chemin de fer qui, côtoyant le Rhône jusqu'à Givors, remonte ensuite la belle vallée du Gier aux collines boisées et verdoyantes, on ne tarde pas d'arriver dans le district des mines de houille. Cette région commence, à proprement parler, à Rive-de-Gier. A partir de ce point, ce ne sont que puits de mine ouverts dans la campagne, et dont les chevalements, charpentes aux formes massives, étranges , soutiennent les molettesy énormes poulies de fonte sur lesquelles passe le câble. A celui-ci sont attachées les bennes, sortes
252 LE IIONDE SOUTERRAIN.
de cuves ou tonneaux qui montent et descendent dans le puits, et versent le charbon à l'orifice. Sur des installations plus perfectionnées, on remarque les puits guidés y où les bornes, étagées les unes au- } dessus des autres , glissent le long de deux tiges fixes parallèles à l'axe du puits, où le câble plat, souvent en fil d'aloès où en fil de f&tj remplace le traditionnel câble rond en chanvre ; où la bobine^ sur laquelle s'enroule le câble, tient si avantageusement lieu de lantique tambour, où enfin l'emploi judicieux du parachute prévient les effets du décrochage des tonnes circulant dans le puits, et annule tout accident pour les hommes ou le matériel.
A côté des puits d'extraction sont les halles de triage, de mesurage et de dépôt, autour desquelles vont et viennent les ouvriei*s du dehors; puis les appareils de lavage destinés à débarrasser le combustible de ses dernières impuretés; les ateliers où Ton comprime les menus en rondins ou briquettes, enfin la longue ligne des fours à coke où l'on carbonise la houille, et dont les feux, la nuit, brillant en divers points de l'horizon, feraient croire qu'on traverse une contrée volcanique aux fumerolles enflammées.
Les villes sur le parcours, Rive-de-Gier, Saint-
Chamond, sont loin d'offrir un aspect agréable à Toeil. Ici le touriste n'a que faire, tout est livré à rindustrie du bouilleur. Les rues sont pleines d'une boue noire et épaisse, les façades des maisons sont noircies par la fumée et la poussière du charbon. Cette poussière pénétrante ne respecte rien ; les feuillesdes arbres, le linge, le visage de l'homme, elle salit et noircit tout, et le bourg de Terre-Noire^ que l'on rencontre en chemin, porte dignement son nom.
Aux abords des gares et des centres de population, se pressent les lourds véhicules pesamment chargés, charrettes ou wagons. Souvent le chemin de fer lui-même traverse la rue, où les rails, par droit de conquête, s'alignent sur la chaussée. Les cheminées des usines envoient dans l'air leur panache de flamme et de fumée, le bruit métallique du marteau et des laminoirs résonne de tous côtés ; les fictions de l'antiquité ont pris un corps : on dirait le pays des Cyclopes. C'est le pays de nos bouilleurs, ouvriers pleins d'énergie, rômpusà la fatigue, froids, disciplinés, comme si la continuelle habitude du danger, et la pratique journalière de la vie souterraine, donnaient naturellement à l'homme toutes ces qualités solides sans lesquelles il n'est
254 LE MONDE SOUTEBliA!!!.
point de bon fiiineur. Voyez-les passer le soir, au sortir du puits ou de la fendue^ la lampe à la main^ la démarche alourdie par leur dur faravail, la face noircie, les habits et le chapeau couverts de boue. Ils rentrent dans leurs familles, calmes, ^lencieux ; voyez-les passer, et saluez en eux les obscurs et courageux soldats de l'industrie.
Le spectacle offert par le basi^in houiller de la Loire est lé même sur tous lès bassins français, le
même aussi en Belgique, en Angleterre et jusque
dans r Amérique du Nord. Partout l'industrie houillère affecte un caractère d'uniformité très-frappant. Ainsi, le bassin de Yalenciénnes, autour de Denain et d'Anzin, présente le même tableau que le bassin de Saint-Etienne autour de Rive-de-Gier et de Saint-Chamond. Mais si de nouvelles descriptions ne prêteraient qu'à des redites, que d'enseignements encore dans rhistorique de nos mines du Nord ! Que de patience, de courage et d'argent ont été nécessaires, unis à tant d'intelligence, pour doter la France dé cet inépuisable gisement, qui à lui seul fournit plus du quart de notre production totale ! Ici le bassin est entièrement souterrain, rien ne le révèle aux regards, et il a fallu toute une perspicacité de géologue , alors que la géologie
LES HOUILLÈHES FRANÇAISES. 255
était encore à naître, pour arriver à la découverte du gîte.
En 1 71 6, un Belge, le vicomte Désandrouin, ayant remarqué que les couches du terrain houiller de Belgique suivaient une direction constante, allant de l'est à l'ouest, et pénétraient dans le Hainaut français sous les terrains de craie, eut l'idée de traverser ces terrains par des puits, et de rechercher la houille au-dessous. En moins de quatre ans ses recherches furent couronnées de succès ; mais des nappes d'eau très-abondantes inondèrent les travaux, et il fallut inventer pour les combattre ces merveilleux blindages en bois qu'on a nommés des cuvelages. C'est là aussi que fut pour la première fois appliquée en France la machine à vapeur qui venait d'être découverte sur les mines d'Angleterre par Savery et Newcomen. Du reste, on ne rencontra d'abord que des houilles maigres, de mauvaise qualité, et ce ne fut qu'en 1734, après dix-huit années d'efforts continus, et de difficultés sans nombre à la fin heureusement surmontées, que les recherches aboutirent entièrement. 11 était temps, les mines d'Anzin étaient trouvées, mais le vicomte Désandrouin et ses courageux associés y avaient dépensé presque toute leur fortune.
^56 LE tfÔKim SmhSUflAIN.
Il est inutile de s'appesantir slir lès diverses péripéties par lesquelles dut passer encore cette exploitation, avant de devenir la brillante âfiaire que chacun connaît. C'est le propre de ]presque toutes les entreprises de ce genre, de* ne récomipenser que la deuxième et souvent la troi^ème génération de mineurs qui s'attachent à les pôursuiwe. Disons seulement que, dans ces dernières années, des recherches analogues à celles que le vicomte Désandrouin avait le premier commencées autour de Valenciennes ont été reprises au voisinage de Douai, continuées dans le Pas-de-Câlàîs, vers Lens et Béthune, que là encore le succès est venu couronner de longs et courageux efforts, et que cette réussite a été la source, pour tous nos départements du Nord, de fortunes subites, inespé- , récs, et d'une prospérité industrielle presque sans limites.
L'historique des bassins houillers de Saône-el- Loire, du Gard et de l'Aveyron, rappellent par quelques points celui des bassins de Valenciennes et de Saint-Étienne.
Partout ce n'a été qu'après les plus persistantes ' recherches, les plus patients efforts, que les mineurs sont arrivés à leurs fins.
Dans le bassin de Saône-et-Loire , nous trouvons le Creusot, vallée triste et inhabitée il y a un siècle, aujourd'hui centre industriel des plus actifs, où l'extraction et le transport de la houille et du minerai de fer, la fabrication de la fonte et du fer, la construction des machines , occupent au delà de 10,000 ouvriers. L'établissement industriel du Creusot est l'heureux rival des établissements les plus fameux en ce genre dans le monde. La Belgique, l'Angleterre, les États-Unis, h'ont rien à lui opposer qui vaille mieux. La date d'une situation si florissante est nouvelle. Ce n'est qu'à partir de 1857, et grâce à l'habile direction de MM. Schneider, que les industries du Creusot ont commencé à donner de fructueux résultats.
Dans le Gard, la prospérité des houillères d'Alais et de la Grand'-Combe est de date tout aussi rédlente : elle n'a véritablement commencé que le jour où un chemin de fer a relié ces gisements au Rhône en 1840. Alais, qui jusque-là n'avait marqué dans l'histoire de nos provinces du Midi que par les guerres religieuses et le commerce de la soie, est devenue depuis une ville essentiellement industrielle, où les vieilles querelles entre catholiques et protestants se sont assoupies, où l'importance des
35a iK MOKDE SOUTERRAH.,
magnaneries a peti à peu disparu devant cdle des usines métallurgiques. ^
Bességes, Polies et Sânllhas, n ont pas Ustâék sui^ i3 la voie d'Alais et de la Grand'-Combef et avjcè /dliui le département du Gandv i^a^ère presque ^b^lié, est classé parmi les .départ^^nents ies plas atéressants de France,^ eeuK o& riiidustrie> minérale a faitles plus grands progrès^ Ainsi le Gspd i^ient en troisième iipie dans iioti^ .jprodnction houillère, ne se laissant detàneefc* /qfm par les dé* partements delà Loire. et du Nord/ ijui marchât tous les deux en tête^ eoutt^yi^utat (Shaounpoùrplijfô du quart, au chifFre de l'extraetioipi totale. > /. r
Le bassin d'Aubin, dans l'Avfeyron, ne compte également dans l'industrie nationale que depuis une trentaine d*années. Decazeville doit son origine à un ministre de la Restauration, et ce nest que depuis 1826, époque où furent commencées les fonderies et les forges à l'anglaise qui viennent d'être si heureusement réactivées, que les mines de houille de l'Aveyton reçurent leur premier développement. Dans ces mines on eut aussi l'avantage immédiat de rencontrer en plus grande abondance qu'à Saint-Étienne et au Creuset ce fer carbonate lithoïde, dit minerai des houillères, si
répandu dans les mines anglaises, dont il n'a pas peu contribué à assurer l'étonnante fortune.
Partout il a fallu au début, pour favoriser l'extraction de la houille, s'attacher à en ' nsommer sur place la plus grande quantité. s usines sidérurgiques qui, pour un poids donné fer, consomment jusqu'à cinq fois le môme poids de houille, sont celles que l'on a d'abord érigéee dans le voisinage des mines de charbon.
Ainsi se sont fondés les grands établissements de Terre-Noire, Saint-Chamond, Givors, le Creusot, Alais, Decazeville, Commentry, Denain, Anzin et tant d'autres.
Des verreries, des cristalleries, des fabriques de glaces se sont également établies autour des plus importantes houillères.
Enfin, dans certaines localités, comme dans les mines de la basse Loire et celles de Sarthe et Mayenne (bassin du Maine), on a employé à fabriquer de la chaux, pour l'amendement des terres siliceuses de ces contrées, un charbon d'un écoulement difficile.
Tout le secret de la bonne exploitation des houillères est là : quand la qualité du combustible ne se prête pas à un transport lointain, ou que les .
380 LE MONDE SOUTERHÂIH.
voies de traosport elles-mêmes sont défectueuses, il s'agit de transformer la houille en une autre matière : fer, produit de verreries, chaux, etc., d'un placement immédiat ou du moins plus facile et plus assuré.
La quantité totale de houille produite par toutes nos mines était, en 1867, de 12 millions de tonnes métriques (la tonne étant de 10(K> lilogrammes)/
Cette quantité n'est encore que le huitième de celle produite par TAngleterre; c'est moins de ce que fournissent la Belgique et la frusse chacune séparément, et la moitié de ce que donnent annôdlement les États-Unis.
L9 superficie houillère de la France est de 300,000 hectares ; celle de la Prusse est à peu près égale; celle de la Belgique moitié moindre. La surface des bassins houillers des Iles-Britanniques est quintuple, et celle des États-Unis centuple de celle des bassins français ; mais on comprend que, pour une foule de raisons, la production d'un bassin houiller ne soit pas en rapport avec la superficie qu'il occupe. C'est le volume, le mode de gisement et la qualité d'un combustible qui règlent surtout le chiffre de l'extraction. D'immenses superficies houillères peuvent ne renfermer qu'un combus-
lible peu abondant, très-profond et de fort mauvaise qualité; quelquefois même pas du tout de bouille, mais seulement les grès et les schistes du terrain carbonifère.
La quantité de houille exploitée en France est allée toujours en augmentant, et l'on s'est assuré, par la comparaison d'états statistiques soigneusement dressés depuis 1815, c'est-à-dire depuis l'époque où la grande industrie s'est établie chez nous, que le chiffre de notre production houillère a été en doublant environ tous les quinze ans.
On peut suivre dans le tableau suivant la loi de cette progression :
Chiffres de l'extraction Années. en tonnes de 1000 kilogrammes.
Comme rien n'indique que la loi de cette progression doive jamais se démentir, il est probable que toutes nos houillères seront épuisées asse? promptement, c'est-à-dire dans deux ou trois siècles.
Si l'on tient à savoir comment se répartit exac-
tement la production de la France par bassins houillers, il faut remonter à Tannée 1864, dernière date officiellement connue par le résumé des travaux statistiques de l'administration des mines. La production était alors de près de 11 millions de tonnes métriques en nombre rond. Dans ce chiffre, le bassin de la Loire et celui de Valenciennes entraient chacun pour plus de 3 millions de tonnes, celuis d'Alais pour plus de 1 million, celui du Creusot, Blanzy et Epinac, et celui de Montluçon et Commentry, chacun pour près de 800,000, celui d'Aubin pour plus de 500,000 ; les bassins d'Aix, de Ronchamp, du Maine et de la basse Loire chacun pour un peu plus de 200,000. Enfin, une soixantaine d'autres bassins, véritables lambeaux houillers, disséminés un peu partout à la surface de notre territoire, apportaient un contingent de près de 1 million de tonnes dans notre production nationale. Malgré l'étonnante ascension à laquelle il obéit, lo chiffre de notre production houillère est loin d'égaler celui de notre consommation, qui marche laiis une progression encore plus rapide. Nous tirons iliaque année de l'étranger pour prés de 6 millions de tonnes de houille; c'est la moitié de notre production actuelle ou le tiers de notre consommation to-
taie. La Belgique, la Grande-Bretagne et les provinces rhénanes suppléent à notre déficit, la première pour les trois cinquièmes, les deux autres <^Jîacune pour un cinquième à peu près.
En présence d'une importation si considérable, on comprend que le chiffre de notre exportation soit insignifiant.
Il ne dépasse guère 200,000 tonnes, soit un peu plus du soixantième de la production. Les bassins qui prennent part à ce trafic sont ceux du Nord, de la Haute-Saône, de l'Isère^ de la Loire, du Gard, et les points vers lesquels se dirige l'exportation sont les pays limitrophes de nos frontières du Nord, de l'Est, et les contrées baignées par la Méditerranée.
En cherchant comment se répartit la consommation de la houille en France, on trouve d'abord, et <î'est d'un heureux présage, que tous nos départements font usage du combustible minéral; ce sont d'ailleurs les départements du Nord, de la Seine, de la Loire, de la Moselle, du Pas-de-Calais, du Gard et du Rhône qui occupent les premiers rangs.
Le Nord seul, en 1864, a brûlé pour plus de 2 millioris et demi de tonnes de houille, le septième delà consommation générale de la France. Dans la môme année, le département de la Seine en a con-
sommé pour près de 2 millions ; celui de la Loire, 1,200,000 tonnes; celui de la Moselle, 1 million; le Rhône, 900,000; le Pas-de-Calais, 700,000; le Gard, à peu près autant.
A la suite des sept départements qui consomment à eux seuls plus de la moitié de la houille produite ou importée en France, viennent les départements de l'Aisne, de l'Allier, de l'Aveyron, des Bouchesdu-Rhône, de Saône-et-Loireet de la Seine-Inférieure dont la consommation variait, en 1864, de 400 à 650,000 tonnes. Quant aux départements placés au dernier degré dans l'échelle de la consommation houillère, ce sont le Gers et la Corse dont les besoins n'ont pas réclamé, à l'époque qui nous occupe, plus de 600 tonnes. Lacause de cette infériorité n'est que relative; elle n'est pas due, comme on pourrait peut-être le croire, à l'absence de toute industrie locale, mais bien à l'éloignemcnt des houillères et à la difficulté des transports.
Dans tous les cas, que les temps sont loin où la Sorbonne, au seizième siècle, excommuniait, pour cause de vapeurs malignes et sulfureuses, les charbons quo les mines belges et anglaises essayaient d'envover à Paris, et où une ordonnance rovale défendait aux maréchaux, sous peine de prison et
LES HOUIUËRES FRANÇAISES. 265
d'amende, d'employer dans leurs ateliers le charbon de pierre ou de terre !
Au siècle suivant l'interdit fut levé, mais la classe bourgeoise, excitée sans doute par les médecins, se refusa, avec une sorte de parti pris, à l'emploi de la houille dans les foyers domestiques.
Sur la fin du siècle dernier, malgré la rareté et la cherté du bois devenue presque partout générale, cet état de choses durait encore. On accusait le charbon de vicier l'air, d'occasionner des maladies de poitrine, de noircir le linge presque dans les armoires, et'd'altérer, crime irrémissible, la fraîcheur des visages féminins. Aussi, jamais nos houillères ne seraient arrivées au point de prospérité et de développement qu'elles ont atteint, si elles n'avaient eu pour stimulant la fabrication du fer à l'anglaise, les consommations des ateliers industriels et des machines à vapeur.
Quand on étudie, en effet, comment se répartit la consommation de la houille en France d'après les établissements qui font usage du combustible minéral, on reconnaît qu'en première ligne se présentent les fonderies métallurgiques, les usines, les fabriques, les manufactures, qui réclament à peu près les deux tiers du chiffre de la consommation
totale; en seconde ligne vient le chauffage des établissements publics et des habitations pour le sixième environ de ce chiffre ; puis les chemins de fer et la navigation pour le neuvième; enfin l'industrie des mines, minières et carrières pour le trentième seulement.
Toutes les variétés de charbon minéral se retrouvent dans les bassins français. Ce sont, en commençant par les charbons de formation géologique la plus ancienne, les anthracites^ houilles sèches, brûlant sans flamme comme le coke , et composées presque entièrement de carbone ; les houilles dures, ne contenant' guère plus de matières gazeuses que les précédentes et bonnes comme elles pour les tours à cuve, là où il faut une grande chaleur et pas (le flamme; les houilles collantes ou maréchales^ recherchées pour les feux de forge et la maréchalerie ; les houilles grasses^ les meilleures pour la fabrication du gaz et du coke ; les houilles maujres^ excellentes pour les fours à grille, parce qu'elles donnent une longue flamme et ne collent pas; enfin les Ugnitesy dont quelques variétés, les seules industrielles, se rapprochent des houilles maigres; d'autres rappellent le bois, lignum^ carbonisé ou desséché.
En calcinant, dans un creuset couvert, ces dii^erses variétés de combustible, on arrive au tableau juivant pour la moyenne des résultats obtenus :
Résidu fixe.
Matières volatiles.
( Carbone et cendres.)
(Eau,
bitume, gaz.)
Anthracites . . . î^O
iO
Houilles dures . . 80
Houilles coHantes. 70
Houilles grasses . 65
Houilles maigres . 55
Lignites 45
Un simple essai, que l'on peut faire partout, permet donc de classer immédiatement un combustible et de déterminer son emploi. Au reste, l'aspect d'une houille suffit pour la nommer presqu'à la première vue. Les anthracites et les houilles dures ont une apparence de pierre et ne tachent pas les doigts. Les houilles collantes, grasses et maigres, les deux premières surtout, tachent les doigts, donnent beaucoup de menus, et ont une apparence de terre, enfin les lignites présentent d'ordinaire la structure fibreuse du bois.
Les variétés qui dominent dans nos exploitations sont les houilles grasses et maigres, celles dont l'industrie fait le plus grand emploi. Elles forment les sept dixièmes de la production. Sur quelques
mines, par exemple celles de la Loire, la qualité est égale à celle des meilleures houilles anglaises, et c'est après la constatation officielle de ce résultai que le gouvernement s'est enfin décidé à admettre partout nos houilles dans les fournitures de la marine militaire, à l'exclusion des houilles anglaises précédemment seules adoptées.
Voici d'ailleurs comment se répartit le chiffre de notre production au point de vue de la qualité des combustibles et pour une extraction de 10 millions de tonnes, qui était celle de i 863 :
Tonnes».
Anlhracites 800,000
Houilles dures 1,400,000
Houilles collantes ..... 600,000
Houilles grasses 4,000,000
Houilles maigres 3,000,000
Lignites 200,000
Le prix moyen de vente des charbons français, sur \q carreau même des mines, oscille entre 10 et 12 francs la tonne. Il y a peu de différence pour chaque variété. Sur la plupart des lieux de consommation le prix est souvent triple et quadruple de ce qu'il est sur les mines, tant le coût des transports vient augmenter la valeur du combustible. Sur quelques autres points le combustible acquiert une
valeur telle (60 francs la tonne et au delà) que l'emploi en devient presque impossible.
Ce fait est sans exemple en Belgique et dans toute la Grande-Bretagne. Il donne la raison de la prééminence industrielle de ces deux pays, en démontrant clairement combien ils sont plus favorisés que le nôtre, non pas seulement au point de vue de la géologie houillère, mais encore pour la facilité des transports. En Angleterre, en Belgique, les canaux, les chemins de fer, les routes se croisent en tous sens, couvrent le pays d'un immense réseau, qui resserre encore ses mailles aux abords des mines et (les usines. L'Angleterre joint à tant d'avantages le développement de ses côtes, le long desquelles s'alignent les ports et les gites houillers, de telle façon qu'il n'est pas rare de voir le même wagon qui sort de la mine venir se vider dans les bateaux.
Le nombre des ouvriers employés sur nos mines de houille atteint à près de 100,000, et le salaire moyen dç la journée de travail est de plus de 5 francs. Cette population est bonne, intelligente, bien disciplinée. Il est rare qu'elle se mette en grève. Habitué à la vie souterraine, le mineur des houillères est d'ordinaire sobre, calme, patient. Le travail des mines, contrairement à ce qu'en pense
le vulgaire, n'a rien qui rappelle le travail de l'esclave ; il exerce à la fois les qualités morales et physiques de l'ouvrier.
Au moral, le mineur s'habitue à l'exactitude, à l'obéissance ; son intelligence est sans cesse en jeu dans la poursuite de l'œuvre à laquelle il prend part, tandis que le labeur quotidien développe toutes ses facultés corporelles. Ceux de nos bouilleurs qui ont commencé jeunes le métier, plus encore que les paysans de nos campagnes, offrent de véritables types athlétiques.
L'intempérance est un vice assez rare dans cette classe de travailleurs ; le mineur rentre chez lui fatigué et s'endort. S'il fréquente le café, le cabaret, ce sont les jours de paye seulement, c'est-à-dire chaque quinzaine ou chaque mois, quelquefois aussi le dimanche, enfin le grand jour de Sainte-Barbe, la patronne des mineurs, aussi bien que des canonniers et des marins.
Les diverses compagnies houillères veillent avec une sollicitude toute paternelle sur le sort de leui^ ouvriers. Des caisses de secours ont été partout établies. Les compagnies y contribuent par des dons et les ouvriers par une faible retenue sur leur salaire quotidien, ou par le produit des amendes aux-
quelles donne lieu l'infraction aux règlements en vigueur sur chaque mine. Ces caisses de secours qui fonctionnent, on peut le dire, sous la surveillance des mineurs eux-mômes, ont permis d'accorder gra-
. • tuîtôment à l'ouvrier malade les soins du médecin et ' le^ remèdes; en outre, une rétribution journalière •qûî est moyennement d'un franc. Quand des blessures nécessitent une amputation grave, ne permet-
. ^imi plus aucun travail, l'ouvrier voit cette pension se
* continuer sa vie durant. S'il mçurt dans un accident -. .dé mine, la compagnie prend soin de ses enfants, "ef
• fait également une pension à sa veuve. Enfin, on n'èublie pas non plus les ouvriers âgés ou infirmes. La sollicitude des exploitants pour des hommes sanis cesse exposés, sans cesse en péril, ne s'est pas bornée là. Dans la plupart des cas, les compagnies C^nf également songé aux soins de l'âme et de l'esprit. Elles ont fait bâtir à leurs frais des églises, et 'ont 1 .ouvert des écoles, qu'elles ont dotées de cours gra- ^ ' tuits pour les enfants et les adultes des deux sexes. Les compagnies ont ainsi répondu dignement à leur mission. Le travail vient d'en bas, la lumière et
* l'aide d'en haut. Des secours si noblement distribués \ n'ont rien qui dégrade celui qui les reçoit. C'est de ' cette seule façon qu'à notre époque doit s'exercer la
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bienfaisance, par une sorte de patronage déguisé; pas d'aumône, mais la protection la plus large, la plus libérale, l'instruction surtout, voilà ce qu'il faut garantir à l'ouvrier.
Si, descendant maintenant du côté social et humanitaire delà question, nous abordons les considérations économiques, nous y verrons qu'au point de vue de l'exploitation en général comme au point de vue des travailleurs, la France a lieu d'être satisfaite de la position qu'elle occupe dans l'industrie houillère. En 1860, les adversaires du traité de commerce avec l'Angleterre nous avaient menacés d'une complète invasion des houilles étrangères. Leurs prédictions ne se sont pas réalisées. Quoique la France, par ses frontières du Nord, soit ouverte aux houilles de la Belgique, par celles de TEst, aux houilles des provinces rhénanes; par ses rivages enfm aux houilles britanniques, on a vu que nos mines ont toujours fourni pour une part plus large à la consommation intérieure. En même temps, la prospérité industrielle du pays est allée toujours grandissant. Cette prospérité, que l'on peut mathématiquement mesurer par la consommation de la houille, a décuplé en 40 ans : en 1857, la Franceconsommait dix fois plus de charbon qu'en 1817. Ainsi,
tandis que notre production double environ tous les 15 ans, notre consommation suit une voie bien plus rapide, signe évident d'un essor industriel des plus remarquables.
Et si notre production n'a jamais marclié au niveau de la consommation, la faute en est d'abord à la géologie, car nos mines de houilles sont loin d'être aussi favorablement situées et aussi large- • ment dotées par la nature que les mines belges, prussiennes et anglaises ; la faute en est ensuite au gouvernement qui, par une très-mauvaise interprétation de la loi qui régit les mines, accable les exploitants d'entraves ; il ne fait peut-être pas non plus tout ce qu'il doit pour faciliter les transpoîts à la surface du pays.
Sans l'achèvement de nos voies ferrées, non pas . seulement des grands réseaux, mais des lignes de deuxième et de troisième ordre, ce qu'on nomme aujourd'hui les chemins de fer départementaux; sans l'amélioration' de nos voies navigables, fleuves, rivières ou canaux, sur lesquels il faut supprimer aussi tous les droits de péage ; sans la création de chemins vicinaux, reliant les mines perdues aux centres les plus voisins de consomma tion, enfin sans l'abaissement des tarifs sur toutes
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les voies de transport, et. la diminution et même l'abolition de quelques droits d'octroi, portés à des taux excessifs, une partie de notre richesse houillère restera toujours inexploitée.
Le rêve de beaucoup d'économistes^ d'équilibrer notre consommation par notre production, ne sera ainsi jamais réalisé. 11 est vrai que l'on est bien re venu aujourd'hui sur la portée que l'on attribuait autrefois à ces sortes de balances, car, si la France reçoit du charbon de l'étranger, elle lui adresse autre chose en échange.
N'oublions pas toutefois que, dans œs dernières années, la houille a été déclarée cdntrebande de guerre, et que, par conséquent, il peut y avoir intérêt pournous, à un moment donné, à suffire de ce côté à tous nos besoins.
Si jamais une guerre européenne nous privait de l'appoint en combustible que nous tirons de l'étranger, non pas pour l'approvisionnement de notre flotte militaire, aujourd'hui partout alimentée par les houilles indigènes, mais pour celui de l'industrie privée, espérons que la France, dans un de ces élans énergiques dont elle a déjà donné tant de preuves, saurait tout à coup, faire marcher de pair sa production avec sa consommation houillère.
LES IIOUILLÈUES FRANÇAISES. 275
C'est ainsi que, lors des grandes guerres de la république, elle a su tirer à la fois de son sol le plomb qu'elle n'exploitait plus ; le salpêtre qu'elle n'avait jamais fabriqué en grand ; la soude, dont le beau procédé de Leblanc dota le pays d'une industrie nouvelle, et fit à jamais disparaître le monopole des barilles espagnoles.
A quelque école économique que l'on appartienne, on ne peut s'empêcher de faire des vœux pour que la production houillère de la France continue à suivre sa voie ascendante, et arrive enfin, s'il est possible, à équilibrer la consommation.
La houille, n'est-ce pas l'âme de toutes nos machines, de presque tous nos navires, de tous nos chemins de fer?
N'est-ce pas elle qui éclaire nos villes, qui est l'agent réducteur de tous les métaux, elle enfin qui fournit le calorique à tous les foyers, ceux de nos maisons aussi bien que ceux des plus grandes usines ?
K'est-ce pas de la liouille enfin que l'on a retiré dans ces derniers temps pour la teinture les plus vives et les plus solides couleurs?
A la fois lumière, chaleur, force, la houille est
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devenue la base de la prospérité et de l'importance des Etats.
Quelle serait en Europe la situation politique de la France, si la nature lui avait refusé le combustible minéral qu'elle a départi avec une si grande générosité à tant d'autres pays?
FlîS