‹ Les merveilles du nouveau Paris--Chapitre 135 sur 144 · PALAIS · texte numérisé non relu

PALAIS

Ce palais, élevé au milieu du Champ de Mars, affecte la forme d'un cirque allongé, d'une superficie de 146 000 mètres carrés environ , et d'un pourtour de près d'un kilomètre et demi.

Le plan général se compose de deux demi-cercles de 190 mètres de rayon, réunis par un rectangle de 380 mètres sur 110.

Quatre entrées principales, correspondant aux extrémités de deux axes, donnent accès à l'intérieur du monument; l'entrée d'honneur, richement décorée et couverte, fait face au pont d'Iéna ; elle pénètre dans le jardin central , dont nous parlerons tout à l'heure, par une avenue monumentale et un arc de triomphe sous lequel sont posées des vitrines renfermant des produits scientifiques. La deuxième entrée, également couverte, aboutit à l'École militaire; les deux autres sont vis-à-vis la rue Desaix et la rue Saint-Dominique.

Afin d'éviter les étages, l'architecte du palais a tracé huit zones ou galeries enclavées les unes dans les autres, réser-

vant au centre un espace de forme elliptique d'une longueur de 166 mètres sur 56 de largeur, disposé en jardin et servant à une exposition d'horticulture.

Ce jardin est entouré d'un élégant porticfue formant la première zone, et renfermant les instruments qui peuvent servir à l'histoire du travail.

La seconde zone comprend les œuvres d'art de toutes les nations, se rapportant à la peinture, la sculpture, l'architecture, la lithographie, la gravure, etc. Cette zone se dis tingue par une ornementation d'un goût sévère .

L'imprimerie, la fonderie, la librairie, le dessin et la plastique appliqués aux arts industriels, la géographie, la cosmographie, la photographie, etc., formeront la troisième zone.

L'ameublement et la décoration des appartements sont compris dans la quatrième zone ; là on peut comparer les immenses progrès accomplis dans cette branche de l'industrie humaine. Cette zone renferme également l'horlogerie.

La cinquième zone contient tout ce qui concerne les vêtements, les armes, les objets de secours, de voyage, de campement et même d'amusement.

La sixième zone comprend tout ce qui a trait à l'exploitation des mines, au traitement des minerais, moulage, métallurgie, ardoises et marbres, bois, matières textiles, etc., etc.

La septième' zone renferme les machines , la serrurerie , la menuiserie, la carrosserie, tout ce qui concerne les chemins de fer, la télégraphie électrique, etc.

La huitième et dernière zone est consacrée aux aliments solides et liquides, frais ou conservés.

« Des caves ont été ménagées pour les vins de France et de l'étranger. Là régnera la plus grande activité. Les boulangers feront leurs pains, les pâtissiers leurs pâtés et leurs friandises. Il y aura des laboratoires de chocolatiers et de

confiseurs, de distillateurs et de glaciers. Ce sera comme clans l'île des Plaisirs de Fénelon , comme dans les pays de Cocagne , comme dans le conte de Riquet-à-la-Houpe. Les traiteurs cuisineront, les rôtisseurs rôtiront, les bouchers et charcutiers dépèceront et manipuleront. Et toutes ces industries en action prendront part au concours, aspireront aux récompenses. Le public, moyennant finance, dégustera surplace mets et boissons, nourriture et friandises, et pourra ainsi, avant le jury, donner son opinion sur les plus succulents produits.

« Placée en dehors et autour de l'ensemble des galeries, ayant seulement 6 mètres de hauteur sur une profondeur à peu près double, cette huitième zone s'adjoint à un promenoir couvert de 1400 mètres, s'ouvrant sur un magnifique parc anglais.

« On a admis au concours, indépendamment des éléments actifs d'exposition dont nous venons de parler, restaurants, buvettes et ce qui s'ensuit, les procédés d'éclairage et de chauffage y afférents, comme aussi l'installation et le matériel des vestiaires, water-closets , bains froids et chauds, de même que tous les matériaux qui, au lieu d'être simplement apportés, ont pu entrer dans la construction , la décoration ou les accessoires de ce grand et complexe édifice.

« Si l'on se figure un damier oblong, arrondi, sans coins, une table de Pythagore à double entrée, les cases transversales devenant circulaires et les longitudinales rayonnant, on aura une image assez fidèle des bâtiments de l'Exposition avec leurs huit galeries (y compris le portique intérieur) qui tournent et les seize voies qui les traversent.

« Chaque zone a son exposition spéciale sans acception de nationalités; mais les chemins rayonnant du centre à la circonférence divisent les zones en compartiments attribués aux divers peuples en proportion de l'importance des produits exposés par chacun d'eux. Ainsi, en parcourant les

huit zones dans leur complète étendue, le visiteur pourra passer en revue les industries similaires de tous les peuples exposants, tandis qu'en longeant successivement les seize voies rayonnant-s, il lui sera loisible d'examiner l'exposition collective de chaque pays. Cette disposition est aussi simple qu'ingénieuse.

« Les quatrième, cinquième et sixième zones ont reçu des toits de fer d'un poids à effrayer l'imagination. Peut-être dans tous ces beaux travaux n'y a-t-il rien d'aussi merveilleux que la force de cohésion résultant de l'enchevêtrement des colonnes de ces trois zones dans les voûtes qu'elles supportent, et qui, à leur tour, sont pour les colonnes un lien de nature à les préserver de tout écart et à les rendre inébranlables, en raison même de l'énormité de leur charge.

« Tout autour de l'édifice , on aura un local supplémentaire fort étendu, qui se composera du reste du Champ de Mars. Il sera disposé en jardins, ou, pour mieux dire, en un grand parc planté de beaux arbres suivant le procédé que pratique avec un grand succès l'administration parisienne. Dans ce vaste parc se dresseront des pavillons qui serviront à abriter quelques produits d'une nature particulière. On se propose même d'exposer dans ce parc des modèles de maisons de grandeur naturelle et divers genres d'édifices publics. On peut adresser au plan qui est suivi le reproche d'être dispendieux. A cela près, il semble excellent, et le suffrage du public ne lui manquera pas. Il reste à savoir jusqu'à quel point, quand on a édifié à grands frais un palais assez solide pour braver l'effort des siècles, assez spacieux pour être le siège des plus grandes solennités, avec un ensemble de fondations, d'égouts, de caves, qu'on dirait imités de la Rome antique, il reste à savoir, disons-nous, s'il convient, après un usage de quatre ou cinq mois, de démolir purement et simplement cette construction colossale et coûteuse, -de

f.tçon qu'il n'en demeure pas la moindre trace à la surface du sol, comme si c'était un édifice frappé de la malédiction du ciel et des hommes.

« L'Exposition universelle de 1867 méritera bien le titre d' universelle. Elle sera remarquable par l'universalité des objets exposés. A cet égard, elle présentera plutôt un excès. On a dit en effet qu'on se proposait d'y exposer l'art dramatique par le moyen d'un théâtre où les principaux acteurs de l'Europe viendront représenter les chefs-d'œuvre dramatiques de toutes les littératures. C'est une pensée dont l'exécution semble bien difficile, et puis l'art dramatique est-il bien une de ces industries pour lesquelles l'Exposition se fait? Il serait question, dit-on, d'y faire figurer même les produits de l'industrie antédiluvienne. On y réunirait les pièces les plus remarquables parmi ces outils grossiers en pierre et ces objets en os qui caractérisent l'âge antérieur à la découverte des métaux, et qu'on a retrouvés dans le sol des cavernes inondées à l'époque diluvienne. On veut aussi, dit-on, soigner extrêmement la mise en scène de l'exposition. On y ferait venir des Kalmoucks, avec leurs chevaux, du fond de la Tartarie, et des Lapons des régions polaires avec leurs rennes. Ce seraient des ouvriers anglais qui feraient aller les mulljennies anglaises, des jeunes filles du canton d'Argovie, en costume argovien , qui feraient marcher les machines des manufactures de leur pays. On exposerait ainsi non-seulement les produits de l'industrie, mais le personnel industriel.

« On viendra pour voir les Lapons, les Kalmoucks, les Chinois, les Japonais, les jeunes filles d'Argovie ou de Zurich, ou de la célèbre ville de Lowell aux États-Unis, ou encore celle de Lancashire, avec leurs costumes nationaux et leur attitude. Du même coup on contemplera l'Exposition dans ce qu'elle a d'utile, de sévère, de sérieusement industriel.

« Un jardin français, un parc anglais, une gare de chemin de fer, une rivière, des cascades, des théâtres, des jeux , tout ce qui peut intéresser ou récréer le public, sera' réuni dans ce lieu fortuné!

« De même que la nature est plus belle après l'orage , de même l'Exposition de 1867 aura d'autant plus d'éclat que les événements de 1866 semblaient devoir la compromettre davantage. Vu de l'École militaire, le Champ de Mars apparaît dans toute sa magnificence et sa grandeur, avec les pentes adoucies du Trocadéro qui l'allongent sans discontinuité apparente.

« Le rendez-vous proposé par la France à tous les peuples industrieux du globe est vraiment digne de la nation qui le donne,

« Quand on aura visité ce palais des Mille et une Nuits, quand on aura embrassé les découvertes , les perfectionnements dont il est le temporaire asile, on comprendra tout ce qu'il a fallu de. patience, d'obstination, de tentatives réitérées pour mener l'industrie humaine au point où nous la voyons aujourd'hui1. »

1. Almanach de Paris illustré et de l'Expositon qui aura lieu en 1*867 , Renault et Cie, éditeurs à Paris.

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