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LES CANOTIERS DE LA SEINE

Les rives de la Seine qui ne voient tout le long de la semaine que de lourds chalands et de pesants marnois chargés de pierres, de sable, de charbon, sont, dès le dimanche matin , envahies par une population rieuse , tapageuse : ce sont les canotiers qui, abandonnant leurs bureaux, leurs magasins, viennent en costumes bariolés prendre possession de leur domaine aquatique.

Rien n'est plus pittoresque que le tableau qu'offre le fleuve à ce moment : pendant que des embarcations joyeusement pavoisées s'élancent chargées de jeunes gens et de jeunes filles, chantant, criant, les restaurants et les cabarets s'emplissent, la foule s'amasse sur la berge et les pêcheurs à la ligne s'enfuient épouvantés.

Quoique le canotage n'ait réellement commencé à exister que depuis une cinquantaine d'années, les mœurs des canotiers ont subi de profondes modifications, et ceux de nos jours diffèrent complètement de leurs devanciers de 1840.

Le canotier de cette époque, surexcité par la lecture de la Salamandre et autres romans maritimes de M. Eugène Sue , ne voyait dans le canotage qu'une marine à l'usage de ceux qui avaient le malheur de ne point habiter près de la mer : aussi, une fois le pied sur son canot, se passait -il un phénomène extraordinaire dans son imagination. La Seine prenait à ses yeux les proportions gigantesques de l'Océan et sa coquille de noix se transformait en un immense navire avec

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ponts, eutre-ponts, mâts, sabords et canons. Une promenade de trois ou quatre heures devenait pour lui un voyage de circumnavigation, et il descendait à terre non moins affamé que les matelots d'un bâtiment naufragé.

Le canotier de nos jours est bien moins prétentieux; au lieu de s'enfumer dans un café, il va se livrer à un exercice salutaire qui ouvre et son appétit etsagaieté. Toute son ambition se borne à dépasser ses amis de vitesse, à arroser de copieuses libations les fritures de Bercy et du Bas-Meudon , et à faire danser celle qui a captivé son cœur aux bals champêtres d'Asnières ou de l'île Saint-Denis.

Autrefois, lorsqu'une bande de canotiers débarquait devant un restaurant quelconque, c'était un bruit, un tapage d'enfer, caractérisé par le couplet suivant d'une chanson canotière en vogue alors :

Quand on entend du branle-bas.

Que parla fenêtre volent les plats,

Qu' le pèr' Jambon effarouche

S' laisse tomber dans sa fritu, u, u. re.

Le bourgeois qui s' promèn' par là

Peut êtr' certain, s'il n' le voit pas,

Qu' des canotiers très-distingués

Sont en train d' prendre leur nourritu, u, u, re.

Maintenant on est plus gai d'une façon moins matelotesque : le canotier se livre bien parfois à des excentricités chorégraphiques qui effarouchent la morale et la vertu dans la personne du garde municipal; la canotière fume peut-être avec trop d'abandon la fine cigarette, mais ne faut-il pas user d'un peu d'indulgence?

Plusieurs sociétés nautiques se sont formées pour encourager le canotage ; parmi elles nous citerons la Société des Régates parisiennes et le Sport nautique. Grâce à elles, nous avons des fêtes charmantes qui, parfois, rappellent les belles nuits de Venise, remplies d'amour et de mystère.

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