‹ Les merveilles du nouveau Paris--Chapitre 24 sur 144 · LA BASTILLE · texte numérisé non relu

LA BASTILLE

la quantité de lettres de cachet qui furent distribuées, et on en fixe le nombre à plus de 80 000.

Les princes, les ducs, les maréchaux que l'on enfermait à la Bastille y avaient leurs secrétaires et leurs officiers ; le gouverneur était rempli de délicatesse envers eux, ne leur parlait que debout et chapeau bas; leur table était délicatement servie ; on leur permettait de se promener et de se réunir ; enfin rien ne leur manquait, excepté leur famille et la liberté.

Le plus célèbre prisonnier sous Louis XV estLally-Tollendal, qui fut enfermé à la Bastille le lcv novembre 1766, pour être exécuté. Sous Louis XV, on y incarcéra l'abbé Lenglet- Dufresnoy, qui y fut enfermé quatre fois et y passa une grande partie de sa vie ; Mahé de la Bourdonnais, gouverneur des îles de France et de Bourbon, qui y resta huit ans et en sortit après une restitution de 18 millions au trésor public; tous les membres du conseil supérieur du Cap-Français, le maréchal deBichelieu, le Maistre de Sacy, de Renneville, Voltaire, Latude, célèbre par ses évasions ; Linguet; le prévôt de Beaumont, qui resta au secret pendant vingt-deux ans à la Bastille, à Vincennes, àCharenton, et dont la famille ignora pendant dix ans ce qu'il était devenu, etc.

Nous avons parlé de la situation des grands personnages, de leur manière de vivre et d'agir. Il nous répugne de dire le sort réservé aux prisonniers obscurs ou célèbres que la vengeance ou l'indifférence condamnait à une vie de privations et de torture. Souvent ce n'était ni le roi, ni le ministre, ni le parlement qui jetait une foule d'individus à la Bastille : c'était un favori ou même le favori d'un favori qui faisait écrouer ses ennemis ou ceux qui le gênaient au moyen d'une lettre de cachet en blanc : c'était une sorte de bon pour confisquer à plaisir la vie et la liberté d'un citoyen innocent. Toutes ces malheureuses victimes végétaient dans des cachots malsains, sans air, sans nourriture, sans

consolation. Ces privations ne suffisaient pas pour assouvir la vengeance et la barbarie des geôliers subalternes ; on les enchaînait par le cou, par les pieds et les mains, et on les laissait pourrir ainsi dans les oubliettes.

Lorsqu'on a renversé ce vaste abîme de douleurs , combien en a-t-on trouvé rivés aux murs dans des positions effrayantes; d'autres qu'on avait jetés dans des culs de basse-fosse, et dont la poitrine était brisée par les boulets enchaînés à leurs corps ! Ce n'était pas assez de détruire l'homme, il fallait encore détruire le nom, que l'on changeait par un autre.

Le 14 juillet 1789, la Bastille fut attaquée et détruite de fond en comble, et il n'en reste plus aujourd'hui qu'une vaste place où s'élève une colonne de fonte de 47 mètres de hauteur, dite Colonne de juillet , monument commémoratif de la Révolution de 1830 qui renversa pour toujours la dynastie des Bourbons : ce monument, l'un des plus beaux de la capitale, repose sur un massif circulaire entouré d'une grille; une porte pratiquée dans ce massif conduit à des caveaux où sont placés les cercueils des combattants de Juillet 1830 et de Février 1848. La Colonne porte en lettres d'or les noms de 615 combattants de Juillet dont elle couvre les cendres. La statue placée sur son faîte représente le Génie de la Liberté, fondu d'après le modèle de M. Du mont: le Génie tient d'une main des tronçons de chaînes, de l'autre le flambeau de la civilisation. (V. page 80.)

C'est au pied de cette colonne que le 27 février 1848, le gouvernement provisoire proclama la république ; quatre mois plus tard cette place contenait une véritable armée : vingt bouches à feu tonnaient sur le faubourg Saint-Antoine ; c'est là que fut tué le général Négrier.

Non loin de la rue Saint- Antoine, se trouve la place Royale : entourée de ses maisons style Louis XIII, sup-

portées par des arcades écrasées ; plantée de marronniers,

La Colonne de Juillet. (V. page 79

elle rappelle involontairement l'époque où elle était le rendez-vous de la cour et de la ville. Maintenant elle est de-

venue silencieuse comme la statue qui en occupe le centre, et ce n'est que vers le soir que les cris des bambins qui viennent y jouer, réveillent les échos endormis.

Sous la République, cette place prit tour à tour les noms de Fédérés, Indivisibilité, puis enfin des Vosges, pour honorer le département de ce nom qui, en l'an vm, avait le premier acquitté ses contributions. Elle reprit ce nom sous la seconde République. Pendant les terribles journées de juin la mairie du VIIIe arrondissement, qui se trouve sur cette place, fut occupée par les insurgés après un combat acharné avec la troupe de ligne.

En juin 1848, les insurgés s'étant emparés de la place Royale après en avoir chassé la troupe, envahirent les riches demeures qui encadrent cette place, pour y chercher des vivres et des armes, car tous n'étaient pas encore armés. « Croiriez-vous, disait dans un salon un personnage qui racontait quelques épisodes de ces journées , qu'ils ont traversé deux fois l'appartement de Victor Hugo sans toucher à rien, et qu'ayant vu sur un fauteuil l'épée de pair de France du poëte, ils n'ont pas même essayé de la mettre hors du fourreau? — Cela prouve, dit un personnage de l'auditoire, que ces gens-là savaient le respect qu'on doit aux vierges. » Le mot fit rire, et pourtant il était à la fois méchant et faux. L'épée de pair de Hugo pouvait être vierge, mais son maître en avait d&oiïginisè d'autres, et il y avait déjà bien longtemps que cela lui était arrivé pour la première fois. C'était en 1820 ou 1821; Hugo, qu'on appelait aux Tuileries l'enfant sublime, venait de vendre le manuscrit de son premier roman, Han d'Islande, au libraire Persan qui demeurait rue de FArbre-Sec. Enchanté du traité qu'il vient de conclure, l'idée lui vient d'aller se promener à Versailles. Il faisait une chaleur étouffante. En descendant de voiture, il entre dans un café, et pendant qu'on lui prépare la carafe de groseille qu'il a demandée, il prend un jour-

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