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MESAVENTURES D'UN AVOCAT

Les extrêmes se touchent : Texpérience le prouve, la sagesse l'atteste.

Il faudrait, en effet, remonter à Vé])oq\XQ de l'établissement du premier chemin de fer dans notre pays, aux discussions passionnées et aux luttes opiniâtres suscitées par les débats du projet du chemin de fer du Nord pour se faire une idée de l'ardeur des disputes, des intrigues et des prises d'armes de l'heure présente.

Les commencements et la lin de cette entreprise se ressemblent. A près de trente ans de distance, on

voit les mêmes idées irréconciliables de part et d'antre, se produire et, dans chaque parti, éclate un acharnement égal. Les extrêmes se tou chent !

La question du jour, c'est la vente du chemin de fer de Québec,Montréal, Ottawa et Occidental.

La presse, le public, les grandes compagnies, se préoccupent du projet ; les uns le blâment, d'autres le louent, les journaux depuis des mois, versent des flots d'encre, et la Législature depuis quinze jours, des flots d'éloquence, en attendant que ses deux branches décident, sans appel, du sort de cette trop fameuse route.

Aussi, nos chambres présententelles depuis l'ouverture un mouvement et une animation inaccoutumés. Chacune d'elles a sa physionomie i^articulière : l'inquiétude, le mystère, je ne sais quoi de trouble règne au sein du Conseil Législatif.

L'assemblée, au contraire, montre l'air

tranquille et satisfait que procure toujours raccomplissement d'une bonne action. Dans l'une et l'autre enceinte, les galeries regorgent d'auditeurs, chaque représentant occupe son siège, et le public écoute sans fatigue des discours de cinq heures.

Motions, interpellations, amendements, discours, tous les projectiles des batailles parlementaires pleuvent et se croisent dans la mêlée : ici avec les crépitements d'une fusillade, là avec les détonnations éclatantes des obus.

Parfois deux chefs se défient en combat singulier, entrent en lice et frappent d'estoc et de taille aux applaudissements des si:)ectateurs.

Comme au milieu de toutes les mêlées, il est des vaillants qui combattent en héros et tombent inconnus ; des habiles qui ramassent les lauriers que d'autres ont cueillis, et cela sans ébrécher leur épée ou déranger un pli de leur uniforme. A

ceux-là l'oubli, à ceux-ci gloire et l>rofit.

A moins qu'une clameur importune ou la voix mâle et franche de quelque vétéran, ne re veille les morts et ne les fasse déj)oser contre l'imposteur.

Ainsi va le monde !

Or, dans la séance du 27 mars dernier, un chef politique qui a, tour à tour, servi et trahi tous les partis et qui brille plus par les qualités de son état-major que par sa valeur personnelle, faisait naître, au cours du débat, l'occasion de s'adresser une réclame gratuite, se décernant en l^leine chambre et en i)résence d'un auditoire nombreux un brevet de mérite et d'habileté professionnels-

Notre homme n'est point un héros, c'est un avocat, mais à cela près, il veut devenir illustre et il prétend l'être.

Malheureusement, ici-bas les désirs n'ont jamais passé pour des réalités.

Il y a loin de la coupe aux lèvres.

Donc, à la mémorable séance du 2t mars dernier, rappelant un incident des contestations survenues entre M.

Sénécal et les créanciers anglais du chemin de fer de Lévis et Kennébec^ et faisant allusion aux nombreux procès issus de ces démêlés, Thon.

G-eorge Irvine, puisqu'il faut le nom-' mer, affirmait avec autant de forfanterie que de disons désinvolture, car d'autres pourraient dire cynisme :

Qu'il n'avait pas lieu de seplain-

dre de M. Sénécal pour les nom-

breux procès du Lévis et Kennébec, " car il avait été bien payé et les

avait TOUS gagnés."

Cet aveu, dépouillé d'artifice, met à nu les fibres du cœur, et si la vanité de l'avocat y étale ses prétentions, ce n'est point aux dépens de l'intérêt du procureur.

Le latin qui, dans les mots brave rhonnêteté,exprime cette pensée jiar :

Primo vtyeee.

Chez un défenseur de la venve et de l'orphelin, n'est-ce pas un accord admirable que l'alliance de ces deux nobles soucis : la préoccupation du pain quotidien et la recherche de la publicité.

Chose curieuse, Taffirmation de l'ex-Procureur Grénéral n'a pas convaincu l'auditoire. On l'a bien cru sur parole lorsqu'il a parlé des écus sonnants palpés à titre d'honoraires ; mais quant aux procès qu'il avait TOUS GAGNÉS, ses collègues de la chambre ont souri, et ses confrères se sont demandé avec effroi si cette perte subite de la mémoire ne décelait point chez le député do Mégantic, une affection mentale.

Arrivons maintenant au fait qui a motivé cette déclaration, dont l'étrangeté dans la bouche d'un avocat, a le droit de causer autant de surprise que la déclaration des droits de l'homme " pourrait en produire, prononcée par le czar ou le sultan.

Il y a quelques années, en 1869, un industriel, M. Larochelle, député, provincial, conçut l'idée de doter son comté d'un chemin de fer.

La vogue était alors aux voies ferrées.

Ce dernier chemin avait cependant l'avantage de conduire de Lévis aux forges de Saint-Anselme, propriétés de l'auteur du projet. Hasard ou calcul, la chose se trouvait ainsi.

Les études que nécessita le tracé ouvrirent des horizons plvis larges.

L'on s'aperçut que cette modeste ligne pouvait devenir une sorte de chaînon international, une route des plus courtes et des plus avantageuses pour le transport des produits d'une région très vaste, très fertile et jusque là sans communication avec les marchés, un port de l'Atlantique.

Le projet primitif ainsi agrandi, on s'adressa à des capitalistes de l'Etat du Maine. Il fut convenu que ceuxci construiraient la partie de la ligne

s'étendant de Wiscassett jusqu'à la frontière provinciale.

De son côté, M. Larochelle s'engageait à construire la partie située entre Lévis et Kennébec de façon à former une ligne continue.

Ces conventions arrêtées, la compagnie demanda et obtint de la législature provinciale une charte d'incorporation sous le titre de la compagnie du chemin de fer de Lévis et Kennébec. "

Certains privilèges, tel qu'émission d'obligations, subside de $5,000 par mille &c se trouvaient attachés à la charte.

Le contrat pour la construction du chemin fût accordé à M. Larochelle qui s'associa à M. C. A. Scott, ingénieur de mines. Celui-ci se fit fort de se procurer en Angleterre, les capitaux nécessaires à l'entreprise.

Il trouva en effet un bailleur de fonds, un M. Reed, sorte d'agent subalterne du Baron Grrant qui lais-

sait à ce commis les reliefs d'affaires. Ce dernier devint de cette façon l'entremetteur entre la compagnie de Lévis et Kennébec et les capitalistes anglais.

Les expropriations terminées, les travaux de construction commencèrent, et après avoir livré à la circulation une quarantaine de milles, des difficultés financières surgirent, qui forcèrent MM. Larochelle et Scott à suspendre leurs travaux.

Bref, la faillite survint en décembre

C'est à ce moment critique que l'Hon. Greorge Irvine fit son entrée en scène. Représentant et aviseur légal des capitalistes d'Angleterre, il intervint pour protéger leurs droits, et cela avec un succès tel que jamais avocat, de mémoire de juge, n'en obtint un semblable.

Examinons un peu ses prouesses.

M. Irvine intenta contre M, Sénécal et autres de la compagnie du ■ 2

Lévis et Kennébec quarante trois procès au civil et dix au criminel. En ajoutant les jugements rendus sur des questions incidentes, au cour des procès et qui sont au nombre de dix sept, on arrive au chiffre formidable

de CINQUANTE TROIS prOCès et SOI- XANTE DIX jugements.

M. IeVINE n'en GiGNA PAS UN SEUL ! î

Il a perdu les causes, c'est vrai, mais ce qui ne l'est pas moins, il a perçu les honoraires. Ce à quoi il tenait fort, car l'ex-Procureur General s'en est vanté.

Tout est bien qui finit bien.

Le début de cette série de défaites à l'avoir de l'infaillible avocat commença par la perte d'une action intentée par John William Cunningham, contre la compagnie de Lévis et Kennébec.

Il s'agissait d'obtenir un bref de mandamus à l'effet d'obliger la compagnie d'enregistrer 65,000 actions

provenant de la faillite de Larochelle et Scott qui, eux, les avaient reçues en paiement de leurs travaux.

Ci-dessous, nous donnons la liste détaillée de tous les autres cas de cette malencontreuse affaire.

No lOG.

10 Janvier 1877.

John William Cuxxixgiiam.

vs.

La Compagnie de Lé vis et Kennép.ec.

Bref (le mandamus pour forcer la compagnie à enréglsircr 05000 actions provenant de la faillite de Larochelle et Scott.

4 Octobre 1878. — Retire en paj^ant les frai.?.

No 594.

2 Février 1877.

James G!ir,r. Ross.

vs,

Joseph Goderic Blanchet.

Action 2'>0Uf' mi mnntaut ih' $0000.

15 Février 1877. — lletrorît avec drpens.

No 594.

2 Février 1877.

James Gibr Ross.

Pierre CyRrLLE Dumontier.

Action pour un montant de $6000.

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