Ibid
Il8 LES MÉTAMORPHOSES d' OVIDE ,
porte, mais sa main percée d'un coup de lance reste clouée au bois de la porte; en cet instant même survient un ennemi qui le blesse à mort dans le flanc, et il expire sans tomber, suspendu par la main *. Tout ce faux réalisme prouve d'abord que la besogne du soldat est pour Ovide chose répugnante et qu'il voudrait à force d'hyperboles et d'inventions bizarres communiquer au lecteur ce sentiment. En second lieu il est manifeste qu'il n'entend rien à la guerre; plus il se travaille pour nous épouvanter et plus il nous persuade que son imagination seule fait tous les frais de cette peinture. Si Ton veut voir la barbarie primitive dans toute son horrible simplicité il faut lire chez Homère comment Âgamemnon, après avoir tué Hippoloque vaincu, lui coupe la tète et les deux bras, puis fait rouler le tronc, « comme un mortier », au milieu de la foule des combattants^. Voilà le réalisme qui nous donne le vrai frisson; le poète de V Iliade a vu de sauvages et magnifiques guerriers, dont l'âme différait peu de celle qu'il prête à son Agamemnon ; Ovide connaît la guerre par les récits des jeunes nobles, ses anciens compagnons d'études, qui sous la tente continuaient à lire les philosophes ; tantôt il se représente les troupes des temps héroïques à l'image des légions ; il suppose qu'elles ont des cavaliers, des machines et des trompettes^; tantôt il dépasse la vraisemblance, à force de renchérir sur les traits de barbarie qu'il rencontrait dans V Iliade, Ceci revient a dire une fois de plus qu'il a subi la loi commune: il est impossible, quand on cherche à restituer par l'imagination un passé très lointain , de garder la juste mesure ; on est toujours trop en deçà ou trop au delà. Il faut aussi tenir compte de l'influence que les livres ont exercée sur Ovide à ce point de vue, notamment ceux des poètes alexandrins. Déjà avant lui ils s'étaient complu à ces fantaisies terrifiantes et ingénues ; chez Apollonius nous voyons Castor, au milieu des Bébryces, frapper un ennemi prêt à s'élancer sur son frère : d'un coup d'épée il lui fend la tête en deux moitiés, qui tombent à droite et à gauche sur les épaules*. De
1. Ov., V, ia4. Voyez encore XII, 826, 33 1, 335, 34o, 386, 391, 453. Ovide s*excuse de ne pas être plus long : 456, « vulnera non memini ». On lui a aussi prêté des inventions du même goût dont il n'est pas Fauteur. Voyez Korn sur 433.
2. Hom., //., XI, i45. Comparez IV, 5i7-538; V, i.i65 ; XIII, 370-4i3, 56o- 672; XIV, 402-523; XVI, 278-513 ; 726-750; XVII, 597-621; XX, 38i-4i8; 49o-5o3.