‹ Les Métamorphoses d'Ovide et leurs modèles grecsChapitre 18 sur 251 · Ov., II, 497-507 ; Vni, 152-182 et · texte numérisé non relu

Ov., II, 497-507 ; Vni, 152-182 et

gine des êtres; elle distingue les éléments les uns des autres et elle étudie leurs combinaisons. Comment sont-ils sortis du chaos? Comment les atomes se combinent-ils les uns avec les autres pour former chaque jour les corps vivants, et comment se décomposent-ils ensuite ? Quelles sont les lois qui présidentaux révolutions des astres, au retour périodique des grands phénomènes naturels ? Voilà toute une série de métamorphoses nouvelles que la philosophie signale à l'attention des poètes. Puis elle aborde l'étude de l'homme : si on croit que l'âme survit aU corps qu'elle animait, elle subit, au moment où elle s'en détache, une transformation qui n'est pas moins merveilleuse que celle des héros de la fable. Sur ses destinées ultérieures les opinions des philosophes varient; un grand nombre parmi eux croient avec Pytbagore qu'elle a plusieurs existences successives, qu'elle se purifie en passant d'un corps dans un autre, fût-ce dans une plante ou dans un animal, jusqu'à ce qu'enfin, complètement lavée des souillures terrestres, elle aille habiter les sphères supérieures, où elle jouit d'un bonheur sans mélange. Quel admirable champ ouvert à la poésie ! Mais ce n'est pas tout. Ici nous rencontrons tous les cultes mystérieux, de jour en jour plus répandus et plus puissants, qui cherchent une alliance avec la philosophie et qui lui empruntent ses solutions pour expliquer les grands secrets de la nature : alors viennent à leur tour l'orphisme, les mystères d'Eleusis, les religions de l'Orient, amalgamées avec les doctrines de Pytbagore et de Platon. Dans leurs représentations sacrées elles mettent sous les yeux des initiés l'histoire de la passion et de la résurrection de certaines divinités symboliques. Et voilà que, grâce à cette interprétation, de vieilles légendes prennent un sens nouveau, non seulement raisonnable, mais profond. Il en résulte qu'en voyant la mythologie sauvée par des philosophes, par des gens graves et pieux, ceux qui ne sont rien de tout cela trouvent que le plus simple est encore de suivre leur exemple ; au milieu du chaos des opinions humaines, environnés de tous côtés par des mystères que n'ont dissipés ni la science, ni la philosophie, ils pensent qu^attribuer aux dieux une puissance sans bornes, supérieure aux lois apparentes de l'univers, est toujours la meilleure manière d'expliquer l'inexplicable \

I. Y. sur ce sujet les considérations très justes de Friedlânder, Sittengeschichte Roms, 6® édit. (1890), t. III, chap. iv, Die religiôsen Zustânde, particulièrement p. 629.

Cependant ce commerce avec des sciences plus ou moins bien définies a introduit dans les arts, h Tépoque alexandrine, des habitudes nouvelles. Eux aussi, ils se piquent d'analyses exactes et ils appliquent à des sujets mythologiques la curiosité minutieuse que les sciences naturelles appliquent à la réalité vivante; ils veulent tout savoir et tout décrire. De là des œuvres qui, à force de préciser les détails, achèvent d'enlever aux légendes leur naïveté première. Un sculpteur a-t-il à représenter les matelots tyrrhéniens changés en dauphins par Dionysos, il les surprendra au moment même où le châtiment les atteint ; ce ne sont plus des hommes et ce ne sont pas encore des animaux; le haut de leur corps est celui d'un poisson, le bas conserve la forme humaine ; mais, tandis que la fable enfermait cette métamorphose dans l'espace d'un instant, si rapide que la pensée ne pouvait le mesurer, il naît de la fantaisie de l'artiste un être monstrueux, éternellement fixé sur le marbre*. Actéon dévoré par les chiens d'Artémis porte sur son front des cornes de cerf, ou même sa tête «entière a déjà subi la métamorphose; on prévoit qu'elle va bientôt s'étendre à ses membres ; ainsi le représentent les peintures de P©mpéi d'après des modèles alexandrins^. Des rameaux de laurier se dressent sur la tête et les épaules de Daphné*. L'art nouveau recherche ces effets bizarres avec autant d'ingéniosité que l'ancien en mettait à les fuir.

Comme il est naturel, ils se retrouvent dans les vers oii les écrivains du même temps décrivent des métamorphoses. Les Argonautiques d'Apollonius nous en ofl'rent plusieurs exemples. Ainsi, lorsque Jason livre bataille aux guerriers nés des dents du dragon, le poète ne se contente pas de les montrer debout sur le sol, tout armés et prêts à l'attaque ; il veut, pour ainsi dire, que le lecteur les voie naître : « Jason portait l'épée nue hors du fourreau et il

1. Monument choragique de Lysicrate à Athènes (335-334 av. J.-C); Max. Gollignon, Hist. de la sculpture gr., t. II, p. 368.

2. Helbig, Wandgemàlde Campaniens, no» a49-35a^, pi. VII et VIII; Otf. Mûller, Handbuch der Archaologie, 3^ édit. (Welcker), § 334, 3 et § 365, 5 ; Stoll, Aktaion dans Roscher, Lexikon der Gr. u. R. Mythologie ; Mittheilungen des deutschen Instituts in Honiy VI (1891), p. i53.

.S. Helbig, ouvr. cité, n°» 211 et 2i3; Max. Gollignon, Hist. de la sculpture gr,, t. II, p. 588 et fig. 3o8.

LES ORIGINES DU SUJET DANS LA LITTERATl^RE GRECQUE 21

les frappait en moissonnant au hasard : beaucoup ne s'élevaient encore au-dessus du sol qu'à moitié, jusqu'au ventre et à la ceinture; les autres émergeaient jusqu'aux genoux; d'autres commençaient à se tenir debout; d'autres couraient déjà au combat. » Bientôt tous les géants furent renversés : « Un grand nombre, frappés avant d'avoir dégagé leurs pieds de la terre, courbaient le haut de leur corps, qui venait à peine de surgir à la lumière, et ils restaient cloués sur le sol par le poids de leurs têtes languissantes ^ » Ailleurs Apollonius décrit une métamorphose avec autant de précision dans les détails que s'il s'agissait d'un phénomène naturel : « Tout autour [du corps de Phaéthon] les Héliades, dont de hauts peupliers enveloppent les formes, pleurent leur infortune avec de douloureux gémissements et leurs paupières répandent sur le sol de lumineuses gouttes d'ambre ; le soleil sèche ces larmes sur le sable \ puis, quand la rive de TEridan a été balayée par les sombres flots, que soulèvent les vents sonores, tout est emporté dans le courant impétueux du fleuve... Pendant la nuit les Argonautes entendirent les plaintes aiguës et les cris de désespoir des Héliades, et tandis qu'elles se lamentaient, leurs larmes, semblables à des gouttes d'huile, étaient entraînées par les eaux^. » Ailleurs le poète trouve qu'une métamorphose complète offrirait une image trop simple et trop ordinaire ; comme les artistes dont nous avons parlé, il veut qu'elle reste inachevée, et même il ajoute une explication, qui a un faux air de démonstration scientifique : les victimes de Circé ne sont pas, comme chez Homère, entièrement transformées en bêtes ; mais leurs corps, bizarre assemblage de l'homme et de la bête, « rappellent ceux dont la terre elle-même forma dans le limon primitif les membres disparates, lorsqu'elle n'avait pas encore été comprimée par l'air sec, et qu'elle n'avait pas, sous les rayons brûlants du soleil, absorbé l'humidité dans son sein ; les espèces, distinguées depuis par le temps, étaient encore confondues^ ». Enfin il arrive aussi que, malgré la métamorphose, l'être primitif subsiste sous son enveloppe nouvelle, qu'il conserve ses sentiments et ses facultés, et même qu'on puisse encore le reconnaître ; telle nous avons vu Daphné sur les monuments de l'art, telles nous voyons les Hespérides chez Apollonius; les Argonautes arrivent juste au moment

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