LA PHILOSOPHIE ET LA SCIENCE
nisme aussi flagrant prouve jusqu'à l'évidence qu'il a utilisé un ouvrage au moins postérieur à SyS ; il a tourné en vers le passage qui l'intéressait, sans s'apercevoir de son erreur, ou plutôt sans se soucier de la corriger. Les paradoxographes ne nous fournissent pour ce morceau aucun point de comparaison. On a été frappé du rapport qu'il présente au 'contraire avec plusieurs chapitres de Y Histoire naturelle de Pline*. Ce rapport est frappant en effet. Mais ce qui n'est pas moins digne de remarque c'est qu'il y a dans Strabon un tableau tout semblable^; il se demande quelles ont pu être les causes des phénomènes qui sur certains points changent la face de la terre ; la question, dit-il, avait déjà avant lui préoccupé un grand nombre de savants^; il s'est attaché surtout à discuter l'opinion exposée par Ératosthène à la fin du premier livre de sa Géographie^ \ mais il est manifeste qu'en le redressant il s'inspire d'un autre écrivain ; or cet écrivain, comme on l'a déjà reconnu'', c'est Posidonius*. Si nous en pouvions douter, nous en trouverions la preuve formelle chez Strabon lui-même, au livre II ; après avoir combattu une opinion de Posidonius, ce philosophe, « qui, dit-il, rivalise presque avec les plus grands », il ajoute : a Pour ce qui est des soulèvements et des affaissements du sol, et en général de tous les changements produits, soit par les tremblements de terre, soit par des causes analogues, que nous avons nous-même énumérées plus haut, ils sont chez lui bien exposés^. » Strabon a mis à profit
I. Pline, Hisi. nat., II, § 2o4 à 328. Graf, /. c. 3. Strabon, I, m, 3 à 3i.
3. Strabon, I, m, 17 : « IIoXXcjv auvaycoyàç }cot7]aa{x^vcov TOiatStaç... » Il pense à quelques-uns de leurs ouvrages quand il dit (16) : « IIpoç ttjv àôaujxaaiiav T(Bv ToiouTtov {AÊTaôoXàiv, oiaç scpapiev aiT^aç slvai toSv l;ïïixXu(J6a)v xal toio6twv 7ua0wv... aÇiov TcapaOelvai xal aXXa tiXeico.., àOpcia yàp ta TOiauTa TrapaSe^y^xata Tcpo Ô90aX[xwv TeOévta Tuauaet tt)V êxtuXtiÇiv. » Cf. 17 fin. Ovide fait comme lui, dans une intention tout opposée.
4. Strabon, I, m, 3: « [*EpicT0j6gvy)ç]... {xeTa6^6y)xev IM tov Tuept toO (syy^^LOLXO^ Xo'yov... Tuepi Toiî T^ç (JU[x7;ûtar);Y^ç... iiz\.f^ipzi to tcX^Ooç twv ev (x^pei fJiETaa^7){iaTia{xûv aoT^ç, ot au{ji6a^vooaiv Ïy. te uSaioç xai Ttupoç xal (jEiafxûy xal ocva^uarjfAaTwv xal aXXcov toioiStwv. »
5. "Ryisch^de Posidonio Lucreti auciore,diss. doct., Greifswald, 1883, in-8,p. 17.
6. Strabon, dans ce passage, invoque à trois reprises le témoignage de Posidonius, I, iir, 9, 13, 16.
7. Strabon, II, m, 5 et 6 : « «ïïiXoao^o), <j"/e8({v Tt xa\ Tcepi npcotEicov dcYcovtÇofxévco, zlç otv aijy^yoiri ; xauta (xàv oîiv oux eu. To 8s IÇaipEcjOai ttjv Y*iv îîote xal tÇrîfxaxa Xa{x6avEtv xal (XEiaCoXàç xàç ex tôv dEicjfjLcBv xal twv àXXtuv twv jrapanXrjaicov oaa Si7]piO[x7]acc(XEOa xal 7)[XErç, opOûçxeiTai Tuap'aoTô. »
surtout l'ouvrage de Posidonius sur VOcéan ; mais ce philosophe avait aussi publié un traité sur le Monde; dans l'un et dans l'autre il avait dû enregistrer les phénomènes où se révèle le travail incessant et mystérieux des forces naturelles ; il est possible même que dans ses Histoires il n'eût pas négligé de noter les observations qui se rapportaient à ce sujets Nous savons que le traité sur VOcéan, tout au moins, en contenait un grand nombre * ; il n'en avait pas toujours écarté le merveilleux, dont la doctrine stoïcienne s'accommodait fort bien ; il suffit pour s'en convaincre de parcourir les fragments conservés. C'est au point qu'il s'était rencontré parfois avec les paradoxographes, comme Strabon luimême en a fait la remarque'.
Et maintenant revenons à Ovide et rapprochons-le de Strabon ; celui-ci donne beaucoup plus d'exemples qu'Ovide ; mais presque tous les exemples que donne Ovide sont aussi chez Strabon^. Quelques-uns il est vrai sont mêlés par le géographe à une discussion où il prend à partie Kratosthène et Démétrius de Scepsis ; mais il est fort probable que cette discussion même et les exemples sur lesquels elle porte, ont été empruntés par lui h Posidonius comme tout le reste ^ Si donc les idées d'Ovide ont une origine stoïcienne * et si son exposition présente des rapports étroits avec celles de Strabon et de Pline l'Ancien, comment pourrait-on mieux l'expliquer qu'en admettant que Posidonius a fourni la matière première de ces trois auteurs ? Pline le cite dans l'index des sources auxquelles il a puisé son livre II ; c'est assurément parce qu'il le nomme au § 85; mais rien n'empêche de croire qu'il Ta utilisé également du § 201 au § 206, où il ne
I. Voyez dans les Fragmenta historicum graecorum, éd. C. Mûller (Didot), t. III, à partir de la p. a45 ; Posidonius, fragm. des Histoires ^ 5i, 5a, 60, 6a, 63 ; fragm. de VOcéan^ 68, 76, 78, 79, 94 à 97.
a. Strabon, II, m, 8 (= fragm. 68 (8) G. Mûller): « tioXu laTi to aiTioXoyixôv ;r«pà aù-zC^ xai 16 'ApiaxoTeX^Çov. »
3. Posidon., fragm. 95 (= Strab., III, v, 7, p. 171): « on t) biopta TCSTCia- TEutai xai ouTOç s'ipyjxE, xai f)[x6îç Iv TOîç jiapaBo'Çoiç 6puXou(i.6V7)v 7iapeiX7{9a[jLev. » Cette histoire est absente des Paradoxa qui subsistent; d'ailleurs elle n'est pas inacceptable en soi. Voyez Rusch, p. a3 ; Schmekel, Stoa p. a86, note l\.
4. A l'exception des fleuves (Ov., XV, a7a à a85), dont nous parlons plus bas. Voyez le tableau de concordance à l'Appendice D.