Ov., IX, 447 à 665 (Byblis); X, 3oo à 5o2 (Myrrha
6. Voyez encore, dans l'histoire de Byblis, IX, 454 : « Byblis in exemple est, ut ament concessa puellae. »
7. Ov., Tristes, II, 547 • " ^^ tamen omno meum credasopus esse remissutn... » et la suite.
une perversion des sens et du cœur (nous n'avons pas le droit de le supposer), mais par une fâcheuse recherche des situations extraordinaires, qui prêtent au bel esprit et aux antithèses. Il n'est guère douteux qu'il a emprunté aux Métamorphoses de Nicandre la fable de Myrrha, comme il lui a emprunté celle de Byblis * ; rnais il faut remonter plus haut pour retrouver la véritable origine de ces peintures déplaisantes. Dans la fable de Byblis nous voyons la sœur amoureuse de son frère ; environ un siècle avant Nicandre, Hermésianax avait montré le frère amoureux de sa sœur ; il avait chanté, dans une élégie du recueil adressé à sa maîtresse Léontium, la passion incestueuse du jeune Leucippe ^. Quoique Ovide ait emprunté à Nicandre, dans ses traits essentiels, la légende de Byblis, ce n'est pas ce poète, suivant toute 'apparence, qui lui a fourni le modèle du développement; ses il/e7a- /7^o/y?^o5es n'avaient que quatre livres ; il n'est pas probable qu'il eût traité le sujet avec la même abondance que son successeur ; le long monologue de Byblis, chez Ovide, ne diffère de l'élégie que par le mètre; nous saisissons ici la trace d'Hermésianax à côté de celle de Nicandre^. Mais jusque dans ces écarts, où l'entraînent les Alexandrins, Ovide sait quelquefois se ressaisir à temps. Hermésianax racontait que Leucippe, incapable de contetenir davantage sa passion pour sa sœur, en avait fait la confidence à sa mère et que celle-ci, plutôt que de le voir mourir de chagrin, favorisait l'union clandestine de ses deux enfants. Au moins chez Ovide Byblis et Myrrha emploient le ministère d'un serviteur pour exécuter leur dessein ; il n'a pas osé nous montrer une mère présidant à ces abominables scènes. L'esprit romain, même dans ses moments de dévergondage, respecte encore une certaine limite, que les auteurs grecs ont quelquefois franchie, lorsque, infidèles à la vraie tradition de leur race, ils se sont abandonnés à l'influence des mœurs orientales.
Hermésianax, dans sa Léontium, semble avoir groupé unique-
1. Pour Byblis voyez Anton. Liber., 3o ; pour Myrrha (Smyrna), Anton. Liber., 34 ; cf. Oder, p. 52 et Martini dans son édition, p. lviii et p. 116, i3.
2. Dans Parthén., 'Epcor. TîaO., 5; Hermésian., 180 (Bach) ; Gouat, Poés. alex.,
3. Ovide a pu aussi trouver dans d'autres écrivains qu'Hermésianax de quoi amplifier Nicandre ; car la fable de Byblis avait été racontée en vers par Apollonius de Rhodes et Nicénète, et en prose par l'historien Aristocrite. Voyez Conon, ùariy-^CBiq, 2 ; Parthén., 'Eptor. TraO,, 11 ; Ilaupt surOv., IX, 44i et Knaack, CaUiinachea, Stettin, 1887, p. i3.
LA POÉSIE ROMANESQUE, l'iDYLLE ET l'ÉLÉGIE Ij3
ment des légendes relatives à des passions coupables ou malheureuses ; bien que l'élégie, dès l'antiquité, ait eu pour but de peindre les joies des amants aussi bien que leurs tristesses, elle devait chercher plutôt à exciter les larmes, lorsque, au lieu d'exprimer les sentiments personnels de l'auteur, elle s'exerçait sur des fables ; d'abord parce que dans tous les temps les gens heureux n'ont pas d'histoire ; et ensuite parce que l'élégie mythologique, à l'époque alexandrine, tirait de la tragédie la plupart de ses sujets. Il n'en est pas autrement dans les Métamorphoses d'Ovide : les amours tragiques y dominent de beaucoup ; aussi pour cette raison même est-on souvent fort embarrassé de décider s'il a mis à contribution le théâtre ou l'élégie, sans compter les epf Iliaque nous connaissons mal, par exemple ceux d'Euphorion. Ainsi l'amour criminel de Térée pour Philomèle a pu fournir une riche matière à chacun de ces genres*. Les galantes entreprises des dieux, séduisant des mortelles par la ruse ou la violence, remplissent tout le poème ; pour n'être pas toujours suivies de sanglantes catastrophes, comme le forfait de Térée, elles n'en sont pas moins à compter parmi les amours coupables^. Elles entraînent pour la victime une honte et une souffrance dont elle n'est pas toujours, comme Callisto, dédommagée au dénouement par l'honneur de devenir une constellation. Pourtant dans cette mythologie toute pénétrée d'alexandrinisme les violences des dieux ne vont pas sans compensations : s'ils laissent parfois des héroïnes éplorées, il en est aussi de coquettes, pour lesquelles c'est une gloire de s'être attiré de tels hommages. Chioné, vierge le matin, a passé le même jour des bras de Mercure dans ceux d'Apollon ; devenue mère, elle se vante de sa beauté, qui lui a valu ce double témoignage d'admiration^. On ne peut se montrer sévère pour les dieux, quand ils sont poussés au mal par des charmes si provocants.
Ovide a plusieurs fois dépeint dans les Métamorphoses l'amour
1. Ov., VI, 4i2 à 674. Rohde, Griech. Roman, p. 129, note; Plaehn, p. i4.
2. Daphné, I, 452 à 567 ; lo, 568 à 750 ; Syrinx, 689 à 713 ; Clymène, 755 à 775 ; Callisto, II, 4oi à 53o ; Goronis, 542 à 682 ; Hersé, 708 à 882 ; Europe, 833 à 875 ; Sétnélé, III, 253 à 3i5; Leucothoé et Clytie, IV, 190 à 270; Proserpine, V, 34i à 661 ; Latone, VI, 335 à 338 ; Orithye, 677 à 721 ; l'Aurore, VII, 700 à 704 ; Périmèle, VIII, 689 à 610; Métra, 847 ^ 874; Alcmène, IX, 280 à 289 ; Lotos, 34o à 348 ; Chioné, XI, 3oi à 345 ; Caenis, XII, 189 à 209 ; Pomone, XIV. 628 à 771.
3. Ov., XI, 3oi à 345 : « Quid peperisse duos et dis placuisse duobus Prodest? »
rebuté ; nous y voyons Echo dédaignée par Narcisse S Salmacis par Hermaphrodite^, Scylla par Minos^, Circé par Glaucus et par Picus '". Au contraire dans les histoires de Polyphème et de Galatée, de Glaucus et de Scylla, d'Iphis et d'Anaxarète "*, c'est l'amoureux qui a fait vainement les avances. Hermésianax avait raconté la touchante légende d'Arcéophon etd'Arsinoé : un jeune homme de naissance obscure et de race phénicienne, habitant la ville de Salamine, dans l'île de Chypre, s'est épris d'une ardente passion pour la fille du roi, qui est d'origine grecque; après avoir essayé sans succès de la fléchir, il se donne la mort; le jour où on porte son corps au bûcher, elle veut voir passer le cortège du haut du palais; Vénus indignée la transforme en statue^. Il ne nous est pas possible de démêler dans l'aride sommaire de Libéralis jusqu'à quel point Hermésianax avait su être gracieux, pathétique et original. Ovide a changé les noms des personnages; il les appelle Iphis et Anaxarète ; c'est que dans Hermésianax le roi de Salamine, Nicocréon, était un personnage historique, et même un contemporain de l'auteui; ; Ovide, qui transportait la scène dans les temps mythiques, a voulu faire excuser l'audace de cet anachronisme et il s'est arrangé de façon à pouvoir le nier au besoin. Le jeune homme, dans le modèle grec, se laissait mourir de faim ; dans le récit des Métamorphoses il se pend ; on suppose avec vraisemblance qu'Ovide a mêlé à son imitation d'Hermésianax quelques traits empruntés à un petit poème qui nous a été conservé sous le nom de Théocrite^. A l'origine cette fable devait avoir un caractère symbolique; elle exprimait sans doute les antipathies de deux races étrangères l'une à l'autre; peut-être aussi avait-elle été imaginée pour expliquer une singularité d'un culte locale II est curieux de voir comment sous la plume d'un poète alexandrih elle s'est transformée en un drame d'amour, où tout s'enchaîne en vue d'exciter la compassion. Si la morale avait