CHAPITRE VI
Une épopée, où il n'y a aucune suite réelle dans les faits, pourrait cependant présenter encore une sorte d'unité, si l'auteur avait été inspiré d'un bout à l'autre par une même pensée, par un de ces sentiments nobles et profonds, qui, en se communiquant au lecteur, l'entraînent, quoi qu'il en ait, à travers la multiplicité des épisodes et des personnages. Dans un poème sur les métamorphoses des dieux et des héros il serait assez naturel que le sentiment religieux produisît cette unité d'impression. Elle est absente aussi bien que l'autre de l'ouvrage d'Ovide ; en général on le déplore. Il est trop facile en effet dé montrer qu'il n'a pas la foi d'Homère et de composer avec des traits qu'on lui emprunte un tableau plaisant de l'Olympe. Mais bien souvent, quand on l'appelle un sceptique, on fait de ce mot un singulier abus ; on semble dire, non pas qu'il doute, mais qu'il nie ; on a même été jusqu'à prétendre que son poème était une œuvre ironique, où. il avait voulu s'amuser aux dépens des dieux^ ; on fait ainsi de lui un précurseur de Lucien, un railleur qui aurait volontairement aidé à la ruine du paganisme ; rien ne justifie cette manière de voir. Sans soulever ici une question qui noUs obligerait à examiner tous les ouATages de notre auteur, nous ferons seulement remarquer qu'on ne l'a peut-être pas assez interrogé lui-même et surtout qu'on a trop oublié de le comparer à ses modèles ; il est cependant bon de savoir si la responsabilité des défauts, qu'on peut lui imputer sans passer la mesure, retombe sur lui tout entière, et sur lui seul. Enfin ces défauts mêmes ne sont-ils pas la rançon nécessaire de certaines qualités ?
I, Zedritz, p. ad. 26, 28.
LES IDÉES Et LES PERSONNAGES 97
Quand on reproche à Ovide d'avoir chanté les aventures des dieux et des héros sans avoir l'esprit religieux, on confond deux choses que les anciens ont toujours séparées, la mythologie et la religion : à aucune époque les fables n'ont été considérées par eux comme un ensemble de dogmes imposés à la foi publique ; en somme Ovide croit à l'existence des dieux et à la nécessité du culte^; par conséquent il échappe à toute accusation d'impiété. Mais voici par où il est attaquable. Les légendes helléniques sont aux yeux des anciens la poésie même, à tel point qu'ils ne conçoivent pas qu'elle puisse s'en passer. Que sera donc un poète qui manifeste ses doutes sur les légendes que comporte sa matière, qui les juge et qui les soumet à une sorte de triage sous les yeux du lecteur? Il semblera coupable, sinon d'irréligion, au moins d'inconséquence et de témérité ; car il n'est pas possible de s'arrêter dans une pareille entreprise : si l'on touche à un coin de la mythologie au nom de la logiq,ùe, il faut que tout y passe. Callimaque, un des premiers, a donné dans ses hymnes l'exemple de cette erreur. Jupiter est-il né en Crète ? C'est impossible ; car les Cretois le disent et les Cretois sont des menteurs ; ils ont bien osé élever un tombeau à ce dieu immortel^. Est-il vrai qu'il ait partagé le monde avec ses frères sur un coup de dés ? Certains poètes l'ont dit, mais c'est une version inacceptable ; car on ne peut tirer au sort que des lots d'égale valeur ^. A discuter ainsi les fables d'autrui Callimaque s'expose à ce qu'on discute les siennes d'après les mêmes principes, et alors que restera-t-il de la mythologie ? Il n'y a point de critiques semblables chez Ovide ; mais il témoigne pour ces croyances populaires, dont vit cependant sa poésie, un détachement qui a la même cause et les mêmes effets. Qu'en exposant le système de Pythagore il insinue que la foudre pourrait bien être un phénomène naturel, auquel Jupiter n'a aucune part*, on le comprend encore. Il est plus difficile d'admettre que par la bouche dé ses personnages il exprime des