O A LA CIGALE
« Heureuse cigale, qui, sur les plus hautes branches des arbres, abreuvée d'un peu de rosée, chantes comme une reine ! Ton royaume c'est tout ce que tu vois dans les champs, tout ce qui naît dans les forêts. Tu es aimée du laboureur; personne ne te fait de mal; et les mortels te respectent comme le doux prophète de Tété. Tu es chérie des Muses, chérie de Phébus même qui t'a donné ton chant harmonieux '. La vieillesse ne t'accable point. 0 sage petit animal, sorti du sein de la terre, amoureux des chants, libre de souffrances, qui n'a ni sang*, ni chair, quête manque-t-il pour être dieu? »
Les Grecs enfermaient les cigales dans des pots ou dans de petites cages pour se donner le plaisir de les entendre. Ils regardaient leur corps comme
1. Aiyupôç, signifie proprement clair, aigu ; mais les Grecs le preiment presque toujours dans le sens dliarmonieux.
2. Homère, 11. V, 342, dit que les dieux n'ont pas de sang, mais une certaine humeur aqueuse appelée r/wp.
Cette traduction, comme celle du Phèdre, est d'une grande exactitude. Nous en remercions un de nos anciens élèves, M. Carrau; mais comment rendre toute la grâce et l'élégance de cette langue divine !
un mets délicat, en choisissant, d'après Aristote, les femelles remplies d'œufs et surtout les nymphes qu'on cherchait en terre au pied des arbres. On se servait des cigales dans l'ancienne pharmacopée comme remède contre les calculs urinaires. 11 paraît que les Chinois tiennent aussi des cigales captives dans les appartements pour entendre leur bruit. Les Latins avaient le chant des cigales en médiocre estime et n'y trouvaient qu'un son rauque et désagréable. Virgile s'écrie :
c( Et les cigales criardes ébranleront les arbustes par leur chant. »
[Bucol.)
Plus la chaleur du jour est forte plus le chant des cigales est vif et continu. C'est l'instant où les moissonneurs quittent le travail pour prendre leur repas et se reposer. Les anciens disaient que les cigales aimaient à se réjouir en même temps que les hommes, et que plus elles les voyaient riant, buvant, chantant, plus elles redoublaient de vivacité dans leurs stridulations. Virgile fait allusion à cette heure du chant des cigales, quand il dit, dans sa seconde églogue : « Thestilis broie les plantes odorantes de l'ail et du serpolet pour les moissonneurs succombant sous une chaleur accablante, tandis que moi, à l'ardeur du soleil, je cherche tes traces, et les arbustes résonnent de bruyantes cigales. »
Le bruit des cigales est assourdissant et insupportable dans le midi de l'Europe. A Solférino les nifiriers étaient couverts de leurs légions, mais bientôt une terrible musique fit concurrence aux pauvres artistes qui tombaient avec les branches brisées par la mitraille.
Dès la plus haute antiquité on a observé que le mâle seul des cii?ales d'Europe chante, tandis que la femelle est silencieuse. Il y a des cigales exotiques oij sans doute elles stridulent comme les mâles, car elles offrent les organes développés et non rudimentaires comme chez les femelles des cigales européennes. Aristote (Hist. des Animaux, liv. V, chap. xxx) indique l'existence de l'organe sonore sous la ceinture du mâle. On voit en effet, à la base de l'abdomen du mâle, deux volets écailleux qui recouvrentl'appareil musical (fig. 259). Il consiste essentiellement en deux cavités oii sont deux ïimôate ou membranes ridées, contournées et convexes en dehors, résonnant comme du parchemin sec, et munies de sillons. Deux muscles s"y attachent, l'un, très-petit, tend la timbale, l'autre, très-développé, fixé aux parois de l'abdomen, se relie à un tendon qui s'attache au fond de la concavité de la timbale. Par les contractions et relâchements trèsrapidement réitérés de ce muscle, la timbale se déprime et reprend brusquement sa forme convexe en vertu de son élasticité. De là le son qu'on peut
produire, comme l'a vu Réaumur en disséquant des cigales mâles, si on tire le tendon avec une pince sur l'animal mort. D'autres membranes accessoires servent à renforcer le son , comme la table d'harmonie d'une guitare. On ne se rend pas encore compte dans tous ses détails de l'appareil compliqué de la stridulation.
C'est à tort que les fabulistes ont fait des cigales un modèle d'imprévoyance. Des insectes qui doivent mourir à l'arrière-saison n'ont pas à faire de provisions pour l'hiver. Les cigales vivent de la sève des arbres qu'elles piquent avec leur rostre. On prétend qu'en Calabre la manne purgative découle des ornes (sorte de frênes) par suite des piqûres des cigales. Les femelles ont, à l'extrémité de l'abdomen, une tarière munie de trois pièces. Au milieu est un poinçon qui s'enfonce dans une branche et maintient l'insecte, tandis que les deux valves dentelées scient le bois et produisent un trou où la femelle pond ses œufs. Dans chaque incision sont déposés de cinq à huit œufs, vers la fin de l'été. Des œufs naissent des petites larves blanches, de la grosseur d'une puce. Elles descendent le long des
67 Fig. 259.
Cigale plébéienne, mâle, en dessous.
tiges et s'entoncent en terre où elles sucent les racines des arbres (fig. 260). Elles se changent en nymphes très-peu agiles, avec rudiments d'ailes. Leurs pattes antérieures très-développées leur permettent de fouir la terre et de s'attacher aux racines (fig. 261). A la fin du printemps les nymphes
é Fig. 260.
Larve de cigale.
CP Fig. 261 Nymphe de cigale.
sortent de terre, s'accrochent au tronc, et les cigales se dépouillent le soir de la peau de la nymphe qui reste entière et desséchée. Elles sont d'abord faibles et se traînent péniblement sur les tiges. Le lendemain, réchauffées par le soleil, elles voltigent, et les mâles se mettent à chanter.
Dans le midi de la France se trouvent plusieurs espèces de cigales. La CigaU plébéienne ou du frêne est très-commune en Provence et remonte assez loin au nord. On la prend tous les ans, en petite quantité, à Fontainebleau, et, de temps à autre, accidentellement dans la Brie. Quand elle chante elle remue rapidement son abdomen, de manière à l'éloigner et à le rapprocher alternativement des opercules des cavités sonores. Sa stridulation est
forte et aiguë, formée d'une seule note fréquemment réitérée, finissant par s'affaiblir peu à peu et se terminant par une sorte de sifflement, comme 5^ analogue au bruit de l'air sortant d'une petite ouverture d'une vessie que l'on comprime. Si on la saisit, elle jette des cris très-forts qui diffèrent assez notamment de son chant en liberté et paraissent évidemment le résultat de la frayeur. L'entomologiste Solier rapporte une observation très-intéressante faite sur cet insecte par son ami Boyer, pharmacien à Aix, et qu'il a répétée avec lui. Les cigales, en général , sont très-craintives et s'envolent au moindre bruit suspect qu'elles entendent. Cependant, lorsqu'une d'elles chante, on peut s'en approcher en sifflant d'une manière tremblotante, à peu près comme elle, de façon à dominer son chant. Elle descend d'abord un peu le long de l'arbre, comme pour se rapprocher du siffleur, puis elle s'arrête. Si on lui présente une canne, en continuant de siffler, elle s'y pose et redescend lentement encore à reculons; elle s'arrête de temps en temps, comme pour écouter, et finit, sous l'attrait de cette harmonie, par venir jusqu'à l'observateur. Boyer parvint un jour à en faire placer une sur son nez, 011 elle chantait en même temps qu'il sifflait d'accord avec elle. La cigale semblait charmée par ce concert et avait perdu sa timidité naturelle. On croirait, avec un peu d'illusion, assister à la lutte
musicale d'Eunome et d'Aristun. De même en Amérique les chasseurs d'iguanes (sauriens comestibles très-estimés) s'approchent lentement et en sifflant de ces reptiles perchés sur les arbres, et finissent, au moyen d'une longue perche, par leur passer au cou un nœud coulant et faire tomber à terre l'animal fasciné. Une autre espèce, la cigale de Vorne, abonde surtout dans le midi occidental de la France, entre Bordeaux et Bayonne, et en Andalousie. Son chant est d'une intonation plus basse, moins accéléré et dure moins longtemps; il ne se termine pas par l'expiration qui caractérise celui de l'autre espèce. /'
A côté des cigales se placent les fulgores, remarquables par leur tête vésiculeuse, tantôt gonflée et massive, tantôt offrant un prolongement grêle et recourbé. La plus grande espèce est le célèbre FiUgore porte-lanterne de la Guyane (fig. 262). Mlle Sibylle de Mérian rapporte qu'en ayant renfermé plusieurs dans une boîte, ils s'échappèrent la nuit et remplissaient la chambre de l'éclat phosphorescent que jetait leur énorme tête. Un de ces insectes lui servit à lire la Gazette de Leyde, dont les caractères étaient très-petits. Depuis on a révoqué en doute la phosphorescence de la tête des fulgores. Peut-être c^.tte propriété n'existe que dans un des sexes et à certaines époques. En Chine une espèce plus petite, le Fidgore porte-chandelle, est souvent représentée
sur les papiers peints de ce pays. Une petite espèce toute verte, à front prolongé et strié de cinq lignes longitudinales, existe en Europe. G. Duméril dit l'avoir recueillie deux fois sur les noyers. L'abdomen des fulgores offre une sécrétion de poussière blanche, cireuse. Dans des genres voisins, les phé- 7iax, les lystres, cette cire blanche sort de l'abdomen en longs filaments (fig. 263). Cette matière,
Fig. 263. Lystre pulvérulente.
mêlée à de l'huile , s'emploie dans certains pays comme la cire d'abeilles.
Il existe dans l'Europe centrale et septentrionale même un certain nombre de petits hémiptères sauteurs qu'on nomme cicadelles, mot diminutif de cigale. On trouve fréquemment dans les lieux ombragés des environs de Paris, la Cercope sanglante (Cigale à taches rouges de Geoffroy), ornée de trois taches rouges sur les ailes supérieures, et ayant l'abdomen et les pattes mêlés de rouge et de noir (fig. 264) . Elle saute sur les buissons , mais assez lour-
dément, de sorte qu'on la saisit sans difticulté. Celte espèce a beaucoup de variétés à taches diversement
^ Fig. 264. Cercope sanglante, grossie.
modifiées dans les parties méridionales de l'Europe. VAphrophore écumeuse- {Cigale écumeuse de Lini.œus) est d'un gris cendré ou jaunâtre, avec deux bandes obliques blanches sur les élytres de la femelle, qui firent appeler l'espèce Cigale bedeaude par Geoflroy, d'après l'analogie avec la robe à deux coultui^s des bedeaux. Les métamorphoses 1res- curieuses de cette espèce ont été étudiées par de Géer. Aux mois de mai et de juin, les larves molles et sans défense de cet insecte ont recours à un singulier mcfde de protection. On trouve sur les tiges des arbres de presque toute espèce, principalement des saules, surtout à l'aisselle des feuilles, des amas d écume très-blanche, que les paysans nomment ccwneprintanière, crachat de coucou. A l'intérieur de chaque flocon se trouve une larve et parfois plusieurs. La larve suce la sève de la planie et bieiiiôt r ejelttvfrii'r l'anus une bu lie d'air entourée d'unepelliculèhquCtle,
qu'elle fait glisser au-dessous de son corps. Les Itulles successives entourent la larve d'une mousse qui prévient la dessiccation par le soleil de son corps délicat. La viscosité du liquide empêche l'air de s'échapper. Par moments l'écume dégoutte des arbres de manière à imiter une pluie. De Géer rapporte que des hyménoptères chasseurs savent arracher ces larves au milieu de l'écume qui les cache aux regards. Si on met la larve sur une plante desséchée, l'écume s'évapore peu à peu, et la larve n'en produisant plus s'amaigrit et meurt bientôt. Les nymphes ne quittent point l'écume où ont vécu les larves pour subir leur dernière métamorphose. Elles ont l'art de faire évaporer et dessécher la couche d'écume qui les couvre immédiatement, de nîanière à se trouver à sec au centre d'une voûte mousseuse. Alors la peau de nymphe se fend sur le dos et l'adulte sort de son enveloppe. C'est au mois de septembre qu'on trouve Fur les plantes les insectes parfaits, faisant, malgré leur petite taille, des sauts de deux mètres. On a peine à saisir les mâles et à les retrouver si on les laisse échapper. Les femelles au contraire sont peu sauteuses, à cause de leur ventre gonflé d'œufs. Il est probable qu''elles les pondent dans de petites entailles faites avec leur tarière sur les branches et qu'ils y p issent l'hiver.
Dans les endroits humides des bois des environs
de Paris et de la plus grande partie de l'Europe, de préférence sur les hautes tiges de fougères et sur les chardons, on voit sauter avec vigueur un petit insecte d'un brun noirâtre, ayant à la partie antérieure du corselet deux cornes aiguës et trigones, avec une partie postérieure très-rétrécie, ondulée et bossue dans le milieu, atteignant l'abdomen à l'extrémité de cette proéminence. Cette forme bizarre avait frappé Geoffroy, le vieil historien des insectes des environs de Paris, et il appelait le Petit diable ce hizàvreCentrote cornu. Cet insecte appartient à un type très-étrange, les membraces, dont le corselet se prolonge en dessus de la façon la plus singulière et la plus variée, comme ia figure permet de s'en convaincre (fîg. 265 à 270). Presque tous ces singuliers hémiptères de petite taille sont Américains, de la Guyane, du Brésil et de la Floride. On croirait volontiers à quelque caprice extravagant de l'artiste dans le dessin si fidèle de ces créatures anomales.
Des insectes dégradés , remarquables par leur extrême multiplication et par leurs dégâts, terminent la section des hémiptères homoptères. Il n'y a presque pas de plante qui ne possède une ou plusieurs espèces de pucerons. Ces petits insectes trèslents, de couleurs diverses, verts, noirs, bronzés, bigarrés, enfoncent dans les végétaux un long bec au moyen duquel ils sucent la sève, et amènent des
déformations dans les feuilles et les tiges. Depuis plusieurs années le Puceron du tilleul a])îme ces arbres sur les promenades publiques de Paris. C'est le Puceron du pêcher qui produit la cloque des feuilles , maladie que les paysans attribuent à du hâle, à des mauvais vents. Le Puceron lanigère, recouvert d'un duvet cireux, à corps rempli d'un liquide rouge, fait souvent manquer la récolte des pommes dans les pays à cidre. On a encore fort peu étudié les pucerons qui produisent sur les feuilles des saules, des peupliers, des ormes, etc., des galles où ils sont logés en grand nombre. Ces insectes laissent suinter par de longs tubes qui terminent leur abdomen un liquide sucré que les fourmis et aussi certaines noctuelles (lépidoptères) recherchent avec avidité. Il paraît servir à nourrir les très-jeunes pucerons. La reproduction de ces insectes est entourée de singuliers phénomènes qui sont encore l'objet des plus récentes études. Bonnet reconnut le premier en 1740, sur le Puceron du plantain, ce fait général pour les pucerons, que pendant toute la belle saison il n'existe que des femelles sans ailes mettant au monde de petits pucerons vivants également femelles, et ainsi de suite pendant un grand nombre de générations. Bonnet obtint neuf générations de ce genre, Duveau en observa jusqu'à onze en une saison. A l'approche de l'hiver apparaissent des nymphes à moignons
Fig. 265 à 270. Les membraces, grossies.
■^1. Hvpsauchénie balisle. — 2. MemhMcç feuillée. — 3. Cenirote cornu. — 4. Umbonie épineuse. — 5. nocydie globulaire. — <0 6. Cyphonie Iburchue.
HEMIPTERES. 359
d'ailes, puis des mâles munis d'ailes transparentes, et de même des femelles ailées. Très-différentes des précédentes femelles, celles-ci pondent des œufs qui passent l'hiver, et d'où naissent au prinlemps exclusivement des femelles vivipares. La température a une très-grande influence sur ce double mode de reproduction, car Kyber, en 1812, publia des expériences faites sur le Puceron de l'œillet dont il obtint, en serre-chaude, des générations exclusivement femelles et sans ailes pendant quatre années successives.
La famille presque immobile des cochenilles est aussi singulière que celle des pucerons. Les femelles, qui sont les plus nombreuses, sont privées d'ailes, de forme globuleuse et attachées par leur bec au végétal dent elles aspirent la sève. Elles se fixent ainsi et pondent un grand nombre d'œufs qu'elles font passer à mesure sous leur corps. Celui-ci se vide et devient, après la mort de la mère, un toit protecteur des œufs et des jeunes larves. Celles-ci d'abord agiles se hxent à leur tour, si elles sont femelles. Les mâles sont des insectes à deux ailes (les inférieures aviTtent), très-petits comparativement à leurs femelles, sans bec et toujours agiles; ils ont des antennes pareilles à celles des femelles, mais plus complètes, leur abdomen se termine par deux longs filets qui sont, au contraire, fort courts chez les femelles. Gomme certains
pucerons les cochenilles sécrètent une matière cireuse qui revêt leur corps d'un duvet blanc plus ou moins épais. Il en est aussi qui produisent des liquides sucrés et que les fourmis viennent visiter avec une affection peu désintéressée.
Beaucoup de végétaux sont recouverts par ces singulières excroissances, dues aux femelles enveloppant leurs œufs , et qui, confondues autrefois avec les galles, firent donner à leurs producteurs le nom de Gallinscclcs. On en rencontre sur l'orme , sur le chêne, le tilleul, l'aune, le houx, l'oranger, le laurier rose, etc. Certaines de ces espèces d'hémiptères sont remarquables par les belles matières colorantes rouges qu'elles renferment. Le nom de Cochenillc ou graine d'écarlate vient de ce qu'on prit d'abord pour une graine les femelles desséchées que les Es[agnols importèrent du Mexique, où on les employait déjà à la teinture avant l'invasion européenne. La Cochenille du racius, saupoudrée seulement de „. „,, „.„ points blancs, s'élève sur le cactus
lig. 271, 2/2. ^
Cochenille du cactus nopal et exige certaines précaunopai, mâle et fe- tions(rig. 271, 272). On récolte les
idg116 grossis.
' ' femelles avant la ponte , en lais-
sant sur laplapte quelques-unes de celles-ci pour la reproduction. L'insecte a été introduit aux Antilles,
en Andalousie, à Madère, en Algérie où les essais ont été heureux, mais où celte éducation se répand peu par ignorance des soins à y apporter. Cette cochenille qui donne le meilleur carmin, ne passant pas à l'air comme les rouges des goudrons de houille, est de la grosseur d'un pois, et son mâle est à peine visible à l'œil. L'histoire de son importation aux îles Canaries est asst^z curieuse. Elle y prospéra jus- , qu'en !832 sur le cactus à figues de Barbarie, mais comme elle épuisait ces plantes dont les fruits douceâtres sont d'une grande ressource pour la classe pauvre, une véritable émeute se produisit et fut suivie du massacre des cochenilles. Actuellement il n'en reste que dans quelques propriétés. Une seconde espèce, la Cochenille sylvestre, couverte d'un duvet qui la rend peu délicate, et bien moins sensible aux pluies, se récolle au Mexique à l'état sauvage et donne une couleur moins vive. Autrefois on employait, pour obtenir des rouges violacés, la Cochenille du chêne vert, du midi de l'Europe, et la Cochenille de Pologne, insectes assez délaissés maintenant. Aux Indes orientales la Cochenille laque, qui vit sur les figuiers, s'entoure ainsi que ses larves d'une abondante sécrétion de gomme-laque. C'est une cochenille qui , en piquant les tamarix , produit la manne alimentaire , dont la rencontre causait la joie des Hébreux émigranls vers la terre promise. La seconde catégorie d'hémiptères renferme ceux
qu'on nomme les hétéroptères , parce que les ailes supérieures coriaces à la base sont membraneuses à l'extrémité. Le vulgaire comprend tous ces insectes sous le nom de punaises. Nous les diviserons très-simplement d'aprèsleur mode d'habitation. Les unes vivent dans Teau , les autres à l'air libre. Toutes les punaises d'eau sont des insectes trèscarnassiers et qu'il ne faut saisir qu'avec précaution, car ils font pénétrer dans les doigts leur rostre acéré. Ils sucent avec avidité les insectes et les mollusques des eaux, auxquels ils livrent une chasse active. Nous nous bornerons à indiquer les deux principaux types. Les nèpes ont l'abdomen terminé par une longue tarière formée de deux pièces servant à introduire l'air dans les trachées, et probablement aussi à la ponte des œufs (fig. 273). Ceux-ci, présentant plusieurs pointes, sont enfoncés dans les tiges submergées de plantes aquatiques. Les nèpes nagent mal et se traînent lentement dans la vase. Elles volent très-rarement. Leurs pattes antérieures sont recourbées en pince pour saisir la proie et l'apporter contre la bouche. Les notonectes à face ventrale aplatie, tandis que l'autre est convexe, nagent ren-
Plg. 273.
Nèpe cendrée.
versées sur le dos au moyen de leurs longues pattes postérieures contournées qiîi leur ont valu le nom de punaises à avirons. Un fin duvet retient autour de leur corps, comme un Fourreau d'argent, l'air nécessaire à leur respiration. Elles se rencontrent dans les mares et s'y meuvent avec vélocité. Le soir elles en sortent en marchant et surtout en volant. Les femelles pondent un grand nombre d'œufs qu'elles attachent aux plantes aquatiques, et les larves éclosent au printemps. On trouve en abondance près de Paris une assez grande espèce, la Notonecte glauque, à corps noir, à élytres d'un j aune brunâtre (tig. 274). On ne se douterait guère du singulier usage de certaines punaises d'eau au Mexique. Dans les lacs voisins de Mexico, et principalement dans le lac Tescuco , ces hémiptères aquatiques sont en nombre immense. On recueille leurs œufs pondus contre les joncs, on les réduit en farine dont on fait des galettes d'un pain appelé hautlé, et qui a un goût prononcé du poisson. Les indigènes du Mexique faisaient usage de ce pain d'œufs de punaises avant la conquête.
Fig. 274.
Notonecte glauque.
Les punaises qui vivent à l'air libre renferment des genres qui courent à la surface de l'eau, sans y pénétrer. Leur corps est comme huilé, afin de ne pas être mouillé, et une matière grasse, qui existe à l'extrémité des pattes, empêche l'eau d'y adhérer et la courbe au-dessous. Il en résulte, par les lois de la capillarité, une force plus que suffisante pour porter l'insecte, de même qu'on fait surnager une aiguille d'acier enduite de graisse. Si on lave avec un pinceau imbibé d'éther les bouts des pattes de ces insectes, ils enfoncent dans l'eau et n'y marchent plus qu'avec peine. Les gerris courent très-vite, sous leurs trois états, à la surface des eaux calmes, et sautent rapidement par bonds à peu près égaux. Les hydromètres, dont le corps est beaucoup plus
Fig. 275. Hydromètre des élangs.
grêle, ont des mouvements beaucoup plus lents à la surface de l'eau (fig. 275).
On rencontre au pied des arbres, au bas des murs exposés au midi, des hémiptères assez allongés, bariolés de noir et de rouge vermillon. C'est ia Pyrrhocoris aptère (Punaise rouge des jardins de Geoffroy, Punaise sociable de Stoll). Les paysans et les
enfants des environs de Paris l'appelaient autrefois le suisse, d'après l'unifo/me rouge des troupes suisses au service de la France. La très-majeure partie de ces insectes ne prend pas d'ailes; on en trouve fort raremeni qui présentent des élyires à membrane noire et, au-dessous, des ailes de même couleur. Ces individus ailés sont plus communs dans les déparlemenis méridionaux. Ces punaises, dépourvues de mauvaise odeur, sucent des végétaux, des fruits tombés, des insectes morts. Elles s'engourdissent en hiver sous les pierres et les écorces. Les femelles déposent sous les feuilles humides des œufs d'un blanc de perle, lisses et brillants, devenant ensuite bleuâtres. Les petites larves sont blanches en sortant de l'œuf; elles !^e colorent bientôt à l'air, et leur abdomen, de forme lenticulaire, est d'abord entièrement d'un beau rouge vermillon. Peu à peu, avec les mues, il s'allonge et se raye de bandes tranversales noires.
Les végétaux nourrissent de nombreuses espèces d'hémiptères larges et aplatis, répandant une odeur infecte, qui persiste longtemps sur les doigts qui les saisissent. C'est le moyen de défense de ces insectes. On les appelle punaises de bois. Nous signalerons- parmi elles la Penlutome grise, à corps et à élytres d'un jaune grisâtre ponctué de noir (fig. 276). Très-commune dans toute l'Europe , elle vit en famille sur les troncs des arbres,' principalement des
bouleaux et des ormes qui bordent li s routes. De Géer rapporte que la femelle, au mois de juillet, conduit ses petites larves, au nombre de vingt à quarante, comme une poule ses poussins; elles la suivent quand elle se déplace. Si on l'inquiète, elle bat des ailes comme pour les défendre, sans fuir ni s'envoler. Elle a surtout à les protéger contre le mâle qui, nouveau Saturne, cherche avec empressement à les dévorer. Certaines de ces punaises de
Kip. 27(i.
Pentatome grise.
Fig. 211.
PhyllomorphedeMaiiagascar, grossie.
bois sont remarquables par des appendices bizarres. Telle est par exemple la Phyllomorphe de Madagascar, qui ressemble à une feuille à demi déchirée (fig. 277).
Une odeur plus infecte encore relie ces espèces sylvestres avec un insecte domestique, fléau des maisons malpropres, la Punaise des lits. Cet insecte n'était pas inconnu des anciens, mais paraît avoir été rare autrefois. Aristote le désigne, avec les poux
et les puces, parmi les insectes qui ne sont pas carnivores, mais qui vivent des humeurs de la chair vivante. Pline, Dioscoride, Martial en font mention. C'est à partir du seizième siècle que la punaise devint commune dans une partie de l'Europe. Moufet raconte qu'elle fit son apparition en Angleterre en 1503, et que deux dames nobles, épouvantées des pustules produites par ses piqûres, firent venir en toute hâte leur médecin, se croyant atteintes de quelque contagion. La punaise des lits est inconnue dans le nord de la Suède et de la Russie, et paraît manquer aussi dans l'extrême midi de l'Europe. M. Blanchard dit n'en avoir rencontré que deux en Sicile et pas une en Calabre, pays où l'espèce humaine ne brille pas cependant par la propreté. C'est le centre de l'Europe qui en est infesté, et Lyon est connu en France comme leur quartier général. Un célèbre naturaliste voyageur espagnol, Azzara, remarquant que les punaises sont inconnues chez les sauvages et n'attaquent que les hommes civilisés rassemblés dans des maisons, arrive à cette conclusion singulière qu'elles ont été créées longtemps après l'homme et seiflement quand il fut parvenu à l'état urbain. Il paraît probable que la punaise des lits provient des Indes-Orientales, et qu'elle y acquiert un développement complet des ailes et des élytres. En Europe, au contraire, c'est une extrême rareté de voir la punaise des lits avec des ailes ;
elle reste à la mue des nymphes et n'a que des vestiges d'ailes (fig. 278). L'aplatissement de la punaise, passé en proverbe, lui permet de se loger sous les tentures des murailles et dans les interstices des lits. Cet abominable insecte nocturne a l'instinct de se laisser tomber verticalement du plafond ^'î^- '-^'^- sur le lit qu'on a eu la pré-
Punaise des lits, grossie.
caution d écarter du mur.
Les œufs des punaises sont pondus isolés dans les encoignures. Leur coque est couverte de sortes de poils destinés à faciliter leur adhérence contre les corps et les tissus où ils sont déposés. G. Duméril dit en avoir trouvé sous les ongles dfis gros orteils de cadavres provenant des hôpitaux. L'œuf (c'est le cas habituel des hémiptères) a un couvercle que la petite punaise pousse pour sortir. On comprend qu'un insecte qui n'a qu'un suçoir effilé ne pourrait percer une coque. Ces larves sont d'abord pâles et blanchâtres, puis leur tube digestif devient rouge par le sang qu'elles absorbent, ensuite tout leur corps. La punaise des lits (ou peutêtre des espèces voisines), a été rencontiée dans les nids des perdrix , des pigeons , des hirondelles et dans les poulaillers.
Dans les maisons vole souvent le soir un hémip-
tère nocturne, sans odeur, qu'on ne doit saisir qu'avec précaution , car il pique avec son rostre imprégné d'un venin et produit plus de douleur qu'une abeille. Cet insecte noir et velu (figuré dans l'introduction) est la Punaise mouche de Geoffroy ou le Réduve masqué, à cause des curieuses habitudes de la larve et de la nymphe. Elles sont peu agiles, et s'enveloppent de poussière, de flocons de laine, de toiles d'araignées, au point de doubler leur volume. Elles s'avancent ainsi par petits soubresauts et trompent sous ce déguisement les insectes qui deviennent leur proie. Adulte et volant bien, le réduve abandonne ce travestissement. Sous leurs trois états, les réduves font dans les maisons une guerre active aux punaises des lits, aux mouches et aux araignées,