GRANDVILLE
Il n'est pas indifférent de savoir que Grandville
est né dans la patrie de Callot, car il a plus d'un
trait de ressemblance avec l'illustre graveur de
Nancy : et d'abord de l'esprit, de l'observation,
l'humeur polémique; puis un mélange tout à fait
imprévu de réalisme et d'idéal, une forme correcte
et positive, aride même, mise au service des plus
fantastiques inventions; un contour net enfermant
une idée souvent indécise; un contraste perpétuel
enfin entre l'élévation de la pensée et la prose du
crayon.
Le véritable nom de Grandville était Gérard. Son
Il NOTICE SUR GRANDVILLE
père, peintre en miniature, était le fils d'un comédien distingué qui, sous le nom de Grandville, avait longtemps charmé la cour de Stanislas et les bourgeois de Nancy. Ce comédien avait eu deux enfants et en avait adopté un troisième qui eut bientôt un nom, et se trouva être Fleury, de la Comédie-Française. Moins heureux que leur frère adoptif, les fils de Gérard furent l'un et l'autre de modestes peintres en miniature, qui menèrent à Nancy une vie laborieuse et austère. Le plus jeune, pour se distinguer de son aîné, prit le nom de Gérard-Grandville : ce fut le père de notre artiste. Jean-Ignace-Isidore Gérard, dit Grandville, vint au monde le 15 septembre 1803; il naquit délicat et débile, et n'en fut que plus aimé par sa mère. Il montra dès ses premières années un caractère doux, taciturne et réfléchi, jouant peu, écoutant beaucoup, et observant toute chose avec de grands yeux légèrement voilés d'une teinte de mélancolie. A douze ans, on le mit au lycée de Nancy; mais il en sortit bientôt pour apprendre le dessin chez son père, qui, d'accord cette fois avec la destinée, voulait faire de lui un artiste. Malheureusement, tandis que le père flattait de son mieux ses modèles, —
NOTICE SUR GRANDVILLE. m
cela est de rigueur chez un peintre en miniature, — le fils refaisait le portrait du patient, mais avec une justesse de coup d'œii et une fidélité tellement inexorables, qu'il passait pour ne faire autre chose que des caricatures. Du reste, il dessinait du matin au soir, il dessinait tout, personnes et choses, et il accrochait ses charges aux murailles de sa chambre, comme Téniers accrochait les siennes aux murailles de son cabaret.
Un miniaturiste très-connu, Mansion, passant à Nancy, alla voir son confrère, et, frappé de l'esprit du jeune dessinateur, il proposa de l'emmener à Paris. On promit d'y penser, et, à quelque temps de là, M. Gérard se décida en effet à envoyer son fils à Paris. Cent écus, une lettre pour Mansion, une autre pour M. Leméteyer, régisseur général de l'Opéra- Ck)mique, son parent; voilà de quoi se composait tout le bagage de Grandville. Mais il eut bientôt trouvé des ressources dans son esprit ingénieux. Chez Mansion, qui l'avait pris dans son atelier, il imagina un jeu de cartes fantastiques de cinquantedeux pièces, que Mansion trouva si remarquables 4]u'aprës les avoir corrigées... du regard, il les publia pous son nom , avec le titre de Sibylle des Salons.