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liolrope, tournée vers la porte de cristal, annonce l'arrivée du soleil. Les lumières s'éteignent, les danseuses se dissipent, les parfums s'évaporent, l'orchestre s'est envolé... et le poète réveillé court après son rêve.
Croirait-on que cette idée à la Shakspeare, Grandville l'a mise en scène dans ses Fleurs animées^ comme Bôileau l'aurait mise en vers? Voyez-le qui dessine en effet toutes les formes de sa pensée d'un crayon aride ou plutôt d'une plume acérée et ferme, précisant les fantômes créés par son imagination en délire , incarcérant ses images dans un contour inexorable, et faisant toucher au doigt comme des corps solides ces tuniques de feuilles, ces panaches de pistils, ces amours de fleurs. Une chose qur m'étonne aussi dans cet ouvrage de Grandville, c'est iju'il ait dessiné de pratique, sans consulter la nature, toutes les femmes de sa Flore imaginaire; c'est qu'il n'ait pas pris soin de varier ses- airs de tête, de particulariser chacune de ses figures selon le génie de la fleur d'où elle est éclose, d'accentuer enfin les caractères de sa botanique humaine, suivant les physionomies de la botanique naturelle, et avec le même esprit qui lui a fait si bien varier les
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mouvements et les attitudes. Mais cette variété, du moins, se retrouve à souhait dans le texte des Fleurs -animées, où Alphonse Karr,Taxile Delord et le comte Fœlix ont épuisé les variantes ingénieuses pour illustrer avec grâce, d'une prose colorée et spirituelle, les étranges dessins de Grandville, ses inventions il la fois si positives et si poétiques.
L'illustration est un commentaire figuré qui occupe ordinairement la seconde place dans un livre; c'est un accessoire qui suit le texte humblement, de même que la note se place avec modestie au bas de la page. Mais Grandville a su parfois intervertir les rôles, devenir le principal auteur à son tour, et faire passer le texte à Tétat de commentaire. Il a fallu tout l'esprit de l'écrivain qui se cache sous le pseudonyme d'OId-Nick (M. Forgues) pour qu'il conservât son rang dans l'ouvrage si étonnant de vérité et de verve qu'on appelle les Petites Misères de la vie humaine. Old-Nick et son compagnon nous ont fait rire deux fois, chacun â sa manière, en nous rappelant ces innombrables coups d'épingle dont se hérisse la vie de chaque jour. Ils nous ont amusés de nos ennuis. Comptez, s'il est possible, nos petites misères, et demandez-vous- quel
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est donc l'instant où l'homme peut regretter la vie? si c'est quand il a ses pieds dans des bottes neuves
qui ne veulent ni se laisser mettre entièrement, ni, à moitié mises, se laisser âter? ou quand une porte-Putiphar le retient, nouveau Joseph, par le pan de son habit? ou bien lorsqu'un moucheron a eu l'absurde fantaisie de le faire pleurer ? ou bien encore lorsqu'il est aux prises avec un crayon trop friable, impossible à tailler, avec une encre qui ne
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marque pas, avec une plume qui crache... Mais, que dis-je? ce sont là les petites misères de l'écrivain : n'y ajoutons pas celle de fatiguer le lecteur.
Pauvre Grandville! il commençait à se rattacher à la vie; il s'était recomposé une famille; il appelait sa femme celle qui fait vouloir le bon Dieu; mais il avait au cœur une blessure profonde qui paraissait fermée ; elle se rouvrit tout à coup et de la façon la plus cruelle : le seul lils qui lui restât de sa première femme, celui qui représentait et résumait toutes ses anciennes tendresses, le petit Georges mourut comme ses frères, subitement. « Je n'ai jamais vu d'enfant aux traits plus charmants et plus* expressifs, dit M. Glogenson. Je le vois encore avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, les bras autour du cou du pauvre artiste! Le père et l'enfant ne causaient entre eux qu'à voix basse; souvent même un regard leur suffisait pour s'entendre. » Un
mois à peine après la mort de son enfant, Grand-
« ville tomba malade. Sa pensée commençait à se
perdre dans un monde chimérique. 11 esquissa
douze éludes d'Etoiles animées; il y figurait les
asti*e$ sous les formes de jeunes femmes rayonnant
sur le fond du ciel, au-dessus des groupes humains
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soumis à leur influence. Une sorte de vertige s'em* para de son esprit égaré. Déjà il avait imaginé de trouver une logique à ses rêves, de rétablir l'harmonie dans le cauchemar! Il essaya dans le Magasin pittoresque de montrer la filiation des idées les plus^ disparates, les plus monstrueuses; il voulait ressaisir le fil de la raison dans le labyrinthe du som-
meil!-.. Atteint d'un simple mal de gorge, qui n'inquiétait ni sa famille ni le médecin, il affirma d'une voix ferme que sa mort était proche. En montrant ses Etoiles animées à M. Guiaud, son ami le plus proche, il lui disait : « Croyez-moi, je le •sens , j'irai bientôt étudier de plus près mes Étoiles. » Quelques jours avant sa mort, il fit appeler M. Charton, voulut être seul avec lui, et il l'étonna par la mystérieuse grandeur de ses pressentiments. Laissant là ses habitudes de raillerie et son langaged'atelier, il lui ouvrit toute son âme, parla sérieusement de la vie future, lui demanda de l'entretenir de sa foi dans notre immortalité. 11 sentait le besoin de se fortifier aux paroles de ce croyant.. M. Charton passa plusieurs heures auprès du malade, bien loin de le croire en danger, et à son insu il remplit en quelque sorte la fonction sacrée d'ua
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dernier consolateur. Le lendemain Grandville tomba dans le délire de la folie; il fallut le transporter dans la maison de santé du docteur Voisin, à Vanves, où il expira quarante-huit heures après, le 17 mars 18&7. Il était alors dans sa quarante-quatrième année.
Les restes de Grandville ont été transportés dans le cimetière de Saînt-Mandé, où reposaient déjà sa première femme et ses trois enfants. Sa tombe est ainsi voisine de celle d'Armand Carrel.
Artiste, Grandville a été, comme Callot, un véritable Lorrain, un enfant de celte province un peu champenoise, un peu allemande, où Ton rencontre à la fois rironlque bon sens des Gaules et Timagination philosophique de la Germanie. Il apporta dans l'art un esprit net, profond, des plus fins, sinon des plus élégants, un talent prodigieux d'observation, un sentiment énergique de la réalité, combiné avec des pensées ingénieuses qui ne s'élevaient point jusqu'à la poésie, et une puissance de fantaisie qui fait contraste avec le positif de ses formes et la précision pénible de sa manière.
Mais ce n'est pas tout. Grandville, on ne l'a pas
* dit assez, fut un homme honorable. S'il consacra sa
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vie à la crilique des immoralités et des laideurs de tout genre, c'est qu'il avait au plus haut degré le sens du beau et de Fhonnôte. Sa vie fut irréprochable, sa probité rigide, et il eut toujours ce noble désintéressement qui est la dignité de l'artiste. Républicain sincère, il fut armé par ses convictions du fouet de la satire. De tant de caricatures sanglantes-
dont la signification politique pourra s'oublier, il restera quelque chose : le côté moral. Sur ces frontsque la disgrâce ou la mort ont découronnés, on verra
longtemps encore le stigmate imprimé par le moraliste. Grandville fut un moment le Juvénal de ce régne fameux qui eut le malheur, nous le voyons bien , d'énerver la société française en lui . enseignant beaucoup trop le culte des intérêts, et en lui faisant abdiquer le mâle et utile courage du citoyen, pour ne lui laisser que le courage le plus funeste à l'humanité et à la liberté, le courage du soldat. Mais du moins ce règne nous laissa libres de penser tout haut, de protester tout haut contre ses erreurs, et il put se reconnaître dans les pages que fouillait le crayon de la satire ou que burinait déjà la main de l'histoire.
CIIARLlilS BLANC.
Indépendamment des ouvrages de Grandville
menlionués dans la belle notice de M. Charles Blanc, et si bien mis par Thabile critique dans tout leur jour, il en est d'autres qui méritent 'également d'être cités, et dont la vogue se renouvelle chaque année. Nous voulons parler des Fables de Flon'an^ des Voyages de Gulliver^ de Robinson Cmsoé, des Cent Proverbes. Les illustrations de Grandville -ont donné une vie nouvelle à ces livres si amusants par eux-mêmes, et qui ne cessent d'obtenir le même succès pour les cadeaux de jour de l'an. Nous ne pouvons donc pas les oublier dans la nomenclature des œuvres du célèbre artiste.
Au reste, nous donnons ci- après la liste complète et chronologique des œuvres de Grandville, que les amateurs seront bien aises de trouver ici.