‹ Les métamorphoses du jourChapitre 16 sur 49 · XXXVIII NOTICE SUR GRANDVILLE · texte numérisé non relu

XXXVIII NOTICE SUR GRANDVILLE

populaire; mais il faut rappeler ici quelques idées vraiment ingénieuses, de la pure invention de Grandville, entre autres celle de la musique animée. 11 s'agissait de marier le dessin avec l'écriture musicale, c'est-à-dire de prêter à telle mélodie un sens intelligible, même pour celui qui ne saurait pas lire la musique. Telle valse, telle barcarolle que le musicien lit à livre ouvert, devait présenter une signification pour les yeux, se traduire en figures humaines dont l'action répondit à l'idée du compositeur. Les notes de musique, ces signes inertes, abstraits, conventionnels. Grand ville voulut leur donner la vie. Il imagina des personnages intercalant leurs têtes dans les lignes de la portée, se courbant en re, se levant en si, et jouant par leurs gestes une sorte de mélodie en action. Dans ces bluettes se révélait le prodigieux talent de Grandville pour faire parler chaque détail. Si c'est une barcarolle par exemple, tous les signes de musique seroilt empruntés du même ordre d'idées. Les soupirs seront figurés par des oiseaux de mer, la liaison sera un arc-en-ciel, la mesure un phare. Les triples 'croches se balanceront comme des barques çur l'onde agitée, et si quelque note descend bien bas, elle entraînera un homme à la mer. Cette valse que

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VOUS pouvez jouer et danser, elle danse elle-même. Les notes saluent, s'invitent, s'embrassent, s'élancent? tournent, s'arrêtent et font des grâces. La clef est formée par un tambour sur lequel un chef d'orchestre bat la mesure. Une mouche énorme, attirée par les lumières, vient bourdonner : c'est un dièse. Une danseuse se trouvant mal, son cavalier lui offre une chaise : c'est un bécarre. Et pendant que l'action dramatique se poursuit dans son unité, la mélodie conserve la sienne. Grandville, par un môme coup de plume, écrit pour l'œil du dessinateur et pour l'oreille du musicien..

De même que Jacques Callot créa des diableries à défrayer tous les Charivaris du monde, de même il n'est sorte de motifs que Grandville n'ait inventés et mis en circulation à l'usage des journaux pour rire. On dirait que Grandville, après avoir longtemps observé la création, a fermé les yeux et a vu se coafondre dans sa tête de songeur les différents degrés de l'échelle des êtres, les divers étages de la vie. depuis l'homme jusqu'au mollusque. La danse qu'exécutaient tout à l'heure les notes en personne est devenue tout à coup un bal d'insectes. Les variétés infinies du bupreste composent un orchestre animé :

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clochettes, campanelle, chapeau chinois, trompette à piston, hautbois, cymbales et timbales. Les femmes élégantes, riches de diamants, se changent en étincelants scarabées; les jeunes filles court-vêtues , les damoiseaux maniérés, les maris, les lourdauds, se transfigurent subitement et prennent la forme de cochenille, de sauterelle, de chrysomèle, se couvrent des élytres du hanneton, se coiffent des signes du capricorne, et sautent avec la cigale, qui, ayant chanté tout rétéy danse maintenant.

« Vers la fin de 1837, dit Grandville (dans une lettre citée par M. Clogenson), M. Fournier vint me proposer de composer cent vingt vignettes pour orner (je ne sais si on disait alors illustrer, ce mot si ambitieux ! ) les faWes de La Fontaine, qui pouvaient bien s'en passer. Cette tâche m'épouvanta d'abord , m'étourdit; mais comme l'âne des Animaux maladesyltk faim, l'herbe tendre, quelque diable aussi me poussant, je finis par accepter; j'essayai mes forces sur la Belette et le petit Lapin... Yoici le mode d'exécution que j'ai constamment employé : d'abord esquisse de la pensée sur le papier, et dans les premiers temps sur l'ardoise, ce qui me permettait d'effacer et de redessiner, jusqu'à ce que j eusse trouvé ma compo-^

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^ition et le mouvement que je voulais donner à mes personnages. »

Interpréter les fables de La Fontaine semblait <ievoir être plus facile que toute autre besogne à un artiste aussi familiarisé que Tétait Grandville avec la physionomie des animaux. Quelquefois, cependant, l'interprète a échoué. Le plus souvent il a réussi, et non-séulement, alors, il rend sensible et palpable l'intention du moraliste, mais encore il répète avec infiniment d'esprit le sens de la fable dans des scènes ^pisodiques dont il garnit le fond de son tableau, ménageant, pour ainsi dire, un écho lointain à la pensée du poète et à la traduction du dessinateur. La fable le Renard et le Corbeau ^ par exemple, a inspiré à Grandville une de ces vignettes où la scène principale est expliquée, complétée par des figures accessoires qui sont rejetées au second plan du tableau, de même que les corollaires d'une idée s'enfoncent plus ou moins dans les perspectives de l'esprit. Sur le devant, c'est le corbeau qui, pour montrer sa belle voix, laisse tomber le fromage dont l'odeur avait alléché maître Renard; dans le fond, vous apercevez ce même renard sous la forme d'un chasseur qui enjôle une jeune paysanne, plus près

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de glisser sur le gazon que sur la glace. Les Voleur» et l'Ane nous présentent encore une ingénieuse répétition du sujet. La Fontaine avait écrit sa fable à l'adresse de tel ou tel prince, comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois,

Dont Tùne est quelquefois une pauvre province :

Grandville représente, au second plan de sa petite composition, deux fantassins en querelle pour la possession d'une chambrière : survient un sergent des plus madrés, peut-être le satané farceur de Charlet, qui enlève la Dulcinée aux deux combattants : terlius gaudet. 11 arrive aussi que les animaux, de La Fontaine deviennent chez Grandville des^ personnages connus du siècle présent. Le loup et le renard, plaidant par-devant le singe, comment se les., représenter de nos jours avec plus de force que sous la figure de Robert Macaire et de Bertrand? N'est-ce pas d'un comique de haut goût de voir les animaux du fabuliste mettre sur l'oreille le chapeau défoncé du héros de la comédie moderne, s'encravater danî4 son ignoble foulard, se draper dans ses guenilles aux basques pleines de vols, d'où sort une queue révéla-

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irice', assez voyante pour que le magistrat puisse leur dire :

... Je TOUS connais de longtemps, mes amis. Et tous deu\ TOUS paierez l'amende; Car loi, loup, tu te plains, bien qu'on ne t'ait rien pris, Bt toi, renard, as pris ce que l'on te demande.

J'imagine que La Fontaine eût été charmé de voir la Cigale et la Fourmi, ces deux bêles qui ouvrent si modestement son premier livre, nous apparaître sous les traits et dans le costume que Grandville leur a

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prêtés : celle-ci en bonne grosse fermière, chaudement vêtue et cousue de poches bien garnies; l'autre comme une aventurière à la. voix enrouée, qui n'a pour toute provision d'hiver qu'une guitare, un peten-l'air et un ridicule... Mais, à ce propos, il convient d'avertir le lecteur que la plupart des vignettes de La Fontaine, aussi bien d'ailleurs que les autres gravures sur bois exécutées d'après les croquis de Grandville, ont souvent trahi l'inventeur en le traduisant. Il faut l'entendre lui-même exhaler ses plaintes à l'endroit de ses confrères :

« Que de fois j'ai pesté et envoyé mon dessinateur à tous les diables ! Je passais souvent mes journées à redresser ses erreurs, réparant ses lourdeurs^ refondant ses hachures, les recroisant, détruisant par ici, ajoutant par là... Que de visages de femmes il m'a enlaidis, que de mains il m'a allongées, grossies !... Mais je me plains du moindre de mes maux! la mise sur bois fime, il me restait à subir la plus terrible des tortures : passer sous l'outil impitoyable du graveur!...

« Je me rappelle, à ce propos, qu'à la vue du premier dessin qui fut gravé (celui qui représente la cigale), je sautai en l'air, tant le travail avait été

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changé : deux pattes de l'animal avaient été supprimées! Mais le graveur me donna tant d'excellentes

raisons, que je baissai la tête et me résignai. Le

< public, me disait-on, n'ira pas voir cela! 11 me restait à en voir bien d'autres...

<f Préoccupé de l'objection et du reproche que l'on m'avait faits sur le parti que j'avais cru pouvoir prendre de ne rendre dans certaines fables que le sens moral , et non la scène exacte , littéralement , matériellement, j'étais revenu à essayer de mettre en scène les animaux de ces fables en restant dans la donnée exactement; mais je n'ai pas cru devoir me borner toujours à cette traduction du texte. Ai-je eu tort ou raison? c'est une question entre ceux qui aiment les animaux habillés et ceux qui les veulent posés sur leurs quatre pattes, au naturel, comme on dit dans les restaurants. Je n'ai pas eu de parti absolu ; j'ai fait des compositions textuelles, et d'autres interprétées, pour tous les goûts. La Fontaine ayant fait parler les animaux, le crayon pouvait bien les faire marcher et gesticuler en humains ; tant pis pour qui ne se rendra pas à ce simple argument. »

C'est à Saint-Mandé que Grand ville a composé la plus grande partie des dessins des fables de La Fon-

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laine, à telles enseignes que Ton voit encore, rue des Charbonniers, où il demeurait, des animaux de grandeur naturelle peints ou dessinés par lui sur les murs du jardin.

La mort, cette mort que Grandville avait peinte si hideuse dans les sinistres plaisanteries de son Voyage pour l' Éternité, vint s'abattre tout à coup sur la maison du pauvre artiste. En quelques années il perdit ses deux premiers enfants, frappés de mort subite, l'un et l'autre à l'âge de quatre ans. L'un d'eux périt à table, étouffé en quelques minutes, sous les yeux de ses parents, par un morceau de pain tombé dans les conduits de la respiration. Le 27 juillet 1842, Grandville vit mourir sa femme... ce fut un coup terrible et le commencement d'une incurable douleur. Lui qui ne vivait que pour sa famille, qui n'avait de joie que par elle, il se trouvait atteint aux sources de la vie. 11 était d'ailleurs incapable de réagir contre le malheur; il n'avait pas cette force stoïque qui fait tête à la destinée. Mais sa femme, qui le connaissait, qui savait la faiblesse de son cœur, quels étaient les penchants de son âme simple, et combien il avait besoin d'être aimé, entouré de soins et livré aux douceurs de la vie domestique, sa femme,

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au moment de mourir, exigea de lui la promesse qu'il se remarierait; elle alla môme, par un admirable, mouvement de généreuse tendresse, jusqu'à lui désigner la compagne qu'il devrait choisir.

Grandville obéit un jour à cette dernière volonté de sa femme. 11 fit un voyage à Nancy et demanda en mariage la personne qui lui était si impérieusement indiquée : c'était M*'^ Lhuillier; il l'épousa en 1843. II lui restait, du premier lit un enfant qui s'appelait Georges, qu'il aimait du fond des entrailles, et sur lequel il avait reporté toute l'affection qu'il avait vouée à sa première famille. En 1844, il était installé rue des Saints-Pères, avec cette femme qu'il avait aimée d'avance, la considérant comme un don testamentaire, de celle qui venait de mourir.

Les grandes douleurs ont quelquefois d'étranges répits, et nous trompent comme pour nous mieux accabler. Lorsque le peintre Prud'hon eut perdu la femme qu'il aimait, il vécut encore une année entière- Apres les déchirements de la séparation, il avait paru se calmer, se rasséréner un peu, et le sourire avait efQeuré ses lèvres. Mais il n'est rien d'aussi cruel que le chagrin caché, renfermé au fond de l'âme : Prud'hon en mourut. Grandville se crut aussi récon-

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cilié avec la vie; il n'aperçut pas ou feignit de ne pas apercevoir Tabime creusé dans son cœur. Il se remit à l'œuvre, et, par un singulier rapprochement, il se trouva que la fortune vint jeter sur sa table un livre de bouffonneries grossières et surannées, Jérôme Paturot ! Grandville éprouvait de la répugnance à entreprendre l'interprétation de ces railleries. « Je ne suis pas satisfait de cette besogne, écrivait-il à M. Fischer en 1844; l'ouvrage date; c'est une revue un peu trop rétrospective, et les traits de satire y sont émoussés à force d'avoir été redits. Revenir en arrière sur ces temps passés sera très-ennuyeux et très-difficile, et le public restera froid, car c'est un ogre auquel il faut delà chair fraîche. Je redoute cette illustration. Je crains d'être mal à l'aise, je ne sais enfin... cela me sourit beaucoup moins qu'au moment où j'acceptai de lire l'ouvrage.» Il faut en convenir, Jérôme Paturot n'était pas fait pour donner aux conceptions de l'artiste la distinction, la grâce auxquelles il aspirait.

En revanche, quelle supériorité ! quelle perfection dans les Animaux peints par eux-mêmes! Un tel livre n'était possible qu'avec Grandville et par lui. Qui aurait compris l'esprit charmant des écrivains

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de ce livre, sans ces vignettes adorables où Ton ne sait qu'admirer le plus, de la finesse de l'intention ou de la justesse du trait? Le naturaliste en serait aussi ravi que le philosophe. L'un reconstruirait le corps de l'animal sous les habits humains dont il paraît si humainement revêtu; l'autre retrouverait l'âme, le caractère et les passions de l'homme dans la physionomie de la béte. Les AnimaiLx peints par

eux-mêmes et les Métamorphoses du jour sont les deux chefs-d'œuvre de Grandville, et, l'on peut ajouter, deux petits chefs-d'œuvre.

Toutefois il est un ouvrage de lui qui eut dans ce temps-là presque autant de succès qu'en avaient eu, sous la Restauration, les 3félamorphoses du jour : ce sont les Fleurs animées. Idée singulière qui ne pouvait tomber que dans la tête de Grandville — ce bourgeois si enclin aux poétiques chimères — et qui devient bien plus singulière encore sous la forme que lui a donnée son crayon !

Les Fleurs animées !... il suffît de ces trois mots pour évoquer tout un monde fantastique, pour nous transporter dans le pays des rêves. On se représente un poète conduit par la fée Gracieuse dans quelque jardin enchanté où des filles-fleurs viennent à lui,

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le saluent, l'environnent, l'appellent par son nom, se penchent sur lui comme pour lui donner un baiser et disparaissent. Déguisées en bergères, le coquelicot et le bleuet lui content fleurettes; le liseron des champs lui fait mille coquetteries; la pensée parle; la rose triomphe; la sensitive s'enfuit effarouchée , et la scabieuse , qui s'était tristement cachée derrière une charmille, lève la tête pour voir si le sort lui envoie un nouveau mari. Heureux visiteur ! toutes les pensionnaires du jardin magique, en émulation de lui plaire, sollicitent ses regards et se disputent ses faveurs. L'églantine lui récite des vers, l'œillet de poète l'embrasse en le nommant son frère, la fleur d'oranger lui assure qu'elle est sa fiancée, la verveine veut lui raconter l'histoire de Velléda, la pervenche veut lui dire la jeunesse de Rousseau, et la margueri telle va lui tirer la bonne aventure des amants. Le myosotis lui défend l'oubli, et l'immortelle lui promet un éternel souvenir. Tandis que le souci boude dans un coin, jaunissant d'une jalousie d'amour, le lin se promène sagement en filant sa quenouille; la tulipe s'est renversée pour former le jupon d'une sultane, et le lis ouvre ses pétales pour décolleter les épaules d'une reine.

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Mais bientôt la fée Gracieuse mène le poète au fond du jardin, dans un salon de cristal, et elle Tinvite au bal des fleurs. Le palais diaphane est illuminé par des milliers de lucioles; l'orchestre sera composé des oiseaux chanteurs. La campanule appelle les danseuses. La reine-marguerite, entourée de chrysanthèmes, va présider la fête; le soleil s*est éclipsé, et c'est la belle-de-nuit qui ouvre le bal. Alors au bruit des grelots qu'agitent les fuchsias, toutes les fleurs, à l'exception du camélia qui fuit les parfums, se rangent en guirlandes, forment des valses et des quadrilles, exécutent des farandoles, follement coilTées de leurs calices et rafraîchies par le zéphyr avant qu'elles aient eu le temps de se faner; puis elles font le rond pour assister à un boléro dansé par des grenadilles rougissantes. Pendant ce temps, la fleur de café s'occupe de servir une infusion de la liqueur chère aux poètes ; une jeune fille, qui s'est échappée d'une tour de porcelaine, vient s'offrir elle-même dans des tasses impondérables, et le poète aperçoit une capucine qui s'est évadée du couvent pour embrasser un muguet.

Une heure délicieuse s'est écoulée quand l'hé-

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