Tome XV. Découpures, ou Cartes à effet d'ombre
et de lumière, p. 61.
Deux Rêves. Visions et transformations
nocturnes, p. 212 et 213.
ŒUVRE DE GUANDVILLE. lxiii
En somme, l'œuvre de Grandville s'élève au chiffre de^ 3,000 pièces au moins.
La vente de ses dessins, qui a eu lieu rue des Jeûneurs, les 4 et 5 mars 1853, a produit environ 12,000 francs. Dans ce chiffre, les caricatures politiques figurent pour 1,310 francs; les 69 dessins des Animaux peints par eux-mêmes, pour 1,230 francs.. Cependant tout n'a pas été vendu , notamment les Fables de La Fontaine, dont les dessins originaux, complets et en très-bel état,, forment un album sans prix.
M. Falampin avait rédigé pour cette vente un catalogue illustré, qui est déjà précieux et qui le deviendra par le suite encore davantage.
Une ingénieuse précaution, due à la famille, a beaucoup contribué à élever la valeur vénale de ces œuvres charmantes : un timbres ec, portant les initiales de l'artiste, a été apposé sur chaquedessin; ceci fait, la matrice a été brisée.
Depuis le Chicaneau et la comtesse de Pimbêche des Plaideurs, depuis la baronoe du Chevalier à la mode de Dancouri, laquelle prétend faire couper un bois planté méchamment il y a cent ans, dit-elle, dans le but d'empêcher les ailes de son moulin de tourner, depuis les railleries de l'Avocat Patelin et des Fourberies de Scapin sur les gens à procès et sur les lenteurs de la justice, jusqu'au Conseiller rapporteur de Casimir Delavigne, aux vaudevilles
t LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. ^
de M. Scribe, aux romans de Balzac, qui entendait si bien les affaires judiciaires, civiles, commerciales et autres (il Ta prouvé), s'en est-on assez moqué de ces braves et infatigables clients de Thémis, qui assurent que s'il y a un code civil, un code de commerce, des juges, des tribunaux, des avoués, des agréés, des avocats, des huissiers, c'est apparemment pour qu'on s'en serve ?
Et pourtant rien ne les a corrigés ; les formes et les noms des choses et des hommes de justice ont changé , mais les passions, les travers, les manies des piliers de tribunaux et de toute l'avide cohorte qui les exploite sont absolument restés les mêmes. Les traits des Guêpes d'Aristophane se trouvaient parfaitement de mise dans les Plaideurs de Racine , et les bons mots et les scènes comiques des Plmdeurs sont encore tout aussi bien de mise de nos jours.
Le plaideur est resté ce qu'il était; aujourd'hui, comme il y a talitôt deux cents ans, il s'écrierait avec la comtesse:
Ah! vivre sans plaider, est-ce contentement?
Et Grandville a bien su ce qu'il faisait en se souvenant du mot que dit un peu plus loin cette même comtesse :
Laissez faire, ils ne sont pas au bout;
J'y vendrais ma chemise, et je veux rien ou tout.
Savez-vous ce qui amène gars Baudet devant M* Lentulus des Tortues, avoué près le tribunal civil de ***, et
M* Isaac Vautour, avocat israélite et normand? Vous voyez qu'il est entre bonnes mains.
Baudet avait un pommier... c'est-à-dire Baudet avait un voisin, lequel avait un pommier. Or, il ad vint,, par une étrange fortune, que ce voisin, le père Placide, quoiqu'il fût né lui aussi non loin des bords de F Orne, était un bonhomme jaloux de sa tranquillité, pratiquant naturellement le bien et la justice, sans jamais s'être inquiété de ce que c'était que le code civil , les juges , les tribunaux, les huissiers et autres gens de loi; un rare Normand, n'est-ce pas, qu'en dites-vous?
Mais si la terre de Normandie produit naturellement des pommiers, il est vrai qu'il n'y croît pas moins spontanément des plaideurs et des procès.
Or , le pommier en question était né du côté de Placide, sur le versant d'un fossé mitoyen entre le champ du brave homme et celui de Baudet; mais par un de ces caprices de la nature, assez fréquents depuis que les dieux et le divin Homère ont fait de la pomme le fruit ou plutôt le pépin symbolique de la discorde, le pommier de Placide avait accusé une tendance bien marquée à allonger son branchage au-dessus du versant appartenalit au voisin Baudet. Le voisin Baudet restait-il complètement étranger à cette sympathie attractionnelle du pommier vers sa terre , et sa main ne vint-elle point parfois aider la nature? c'est ce que je ne saurais dire; tout ce que je puis aflSrmer, c'est que le voisin Pl&cide ne s'en préoccupait en
aucune façon... A l'automne, lorsque venait le moment de la récolte , il laissait Baudet ramasser tout le fruit qui tombait de son côté , sans chercher à savoir si celui-ci en dirigeait ou non la chute. Il fit plus; s'étant un jour aperçu que son voisin gaulait les pommes, avant qu'elles fussent mûres, il lui dit :
« Dites donc, l'ami Baudet, vous n'avez pas besoin de gauler les pommes comme ça, avant la maturité; attendez la saison; si vous voulez, nous partagerons ensemble toute la récolte.
— Oui-da, répondit l'autre, vous n'êtes encore pas bête, VOUS; toute l'ombre de votre pommier vient sur mon champ et empêche l'herbe de pousser au bord de mon fossé , et vous ne voudriez me donner que la moitié de vos pommes !
— Eh bien , eh bien ! ne vous fâchez pas , voisin , reprit Placide; en voulez-vous les trois quarts?
— Les trois quarts, soit; mais nous ferons la cueillette ensemble, et il n'y aura pas de tricherie.»
L'année suivante , Baudet ne voulut plus se contenter des trois quarts; il lui fallut toute la récolte. Comme il menaçait d'un procès, le bonhomme Placide consentit à tout ce qu'il voulut.
Mais, hélas ! les pommiers comme les hommes sont mortels ! le pommier du père Placide, dont le gars Baudet mangeait le fruit, est passé, l'an dernier, de vie à trépas. L'arbre mort, le bonhomme n'a trouvé rien de mieux à
LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. r,
en faire que de le couper et de le mettre au feu. Or, en voyant enlever le bois mort, Baudet, que ie décès du pommier avait déjà vivement contrarié, est entré en fureur; il a parlé d'avoués, d'huissiers , d'avocats ! Placide en a tremblé; mais que faire? il y avait di^à plus de la moitié du bois de brûlé. Baudet demande quinze cents francs de dommages-intcrùts, sous prétexte qu'il est bien juste qu'un pommier qui lui a donné vivant de l'ombre et des fruits, mort, lui donne encore son bois pour se chauffer.
Il Mais êtes-vous décidé à pousser l'affaire justju'au bout? lui dit M" des Tortues; je ne vous cacherai pas qu'en première instance...
— J'y vendrais plutôt ma dernière chemise d'abord, répond Baudet.
— Eh bien, alors, attendez le jugement, s'écrie AI' Vautour. <> (V, gravure I.}
Pauvre Baudet, comme je le disais tout à l'heure, son affaire est entre bonnes mains : il peut dire adieu à sa dernière chemise.
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Que peDsez-vous que puisse devenir, lorsque le temps en aura fait un homme, ce gourmand petit matou qui lampe h pleines gorgées le lait de cette bonne grosse vache qui le nourrit? (V. gravure II.}
Sera-ce un 6n gastronome, émule des Brillât-Savarin, des Grimod de la Reynière, des marquis de Cussy, etc., ou bien un simple et vulgaire goinfre, incapable de disceraer un bon plat d'un mauvais, n'aimant 1^ festins d'apparat que parce qu'on y mange beaucoup, et cependant capable de vendre sa conscience pour quelques bons dîners?
Car, s'il y a nuttous et matous, comme il y a fagots et fagots, au dire de Sganarelle, il y a aussi gourmands et gourmands.
Le gasironome et le gastrosophe, comme l'a appelé Fourier, esl un homme utile k ses semblables, agréable à lui-même et donl la postérité se charge souvent d'immortaliser le nom.
Le gourmand brutal et grossier , qu'on pourrait nom mer le goinfre ou le gouliafre, inutile à autrui et souvent nuisible à lui-même, possède h peine le sentiment de son propre salut et ne sait pas toujours s'arrêter aux limites de rindigestion.
Le gastronome est un homme qui vit par le goût et le palais.
Le goinfre est tout estomac et tout ventre.
Le gasironome déguste savoure et digère.
Le goinfre happe, mâche, engloutit, et ne digère pas toujours.
Il faut estimer, rechercher, inviter le gastronome ; il y a de l'esprit dans s:i manière de manger, et presque toujours il n'en manque pas dans sa conversation.
Le goinfre, au contraire, est généralement mal élevé; il manque de distinction dans sa tenue et ses manières, de délicatesse dans son langage et souvent dans ses mœurs; gardez-vous de l'inviter quoiqu'il se dise très-bon convive, vous le trouveriez lourd, ennuyeux, fatigant, à moins que vous n'éprouviez à voir manger un ogre humain le même plaisir que certaines gens prétendent avoir à assister aux exhibitions d'animaux féroces au moment précis oii ils prennent leur nourriture. J 'ai connu un goinfre à qui
ia capacité insatiable de son estomac avait fait une renommée; on l'invitait à dîner par curiosité, mais une fois seulement.
C'est un gastronome qui a émis cette simple et significative théorie :
((Je déjeune rarement, je dine quelquefois, mais je soupe toujours. »
Ce qui voulait dire : Si vous tenez à trouver en moi le causeur aimable, spirituel , dont vous avez entendu parler, ne me priez jamais ni à déjeuner ni à diner, mais bien à souper.
Le souper est en effet le plus charmant repas pour l'esprit, la délicatesse du goût, la conversation. A d.ëjeuner on mange parce qu'on a faim, pour satisfaire un besoin; à dîner, on mange par habitude; mais à souper, on mange véritablement pour l'agrément des saveurs qu'on veut donner à déguster à son palais. Demandez donc au goinfre s'il a quelque sentiment de ces nuances; non, il mange a toute heure, de la même façon, et avec la même avidité.
C'est sur le véritable gastronome que l'excellence d'un diner agit d'une façon favorable et bienfaisante. Sur le goinfre, l'action du repas est diamétralement opposée; cela se conçoit : chez le premier , la digestion est un plaisir ; elle lui procure un sentiment de bien-être , de reconnaissance pour la nature et le génie de l'homme , qui ont créé les choses exquises dont il vient de jouir ; chez l'autre , la digestion est un travail pénible, qui absorbe toutes les
forces de la vitalité animale et intellectuelle; incapable de penser, de causer, de se mouvoir, il s'assied dans un fauteuil et s'endort vojontiers; c'est ce qui fait que le goinfre^ presque toujours des tendances à l'obésité, tandis que le fin gastronome garde un embonpoint proportionné à la nature de son tempérament.
J'ai dit que le gastronome pouvait être un homme utile à ses semblables; n'est-ce pas à propos de lui que Brillât-Savarin a écrit cette belle pensée :
« La découverte d'un plat nouveau est plus utile à l'humanité que la découverte d'une étoile. »
Et cette autre : a Les animaux se repaissent, l'homme mange ; l'homme d'esprit seul sait manger. »
Voyez , pour n'en citer que deux ou trois échantillons • la réputation que certains grands noms doivent à des plats célèbres : sans les abricots à la Condé, les côtelettes à la Soubise et le poulet à la Marengo , que de gens ignoreraient encore ces trois grands noms historiques !
Donc ne flétrissons pas trop la gourmandise ; cessons .de la considérer comme un de ces vices qui dégradent l'homme; et quand nous en découvrons les premiers symptômes chez l'enfant, empêchons-la de dégénérer en goinfrerie, et tâchons de tourner ces dispositions précoces en fine gastronomie.
Quant à ce petit matou, à qui il faut bien en revenir, je n'ai pas trop mauvaise opinion de lui : il parait mettre assez d'ardeur à son action ; il s'est bien gardé de pencher
LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. Il
le plal sur le boni de la table pour le mettre à sa portée ; ii prefêre se fatiguer sur la pointe des pieds, aPin de lainper le dessus du lait, la crème épaisse et savoureuse, ce qui indique une cerlaine délicatesse de goût. Ne le brutalisez donc pas trop, laitière; en cultivant les dispositions (le ce jeune drôle peut-être en fcriez-vous un excellent cuisinier, un Carême II.
Od demandait un jour à un personnage fort célèbiv pourquoi il ne craignait pas de tricher au jeu : « Et te moyen de gagner autrement ! " répondit-il avec beaucoujj de sang-froid. Mot d'un cynisme charmant, et que Voltaiif aurait pris sous sa protection s'il avait pu l'entendre, lui qui a écrit quelque part que tricher au jeu sans gagner est d'un sot.
Voilà deux autorités fort dangereuses sans doute, el peut-être ne faudrait-il pas les ajouter aux nombreuses tentations qui font frétiller les doigts de beaucoup de joueurs quand ils ont les cartes à la main. Le prince de la diplomatie moderne et le roi de l'esprit français se rencontrant pour professer en quelque sorte le saut de la coupe el amnistier les cartes biseautées, à la condition qu'on
saura s'en servir pour gagner l'argent des autres, est chose assez plaisante. Il ne faudrait pas oublier cependant que le mot de Talleyrand s'appliquait particulièrement au whist, jeu oïl il est permis de tricher, dit-on, sous la sanction d'une amende quand on est pris en flagrant délit ; cette difficulté ou cette règle, comme l'on voudra, a été introduite dans la charte du whist par un admirateur passionné de Lycurgue , dont les lois , vous le savez , ne punissaient le vol que lorsqu'il était perpétré maladroitement. Vous connaissez tous l'histoire du jeune Spartiate qui se laissa dévorer le sein par un renard qu'il avait dérobé, plutôt que de trahir son larcin. Cet acte d'héroïsme est le père légitime et direct de cette facilité accordée au joueur de whist. Si , après un certain temps , son erreur volontaire n'est pas découverte, le tricheur est à l'abri de toute peine et peut invoquer l'autorité de la chose jugée ; le bénéûce du vol lui est acquis : c'est une question de principe. J'ai connu des personnes assez primitives pour s'élever contre cette loi en usage dans le grand monde, et qui répétaient à ce propos le serment si connu : Je jure de lui désobéir. Dois-je ajouter que toutes les fois • qu'elles avaient l'agrément de faire la partie des sectateurs de l'opinion opposée, leur vertu devenait une véritable galanterie; je ne les ai jamais vues gagner.
Quant au mot de Voltaire, il ne faut pas non plus s'en faire une arme contre lui. Quoiqu'on ne lui ait pas ménagé les attaques, je ne sache pas qu'on soit jamais
allé jusqu'à en faire le promoteur des doctrines contre lesquelles a été inventée la police correctionnelle. Non, Voltaire se gardait bien de faire l'apologie du vol, et il avait de bonnes raisons pour cela. Seulement il avait tant d'esprit, qu'il ne pouvait pas souffrir que les autres fussent des imbéciles. Son mot ne veut pas dire autre chose : si vous faites tant que de tricher au jeu, faites-le avec esprit, que diable! c'est-à-dire gagnez, réussissez, ou vous êtes un sot.
La maxime a son charme, il faut en convenir, et je ne serais pas étonné qu'elle eût fait son petit chemin à travers beaucoup d'autres régions. Cela s'appelle , je crois , la doctrine du succès; et le succès, on en a besoin partout, dans toutes les sphères de l'activité humaine. Est-ce qu'on n'a pas dit aussi que ce monde représente un immense tapis vert autour duquel chacun vient s'asseoir pour jouer la partie de son existence? L'enjeu en vaut la peine ; chaque joueur , en tout cas , lui donne une grande valeur, et veut gagner ses adversaires. Dieu ! quelle merveilleuse bataille !
Et les Grecs ne sont pas ce qu'un vain peuple pense !
A propos, j'ai souvent essayé de découvrir pourquoi on avait décoré de ce beau nom de Grec le chevalier habitué à corriger les rigueurs de la fortune par certaines pratiques plus savantes que morales; j'avoue que je n'ai
jamais rien trouvé de raisonnable à mettre au bout de mes investigations. De ce que les Grecs sont rusés et déliés en affaires, ce n'est pas un motif pour affliger ainsi les mânes de Miltiade, de Thémistocle ou de Platon, grands hommes qui n'ont pas laissé, que je sache, une réputation de tricheurs^ d'autant plus que les Grecs ne connaissaient que le jeu des osselets; jeu rempli d'intérêt sans doute, mais avec lequel on n'a jamais fait sauter la coupe. Je ne crois pas non plus qu'Isocrate, Thucydide, Lucien , ou autres , nous aient appris que leurs compatriotes fussent enclins aux osselets biseautés.
Mais alors d'où vient cette fâcheuse assimilation?
Vous verrez que le sage Lycurgue sera encore obligé de prendre ce méfait sur son compte.
Il faut avouer qu'il avait eu là une singulière fantaisie de législateur.
Je me plais à reconnaître que les jeunes Spartiates devaient, à ce compte, devenir de fort habiles compères; mais, par Mercure! je ne leur aurais pas confié une bourse remplie de napoléons ou de monacos. Il est vrai que Lycurgue avait proscrit la monnaie.
Mais revenons de Sparte, si vous voulez bien; ou plutôt restons-y, car ce personnage que vous voyez assis à cette table de jeu est un héritier direct de ce renard lacédémonien dont je parlais tout à l'heure. Par suite de certaines peccadilles, sa famille fut jadis obligée d'émigrer, et l'un de ses descendants, fidèle aux traditions de
sa race, travaille à conserver sur la terre étrangère toute la pureté du type primitif et la virginité du caractère national. (V. gravure III.)
Ne faites pas attention à l'iiabit; c'est un déguisement; sous ce costume de cour se cache un véritable grec. Le drôle a pensé qu'il tromperait mieux son monde en prenant la défroque d'un grand seigneur, hommaye rendu par le rice à la vertu. Mais le voilà démasqué fort Iieureusement. L'épouse de ce vieux, caniche entêté, bonne pâte (le dupe, point de mire obligé des tours de son fripon (l'adversaire, vient dénoncer le manège et signale le savl (le la coupe : le caniche n'y croit pas, se nioqwe de sa femme, et perd son argent.
Le renard , qui sait son Voltaire et tient à ne pas «Hre pris pour un sot, n'oublie rien pour justifier sa réputation de renard d'esprit.
Vous voyez qu'il y réussit complètement.
Ecoutez la triste aventure De deux jeunes canards, modèles des amants; Ils pouvaient être heureux, mais t'insrate nature
Leur causa des désagréments.
[Is étaient beaux tous deux; ils s'aimaient, Dieu sait comme!
Jamais on ne trouva chez l'homme.
Qui s'y connaît pourtant, un plus Qdèle amour.
Il fallait les voir, chaque jour.
Joyeux et conlîanU, sur la mare voisine.
Côte à côte nager et de leur col changeant
Faire onduler l'or et l'argent ; Et puis, quand le soleil brillait sur la colline. L'un et l'autre y monter tout en se dandinant.
Secouant leurs ailes humides
Et mouillant de perles liquides Le gazon desséché par le souffle du vent. Mollement accroupis, de leurs vertes prunelles Leurs âmes s'épanchaient en effluves d'amour.
Et des promesses solennelles Juraient l'éternité pour ces rêves d'un jour ! Alors, comme deux cœurs qu'un même vœu rassemble.
Ils se relevaient radieux,
Et loin des jaloux odieux Retournaient promener et barboter ensemble.
Hélas ! l'heureux temps des amours Passe vite, et c'est pour toujours !
I^ bonheur ici-bas s'envole comme un songe. Cet axiome n'est pas neuf, Mais sur dix amants j'en sais neuf
Qui s'obstinent pourtant à le croire un mensonge. « Aimons-nous tant que nous pourrons.
Disent-ils ; et puis nous verrons. »
Nos deux canards étaient du nombre :
Imprudents, qui ne songeaient pas
LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. i\
Que tandis qu'ils s'aimaient on les suivait dans l'ombre, Qu'un ennemi caché s'attachait à leurs pas,
Epiant leur tendre manège,
Et par quelque affreux sortilège S'apprétant à troubler leur innocent bonheur. C'était un vieux hibou vilain à faire peur.
Il trouvait la cane irentille.
Et malgré son amour pour le beau caneton
Il voulait que la pauvre fille L'épousât, lui si laid, lui l'horreur du canton. Oui, mais il était rich^e, et si pauvre était l'autre!
Aussitôt le méchant apôtre Se frottant les mains.
Par vaux, par chemins.
Va dénoncer le fait au père de la belle , Qui l'enferme sous clef, lui promettant tout net Une bonne volée au cas où, trop rebelle. Elle voudrait encor revoir son freluquet.
Et puis sans pitié pour ses larmes.
Désormais impuissantes armes.
Il la jette tremblante aux mains du noir hibou, Qui triomphe, et s'en va dans le fond de son trou,
Comme un trésor qui l'inquiète.
Reléguer sa chère conquête.
Mais bientôt l'entêté canard Finit par découvrir la dame.
Et quand le hibou, sur le tard, Sortait recommandant son Ame Aux dieux protecteurs des époux, L'amoureux, riant du jaloux.
Faisait le signal à la belle.
Qui, sans trompette et sans échelle.
Descendait causer un moment.
Mais le hibou veillait. Or, un soir que l'amant,
S'oubliant à conter fleurette, Prolongeait un peu trop ces charmants entretiens.
Le vieux, comme un sournois qui guette. S'avance, voit le couple et se dit : « Je les tiens!...
La fureur agite
Son cœur plein d'orgueil ;
Il se précipite,
La flamme dans l'œil.
Et, dans son délire.
Que l'enfer inspire,
D'un grand coup de bec ,
Appliqué bien sec,
Amant et maîtresse,
Au sein de l'ivresse.
Il vous les embroche tous deux ! . .
Plus tard on racontait que l'époux furieux N'avait pu dominer sa rage ;
Mais (|ue de se tuer n'ayant pas le courage, D'orgueil et de dépit un jour il était mort. Passants ne plaiirnez pas son sort.
Depuis vingt ans, tout le monde a pris le plaîâir ^\c se moquer des opiciers, mais il Taut ajouter que les épiciers ont Oni par se moquer de tout le monde. II n'y a pas un seul écrivain , un seul ^raancier , nn seul journaliste, qui n'ait essayé de faire rire le public au.v dépens des épiciers; mais comme l'épieerie s'est vengée, en débitant par feuilles, par sacs et par cornets, les livres, les romans et les journaux I
On peut dire que le crayon de GraDdville répondait ii UQ besoin généralement senti dans un certain monde, quand il plaçait la cervelle et I mtelligence de l'épiciei' dans la tête d'une oie. La caricature de cette époque est tout à lait de l'avis de Grandville : elle passait son temps, sa malice et son cravon à prêter à l'épicier toutes sortes
de sottises grotesques et de ridicules bouflTons. Je me rappelle encore un dessin populaire qui représentait un malheureux garçon d'épicerie, avec cette légende : Etre né pour être homme... et devenir épicier !
Sous le dernier règne, l'épicier trouva dans le journalisme quatre ennemis d'une bonne humeur désespérante et d'un esprit inexorable : c'étaient Romieu, Eugène Briffault, James Rousseau et Wollis. On leur doit l'invention des meilleurs traits que l'épicerie ait reçus en plein visage : on ne saurait croire tout ce qu'ils imaginaient chaque jour pour aplatir, à coups de chiquenaudes, cette bonne figure de l'épicier.
Que l'épicier pardonne à ces quatre spirituels ennemis ; Rousseau et Wollis sont morts assez tristement, assez raisonnablement. Briffault vit encore, mais il vit avec un cerveau fêlé; le vent de la misère a éteint, dans ce merveilleux cerveau, le feu qui éclairait la lanterne magique. Quant à Romieu, il est devenu un grand personnage; il pense, il ne rit plus, il s'ennuie lui-même \
Du reste , l'épicier a résisté bravement au ridicule : il a combattu le préjugé par la prétention; il a dominé le grotesque par le bonheur; il s'est relevé en gros par le détail.
L'épicier du dernier règne a failli gouverner; il aurait gouverné, à coup sûr, un peu plus tôt, un peu plus tard ,
1. Depuis la précédcDte édition do ce livre, Briffault et Romieu sont morts tous deux.
s'il n'avait pas renversé un gouvernement. Il était déjà, par ma foi! un grand petit pouvoir dans l'État; il se glissait partout, il arrivait à tout, et il voulait plus encore. Il avait des ministres qui comptaient avec lui, surtout à l'approche des élections, il avait son administration, son peuple et son armée; il avait même une flotte , sous prétexte de denrées coloniales ; enQn il avait un journal , oui , un journal officiel : le Journal des épiciers !... et deux ou trois journaux officieux qui représentaient gravement les intérêts les plus risibles de l'épicerie. C'est à ce moment qu'il a transformé son garçon en commis.
Si l'épicier a perdu tout à coup sa grandeur politique , électorale, gouvernementale et guerrière, il a du moins gardé son importance commerciale pour les besoins quotidiens de la vie parisienne. Il est resté quelque chose de si important dans la vie usuelle, qu'il se multiplie et pousse partout, comme les Gascons de Henri IV. Il est le marchand ordinaire, le débitant obligé, le fournisseur indispensable, le distributeur universel, le pèse- toujours des douze arrondissements de Paris , sans parler du treizième arrondissement ^ , qui est peut-être sa meilleure clientèle, parce ce qu'il n'y regarde pas de bien près. Supprimez l'épicier : vous troublez chaque maison , chaque ménage, chaque quartier; l'anse du panier s'en mêle, et la révolution est faite, une révolution de cuisinières.
I. Oa sait ce qu'était le treizième arrondissement avant l'annexion de la banlieue.
iH LES MÉTAMORPHOSES DV JOUR.
L'épicier, pouvoir nouveau, orgueil moderne, est insatiable (le petites usurpations. L'appétit ne lui vient pas en mangeant, mais en voyant manger les autres. Il s'approprie tout ce qui peut se revendre, il accapare tout ce qu'on peut détailler^ il ta te de tous les produits, il touche à tous les trafics, il met la main à toutes les pâtes, il conquiert tous les métiers, il usurpe tous les états. Aujourd'hui chez l'épicier, il y a de tout, même de ^épicerie.
L'épicier 'est devenu mercier, passementier, papetier, libraiœ, entreposeur de tabacs, marchand de vins, débitant de papier timbré, fabricant de cirage, confiseur, cartonnier, fruitier; ce sont là de petits commerces d'alluvion , qui arrondissent le domaine des denrées coloniales. L'épicier est également droguiste, et il faut être une ôie, comme cet idiot qui joue du pilon , pour oser répondre à une innocente pratique : C'est pas ici une farmacerie ! Un joli mot, dans une officine qui nous débite les chocolats de santé, les cafés à la chicorée, les sirops d'agrément et les huiles de ricin que vous savez !
Cette fille a raison, affreux jeune homme que je vois piler, en ce moment, quelque chose d'équivoque ! Interroge le patron, qui égrène des groseilles sur le comptoir; consulte la femme du patron, qui arrange des pruneaux de Tours dans une caque à sardines : il est impossible que vous n'ayez pas quelques grains d'émétique dans le magasin de vos drogues, ou dans les drogues de votre magasin !
Donncis-moi une demi-once de méiiquc .'... N'est-ce poinl là, je vous le demaQde, avec un seul mot, une malice cruelle, une critique aflreuse, une satire profonde, dans la bouche de l'innocence et de la naïveté? Eh ! l'oison !... pour une pauvre bête qui arrive de son pays, d'un pays qui est peut-être Pontoise, il me paraît que la voisine n'est pas si ânesse !
Après tout, il se peut bien que l'épicier de Grandville ait oublié d'acheter de l'émétique, pour tes dames gui tombent en attaque dans un petit papier : le plus fin épicier ne peut vendre que ce qu'il achète; on ne s'avise pas de toutes les finesses et de toutes les épiceries! Mais rassurez-vous; le patron vient de prendre garde à la demande et à la réponse : s'il ne vend pas d'émétique , il en vendra , il faut qu'il en vende, quand il devrait n'en point acheter!
Quoi qu'en dise l'idiot commis, nous verrons tôt ou tard Cépicerie et la farmacerie réunies; 6 épicier I Qu'elle.^ soient donc réunies pour ton intérêt, jamais mêlées pour noti-e agrément !
J'ai un ami qui est un merveilleux physionomiste. Je me rappelle qu'un jour, voyageant de compagnie, nous arrivâmes dans je ne sais quelle petite ville de province, oii il me donna une preuve de son singulier talent pour juger , à première vue , des rapports mystérieux qui existent entre les figures et les aptitudes, les goîits, les professions même , des bipèdes désignés on histoire naturelle sous le nom d'hommes.
Nous venions de descendre de diligence lorsque nous avisâmes un moosieur d'une taille moyenne , d'un visage ordinaire, qui n'offrait d'autre particularité qu'une ressemblance assez vague avec un chien dogue : un nez un peu fort, . il narines très-ouvertes, placé à longue distance d'une bouche dont la lèvre supérieure était excessivement mince.
iî LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.
— Voilà , me dit mon ami , un monsieur qui doit jouer de la clarinette.
— Bah ! répondis-je, quelle plaisanterie I A quoi pouvez-vous reconnaître ainsi un pareil travers? Gall n'admet point dans son système la bosse de la clarinette.
— Peu nous importe ! j'en suis sûr ; et je parierais une dinde trulTëe contre une stalle de l'Odéon que ce particulier pratique journellement l'anche d'une clarinette.
J'acceptai ce pari aussi grotesque qu'original, et nous nous mîmes aussitôt en devoir de chercher un moyen de vérification. Nous suivîmes le suspect, et au premier gamin que nous rencontrâmes, mon ami demanda :
— N'est-il pas vrai que ce monsieur joue de la clarinette?
Le gamin nous rit au nez sans nous répondre. Nous entrâmes dans un bureau de tabac, et mon ami renouvela sa question auprès de la demoiselle de comptoir. Celle-ci ouvrit la bouche, en nous exhibant la rangée de touches de piano qui lui tenaient lieu de dents ; puis voyant que, malgré son rire, nous gardions notre sang-froid, elle reprit son sérieux et nous dit, d'un ton marqué de mauvaise humeur :
— Messieurs, je n'ai pas l'honneur de vous connaître; ayez la bonté d'aller plaisanter ailleurs.
Nous sortîmes. Mon ami était visiblement contrarié de sa déconvenue.
— Je vois bien, me dit-il, que nous ne tirerons rien
de cette population , qui ne comprend pas les fantaisies irartistes, et ne se doute pas des merveilles de la [jhysioiznomonie. J'ai envie de courir lui demander à lui-même
si...
— Par exemple ! interrompis-je, ne vous avisez pas
de faire une telle extravagance ! Voulez-vous donc nous faire arrêter et jeter dans une maison d'aliénés? il y en a partout.
— Eh bien, cherchons un autre moyen... Mais j'y songe, on joue ce soir la Dame Blanche j exposons-nous à celte exécution malsaine; notre clarinette y fera peutctre sa partie.
1^ soir venu, nous nous rendîmes en effet au théâtre; hélas ! quelle ne fut pas la déception de mon ami ! nous étions dans une de ces villes où Ton a joué la Dame Blanche sans musique, et remplacé le chant par un dialogue vif et animé.
— Est -il possible, s'écria- t-il tout à coup, qu'on aime si peu la musique dans un pays où l'on a une clarinette si distinguée !
Monsieur est étranger, on le voit bien, lui dit son voisin; car monsieur saurait que notre ville est une des plus philharmoniques de France, si j'ose m'exprimer ainsi.
— Et vous laissez jouer la Dame Blanche ainsi mutilée?
— Eh ! Monsieur, voilà précisément en quoi nous faisons preuve de goût : c'est que nous ne pouvons pas
souffrir la petite musiquette de vos opéras d'à présent; nous n'aimons, nous ne comprenons que la grande musique, la seule véritable, la seule digne de l'art d'Euterpe. Ils font de belles choses vos musiciens d'aujourd'hui, je vous conseille d'en parler, avec leurs opéras où J'on crie sur des airs de contredanses ! De la musique instrumentale, des symphonies de Beelhoven, de Haydn, de Mozart; des duos de Viotti, des trios, des quatuors, des quintettes, des septuors, à la bonne heure! Ah! monsieur, le grand septuor de Beethoven ! Et les messes
donc, les messes de Lesueur, de Cherubini, et les motets, et les psaumes, voilà de la musique ! Mais vos opéras, je ne les ai pas entendus et je ne veux jamais les entendre, ce ne sont que des chansons ajustées les unes au bout des autres. Nous n'aimons pas la musique? quel blasphème ! 0 sainte Cécile ! une ville qui possède une société philharmonique où l'on exécute la Pastorale mieux qu'au Conservatoire de Paris, et...
— Ah ! vous avez une société philharmonique? Alors il n'est pas que vous ne possédiez une clarinette?
— Assurément, M. Ducouac, un de nos plus fameux...
— Serait-il indiscret de demander à être admis à un de vos concerts?
— En aucune façon. Précisément demain, nous jouons niéroùjue!...
Le lendemain, mon ami triomphant me prouvait qu'il avait gagné son pari, en me montrant M. Ducouac souf-
flant dans sa clarinette ; de plus , il continuait ses exercices de physiognomonie , en cherchant à lire sur le visage de chacun des exécutants sa profession, ses mœurs, son caractère.
— Vous voyez bien , me disait-il , ce violoncelle à tête d'âne > c'est le monsieur qui nous a parlé hier soir et nous a fait inviter : sortez-le de ses symphonies , il est ignorant comme un vaudevilliste, et entêté... Ce chef d'orchestre est un vrai singe; il ne sajt et ne saura jamais qu'exécuter la musique d'autrui. Ces deux violonistes à figures de chat, ne voyez-vous pas que toute leur attitude dénote des tendances à la trahison féline ? je ne voudrais pas les avoir pour amis, je les soupçonne d'être dans la police. Je gagerais que ce timbalier si alerte est peureux comme un lapin. Quant à ce trombone, regardez le collet de sa redingote, vous reconnaîtrez que la propreté n'est pas^'son défaut. De même qu'il est aisé de deviner que ces deux contre-bassistes vivent comme des ours à qui la boîte de leur instrument sert d'antre. D'ailleurs, j'ai remarqué que la contre -basse aigrit le caractère de l'homme: Alceste devait jouer de la contre-basse.
II aurait continué ainsi longtemps; mais le concert était Uni, et nous n'avions, ni l'un ni l'autre, envie d'en tâter d'un second. Le ciel vous préserve à jamais du premier !
vu
Voltaire raconte dans son roman de Candide, comment sept princes détrônés se rencontrèrent un soir à souper dans un cabaret de Venise. Ces sept inForlunés mangèrent de bon appétit, et burent sec; ils étaient philosophes.
Il y a plus de sagesse en ce monde qu'on ne pense. Voici sept autres philosophes qui se préparent à renouveler lu souper de Venise. Les premiers pouvaient se trouver niiiltieureuv d'être découronnés j ceux-ci au contraire, c'est d'être ■couronnés qu'ils pourraient se plaindre : tant il est vrai que les hommes diflerent par les goûts, par les senlimenls et par les idées, et que ce qui fait le bonheur de l'un ferait le malheur de l'autre.
Au demeurant, et pour ne pas trop s'avancer, on ne saurait dire au juste de quelle nature est le banquet qui se prépare. Les convives viennent-ils confondre leur joie ou leur douleur? Un fait hors de doute, c'est qu'ils vont s'asseoir à un repas de corps. Et remarquez quelle aimable et touchante confraternité règne entre eux. Les vaines distinctions de rang et de caste se sont effacées. A cette agape philosophique sont assis un bouc, un bélier, un taureau , un cerf; je ne les cite pas tous. Le cerf fait les honneurs de la salle à manger à un unicorne qui se Irouve en retard. Ce dernier, botté et éperonné, a une allure de chasseur campagnard, et il a dû lui arriver plus d'une fois de courre ce même cerf qui aujourd'hui, oubliant d'anciennes injures, lui offre un siège, trait de courtoisie vraiment exemplaire. Combien l'unicorne doit se féliciter à présent de n'avoir jamais poussé le cerf jusqu'à l'hallali ! Ceci prouve une fois de plus l'excellence de cette maxime des sages, qu'on doit mettre de la modération en toutes choses, et ne traiter jamais un ennemi de façon à ce qu'il ne puisse être un jour votre ami.
Au moment des confidences, c'est-à-dire lorsque le café a délié les langues et communiqué aux convives sa chaleur expansive, l'entretien suivant eut lieu entre le cerf et l'unicorne grand chasseur.
« Vous souvient- il, mon ami, dit l'unicorne, de ce jour où, vous ayant lancé dès l'aube, je vous poursuivis sans relâche jusqu'au soir?
— Ma foi, il ne m'en souvient que trop, répond le cerf. Quelle course ! Je dévorais les bois , les vallons , la plaine, Tespace; pendant un moment, j'eus des ailes, c'est à la lettre. Ah ! la rude meute qui aboyait sur mes talons ! Heureusement je réussis à la dépister.
— Eh bien , mon rapide ami , c'est ce jour-là qu'en rentrant au logis, crotté et fumant de sueur, j'acquis la certitude comprenez-vous?
— Pas du tout.
— Rappelez-vous la chanson de Béranger :
Pendant que tu poursuis la bête , Un autre chasse en ta maison.
Tonton, tontaine, tonton.
— Ah ! fort bien ; j'y suis. Un voisin dévastait votre pigeonnier?
— Mon pigeonnier ! véritablement vous avez peu de perspicacité pour un confrère. 11 s'agit bien de mes pigeons. Un autre chasse en la maison. Voyons, réfléchissez à ce vers-lk, est-ce que j'habitais un pigeonnier?
— A la bonne heure, m'y voici maintenant... Moi, ce fut aussi ce jour-là, mais il n'y avait pas de ma faute; c'était pendant que vous me chassiez.
— Ah ! vous êtes bien vengé , compère ! »
Le bouc est de sa nature débauché et coureur d'aventures. Il n'est point Irès-délicat dans ses amours , et il u
les poches bourrées de livres qui attestent son penchant à un grossier libertinage. Je l'entends dire au bélier, qui ne l'écoute pas et qui regarde dans son assiette :
tt Moi, monsieur, j'avais fait tout mon possible pour former ma femme, et je croyais avoir tout lieu de m'applaudir de mes efforts. Je lui avais donné k lire les Coules de Boccace et une quantité d'autres livres de ce genre, pensant qu'étant ainsi au courant des ruses et des stratagèmes à l'usage des galants, elle ne serait point d'une conquête aisée pour ces amguets qui mettent si justement martel en tête aux maris. Mais toute cette science que je lui avais donnée, elle l'a tournée contre moi; et elle s'est servie pour me tromper des ruses que je lui avais enseignées moi-même... Ah! Monsieur, il n'y a pointa se fier aux chèvres; ce sont bien les animaux les plus capricieux de la création. »
Chacun des convives raconta à son tour son histoire , comme firent les sept rois du cabaret de Venise. Nous n'osons affirmer que ces récils aient eu tous le même intérêt; les détails ont pu varier» mais il n'y a eu qu'une conclusion.
Au surplus, nos animaux ont bien la mine de prendre leur mal en patience, sauf le bouc, qui semble s'être posé ce problème : Pourquoi la chèvre varie-t-elle? Et le taureau, blessé dans son amour-propre, qui se dit : Une bête de superbe prestance comme moi ! c^la se peut-il ! Cette pensée est le crève-cœur du sot; les autres, plus rai-
LES IIËTAMORPHOSES DU JOUIt. 41
sonnables, ne partagent point l'opinion du vulgaire sur l'accident qui les réunit, et ils répéteraient volontiers après le fabuliste :
Quand on l'ignore, ce n'est rîeii; Quand on le sait, c'est peu de chose.
Depuis La Fontaine on n'avail pas entendu dire que l'amour des astres eût fait de nouvelles victimes. L'asirologue du naïf conteur était resté au fond de son puits comme le premier et le dernier exemple, l'alpha et l'oméga d'une grande infortune due à la |)assion de lire les destinées humaines dans les signes du zodiaque.
Il était réservé à Grandvillc, cet autre fabuliste au crayon, de connaître et de révéler au monde le pendant de l'astrologue du bonhomme. Ce pendant vous l'avez devant vos yeux. (V. gravure VIIL)
Remarquez tout de suite que ce n'est pas un être complètement humain, et, à ta corne qui pare son front, déclarez hardiment qu'il appartient à l'espèce dite rhinocénjs. Que si vous vous étonnez , sachez qu'en vertu de ia
loi du progrès, qui régit les êtres animés, Taslrologie judiciaire, en abandonnant les horames, est passée chez les créatures classées à un degré inférieur dans la hiérarchie de la nature. Depuis, les animaux en raffolent. Sur tous les points du globe et dans les villes bâties par leurs architectes, les castors, on ne voit que lunettes et télescopes, incessamment braqués vers les régions célestes, comme disent les humains; partout des chaires publiques se sont élevées pour l'enseignement de la science nouvelle, et la foule accourt se ranger avide et empressée autour des aigles chargés d'en propager les principes. Les aigles ont tout naturellement le njonopole de la doctrine, à cause du privilège que Dieu leur a exclusivement attribué de coosidérer le soleil sans être éblouis par ses rayons.
Grand ville, qui a obtenu la faveur, qu'il méritait d'ailleurs à tous égards, d'assister à ces cours, ne cessait de vanter la supériorité magistrale avec laquelle était fait cet enseignement. L'aigle professeur que vous voyez ici a été peint sous l'impression que l'initié avait rapportée de la leçon qu'il avait entendue. Par la perfection du crayon vous pouvez juger de l'excellence du modèle.
Toutefois parmi ces fanatiques de la science, Grandville avait distingué un adepte dont la passion n'avait point d'égale chez ses concitoyens. Cet adepte était le rhinocéros dont nous avons déjà parlé. Tous les phénomènes que la monomanie produit chez les hommes , l'amour des astres les causait chez lui. Il n'en dormait pas, il n'en mangeait
pas, mais il en vieillissait avant Theure. Ses aflaires, sq3 plaisirs, ses aRections, il négligeait tout pour s'absorber dans cette préoccupation qui s'était emparée souverainement de son existence. Lorsque la nuit était venue, ses yeux et sa corne étaient incessamment dirigés vers l'objet de sa passion, et, fantaisie bizarre, il avait totalement répudié la société de ses pareils pour vivre au milieu des aigles , dont il suivait régulièrement tous les cours.
Bonhomme d'ailleurs et de mœurs douces, il était pour sa femme d'une complaisance qui s'arrêtait néanmoins là oii commençait son culte pour la science. Tolérant pour tous les caprices de sa moitié , il devenait intraitable dès qu'il s'agissait de satisfaire les imaginations que lui suggérait sa maladie. Ainsi il voulait absolument faire participer sa famille à ses études et à son enthousiasme. Cette famille, qui ne se composait que de sa femme et de son petit-cousin, étmt obligée de le suivre dans toutes ses excursions scientifiques; il n'entendait pas raison sur cet article, et bon gré mal gré la femme et le cousin figuraient toujours dans les mille scènes auxquelles sou excentricité ne manquait pas de donner lieu. Il est probable que cette tyrannie de notre rhinocéros ne fut pas d'abord du goût de sa femme et du petit-cousin; mais il paraît qu'ils finirent par s'y habituer, et si l'on en juge par les résultats, on doit croire qu'ils ne s'en trouvèrent pas trop mal.
Chose singulière et que Grand ville n'a jamais pu s'expliquer, toutes les fois que notre bête à corne s'avançait
Ki LliS MÉTAMORPHOSES DU JOLR.
vers un télescope, avec l'air bonasse et heureux qu'on lui voit ici, son dos voûté recouvert d'une grande redingole ù la propriétaire, sa main gauche tenant son chapeau et son bras droit recevant celui de sa moitié, qui recevait à son lijur le hras de son petit-cousin , toutes les fois que le rhinocéros appliquait son œil au verre de la lunette, et quelle que fût la planète vers laquelle cette lunette était dirigée, l'aigle lui disait invariablement et avec un geste noble el majestueux : A votre droite est le signe du Capricorne.
Nous avons su depuis, ce qui semblera étrange, que malgi'é cette indication , notre amateur n'a cependant jamais pu voir le signe du Capricorne.
Vous connaissez sans doute, cher lecteur, cette branche (le la littérature à laquelle Vadé, de joyeuse nièuioire, a donDé un nom et une célébrité? Il n'est pas permis de se dire au courdut de l'esprit de son temps et de son ■pays si l'on est étranger à ces formes de langage, à ces tours, à ces vocables traditionnels sans cesse enrichis de néologismes qui nous font uu autre idiome a côté de la langue du dictionnaire, idiome riche connue la pensée du peuple, varié comme ses impressions, expressif, coloré comme son imagination, libre comme ses allures, et disons-le. quelque peu sans gêne comme ses manières et ses habitudes.
Les deux siècles qui ont précédé le nôtre avaient leurs centres littéraires; cénacles où se donnaient rendez-vous
les beaux esprits de l'époque, conférences littéraires où la langue se formait, où le goût s'épurait, où les mœurs gagnaient aussi quelque chose à cette constante recherche du beau , et si l'hôtel de Rambouillet était resté ce qu'il fut pendant une assez grande partie du xvii* siècle, Molière n'aurait pas fait ses Précieuses ridicules, ce qui serait grand dommage, vous en conviendrez.
D'où je conclus que Voiture n'a pas mal fait de jeter dans la recherche et l'affectation les tendances de cette réunion de beaux esprits et d'en pervertir le goût. L'hôtel de Rambouillet aurait passé avec beaucoup d'autres choses , et les Précieuses ne passeront jamais.
La littérature à laquelle appartient le spécimen que Grandville n&us met sous les yeux a aussi son hôtel de Rambouillet; aréopage en plein vent, tenant séance tous les jours depuis le lever jusqu'au coucher du soleil , conservant et augmentant avec une verve sans cesse renaissante des trésors de linguistique depuis longtemps accumulés; les préservant avec une fervente sollicitude de tout mélange hérétique , écartant les profanes, et n'admettant que les initiés aux mystères de cet autre hiératique langage. Voiture n'y est pas possible.
Là aussi vous trouverez Ménage, Desmarets, Chapelain, Balzac et toute la fine fleur des adeptes; là vous verrez briller les Deshoulières, les La Fayette, les Sévigné, tout l'hôtel de Rambouillet, vous dis-je; seulement avec un peu plus d'abandon dans le costume, plus d'énergie
LES MÉTAMORPIIOSKS DU JOUU. V.>
dans le geste, de pittoresque dans l'expression, et surtout plus de sonorité dans l'organe des personnages ; cela doit (Hre, les dissertations ont lieu en plein air !
Vous est-il arrivé quelquefois de faire une excursion dans les environs de la halle, et de pénétrer dans les rangs pressés des divinités littéraires du lieu?
Dans ce cas vous connaissez l'Académie dont je veux vous parler.
Que dites-vous de ce péle-niéle, de ces dialogues, de cette action oratoire, de celte pantomime, de ces apostrophes? Que dites-vous surtout de cet empire exercé avec un despotisme qui s'impose et se fait craindre?
Que voulez-vous ! c'est le propre des savants d'élre chatouilleux sur les questions d'amour-propre. Ces dames sont savantes , et elles abusent un peu de leur supériorité. Pauvres cordons-bleus ! Que j'en ai vu n'aborder qu'en tremblant ce trône redoutable où siège dans toute la majesté de l'omnipotence l'une des cent reines de cette cour de nouvelle espèce !
« Dis donc, ma petite, t'es bien fière aujourd'hui ! Excusez ! Pas frais , le poisson ! Voyez-vous ça ! Eh ben ! prends toujours; et dis à ta maîtresse que le frais est hors de prix. »
Mais si le cordon-bleu ne se rend pas à la puissance de cette exhortatfon, malheur à lui! Alors commence une série de moyens oratoires développés dans une langue qui ne ressemble à aucun idiome connu, accompagnée de
gestes et de jeux de physioDomie dont aucuDe scène ne peut donner l'idée. Le poing sur la hanche, l'œil écarquillé, et déployant dans un rictus immense deux elîrayaDtes mâchoires , la terrible souveraine menace d'engloutir dans ce gouffre béant le pauvre cordoo-bleu et de n'en faire qu'une bouchée, son panier compris. La victime se redresse sur ses petits pieds et relève bien la tète; mais elle n'a ni l'audace, ni la force, ni, disons-le, la science philologique de son adversaire; elle n'a pas lu Vadé, et n'est pas versée dans le secret du genre poissard; aussi ne tente-t-elle pas une lutte impossible, et se borne-t-elle à conjurer ironiquement l'abîme de ne pas l'engloutir, u Ne m'avalez pas ! ne m'avalez pas ! » s'écrie-t-elle. Je ne voudrais pas répondre que sa prière sera entendue.
Les cordons-bleus Sont des gens heureux.
Le poëte , sans doute , a de bonnes raisons pour le dire : mais il faut avouer que l'anse du panier a de fâcheuses compensations.
Lucallus dîne aujourd'hui chez Lucuttus. Tout le monde connail cette formule favorite du grand Romaio, quand il voulait que son cuisinier se surpassât lui-même; ce qui ne devait pas être facile , attendu que depuis les patriarches jusqu'à nos jouT^, on n'a guère connu que l'auteur du Eameux plal de lentilles qu'EIsati paya de sod droit d'atnesse, Carême et Flicoteaux, qui pussent lui être comparés , et eacore !
Or LucuUus dioait très-souvent chez LucuUus, et l'hospitalité de sa table était large et généreuse. Les prodiges qui s'accomplissaient sur les fourneaux de ses cuisines n'étaient pas pour lui seul ; il en faisait splendidement les honneurs à ses amis, et vous devez oenser s'il en avait. E?Lcelteat calcul d'ailleurs; car jamais le nom de LucuUus
n'aurait franchi l'enceinte de son Iriclinium, si ses convives n'avaient chanté partout la fastueuse recherche des mets et Topulenle munificence de Tamphitryon.
Tel n'est pas, tel ne sera jamais le goinfre qui s'étale égoïstement sur cette table qu'il embrasse tout entière, de peur qu'un intrus ne vienne en réclamer un coin. Mais aussi c'est un loup, c'est tout dire.
Ne craignez pas que la gloire du Romain trouve jamais en lui un rival capable de la balancer. Autant Tun était recherché dans le choix de ses mets, autant il avait soin de relever la variété des provenances par des préparations délicatement savantes et des condiments exquis, autant l'autre, plus jaloux de la quantité que de la qualité, dédaigne les raffinements, se moque des combinaisons appétissantes de la gastronomie, et méprise le haut goût de l'art. En dépit de Brillat-Savarin , il se repaît comme une brute. Ne lui parlez pas de varier ses morceaux; il est loup, donc il ne veut que du mouton, rien que du mouton.
Voyez à son côté ce large plat rempli d'os réduits à l'état de squelette, et devant lui un formidable gigot qu'il va dévorer en attendant le tour de celui qu'apporte son cuisinier, qui connaît ses goûts et le sert en conséquence. Quon le laisse faire, et bientôt le mouton tout entier y aura passé, en compagnie de ces trois énormes pains, reste de sa ration de tous les jours.
Mais qu'a-t-îl donc à prendre cet air revêche et h
LES MÉTAMORPHOSES DU JOUU. o3
ouvrir sa gueule comme s'il voulait avaler ce personnage qui se présente humblement, le chapeau à la main , et dans l'altitude de quelqu'un qui vient solliciter un service?
Ah! j'y suis. Ce pauvre caïman n'a pas dîné, il a flairé l'heure et le repas du loup, et il arrive dans une intention facile à deviner.
Le goinfre ne s'y trompe pas, lui. La vae de ce crocodile famélique le met en fureur; il tremble pour son dîner, dont il ne veut pas offrir un atome. Meure plutôt l'aflamé et toute l'espèce humaine avec lui ! Ce n'est pas de sa table que tomberont les miettes nécessaires à la vie de ce nouveau Lazare. Voyez-le plutôt se meltre en défense, attirant à lui le plat qu'il couvre de son large corps, et les deux coudes vigoureusement appuyés sur deux pains qu'il protège, montrant au solliciteur un museau peu fait pour l'encourager. (V. planche X.)
Et cependant le pauvre hère a une mine si soumise, si piteuse et si propre à attendrir le cœur le plus dur ! Oui, mais l'estomac, ça ne s'attendrit pas, et moins encore l'estomac d'un loup ! Décidément ce crocodile k jeun est mal tombé. El quand on songe à ce qu'il lui a fallu de courage, de ruse et de combinaisons machiavéliques pour aborder cette terrible minute qui va décider de son sort • c'est-à-dire de son dîner ! Tant de souplesse, tant de soumission, unies à tant d'appétit, et tout cela dépensé en pure perte! « La vue et le fumet! se dit-il avec désespoir.
La vue et le fumet ! Oh ! à côté de moi, Tantale était sur un lit de roses ! »
a J'en conviens, estimable caïman, mais aussi n'étesvous pas un peu puni par où vous péchez? Vous n'êtes pas mal goulu, si j'en crois la réputation qu'on vous fait. Alors, puisque vous aimez à manger beaucoup, vous devriez beaucoup travailler, et peut-être êtes-vous beaucoup fainéant? Qu'en dites- vous, là, entre nous? Certes, je n'excuse pas ce loup égoïste de ne pas donner un peu de son superflu; mais vous me faites l'effet d'être un parasite , mon cher caïman , et alors je ne vous plains pas ; vous avez ce que vous méritez.
Je sais bien que vous allez me citer l'histoire, et vous targuer d'une illustre descendance : sans doute, il y avait à Rome des parasites qui se faisaient honneur de cette profession , car c'en était une ; mais les mœurs de Rome comportaient bien d'autres excentricités qui ne seraient plus de mise aujourd'hui ; il paraît même qu'on flnit par s'y lasser de celle-ci, si j'en crois Plante, qui, dans sa comédie des Captifs^ fait figurer un parasite comme vous, qui gémit sans cesse sur la perte des bonnes habitudes , se plaignant que le métier s'est gâté, et qu'on n'invite plus à dîner les gens dont la profession est de dîner chez les
autres.
Eh parbleu ! voulez-vous un bon conseil? Vous aimez
les morceaux fins et copieux, n'est-ce pas, surtout quand
ce n'est pas vous qui les payez? Quittez-moi donc cet
habit étriqué comnie voire corps; laissez de côté ce chapeau UDiquement destiDé à des salutations qui vous humilient sans vous nourrir; prenez-moi vesie, tablier et bonnet de colon; failes-vous cuisinier comme ce gros gaillard de dogue qui s'est mis bravement au service du loup. En voilà un qui n'est pas fier non plus. Lui, chargé par la nature de chasser le loup et de garder le mouton , le voilà qui fait manger le mouton au loup ! Ce n'est pas édifiant, mais au moins c'est engraissant; qu'en ditesvous? Cet embonpoint ne vous fait-il pas envie?
Allons donc, passez aux fourneaux; vous aurez l'avantage de goûter de tout, même avant votre maître; et quand il se présentera un importun comme vous, vous pourrez imiter cet elTronté qui, pendant que le loup vous fait l'accueil que vous savez, prend un avant -goût du bon morceau qu'il vient de tirer tout fumant de la broche !
lit part, mol J'an ripondi.
A Irop courir joutbbI od glgoc Ce qu'on oe cherchait poini, heW!
Il aimait trop courir, et couHr l'a pcrdul
M 1^ belle alTiiire que vos maximes el vos vérités comme en disait M. de Lapalisse, quand vivait ce moraliste profond et qu'oD n'a jamais remplacé ! Quel rapport peut-il donc y avoir entre ces bavardages plus ou moins renouvelés des Grecs et la préoccupation de ce grand lévrier que j'aperçois depuis un bon moment, collant ses lunettes sur les afTiches de Paris et enregistrant sur son
5s LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.
calepin avec un soin minutieux, le résultat de ses lectures murales? A'^ous qui moralisez si bien avec lesprit des autres , monsieur l'Anglais (car à votre petit chapeau et à vos longues guêtres de cuir, sans parler de votre gros ventre et de votre grosse tournure , je vous reconnais pour un enfant d'Albion), vous feriez bien mieux de satisfaire ma curiosité et de m'apprendre pour quelle importante publication votre compatriote (car à son visage pointu, a ses épaules pointues, à ses coudes pointus, à ses genoux pointus , je le reconnais aussi pour un enfant d'Albion), votre compatriote, dis-je, collectionne ces matériaux de nouvelle espèce.
— Apprenez, Madame, que cet infortuné jeune homme, pour lequel vous manifestez un intérêt qui me touche, était naguère aussi frais, aussi bien portant, aussi dispos que vous le voyez aujourd'hui pâle, étiré et se soutenant à peine sur ses jambes. C'est le seul parent qui me reste , et je l'aime comme mon fils. 11 vivait heureux , du moins je le croyais, dans une magnifique terre que je possède dans le comté de Surrey. Habile à la chasse , pour laquelle il semblait né, mes grandes plaines étaient le théâtre de ses triomphes. Rien n'était négligé par moi pour le retenir loin du monde; il avait tout à souhait, et lorsque le soir il i*entrait au logis, il trouvait, après un bon dîner pour restaurer son corps , les conseils de mon expérience pour élever son esprit et fortifier son âme.
« Hélas! Madame, la jeunesse est partout la même;
VOUS me paraissez avoir assez vécu pour ne pas l'ignorer. Tout le bonheur de mon cher John n^était quun mensonge. Ces courses vagabondes, ces chasses effrénées , ce dîner régulièrement dévoré de si bon appétit , ces leçons de morale reçues avec tant de déférence apparente , tout cela cachait une passion qui, trop longtemps contenue, finit par éclater furieuse et irrésistible , et m'entraîna moi- ^rnôme loin des joies tranquilles que j'avais préparées i\ mes derniers jours.
« John avait la passion des voyages; il voulait voir le monde, et de même que Dieu ne suffisait plus à Fernand , de la Favorite (vous devez avoir connu Fernand, ^Fadame), la chasse et ma morale ne suffisaient plus à John : il fallut tout quitter et partir, car le laisser aller seul, mon cœur ne le pouvait pas. Nous partîmes donc, lui radieux comme un prisonnier qui recouvre sa liberté , moi triste et résigné comme un père qui se sacrifie aux folies de son fils. Nous passâmes quelques jours à Londres, oii John fit certaines connaissances. Toutefois son imagination franchissait l'espace et rêvait les grandes chasses dans les immenses forêts du nouveau monde. On s'embarqua; mais à peine eûmes-nous fait quelques milles, que John ressentit les premières atteintes du mal affreux qui h ronge, et qui, se développant à mesure que le navire s'éloignait de la terre, s'empara de tous ses organes au point de le réduire à l'état de dépérissement où vous le voyez aujourd'hui. Oui, Madame, John avait le mal de
mer, puisqu'il faut l'appeler par son nom; mais le mal de mer comme personne ne Ta jamais eu et ne Taura jamais, le mal de mer se révélant sous un aspect inconnu jusqu'à ce jour : le mal de mer chronique, le mal de mer incurable.
« Notre séjour à New- York fut bien triste, comme vous le pensez, Madame. John dépérissait à vue d'œil; adieu la chasse, adieu les forêts vierges. Nous passions notre temps , lui à souffrir et moi à chercher partout des médecins impossibles et des remèdes qui n'existaient pas. Le courage m'abandonnait, les plus noirs pressentiments venaient m'assiéger, lorsqu'un bienheureux journal français me tombe sous la main et m'offre une quatrième page tout émaillée de recettes diverses et d'annonces miraculeuses promettant la guérison que je n'osais plus- espérer. L'espèce de mal de mer dont John était affligé me semblait, d'après le journal en question, avoir spécialement éveillé l'attention du corps médical de Paris; on y citait tel praticien qui avait acquis à le traiter fortune et réputation; aussi, sans rechercher les causes de cette préférence bizarre, je quittai l'Amérique pour conduire John dans votre capitale,
« Nous voici arrivés depuis hier. Madame, et ces recherches inquiètes de John , cette préoccupation que vous attribuez à des projets littéraires ( Dieu merci , John est bien assez malheureux comme cela ! ) , vous annoncent tout simplement le désir ardent qu'il éprouve de se débarrasser d'uH
mal dODl il demande la guerison à toutes les alfîches collées uu\ murailles.
H Voilà noire histoire, Madame; puisse-t-elle bientôt se lermiDer par le soulagement de mon pauvre John ; ce que j'espère, si je m'en rapporte à l'abontlante récolte d'adresses et de topiques qu'il fait en ce moment. Décidément, pour celte lois, le journal ne mentait pas.
— Vous ne pouviez mieux: rencontrer , monsieur l'Anglais; le sort de votre John me louche, et j'y veux compatir. Je ne fais pas personnellement de la médecine, je suis marchande de volailles vivantes; mais mon mari s'est fait une spécialité de la cure de ce genre d'affection dont souffre votre jeune homme; venez chez nous, il s'en trouvera bien et vous aussi. »
Grandville, en passant, avait entendu l'histoire et le dialogue , il en a fait un dessin bien plus fm et plus spirituel que le dialogue et que l'histoire; seulement il n'a jamais pu savoir si la marchande de volailles vivantes avait tenu ce qu'elle avait promis.
Heureux. di\-cors ! Quelle gloire et ((uelle jubiialion ! Comme il exulte, comme il porte avec l'orgueil du triomptiHteur ce qu'il prend pour le trophée de sa vaillauce ! 11 en est fier; il voudrait le montrer à. tout ie monde; il voudrait que l'univers entier partageât ses transports. Gomme la foi brille dans ses yeux , pure et sans mélange ! Depui."; longtemps il n'était qu'époux, depuis longtemps son bonheur était empoisonné par le désir inassouvi d'être pèi'e , et maintenant il l'est!... Il t'est ! et sa léle se relève radieuse et toute resplenilissante de sa couronne de prédestiné !
Plus de soucis, plus de tourments à propos de sa fortune si péniblement amassée, et qu'il craignait tant do voir recueillie par des collatéraux délestés ! Qu'ils en fassent leur deuil, car voici l'haritier qui vient de lui naître;
rhérîtier de son nom, qu'il demandait, qu'il voulait à tout prix, on le lui a donné, enfin ! Ses biens n'iront donc pas à des étrangers ! Désormais il pourra considérer d'un œil plus calme et plus serein l'avenir qui jusqu'alors s'offrait à lui sous les sombres couleurs d'une vieillesse triste et abandonnée. La solitude, pour les vieillards, n'est-ce pas le commencement de la mort? Mais il vivra, il vivra longtemps , car un fils, le soutien et le charme de ses derniers jours, lui arrive comme un don inespéré du ciel. Cette récompense de ses vertus conjugales, ce dédommagement à ses désirs si souvent déçus, il en était digne; et si Ton veut que ce soit un miracle , ce miracle est encore une justice ; le dix-cors y avait des droits !
Ainsi, toutes les joies, tous les bonheurs, toutes les espérances se trahissent sur la physionomie de ce père fortuné. II se sent reverdir, l'allégresse de son âme décuple ses forces et permet à ses jambes grêles de porter sans faiblir un double fardeau : le nouveau-né et son propre corps à lui, chargé du riche édifice de sa tête majestueuse.
Mais que ne peut l'héroïsme paternel uni à l'amour conjugal ! Depuis l'heureux moment, ce modèle des pères et des époux va, vient et se multiplie, pour ainsi dire, avec l'ardeur d'un jeune homme. Sa sollicitude se partage entre le lit où repose celle qui désormais lui est doublement chère, et le berceau qui a reçu son trésor, sa seconde vie.
Tout à l'heure assis sur son fauteuil vert, il berçait doucement de son pied le premier sommeil du nouveauné, pendant que sa main, appuyée sur le dossier du lit, semblait protéger le repos de la mère. Parfois il se lève et va ramener soigneusement sur la tête de l'intéressante dormeuse les draperies destinées à la protéger contre la lumière importune d'un trop grand jour; et puis il retourne à sa place en se disant que son meuble vert a d'ores et déjà fait son temps, et qu'il va le remplacer par un meuble cramoisi , le rouge étant à ses yeux l'emblème de la victoire, la nuance de la difficulté vaincue; comme le vert était le symbole de l'espérance, la couleur de la foi qui combat.
Que lui faut-il encore, et que manque -t-il à son ivresse pour être complète? Est-ce l'arrivée de cette bonne chèvre cauchoise qui vient prodiguer au poupon les sucs nourriciers dont les herbages de Normandie ont rempli ses mamelles? Sans doute elle était attendue ; sans doute sa vue le réjouit, puisque c'est à elle qu'il adresse ces paroles d'empressement et de sollicitude : Arrivez, arrivez, nourrice. Mais ce qui met le comble à son bonheur , ce qui vient délicieusement caresser son orgueil de père , c'est l'ébahissement plein de naturel de la Cauchoise , c'est cette exclamation spontanée et comme intuitive : Dieu ! comme il ressemble à Mosieu !
Dans sa joie, le bon dix-cors n'avait même pas pensé h ce couronnement de l'idéal paternel. Sa femme venait
de Tenrichir d'un petit être qui devait grandir et porter son nom; il n'avait pas vu au delà; le rêve de ses jours et de ses nuits était réalisé , et il bénissait l'ange qui lui faisait un si doux réveil, sans songer à rechercher sa propre image dans les traits de son fils que d'instinct il trouvait superbe , et qu'il adorait de confiance.
Mais voilà que le cri de la Cauchoise appelle son attention sur un objet charmant qui résume en quelque sorte les mille sensations qui agitent son cœur. En effet, c'est bien cela, un air de famille à frapper les moins clairvoyants. C'est ainsi que je devais être au maillot, dit le bon père, je devais vagir ainsi, ainsi je devais ouvrir ma bouche altérée. Certes , cette petite tête a beaucoup à faire pour acquérir le développement de la mienne; mais patience, mon cher trésor, tu grandiras et ta tête aussi; et, à ton tour, tu n'auras rien à envier à ton bienheureux père. (V. gravure col. XII.)
Tout en prononçant cet horoscope flatteur, notre dixcors confie son autre lui-même à la nourrice, qui l'emporte et se met en devoir de le rendre digne un joiir des hautes destinées que son père vient de lui promettre. Quant à ce dernier , il se retourne religieusement vers sa moitié {plucens uxor)^ qu'il remercie pour la centième fois dans l'effusion de la plus tendre reconnaissance.
En historien véridique, nous devons dire que les méchantes langues du quartier se sont exercées sur cette scène de bonheur intérieur. Elles ont prétendu que le
(letil, étant un oiseau, ne pouvait ressembler à son père, qui est ua véritable cerf; elles ont ajouté que toutes les nourrices avaient l'habitude d'y voir aussi cliiir que notre chèvre du pays de Caux, et mille autres choses eoeore tout aussi mensongères.
Mais ne vous y arrêtez pas, ce sont des calomnies; et, s'il vous arrive un pareil bonheur, laites comme notre div-cors, qui n'en crut jamais un mot, et qui passa le reste de ses jours dans la béatitude des embarras charmanls de sa paternité..
BuiïoD prétend que la plus belle conquête de rbouiine, c'est le cheval.
iDterrogez un mécanicien «le notre temps, il vous dira que la plus belle conquête de l'homme, c'est la vapeur.
Adressez-vous à un physicien , il vous soutiendra que l'électricité est la conquête la plus admirable que l'homme ait accomplie.
Quant à moi, je m'inscris en faux contre tous ces savants de différentes espèces, et je dis ;
— La plus belle conquête de l'homme, c'rat l'homme.
— Belle conquête en vérité, me direz-vous, qui n'a coûté ni peine, ni travail, ni génie; qui a été la première de toutes, qui a passé même avant la conquête de la matière, puisque aussitôt qu'il y a eu deux hommes sur la
terre, Tun des deux a opprimé l'autre et en a fait sa bête de somme. C'est bien longtemps après seulement que certains particuliers ingénieux ont pensé que de temps à autre on pourrait avantageusement ajouter k la force de l'homme celle de divers animaux robustes; alors ont été inventés le cheval, le bœuf, l'âne, le mulet, le chameau, le dromadaire, l'éléphant, etc. Ce qui n'a pas empêché, toutefois, de continuer à employer l'homuie presque sur toute la surfaire de la terre à porter, à traîner son semblable, à le servir, k suer et k s'éreinter pour lui.
Les savants, les penseurs, les moralistes, ont trouvé toutes sortes de. belles maximes pour encourager et perpétuer cet usage, afin de prouver k ceux qui en étaient les victimes bénévoles qu'ils accomplissaient une mission sacrée, un véritable devoir; c'est pour cela qu'ils ont fait du travail, de la patience, de la résignation, autant de vertus :
u Lorsque vous travaillez pour les autres, a dit Confucius, travaillez avec la même ardeur que si vous travailliez pour vous-môme. »
Et La Rochefoucauld , ce spirituel égoïste qui faisait si peu de cas des hommes, a écrit :
« Le travail du corps délivre des peines de l'esprit, et c'est ce qui rend les pauvres heureux. » .
Faut-il dire toute la vérité? Eh bien, la vérité, c'est que l'homme prend infiniment de plaisir k voir et k faire travailler son semblable.
Il y a encore un grand nombre de pays où la distinction et la richesse des personnages se mesurent à la qualité, à l'espèce de b^tes de somme qu'ils emploient pour le service et pour le transport de leurs personnes. Il n'y a que les gens de première volée qui aient le privilège de se faire porter à bras ou à épaules d'hommes, en chaise ou en palanquin. On a reconnu que la chaise et le palanquin portés par des hommes bien dressés étaient- infiniment plus doux et plus favorables à la digestion et au repos que n'importe quelle voilure traînée par des chevaux, des mulets ou des bœufs, de même que les fins gastronomes de l'empire romain avaient observé que les murènes nourries avec la chair des esclaves étaient préférables à toutes les autres ; et aussi ne s'en faisaient-ils point faute.
•Il y a pourtant des gens qui prétendent que l'homme n'est point fait pour ce vil emploi de bêtes de somme, et qu'un jour viendra où la vapeur et l'électricité rempliront toutes les fonctions jusqu'à présent assignées à la seule force de l'homme.
Qui est-ce qui fera la guerre et portera les armes? -^ La vapeur.
Qui est-ce qui labourera la terre? — La vapeur !
Qui est-ce qui fera des commissions? — L'électricité !
Qui est-ce qui cirera les bottes? — La vapeur, k moins que ce ne soit l'électricité !
Mais qui est-ce qui produira la vapeur? — L'électricité vraiment !
Et qui est-ce qui produira l'électricité? — I^ vapeur, parbleu !
Je VOUS le dis en vérité , braves gens , ne croyez pas à toutes ces belles promesses. L'homme est ici-bas pour porter sa charjfe; il la porte, et ne s'inquiète pas du reste : dum clilellas porlem meas , comme dit l'âne de Phèdre,
Nous sommes tous plus où moins bêtes de somme, depuis le cheval et le bœuf du coin de la rue qui portent un fardeau soit de chair humaine, soit de malles et de cartons ; depuis le. baudet qui porte ses enfants , ses provisions et son parapluie, jusqu'à la commère bien nourrie qui ne porte que les splendeurs de son corsage et de son embonpoint, jusqu'au rêveur qui porte ses pensées, a Toisif qui porte ses ennuis, au débauché qui porte ses vices et ses passions.
— Vous n'avez point de famille, disait un grand personnage politique à un cynique exploiteur qui lui demandait beaucoup d'argent?
— Point de famille. Monseigneur, mais j'ai mes vices et mes passions à satisfaire, et je vous jure que c'est une famille dont l'entretien est un fardeau plus grand que l'éducation de douze enfants !
Oui, nous portons tous quelque chose, peu ou prou, et le trait de l'homme qui ne porte rien dans la Chanson de Malbrough est aussi invraisemblable que plaisant.
Celui-ci porte ses chagrins, celui-là ses remords, un autre ses espérances; Pierre porte son passé, Jacques
porte sa fatuité, Antoine son ineptie... El. je le dis pai' cipérience, il n'est pas de plus lourd fardeau à porter qu'un cerveau vide.
Celui-ci ne porte que son ventre, c'est déjà trop. Plaijîoez-le, car il ne se porte pas bien, puisqu'il est obligé de se faire porter.
Enfin le dernier se porte bien, mais ce n'est pas une pelite affaire que d'avoir la force nécessaire pour porter avec grâce et facilité ce fardeau qu'on appelle sfH-nif'iiie.
Si un homme s'éloigne du monde, s'il veut vivre seul. si, résumaal en lui les qualités peu aimables de Timou et de Diogène, il n'a pour 1^ autres que paroles dures et boutades de mauvaise humeur, pourquoi dit-on de lui que c'est un ours?
Qu'est-ce doue qui a valu à ce quadrupède tes hoaoeursd'uae assimilation qui attaque son caractère, et qui. pour se perdre dans la nuit des temps, n'en est assurément pas plus flatteuse?
Est-ce une erreur, un préjugé passé par la consécration du temps à l'état de vérité universelle? Question difficile à résoudre, et qu'en tout cas nous ne voulons pas discuter.
Nous mettroDS cependant sous les yeux du lecteui-
jaloux de s'éclairer, les pièces de ce procès, nous rappellerons le pour et le contre : le lecteur décidera.
L'ours est d'une humeur sombre et farouche, disent les naturalistes; il a Tinstinct de la solitude et fuit la présence de l'homme. Ces messieurs auraient pu ajouter :
Cet animal est fort méchant, Quand on Tattaque il se défend.
Voilà le réquisitoire; il est brutal comme un fait.
Mais quel est cet artiste déployant ses grâces sur la place publique et se balançant en cadence sur ses pattes de derrière au son du galoubet et du tambourin? Comme il est bon apôtre au milieu de ces badauds qu'il amuse ! Comme il est docile au commandement du conducteur qui lui fait faire l'exercice avec un bâton ! S'il grogne parfois, c'est quand un gamin le tourmente au passage; s'il montre les dents à travers les losanges de sa muselière, c'est parce que les agaceries des spectateurs, lui faisant manquer la mesure, peuvent nuire à sa réputation chorégraphique.
Que dites-vous de la défense? ne vaut-elle pas le réquisitoire?
Est-ce que par hasard l'ours ne serait pas si ours qu'on veut bien le dire?
Et cependant, nous doutons qu'il se relève jamais de
cet arrêt qui pèse sur sa destinée; car, erreur et préjugé, si par aventure le génie les touche du bout de son aile , il les consacre pour toujours.
Aussi c'est bien affaire terminée pour la réputation de l'ours. Grandville vient de lui donner le coup de grâce. Voyez celui qu'il nous monlre seul au coin de son feu, les pieds dans de chaudes pantoufles , les mains croisées sur ses genoux et détournant à peine son museau refrogné pour donner cet ordre égoïste et péremptoire : Je n'y suis pour personne ! Ce sont bien les petits yeux chagrins, le front soucieux, l'attitude morose de l'ennemi des hommes ! Celui-ci , comme pour se protéger mieux contre leur approche, se retranche derrière un immense paravent et s'enfonce jusqu'à la nuque dans une vaste houppelande de 4 couleur fauve. (V. gravure col. XIV.) Autour de lui, rien qui révèle la présence de la civilisation ou le contact de ses semblables. Sur son bureau deux livres ouverts : l'un est le Misanthrope^ l'autre a pour titre les Douceurs de la Solitude; devant lui une feuille de papier, sur laquelle on retrouverait sans doute les savants commentaires dont il enrichit avec délices ces deux productions si chères à son cœur désabusé; à côté, le jeu qui dispense d'un partner, le jeu qui n'amène avec lui ni relations, ni liaisons, ni débats, ni querelles, ni déceptions, le jeu qu'on joue seul enfin, et qui doit à cette singularité le nom de jeu du solitaire !
Toutefois, que Molière y prenne garde, car notre ours ne doit pas avoir une bien grande vénératitm pour Aiceste,
un peu misanthrope à l'eau de rose, on en conviendra : des manchettes de dentelles , des bas de soie bien tirés . une perruiiue artistement frisée, un habit et des manières de cour, un langage choisi et sentant son monde, tout cela fait d'Alceste un ours trop bien léché, bon tout au plus à faire pitié à un ours de la trempe du nôtre. Et puis , doit-on bien détester les hommes (juand on est si sensible aux charmes des femmes?
Parlez-moi du misanthrope de Graodville! Ce n'est pas lui qui s'exposera jamais à l'attendrissement. En fait de Célimène tentatrice, il ne donne accès qu'à sa portière, vieille pie qui se présente un balai sous le bras , des bottes à la main, des lunettes sur le nez, et dont l'accoutrement fait de toute sa laide personne une infaillible sauvegarde pour les principes du bourru qui veut rester incurable.
La pie ouvre le bec : parler, pour elle est un besoin; mais notre ours veut être seul , elle n'est là que pour entendre l'injonction sacramentelle : Je n'y suis pour personne !
Nous voici devant un tableau qui soulève tout ce qu'il y a de nobles instincte et de sentiineots haut placés chez l'honnête homme. (V. gravure col. XV.) Il résume de la manière la plus visiblement saisissante tout un côté de li nature humaine, le plus vil, selon nous, et rappelle à l'esprit les chutes innombrables de 'cet être que Dieu avait créé ^rand et fier, et qui met toute sa liberté à se faire humble et petit. Singulier et malheureux privilège, il y réussit mieux qu'en aucune autre chose !
Si l'homme dépensait à l'étude et au soin de sa dignité la centième partie des efforts qu'il fait pour trouver des formules serviles, pour composer des attitudes soumises et bassement obséquieuses, l'humanité, se rapprochant de Dieu, serait bientôt complètement transformée. Mais
rhonlme ne le veut pas, et voilà, sans remonler plus haut, près de trois cents ans qu'un moraliste a fait un livre intitulé de la Servitude volontaire ^ et que ce livre a toujours le mérite de Tà-propos. Il ne mourra jamais; la sottise humaine le fait immortel.
Ce Paon qui se rengorge et fait la roue , ce super he personnage qui jette du haut de sa vanité un regard de mépris et de dédain sur ce solliciteur besoigneux, c'est un homme qui a passé sa vie à paraître ce qu'il n'était pas. Son existence a été , est et sera un déguisement perpétuel. Il a bien vite compris que lorsqu'on ne peut pas être^ il faut paraître; et comme il trouvait une société fort éprise des apparences, comme il a su, à son tour, se faire humble et valeter auprès des gens dont il avait besoin pour monter, il a fini par se donner l'importance que vous lui voyez, et qu'entretient le très-grand nombre de ceux qui éprouvent incessamment le besoin de se créer des
idoles.
A son entrée dans le monde, il avait vu s'attacher à certains noms glorieusement historiques la considération et le respect que commanJent toujours les vertus plus encore que les titres héréditaires ; alors il s'est mis à changer le nom roturier de son père contre le nom de son village, que tous ses compatriotes avaient aussi bien que lui lo droit de porter. Ignorant autant qu'ambitieux, il a en)prunté à d'autres les idées qu'il n'avait pas, les discours qu'il ne pouvait pas foire; et comme il devait à un hasard
LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. 8f
mélangé de beaucoup d*astuce servile , une fortune considérable, il a pu, s*entourant d'une grande existence matérielle , se grandir aux yeux des imbéciles , et se rendre nécessaire à la troupe famélique des intrigants sans vergogne et sans moralité.
II est de toutes les grandes affaires où il y a beaucoup d'argent à gagner sans faire dépense d'esprit ou de savoir. Il est associé à tout ce que nous connaissons de plus aristocratiquement industriel parmi les hommes du jour. Aussi , voyez comme il pose insolemment ! comme il se pavane ! Jamais sottise s'étala-t-elle avec plus de complaisance oi^eilleuse? Et vit-on jamais tomber de plus haut la morgue impertinente d'un parvenu? Ses anciens amis, dont ils s'est servi autrefois pour faire un peu de bruit autour de son nom d'emprunt, il ne les connaît plus. Il paraît qu'à présent, il n'a plus besoin d'avoir de l'esprit. Heureux mortel !
Du reste, sachez-le bien, cet homme toutrogue, qu'il vous paraît, est encore une variété de la bassesse. En ce moment, il se venge sur ce pauvre hère qu'il force k s'avilir devant lui, de toutes les humiliations qu'il a lui-même essuyées pour arriver à son but. En effet, il n'a jamais eu un principe dans le cœur , et il les a tour à tour affichés tous ; il a successivement adoré tous les pouvoirs, il s'est servi de tous pour faire son chemin ; il leur a pris à tous quelque chose ; il est resté debout au milieu
des ruines qu'ils ont accumulées dans leur chute; que
. • il
disr-je? il a toujours gagné à l'arrivée d'un régime nouveau. Et dans ce moment, il est en train de conquérir, à sa manière, une distinction qui a toujours été l'un des rêves de sa vie.
Il l'aura , gardez-vous d'en douter.
En attendant, il fait faire antichambre, et quand il daigne admettre quelqu'un dont il n'a pas besoin, voilà les airs qu'il prend; et voilà aussi la dégradante posi* tion que se donnent les malheureux qui descendent à solliciter quelque chose de lui.
En voici un qui est dans toutes les conditions de l'emploi. On ne peut-être plus souple, plus humble, plus platement obséquieux. Il rampe comme un reptile. Il appartient à cette variété si nombreuse de mendiantis que la loi tolère, sans doute, parce qu'ils n'exercent pas leur industrie dans la rue. L'aumône d'une place, d'une faveur, d'un sourire, il est permis de la solliciter; et Dieu sait cependant à combien d'ignobles calculs ce genre de mendicité donne lieu ! Dieu sait combien plus elle est avilissante ! Elle abaisse bien autrement le caractère de ceux qui s'y livrent, tandis qu'elle entretient dans la société, qu'elle démoralise , ce déplorable exemple d'hommages adressés à des êtres qui n'en sont pas dignes , et qu'elle consacre la plus révoltante des usurpations : l'usurpation de l'estime et de la considération publiques.
L'orgueil existerait-il sans les adorateurs de l'orgueil ?
Est-ce, au contraire, l'oi^eil des uns qui eogendrela bassesse des autres?
QueslioDS désespéra D tes, hélas ! qui appellent uue réponse encore plus désolaute. En eiïet, ces deux fléaux se donnent mutuellement naissance; ils sont tour à tour eflet et cause, l'un à l'égard de l'autre, et pour en délivrer la teire, il Taudraît les arracher du cœur humain tous les deux à la fois. Où est l'hercule au berceau qui doit étouffer ces deux serpents ?
Quant à ce dindon qui s'enfle pour imiter le paon dont il n'est que la caricature , il est là pour figurer l'impoitance bêle et la suffisance du laquais bien nourri. Ce suisse si gras et si vain personnifie la réunion des deux vices; insolent dans l'antichambre, il redevient souple valet en mettant le pied au salon !
Et vous, lecteur, permettez-moi, quoique vous n'en ayez pas besoin, de vous rappeler cette belle parole de Diderot : Proslernez-vous pour refuser.
Ainsi chantait, aux rives brumeuses de la Seine, un oiseau des Canaries, accompagnant sur le mélancolique ÎDstrument auquel il a donné son nom , ce rerrain désolé de l'exil. Les passants s'arrêtaient attendris, et se prenaient à regretter pour l'élran^er le beau soleil qu'il avait perdu et les riants paysages de la patrie absente. Alin de mieux lui Faire oublier les douceurs du nid paternel et pour tempérer l'araertume de ses plaintes, chacun s'empressait de jeter à ses pieds bon nombre de pièces de monnaie, témoignage non équivoque d'une hospitalité compatissante; la recette était abondante, et, s'il est vrai que dans le monde des oiseaux l'argent ait, comme dans le monde des hommes , la vertu de cicatriser toutes les s et de calmer toutes les douleurs , notre virtuose
exotique pouvait désormais épancher en joyeuses vocalises les inspirations de son âme consolée.
Seul de tous les assistants , un jeune merle n'avait rien donné; non pas que son cœur fût resté insensible aux accents de Tartiste , tout le monde sait que le merle est bon de sa nature; mais celui-ci était plus pauvre encore qu'il n'était généreux; à le voir on n'en pouvait douter. Il portait un habit dont l'ampleur et la longueur attestaient suffisamment qu'il avait été fait pour une taille plus riche et plus élevée que la sienne ; son pantalon , descendant sur les talons et montant jusqu'à la place ordinairement réservée à la cravate , était conçu de manière à tenir lieu de bas et de gilet , et je ne sais quelle façon de bonnet , ramassé je ne sais où, couronnait, dans une pose abandonnée, cet échantillon varié d'une friperie ambulante. Et cependant, sous cetle livrée de la misère, battait un grand cœur de merle; il sympathisait avec l'étranger, et ne pouvant faire mieux, il voulut au moins lui donner de bonnes paroles pour ses chagrins, des compliments pour son talent : il attend donc que la foule se soit dispersée, et s' avançant, modeste comme il convient à un amateur qui a vu le spectacle gratis, il hasarde timidement des félicitations à l'artiste et des encouragements à son malheur.
Tout à coup la scène change : l'œil du chanteur s'allume, sa voix s'élève, il se dresse furieux, et avec ce geste académique, inconnu sans doute aux Canaries, mais qu'il a pu apprendre, grâce à son séjour dans la capitale
(les arts et de la civilisation, il veut imposer silence au pauvre merle, qui reste d'abord tout ébahi.
— Pourquoi donc toute celte colère , dit alors un troisième personnage témoin de la scène? Pourquoi répondre a une action louable, après tout, par des paroles dures, et d'où vient tant d'ingratitude? Sans contredit, monsieur Tartiste, vous êtes de belle taille et vous avez une voiK charmante ! Il est évident que vous êtes coiffé d'une magniQque casiuette, que vous étalez un col superbe, que vous êtes chaussé de bottes élégantes , que vous êtes parfaitement nippé des pieds à la lête, je vous accorderai même que tout cela a été fait sur mesure exprès pour vous et payé sur vos éconoaiies ; mais est-ce une raison pour dédaigner un bon procédé, parce qu'il vient de plus pauvre que vous? Vous étiez tout à l'heure si l'humble et si dolent, et voilà maintenant que vous prenez un air fier et casseur et que vous vous écriez : J'ie dis d'ie taire ^ vilain merle ! Prenez garde, bel étranger, votre adversaire est petit , mais il est bien pris dans sa taille , il semble vigoureux, et à votre place je ne serais pas très-rassuré en le voyant serrer ses poings solides et répondre en regardant de travers ; Tu veux m empêcher d^ siffler , grand serin ! Au fait, quelle singulière prétention est la vôtre, de vouloir empêcher un merle de siffler ! ou vous êtes bien ignorant , ou vous êtes bien diiricile à vivre. Quand le merle veut blâmer , il siffle; quand il veut approuver, il siffle encore, le merle siffle toujours; ce désagrénient ou cet avantage, comme
VOUS voudrez rappeler, Dieu le lui a donné , il faut bien qu'il le garde, et c'est tant pis pour vous si votre ridicule amour-propre vous attire quelque mauvaise affaire; car voyez-vous, la meilleure nature s'irrite par l'injustice, et alors le plus faible en apparence devient souvent le plus fort ! d'est encore Dieu qui l'a voulu ainsi, et Dieu a bien ses raisons : j'ai lu ça sur un précieux feuillet que j'ai rencontré un jour par hasard au milieu des ordures de toute espèce qui font la fortune de ma hotte; vous pouvez donc m'en croire. D'ailleurs vous avez mieux à faire qu'à vous disputer sans raison; malheureux tous les deux, restez amis aujourd'hui, afin de mieux vous secourir demain si l'occasion le veut.
Ce sage discours venait d'un petit chiffonnier , philosophe comme le sont tous les chiffonniers , que la Providence avait mis à portée des deux champions, pour leur faire entendre la leçon qu'elle voulait leur adresser. Sans se déranger , sans abandonner un moment son œuvre , à laquelle il se livrait avec une sorte de contentement répandu sur toute sa personne , sans même se retourner vers les deux auditeurs, notre philosophe avait mis à leur service l'expérience et la morale qu'on acquiert toujours dans la profession de chiffonnier, tant dédaignée, parce qu'elle est trop peu connue.
Grahdville a toujours pense que les deux oiseaux en avaient fait leur profit.
Pour une dame qui n'a encore rien eu ! — C'est Grandville qui a ioventé le mot, et le mot est resté; le monde ]'a consacré : les voraces eux-mêmes , dont l'artiste a si bieo caraclérisé la gourmandise, s'en servent encore journellement dans les salons, où ils continuent à fournir une nombreuse et indestructible famille.
La population masculine d'un bal à Paris, comme en province, se compose de quatre espèces bien distinctes d'individus : les danseurs, les joueurs, les causeurs et les gourniaods.
1^ gourmand de salon a un aspect tout particulier : avide comme un requin, friand comme un barbet, ou vorace comme un loup, il se place volontiers du côté de l'antichambre, dans les environs de la cuisine plutôt que
dans le salon. C'est de là qu il peut, le nez au vent, Tœil animé, la bouche ouverte, comme le démon de qui l'Écriture a dit : H quœrens quem devoret, flairer les plateaux, les voir arriver, et prélever son premier gâteau, sa première glace, son premier verre de punch ; je dis son premier, car il faut à tout gourmand un peu bien constitué, que chaque tournée rapporte au moins une double moisson de ces friandises variées que l'on promène sous prétexte de rafraîchissements. Aussi est-ce dans l'antichambre, dans la salle à manger peut-être, en avant du salon enfin, que Grand ville a placé ses trois héros, avec trois dames, qui paraissent lutter sans trop de désavantage avec ces Messieurs. Vous le savez : les femmes, quand elles se mettent à être gourmandes , ne le sont pas à demi ; elles envient les jambes, les bras et l'audace des flaireurs de petitsfours; elles vont même jusqu'à s'associer avec eux pour les lancer à la chasse à courre du sorbet ou de la tasse de chocolat.
A les voir se jeter sur les pâtisseries, on dirait que ces gens-là n'ont pas mangé depuis quinze jours; — de fiait, j'en ai connu un qui dînait à moitié les jours où il allait au bal, et prenait un verre d'absinthe après son demi-dîner; — à peine ont-ils réussi à enlever leur proie, qu'ils l'emportent dans quelque coin obscur et se hâtent de la dévorer, en se préparant à. ce qu'ils appellent la récolte du regain. La manœuvre est très-simple : elle consiste à tourner autour du salon et à passer ,dans la salle de
LES MÉTÂ&IORPHOSES DU JOUR. 91
eu , de manière à se trouver auprès des joueurs au moment oïl l'on vient leur présenter les plateaux. Quelquefois., entre la première coupe, qu'ils ont eue comme gourmands , et le regain , qu'ils fauchent à titre de joueurs , ils ont trouvé moyen, en traversant le salon, de glaner quelques morceaux de brioche ou de baba en qualité de danseurs.
Un maître de maison , qui avait beaucoup observé , voulant mettre obstacle à la consommation immodérée que provoquait l'excellence du punch qu'on faisait chez lui, avait imaginé de le faire servir excessivement chaud; il était impossible de le boire immédiatement , et les plateaux s'en allaient complètement dégarnis, que le punch n'était pas encore assez refroidi pour être buvable. Qui se trouva bien empêché? Ce fut la gent buveuse, qui, ne pouvant plus obtenir qu'un verre de punch à chaque tournée, voua aux dieux infernaux le maitre de la maison et son chef d'office. Mais un gourmand inventif découvrit une combinaison pour déjouer les mesures de son hôte; un grand verre à vin, dissimulé dans un coin, lui servait h transvaser et à faire refroidir le liquide brûlant qu'il ne pouvait boire , puis il courait à la conquête d'un second , d'un troisième verre de punch, dont le contenu venait se joindre à sa première réserve. La difficulté était levée avec avantage pour le consommateur.
Les petits-fours, qui le croirait, sont dangereux, et renferment en eux des éléments de discorde qu'on n'aurait
jamais soupçonnés; ils ont brouillé , il y a quelques années, toute la population dansante et dévorante d'une petite ville avec une respectable dame dont le mari occupait une haute position dans l'administration de cette cité, trèsamie du plaisir et très-exigeante en matière de représentation.
Cette brave dame, qui avait le travers d'être un peu plus économe qu'il ne convenait en raison de la fortune, des fonctions et des appointements de son mari, et qui avait vécu jusque-là sans donner ni bals, ni soirées, s'était avisée de conclure avec un des principaux pâtissiers de la localité un marché, aux termes duquel elle lui rendait le lendemain de chaque réception les gâteaux non consommés, pour le prix en être porté en déduction de la facture générale. Le pâtissier, que le marché ne satisfaisait pas complètement, en raconta les clauses k quelques-uns de ses habitués. On peut se faire une idée de l'efTet. "Aussitôt danseurs, gourmands, plaisants, ennemis du pouvoir, de se coaliser pour nettoyer absolument les assiettes et les plateaux de madame la fonctionnaire. Au bal qui suivit il ne resta pas un croquet. Grande colère de Tharpagon femelle; ses soupçons se portèrent sur les domestiques; elle en chassa trois. EnGn la semaine suivante, elle- se mit en devoir de surveiller elle-même ses chers gâteaux , qui furent mis littéralement au pillage. Une liste de proscription fut dressée , transmise au mari et approuvée par lui : tous les mangeurs y Bguraient. Mais quand arriva la nou-
LES MÉTAMOIIIMIOSES DU JOL'It. 9;i
velle soirée, danseurs et mangeurs étaient tous absents. Alors vinrent les lettres anonymes, les épigrammes, les cancans. Un petit journal osa faire allusion à la parcimonie du fonctionnaire et à quelques autres vilenies; il fallut capituler, el se résigner à inscrire une somme assez ronde au chapitre Gâteaux dans le budget de la maison. Puis tout rentra dans l'ordre.
0 maîtres de maison, apprenez à respecter les mangeurs de vos salons; ne les évitez pas, et fermez-leur la bouclie en la leur remplissant !
Il n'y a pas de caricature !
Qu'est-ce à dire ? et vouloos-aous préleDdre par hasanl que rien, daas la nature, ne s'écarte des types éternels du beau, qu'aucune exagération n'y fait dévier la forme humaine de l'idéal universellement accepté ?
Bien loin de là; je suis au contraire tellement convaincu de l'existence propre de ces anomalies, que ma protestation n'est pas autre chose qu'un témoignage en faveur de leur réalité. Ce que je veux dire , c'est que la caricature n'existe pas dans l'acception généralement reçue de ce mot. Il y a te laid, il y a le difforme, il y a le grotesque, il y a le ridicule au moral comme au physique; mais tout cela court le monde, tout cela vit , se promène , mange , boit et nage à l'occasion , tout celu est dans la
nature au môme titre et en plus grand nombre, hélas? que le beau^ que le gracieux, que Taimable, que le charmant.
Et que croyez- VOUS que sont tous ces spirituels auteurs, ces artistes, si fins observateurs, dont le génie vous amuse et vous étonne? Vous vous figurez que vous avez touché juste quand vous les avez appelés d'un nom consacré, ([uoique menteur , quand vous avez dit d'eux : « Caricaturistes ! » c'est-à-dire inventeurs de ^sujets bizarres et fantastiques, créateurs de monstres chimériques, peintres, dessinateurs, auteurs comiques , historiographes hyperboliques des travers du caractère et du cœur humain, collectionneurs fantaisistes des travers de la forme humaine ; eh bien, non. Vous en faites des Prométhées, ni plus, ni moins; vous leur faites usurper l'attribut dont ils ne sont, après tout, que les très -humbles esclaves; vous en faites des inventeurs, tandis ({u'ils ne sont que des copistes. Tout leur mérite , et Dieu me garde de vouloir le rabaisser ! c'est de vous faire illusion, c'est de saisir la nature au point de se l'approprier, c'est d'attacher vos yeux et votre esprit sur la copie jusqu'à vous empêcher de voir le modèle qui pose sans cesse devant vous-mômes. Prestidigitateurs habiles, ils escamotent la nature à votre barbe; il leur sullit, pour cela, d'un mot, d'un coup de crayon, et le tour est joué.
Voilà des siècles que ces enchanteurs facétieux vous font (les malices qui, pour élre bien vieilles, n'en sont pas
moins neuves et conservent toujours le privilège de vous tromper» Tel qui rit de Polichinelle comme d'une carica* ture, oublie peut-être qu'il en compte plus d'un parmi ses ancêtres. Pourrait-il répondre , en tout cas, qu'il n'en surgira pas quelque spécimen en nez et en bosses dans la lignée de ses descendants ? Qui oserait soutenir que Mayeux n'a pas existé? que dis-je ! qui oserait douter qu'il soit encore plein de vie? Je le connais, moi qui vous parle.
Et si l'on ne me voit jamais arrêté sur le seuil de la porte <le la maison que j'habite, y a-t-il un seul de mes amis (fui ne sache que c'est à cause du nom de mon proprié* taire? Vous riez ! eh bien, apprenez que cet homme s'appelle M. Vautour ! Après cela , comme il n'a du. vautour que le nom, j'aime mieux, par déférence pour le refrain (lu vaudeville , me condamner à ne jamais prendre le frais devant la maison, et rester fidèle à son propriétaire.
Enfin , voulez-vous me permettre de résumer mon opinion dans un aphorisme bien guindé, bien sentencieux, mais fort peu paradoxal?
Ce que vous appelez caricature n'est pas autre chose ([ue l'histoire du cœur et du corps humain*
Et maintenant dispensez-moi de pousser plus loin mes démonstrations et mes exemples; ou plutôt vous pouvez tout aussi aisément que moi vous livrer à cet utile et amusant passe-temps. Je me bornerai à vous mettre dans la DQain le fil qui vous guidera dans votre excursion à travers
ce nouveau labyrinthe.
CommeDcez par Adam et finissez par vous, et vous me direz ensuite des nouvelles de mon aphorisme.
Mais en attendant, la première fois que vous visiterez ces quelques pieds cubes d*eau où va se baigner la burlesque foule des amateurs parisiens , ne perdez pas de vue ma formule et faites-en l'application sur place. Pénétrezvous bien du tableau que vous offre notre ami Grand ville , que vous offenseriez si vous le preniez pour un faiseur de caricatures; ardez ces beaux museaux, comme s'écrie Marinette en parlant de Gros-René ; décomposez ces types, rapprochez les espèces, et si vous persistez, après cet examen , à croire à la caricature , je me condamne à trouver la quadrature du cercle , c'est-à-dire à découvrir une difformité physique et morale qui ne soit pas déjà sortie de cette bonne et féconde mère qu'on appelle la nature.
A propos, savez-vous nager? — Oui. — Eh bien, pas moi ; je n'ai jamais voulu l'apprendre , et voici pourquoi :
J'étais autrefois pas mal fort en thème, et à ce titre très-versé dans la connaissance de mes classiques. J'appris un jour que les anciens Grecs tenaient l'art de nager dans un tel honneur qu'ils stigmatisaient le cancre par ce mot foudroyant : // ne sait ni lire ni nager ; que nous traduisons, nous, citoyens de la décadence, par cette formule : 11 ne sait ni lire ni écrire.
Comme c'était un devoir de se proposer pour modèles les grands hommes de la Grèce et de Rome dont on nous inculquait l'histoire, je voulais leur ressembler par leurs
beaux côtés ; j'allais donc commencer mes études de natation, lorsqu'on me donna pour sujet de thème la triste aventure de ce grand nageur appelé Léandre, qui traversait l'Hellespont à la nage pour aller trouver une dame Héro sur te bord opposé, et qui un vilain jour resta fâcheusement en chemin.
Du coup, je renonçai à l'imiter.
Quelques années plus tard, lord Byroo ayant eu la fantaisie de faire la même traversée par le même procédé, et y ayant gagné une fièvre qui faillit l'enlever, je persistai de plus belle dans mon hydrophobie.
Ce qui ne doit pas vous empêcher d'aller à l'école de natation, quand ce ne serait que pour vous convaincre que le jour où Grandville y a fait son apparition, il y a réellement trouvé le plongeur, le rat d'eau, le grenouiilard, etc., et n'en a pas rapporté des caricatures.
Les oiseaux de Duit, el en général tous les oiseaux de' proie, passaient chez les Romains pour avoir la propriétéde pronostiquer l'avenir.
Sspe sinistra cava prsedixit ab ilice cornîx...
a dit Virgile.
C'est pour cela , sans doute, qu'une vieille chouette démon voisinage a la réputation d'être une tireuse de cartes de premier ordre.
Aussi suis-je allé lui faire part de l'embarras danslequel me jetait le dessin de Graodville avec sa brebis, sa chouette et son trèfle, et la prier de m'en expliquer lasignification cabalistique.
En me voyant entrer, la sorcière au bec crochu s'est afTublée d'un capuchon et a caché ses yeux sous des lunettes vertes dont les verres rayonnaient comme les pupilles d'un chat. A cet aspect, je n'ai pu m'empêcher de sourire.
— Vous venez me consulter , et vous ne croyez pas à mon drt, me dit-elle aussitôt; ignorez-vous donc que je ne puis , que je ne veux dire la vérité qu'aux croyants?
— Vous vous trompez, lui répondis-je; je ne viens point vous demander de me prédire ce qui doit m'arriver; j'en ai assez de votre art; la conBance que j'ai eue en lui m'a coûté le bonheur de ma vie...
— Que voulez-vous dire ?
Hélas ! oui, sans votre art, je serais probablement aujourd'hui notaire, marié et père de plusieurs enfants.
— Expliquez-vous plus clairement.
— Mon Dieu ! la chose est bien simple ; j'étais jeune alors; j'avais vingt-quatre ans, et je faisais l'apprentissage monotone et abrutissant de la profession de notaire dans un chef-lieu de département; j'eus le bonheur de ne point déplaire à une jeune personne que j'aimais beaucoup; une proposition de mariage fut faite par ma famille et agréée par celle de la demoiselle : toutes les convenances s'y trouvaient; plus riche que moi , sa dot devait suffire à m'acheter une étude; je rêvais déjà une existence semée de roses, de contrats de vente, d'enfants et d'hypothèques, lorsque j'eus la fatale idée d'aller consulter une de vos
pareilles; or ma future était brune; la sorcière me la montra bientôt sous les apparences de la dame dépique...
— Eh bien, de quoi vous plaignez-vous? Pallas, la Sagesse, Jeanne d'Arc !...
— Cette abominable dame de pique, si Jeanne d'Arc que vous la disiez, s'obstina pendant trois quarts d'heure à se montrer, bras dessus, bras dessous, avec le valet de carreau , tandis que moi j'étais le valet de cœur. Après un pareil pronostic, ma devineresse conclut de là que ce mariage serait de ma part une haute imprudence, dont les suites pourraient m'occasionner les plus vifs désagréments. A cette époque j'étais un croyant ^ comme vous disiez tout à l'heure; je crus, je n'épousai pas, je quittai la ville habitée par celle que j'aimais, pour venir à Paris manger mon fonds avec mon revenu , et rester probablement jusqu'à la Gn de mes jours apprenti grand écrivain.
— Votre prétendue tireuse de cartes était ignorante comme une mule d'Espagne et bête comme une oie bretonne , me répondit ma vieille chouette avec un ricanement aigu et sinistre ; elle ne vous a point fait le Livre de Thot , qu'elle ne connaissait peut-être seulement pas , ce livre miraculeusement échappé à l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, ce livre dont se servait Marie Ambruget, la fameuse cartomancienne du temps de Louis XYI , ce livre qui était le vade mecum de M""" Lenormand, et qui est aussi le mien. Ce grand jeu des grands mages, inventé par les Égyptiens, se compose de soixante-dix-huit tarots,
«et n'a absolument aucun rapport avec les cartes que vous •connaissez. Si vous voulez...
— Non, grand merci ! je ne croîs pas...
— Mais, alors, qu'êtes-vous donc venu faire chez moi?
— Vous demander, en qualité de voisin, ce qu'a voulu
dire Grandvilie avec ce trèfle.
— Votre Grandvilie n'y entend rien, ni vous non plus, s'écria-t-elle en faisant voler mon estampe avec le dos de sa main; les tireuses de cartes du coin de la borne vous diraient que le trèfle signifie de l'argent; moi, je vous dis que le trèfle est le fourrage de l'armée , comme le cœur en est la bravoure, comme le pique et le carreau en sont les armes. Voilà tout ce que j'ai à vous dire , et 4aissez-moi tranquille avec votre insolent dessinateur, qui s'avise de représenter les cartomanciennes en oiseaux de nuit, comme si, au contraire, la cartomancie n'était pas le rayon de lumière qui éclaire l'avenir, comme si nous n'étions pas toutes magiciennes et descendantes du soleil...
La brave chouette commençait à s'exalter : son bec s'agitait, ses ongles se dressaient. Je lui fis la révérence, «t descendis les degrés quatre à quatre.
En rentrant chez moi, je rencontrai un agronome. Il me prit le dessin des mains et se mit à rire en s'écriant :
— Oh ! le trèfle est bon !
— Pourquoi donc est-il bon ? lui demandai-je.
— Mais, parbleu, pour faire enfler les brebis !
LES HÉTAMOBPHOSES DU JOUB. <05
Jeunes brebis, gardez-vous du trèfle et de la fougère, et de bien d'autres herbes encore. Aller au trèfle est presque aussi dangereux pour vous que d'aller au bois !
HAD&HB CABPIER, tii Le Bahon fringant.
Le Comti ALRZAFf.
FINETTE, hmBM de ehunbie d»
madmc Carier.