COLIMAÇON
Oh ! ne vous inquiétez pas tant , Madame. Ils sont bien tranquilles, eux, allez. Figurez-vous que j'arrive, que je demande si on n*a pas vu dans le bois de Bou-
LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. <t3
logne M. le baron Fringant et M. le comte Alezan qui doivent se battre; et voilà qu'on me dit qu'ils sont entrés dans le restaurant voisin. Tiens ! que je dis, c'est encore pas mal drôle cette TaçoD de se battre. Enfin , j'entre tout de même; et puis j'entends des éclats de rire, et qu'on parle de Madame. J'écoute; c'étaient ces deux messieurs qui s'alignaient avec des ailes de canard , et qui disaient comme quoi ils avaient fait semblant de se batb%, afin que vous en choisissiez un des deux après qu'ils ne se seraient pas tués, attendu qu'il y en avait assez de votre fortune pour les contenter tous deux, et puis...
MADAME CARPtER.
Assez, assez ! les ingrats ! Finette, vous ne me parlerez plusquede mon pauvre M. Carpier; je reste veuve !...
FINETTE
Nous verrons bien !
Le porc-épic , de l'ordre des rongeurs , proche parent du lapin, pas très-fort, pas très-gros, mais revêtu d'une pelure armée de pointes dures comme du Ter, aiguës comme un stylet italien , qui le rend d'un accès Tort difficile, et lui permet de faire l'insolent, surtout vis-à-vis des faibles , licence dont il se passe de temps en temps la fantaisie.
L'écrevisse, de l'ordre des décapodes, famille des macroures, tribu des homards; elle est douée de la faculté de s'avancer en reculant. On est sûr de la rencontrer à la condition de la prendre par derrière.
Le renard, rusé, fin, passé mattre en fait de tours, n'aimant pas k batailler, mais habile à faire battre les autres, grand croqueur de poulets, comme dit La Fon-
élégamment du monde pour l'honneur équivoque d'une coquette de la cour. Le duel est le triomphe de la mode , disait alors La Bruyère. En effet, c'était une affaire de mode, et comme la mode fut de tout temps la souveraine par excellence, rien n'y faisait; les édits et les ordonnances les plus sévères demeuraient sans puissance contre un mal que la mode abritait sous son sceptre de droit divin.
La mode passe vite sans doute quand il s'agit d'habits et de colifichets , mais elle dure quand elle a pour objet de faire tuer les gens : on n'est pas pour rien le peuple le plus spirituel de la terre, que diable ! Mais Jean-Jacques, qui avait l'esprit chagrin et mal fait, et qui d'ailleurs n'était jamais content de rien , se prit d'humeur contre celle-ci, et se mit à ferrailler à sa manière, lui tout seul contre tous les duellistes de son temps. II trouva , ma foi ! ses plus éloquentes pages sur ce sujet de morale et de philosophie; et je ne crois pas que le duel se soit jamais relevé des passes brillantes et des terribles bottes que lui porta son rude adversaire, témoin son apostrophe si connue : Et qu'en veux-tu faire de ce sang, bête féroce? Veux-tu le boire?
Après les duels des grands seigneurs et des raffinés, les duels des piliers de café et des spadassins faméliques; mais aussi, après La Bruyère et Jean-Jacques, Grandville; après la dialectique et la parole, la satire mordante et le crayon.
Désormais la mode homicide a fait son temps. Entamée par les moralistes qui l'ont attaquée dans les hauteurs de la société, elle fut peu à peu rejetée dans les bas-fonds, où elle trouva la caricature qui lui donna le coup de grâce; elle ne s'en relèvera pas. On se bat peu aujourd'hui , et si l'on se bat, ce n'est au moins que pour des causes sérieuses, et encore parce que, dans notre organisation sociale, l'honnête homme n'est pas toujours suffisamment [Ht>tégé coDtre l'iosulteur. En tous cas, le duel n'est plus une mode, le duel ne peut plus être une spéculation, et c'est de presque tout le monde que l'on peut dire aujourd'hui avec le poëte Lebrun :
Jamais l'aiïreux duel, monstre impie et farouche, N'arma tes mains d'un glaive au meurtre préparé.
Il D'existé pas de plus bel état que celui de soldat, ainsi que cela nous a été victorieusement prouvé par M. Scribe, qui s'est même entendu à cet égard avec Boïeldieu pour la musique.
Eh bieo, malgré cela, il y a encore chaque année un certain nombre de conscrits qui n'embrassent cette agréable profession qu'en rechignant : cela lient probablement à ce qu'ils n'ont pas vu jouer la Dame blanche.
Pour ne pas prendre goût à l'état de soldat dès l'arrivée il la caserne, il faut n'aimer ni la gloire ni le pain de munition.
Je passe sous silence le succès que tout jeune homme est sûr d'obtenir auprès du beau sexe , dès qu'il endosse
le pantalon garance, si toutefois le verbe endosser est ici mis à sa place.
Ce qui sourit le moins à certains néophytes, lorsqu'ils débutent dans la vie de régiment, c'est l'exercice; ils trouvent que c'est monotone : il y a des gens qui ont le caractère si mal fait !
Rien au contraire ne devrait sembler moins monotone que l'exercice, surtout à des gens de labour, habituée dès leur enfance à conduire des bœufs du matin au soir , en chantant la romance de Pierre Dupont , quand ils savent chanter. La seule distraction de cette journée champêtre consiste, de temps en temps, à recevoir un coup de corne; trouvez-vous cela gai?
L'exercice du fantassin français a été combiné, au contraire , de telle sorte que la variété la plus grande règne dans une leçon de quatre heures; ce n'est même pas une leçon , c'est un divertissement.
Rien que la charge du fusil est décomposée en douze temps, tellement on cherche la variété, tellement on veut désennuyer le conscrit.
Aussi ne voit-on jamais bâiller dans les rangs pendant la durée de l'exercice, et cela parce que le soldat s'amuse véritablement, et non, je vous prie de le croire, par la crainte d'être fourré pour cinq jours à la salle de police, s'il se permettait d'écarter démesurément les mâchoires sans commandement.
De même pour le pas; il semble que rien ne soit plus
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facile que de marcher. Eh bien, ce n'est qu'en arrivant au régiment que le conscrit apprécie toutes les nuances du pas ordinaire et du pas accéléré, cela ne demande pas moins de trois mois. Il est vrai que certains élèves ont la tête dure et le pied roide. Il est surtout certains mouvements qu'ils n'exécutent pas d'abord avec facilité; nombre de fois, on en a vu hésiter, lorsque l'instructeur leur disait avec la voix de basse-taille qui appartient à celte institution : — Au commandement de Arche, vous rapprocherez
vivement le pied qui est à terre à côté dé celui qui est en l'air y et vous resterez fixes et mobiles !
Les Bas-Bretons surtout font le désespoir des sergents qui sont chargés de leur donner une brillante éducation , et quelques Alsaciens excitent aussi de temps en temps des mouvements d'impatience chez leur professeur.
C'est alors que le sergent se permet de les traiter de crétins y ce qui est une inconséquence, attendu que l'Alsace ne produit pas de ces phénomènes : c'est dans le Valais seulement qu'on peut s'en procurer.
L'instructeur lance aussi certains petits jurons ; mais on a bien pardonné ce petit défaut à Vert-Vert^ qui n'était pourtant qu'un simple perroquet , et qui n'avait pas l'excuse d'avoir les nerfs agacés par des serins.
Après cela est-ce un grand crime que de dire fichtre ! Car telle est l'exclamation qui m'a l'air de sortir de la bouche du sergent instructeur au moment où il a été daguerréotype par Grandville. Les Auvergnats disent bien
perpétuellement : Fouchtra ! et ils n'en sont pas moins reçus dans la meilleure société : pas un hôtel du faubourg Saint-Honoré, et même du faubourg Saint-Germain, où vous ne rencontriez au moins un Auvergnat sur les escaliers, de huit à neuf heures du matin.
Nous disions qu'en général les conscrits ne connaissent pas assez la Dame blanclie^ et notamment Tair de George Brown ; mais en revanche ils connaissent beaucoup trop, au moins de réputation, l'hôtel des Invalides; et c'est là ce qui refroidit leur enthousiasme pour la belle carrière des armes.
On croit encore, surtout dans les campagnes, qu'on ne peut aller à la guerre sans en revenir avec une jambe de bois, ou un nez en argent; c'est là un préjugé qu'il serait bon de déraciner dans l'esprit des villageois.
D'après des calculs authentiques, et que l'on trouve relatés dans des ouvrages non moins instructifs que rassurants, on a acquis la preuve que, sur dix mille coups de fusil tirés à la guerre, un seul coup porte et abat un homme : vous conviendrez qu'il faut avoir furieusement du malheur pour être cet homme-là.
Voilà des notions qu'il serait bon de répandre parmi les conscrits. De plus, ceux que Ton dirige sur les garnisons de Paris pourraient être conduits à une représentation du théâtre du Cirque , boulevard du Temple ; ils y verraient des batailles terribles, dans lesquelles des régiments entiers se couvrent de gloire sans qu'un seul combattant soit blessé.
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En sorlanl de là , lesconsrrits les plus timorés auraient repris toute leur assurance, et le lenJeinaîn. lorsqu'on leur commanderait daller à l'exercice, ils s'y rendraient ffiiiement, mais en emboîtant réguliôroment le pas : même dans les moments de la plus grande allégresse, le pas doit être respecté.
De même, lorsqu'on commande Fixe, personne ne doit plus bouger. Car, aiosi que Ta dit un ancien militaire : L'immobilité est le plus beau mouvement du soldat !
Le pique-assiette est un de ces types qui commeoceDt à se perdre en France, à l'instar des carlins, famille naguère si nombreuse, et dont le dernier membre a été bourré de foin par un aide-empailleur du Muséum en l'an 1817 : grâce à cet ingénieux procédé de conservation . ce carlin est encore, à l'heure qu'il est, un des principaux ornements de la grande galerie du Jardin des Plantes, où il est visible les mercredi et vendredi de chaque semaine.
Si le pique -assiette tend à disparaître, cela ne tient pas à ce que l'appélit des hommes diminue sensiblement, ainsi que le prétendent certains vieillards, qui ont plusieurs motifs pour ne pouvoir plus manger, même du bout des dents; la raison de la rareté des pique-assiettes en 1853
vient uniquement de ce que rien n'est plus rare aujour- ^ d'hui que ce qu'on appelait naguère une table ouverte. Maintenant, la plupart des logis sont fermés, et parfaitement fermés, au moment solennel où la cuisinière sert le potage. Sous ce rapport, je regrette le bon vieux temps.
Mieux vaudrait aller carillonner k la porte d'un bourgeois de Paris après minuit que de le déranger au moment où il se met à table.
Le pique-assiette , l'homme qui vient s'asseoir malgré vous à votre table, est désagréable; mais un convive qui se fait attendre est encore cent fois plus insupportable.
Qu'il soit maudit des dieux et des cuisiniers le flâneur qui , invité pour six heures précises , arrive à sept heures moins un quart, parce que, ayant rencontré un ami dans le passage Jouffroy, il s'est cru obligé de causer avec lui pendant trois quarts d'heure de la question d'Orient, ou bien parce qu'il a jugé à propos , au moment où il traversait le Pont-Neuf, de faire un léger détour pour aller voir la frégate-école amarrée auprès du pont d'Iéna.
Et pendant ce temps le potage déjà servi se refroidit, et le rôti rôtit outre mesure.
On dit que l'attente est cruelle quand on attend sa belle, mais elle est cent fois plus pénible encore quand c'est un convive qu'on attend, surtout si le maître de la maison a croyance aux vieux dictons , et vous a fait asseoir à table dans l'espoir que cela ferait arriver plus vite le retardataire.
Être à table et ne pas manger, c'est le supplice de Tantale, et même pis encore, car Tantale savait que tous les efforts qu*il ferait pour attraper une tranche de pâté ou une portion de melon n'aboutiraient à rien : c'était donc à lui d'avoir la raison de se tenir tranquille ; tandis que les invités qui sont dans l'attente d'un convive n'ont que le bras à allonger pour mettre la main sur une sardine ou sur une olive farcie, et il faut qu'ils aient la force de se retenir !
Rien n'est plus curieux à étudier que la physionomie de convives non moins affamés que civilisés , attendant un retardataire mal élevé. Chacun imagine un moyen plus ou moins ingénieux pour tuer le temps et pour tromper son appétit.
L'un regarde le fond de son assiette et cherche à étudier des détails d'ornements qui n'existent pas.
L'autre relit pour la vingtième fois le nom du coutelier d'Oxford qhi est censé avoir fabriqué le couteau parfaitement français qu'il tient entre les mains.
Celui-ci enlève les petites tares imperceptibles qui se trouvent sur le pain, dans lequel il voudrait bien pouvoir mordre à belles dents.
Celui-là, enfin, c'est le maître de la maison , passe son temps à déboucher les bouteilles et à en essuyer convenablement le goulot, — et le convive se fait toujours attendre !
Il serait à souhaiter, dans l'intérêt des gastronomes ou même simplement des gens qui craignent les gastrites, de
rendre une loi qui punirait d'une amende de six francs à cent louis tout individu qui, invité à dîner, n'arriverait pas à l'heure juste.
On punit de onze francs d'amende des méfaits bien plus légers ! Je n'ai pas besoin d'être plus explicite.
Il va sans dire que le convive en avance sur la pendule ne serait sujet à aucune pénalité, car je ne demande pas que tous les convives se précipitent simultanément dans la salle à manger au coup de six heures.
Si l'exactitude est la politesse des rois, à plus forte raison doit-elle être celle des individus auxquels on fait la gracieuseté de les engager à venir prendre "part à un bon dîner, car j'admets que tout dîner offert à un ami doit être bon.
Je demande une pénalité bien plus grande encore pour les individus qui , sous prétexte qu'on est leur ami , vous invitent à venir partager un affreux petit morceau de bœuf bouilli caché dans un buisson de persil.
Ils appellent cela la fortune du pot !
Si c'est ainsi c[u'ils traitent leurs amis, que feraientils donc manger à leurs ennemis !
Il y aurait une charmante coméilie à écrire, une comédie de mauvaises mœurs peut-être , avec le Monsieur qui suit les femmes, un de ces Monsieur que l'on pourrait appeler les péripatéticiens de l'amour. Mais j'y songe, cette petite comédie a été faite, dans le cadre d'une bouffonnerie spirituelle. N'en parions plus.
En général, les péripatéticiens de l'amour, les marcheurs de la galanterie, ne sont plus tout à fait jeunes, et fort souvent ils sont déjà vieux. La jeunesse, quand elle suit une femme, se fatigue très-vite; il n'y a que la vieillesse qui soit infatigable en pareil cas. Elle est pressée par le temps; elle a besoin d'illusions et de succès faciles; comme elle désespère de' réussir à faire l'amour, elle ne demande pas mieux que de le trouver tout fait. La vieil-
13â LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.
Icsse galante sait à quoi s'en tenir sur la galanterie; elle sait que la galanterie ressemble à l'esprit : elle court les rues. Il faut croire qu'elle finit par rentrer dans les maisons; la grande question est de la suivre jusque-là, en marchant dans ses petits souliers. On risque de monter un peu haut; mais on ne regrette ordinairement sa peine qu'en descendant; et, chose étrange! chose profonde! malgré la fatigue de la course, dans un véritable voyage à Cythère, on descend plus vite qu'on n'était monté !
J'ai connu autrefois un vieux galantin, moitié bouc et moitié notaire, et qui a peut-être posé devant le crayon et devant l'observation de Grandville. Il avait toujours le temps de suivre les femmes, et il en avait aussi la manie. Il courait, il cherchait, il furetait, du matin au soir; il s'efforçait d'attraper le plaisir , et jamais il ne se fâchait contre le plaisir qui l'avait attrapé. Il était l'homme de l'heure et du moment, voulant connaître toutes les femmes, et n'en voulant pas reconnaître une seule ; grand faiseur de promesses, et s'en tirant au meilleur marché possible, mais toujours trop cher.
Ce bouc, ce notaire, ce coureur, ce galantin, comme il vous plaira, excellait véritablement à suivre les femmes, et il nous disait que c'était là tout son esprit, toute sa vocation. Il ne suffit pas, pour suivre une femme, de marcher derrière un robe qui passe; on ne la suit pas davantage en marchant tout près de cette robe, en l'effleurant; en la chiffonnant, comme si on la tutoyait déjà.
Suivre une femme est , en effet, une vocation ou un talent, une qualité ou un artifice, avec quelque chose qui ressemble à un jeu de patience. Notre homme avait le génie de ces sortes d'affaires: il faisait son petit métier, en public, avec une façon de mystère, avec une habileté secrète qui l'empêchait de se donner en comédie. Il y mettait à la fois de la diplomatie et de la stratégie : il parlait et il agissait; il négociait et il combattait en même temps. Il connaissait les mots qui font parler, il trouvait les questions qui font répondre. Il montrait à propos ce qui reluisait dans sa personne. Quand il avait glissé quelque parole périlleuse , il s'arrêtait tout court pour saluer. II ne se contentait pas de suivre : il savait poursuivre. Il ne se rebutait de rien : il souriait à la mauvaise humeur, il pardonnait à l'impertinence, et il faisait fi de la colère. Quand on l'appelait monstre ^ du bout des lèvres , avec une petite moue de dédain et d'impatience, il se persuadait volontiers qu'on devait finir par l'appeler mon ange !
Le galant dont il s'agit imagina, dans un moment désespéré, le fameux expédient de la robe déchirée; voici cet expédient, que je recommande à tous les Monsieurs qui suivent les femmes^ dans l'intérêt de la galanterie et du commerce.
Une brebis passait : le bouc n'était pas loin. La brebis était jeune , presque modeste , simple et jolie : le bouc se prît à la suivre. La brebis ressemblait à une de ces filles charmantes qui sont déjà parties, mais qui ne sont point
encore arrivées; elle trottait menu, baissant les yeux et les levant aussi, cherchant sa route et son étoile; pour mieux faire son chemin, elle portait des souliers neufs qu'elle venait d'acheter d'occasion. La brebis n'était point riche : on le voyait à sa toison, pauvre toison, une robe et un raantelet de mérinos ! N'importe; elle avait une grâce qui relevait sa jeunesse et sa beauté ; on devinait qu'elle était faite pour réussir , et qu'elle attendait l'occasion de briller : elle avait déjà des diamants dans les yeux.
Le bouc continuait à la suivre, sans trop d'espoir; il y perdait son meilleur génie : il avait compté sans la timidité d'une brebis qui n'avait pas encore le courage de ses opinions. Il épuisait en vain le vocabulaire qui lui avait tant réussi en de pareilles rencontres; il semblait tirer aux moineaux la poudre de la galanterie parisienne. Il avait beau parler du bruit et de la cohue, de la ville et de la campagne, des bals et des spectacles, des modes et des bijoux, de l'hiver et de l'été, de la pluie et du soleil, il avait beau lui souffler qu'il avait de l'honnêteté en portefeuille, du sentiment en billets de banque, de la considération en rentes sur l'Etat, rien n'y faisait vraiment, et le bouc avait raison de crier au miracle !
La brebis allait tout droit son chemin et son orgueil : pas un mot, pas un regard, pas un sourire. Elle ne daignait pas même s'effrayer et s'écarter. Le bouc résolut de réussir , à tout prix ; il se mit à jouer avec sa canne , qui n'était pas précisément une badine; il en joua si mal, ou
plutôt si bien , qu'il accrocha la robe de la jeune fille , et voilà la robe toute déchirée ! Le dénouement se devine : on s'excuse, on veut réparer sa faute, on profite du trouble de la brebis, on l'entraîne dans un magasin, on la couvre de soie, et le tour est fait,... des deux côtés. Il faudrait n'avoir pas trois louis dans sa poche, pour se priver du plaisir d'habiller une jolie brebis un peu tondue.
Le grand tort des adolescents , des naïfs et des jeunes , quand ils s'exercent à suivre les femmes , c'est de ne savoir point offrir *ce qui est acceptable : ils offrent des soupirs inutiles , et ils ne reçoivent que des espérances lointaines. Il faut étudier le système du bouc , jusqu'à la robe inclusivement.
C'est odieux ! c'est affreux ! c'est grotesque ! mais ce qui est certain, c'est qu'on suivra les femmes dans tous les temps. Il me paraît juste d'ajouter qu'il y aura , dans tous les temps, des femmes qui ne demanderont pas mieux que d'être suivies.
Il s'appelle Oscard ou Alfred ; il est soigné de sa personne, veroi, frisé, ganté, parfumé, tiré à quatre épingles, et béte comme un chou. Il est daoseur.
Le soir à l'Opéra, il se déshabille en berger Pompadour, il fait des effets de cuisse, il sourit, il se décolleté, il montre sa poitrine, il bat des entrechats, il bondit, il tourne sur lui-même, comme une toupie d'Allemagne; il ravale la nature humaine au plus triste . au plus absurde niveau. Le jour, en ville , il court le cachet, il enseigne les grâces, il professe le maintien; ou bien il fait un cours chez lui, et il initie les fils de bonnetiers, de charcutiers et de lampistes aux mystères de la valse , aux séducUons de la schotisch, de la rédowa, de la mazurka et de la polka.
Tous ces jolis messieurs que vous rencontrez dans le monde, pendant Thiver, glissant sur les parquets, pareils à des sylphes, avec de petits habits, de petits souliers, de petites moustaches et de petites intelligences, c'est lui qui les a' formés; ils sont sa gloire, son triomphe, son honneur; et l'on peut dire que le maître est digne des élèves, tout comme les élèves sont dignes du professeur.
A ce métier, non-seulement il vit dans l'aisance, ne se refuse aucun caprice, se passe ses moindres fantaisies, mais encore il s'enrichit, achète du trois pour cent, spécule à la Bourse , et fait construire dans la banlieue parisienne une villa à deux étages , ornée d'un paratonnerre , d'une girouette, d'une marquise, de jalousies peintes en vert, et de statuettes en plâtre, représentant, ou peu s'en faut, Camargo et la Guimard.
L'Oscar ou l'Alfred, n]is en scène par Grandville, est le type du genre, le prototype de l'espèce, l'architype de de la corporation. M. et M""® Durognon l'ont fait appe- 1er, et le voilà introduit dans cette famille non moins idiote que grotesque.* M. Durognon est un ex-boucher, qui s'est retiré des affaires avec une fortune très-grasse et deux filles très-maigres. Il s'agit de procurer une tournure gracieuse à ces deux sauterelles ; et ce n'est pas une mince besogne, il faut en convenir. Le père et la mère, en gens qui connaissent la iiouvelle Héloïse, assistent aux leçons, et leur présence a ce double avantage, qu'ils sui*veillent de près le trop séduisant professeur, et qu'ils
initient par-dessus le marché aux difficultés d'un art qui leur est complètement étranger. Même M™'* Durognon prend goût à la chose, à ce point qu'elle ne serait pas éloignée d'induire son époux en une polka posthume et sexagénaire. Malheureusement, l'ancien boucher est un peu ours de sa nature; et ce n'est qu'en grognant qu'il se prête au caprice de son effroyable moitié.
Assurément voilà une famille ridicule de tout point. Les filles sont laides, les parents sont absurdes; chez ces quatre personnes , le moral est juste au niveau du physique, c'est-à-dire au-dessous de zéro... Mais tout cela est riche ! A force de fourrer adroitement des os dans ses balances, le sieur Durognon a économisé plusieurs millions; il donnera de grosses dots à mesdemoiselles ses filles; on lésait dans la ville, et tenez pour certain que les galants ne feront pas défaut, au contraire :
li s'en présentera, gardez-vous d'en douter.
Et j'entends des plus nobles, des plus distingués, des plus jolis, des plus mignons et des mieux titrés. Mademoiselle Durognon l'aînée sera comtesse si elle le désire ; la cadette fera peindre le manteau doublé d'hermine de la pairie sur les panneaux de sa voiture. Elles feront les beaux soirs de l'Opéra français et de l'Opéra italien : elles iront à la cour, et il se trouvera quelqu'un pour affirmer qu'elles sont belles comme des anges et spirituelles comme des démons.
— Tant nous sommes un peuple lâche , toujours à plat ventre devant le dieu Cent-Sous !
En attendant qu'elles s'accomplissent, ces destinées glorieuses, mesdemoiselles Durognon ne sont encore que deux filles sans charmes, sans grâces, sans tournure, etc. On les croirait habillées avec un fourreau de parapluie. Aussi il fait beau voir comme le pauvre professeur s'agite , s'essouffle, se démène, joignant l'action à la parole, l'exemple au précepte, la pratique aux théories. Il me semble lui entendre dire, comme au maître à danser d'// ne faut jurer de rien : « Mais, Mademoiselle, vous regardez à gauche et vous allez à droite ; vous regardez à droite et vous allez à gauche ; il n'y a rien de plus naturel ! » 0 raisonnement superbe , mirifique , et bien digne de la cervelle creuse de ce maître crétin !
Et dire que pour arriver à être danseur à peu près supportable, il faut se livrer à de véritables travaux d'Hercule, se broyer les pieds dans des instruments de torture, se briser le corps par des exercices odieux, se martyriser soi-même durant de longues années... et tant de sueurs, tant de supplices, pour aboutir où?... je vous le demande ! A occuper dans l'échelle des êtres humains une place inférieure à celle du singe !
Dieu créa l'homme à son image ; soit ! mais alors le danseur n'est pas un homme. C. Q. F. D., comme disent les professeurs de mathématiques. Ce qu'il fallait démontrer,, — explication à l'usage des Oscar et des Alfred.
DisoDS avant de finir qu'il n'est pas de règle si absolue qui ue souffre d'exception. Mabile, Petipa, SaiDl-Léon, sont des hommes distingués à tous égards , quoique danseurs; et s'ils s'élèvent au-dessus de leurs confrères, ce n'est pas uniquement par l'énergie de leurs entrechats et par l'élasticité de leurs jetés-battus.
XXYI
Le poète s'en allait seul, abandonDé, après avoir passé sur cette terre comme s'il avait traversé un désert. Pas une larme de regret ne devait tomber sur son lit d'agonie, pas une douleur d'ami oe devait l'escorter dans ce dernier trajet de l'hôpital à la tombe; le poële n'avait pas de caniche, ce pleureur désintéressé du convoi du pauvre. Seul il avait vécu, seul il allait mourir-
Voici un de ses confrères qui ne peut pas en dire autant; son grabat de douleur est sulTisammeot entouré. Il meurt en compagnie, celui-là; mais quelle compagnie ! mieux vaudrait mourir dans l'abandon le plus absolu. Désolant spectacle que l'artiste a trouvé dans son cœur, et qui n'en est pas moins empreint d'une réalité saisissante ! Drame et comédie, comme dans presque toutes les choses
d'ici-bas : le grotesque à côté du terrible, le rire fou après les larmes et le désespoir, Falstaff et Richard, Téteraelle antithèse de la vie humaine se résumant dans ce tableau , groupe oïl le malheureux qui vient d'expirer n'est pleuré que par l'ennemi acharné de toute sa vie, et dont la dépouille mortelle est attendue par les oiseaux sinistres qu'attire l'odeur des cadavres,
La vie n'avait été pour lui qu'une longue et cruelle déception. Crédule et bon, il avait cru aux protestations menteuses de ceux qui , faisant tourner ses qualités à leur profit, le délaissaient après s'être servis de lui. Sans ambition et dénué de l'esprit d'intrigue, il s'était toujours payé des belles paroles qu'on lui prodiguait, monnaie qui n'a cours que dans le monde des rêves, et dont la possession vous ouvre à deux battants les portes de l'hôpital.
Notre pauvre rat poète avait préféré un grenier, lui. Il avait l'âme fière. Il était d'ailleurs comme tous les nobles cœurs, il aimait l'indépendance, et de même que la liberté dans une mansarde lui avait toujours semblé préférable à l'esclavage dans certaines domesticités opulentes, de même il avait choisi pour théâtre de sa dernière lutte avec cette vie d'épreuves, l'asile où il s'était réfugié.
Du reste, sa pauvreté avait toujours été inquiète et troublée : à vingt ans il n'avait pas été bien dans son gre-nier, et plus tard, lorsque tout meurtri par ses rencontres avec le malheur, il s'était résigné à vivre pour souffirir, il
n'avait pu chanter ces vers qui certes n'étaient pas faits pour lui :
Dans ma retraite, où l'on voit rindigence Sans m'éveiller assise à mon chevet, Grâce aux amours, bercé par l'espérance , D'un lit plus doux je rêve le duvet.
Ces quatre vers étaient une affreuse mystification que lui envoyait sans le savoir un poète, grand philosophe sans doute 9 mais qui n'avait jamais connu Tindigence, la vraie, celle qui veille à vos côtés sous la forme tantalesque d'un dîner que vous ne mangerez jamais. En revanche, ce même poète philosophe avait, dit-on, beaucoup connu Tamour, et rien ne prédispose au hamac de T Espérance comme le bonheur en amour; or, ce hamac étant un lit délicieux , je ne vois pas trop pourquoi on peut éprouver le besoin d'en rêver un plus doux. Mais l'indigence des chansonniers est une muse si fantasque !
Bref, le spectre décharné qui s'asseyait au chevet de notre pauvre poëte, chassait le sommeil de ses paupières; l'amour était pour lui quelque chose qui pouvait avoir existé avant le déluge, mais qui, n'ayant pas été recueilli par Noé dans l'arche, n'avait jamais pu se reproduire; l'Espérance, sur ses ailes dorées, volait à des hauteurs si grandes que l'œil du malheureux n'avait jamais pu l'apercevoir; et quant au duvet d'un lit plus doux, voici le rêve, suivi cette fois de la réalité :
Deux X supportant une planche dont Tédredon moelleux servait de couche au pauvre diable; le tout recouvert par une chose antique dont TétofTe et la couleur primitives avaient depuis longtemps disparu sous les mille pièces juxtaposées à l'aide desquelles on avait voulu panser ses blessures, œuvre du temps.
Du reste, tout était à Tavenant dans cette retraite; comme dit le spirituel chansonnier, on y voyait régner rharmonie de la misère : un guéridon délabré , supportant des bocaux et autres vases pharmaceutiques ; un débris de meuble qui avait dû être primitivement une chaise, et dont les ais rompus de toute part, les bâtons tombés à terre, et la paille du siège s'épanouissant tout autour , semblaient grimacier ironiquement aux yeux de qui aurait voulu s'y asseoir. Le moribond, la tête appuyée sur une vieille valise qui lui servait d'oreiller, avait vu accourir au premier bruit de sa maladie, son voisin des gouttières, et ce concours empressé dans ce moment extrême avait bien paru quelque peu suspect à la victime; mais l'hypocrite avait si bien fait patte de velours, il s'était montré si attendri, si dévoué, que le pauvre rat, toujours confiant, s'était abandonné à ses soins.
Et voilà pourquoi sur le guéridon s'étale ce flacon vidé dont l'inscription dit assez ce qu'il contenait. Le malade n'y a pas résisté. Le fourbe le savait bien quand il a conseillé le remède. Traiter un rat par un topique exceptionnellement fait pour les chevaux ! Aussi le voilà qui s'ap-
ptaudit. Ce mouchoir qui semble essuyer des larmes, cache mal le ravissement où la mort de l'iafortuDé jette sod éternel ennemi ; le drapeau de la victoire sort triomphalement de sa poche , portant sa devise infernale : Mort au rat!
Ed effet, il est bien mort; le voilà dans l'attitude consacrée. Son meurtrier l'a disposé pour le dernier voyage !
Tl n'est plus , car j'aperçois au pied de son grabat la troupe noire des oiseaux de la mort ! Il n'est plus... Priez pour lui !
Ma parole d'honneur, si je n'étais homme de lettres, je voudrais être pompier.
Le pompier, de Paris du moins, jouit de tous les agréments du civil et du militaire : il ne change jamais de garnison; il est vu d'un bon oeil par les hommes et d'un œil meilleur encore par les femmes; il est logé, nourri, blanchi, tunique, chaussé et casqué par le gouvernement. Que peut-il désirer de plus?
Ajoutons que le pompier qui désire un bouillon n'a pas besoin de s'adresser à la Compagnie Hollandaise ; il lui suffît de manifester son désir à la première cuisinière française qui lui tombe sous la prunelle.
On n'a pas d'exemple dans l'histoire de Paris d'un bouillon refusé par un cordon bleu à un joli pompier, et tous les pompiers sont jolis...
Ceux qui ont le nez défectueux corrigent facilement ce léger défaut : il leur suffit de porter le casque un peu plus sur le front, et il n'y paraît plus.
Essayez d'employer le même procédé avec un chapeau Gibus, et vous n'en serez que cent*fois plus laid.
En province, le pompier jouit de beaucoup moins d'agréments qu'à Paris; il exerce cette profession gratuitement, et ses seuls avantages consistent à porter sur son casque les jours de fêtes publiques , une chenille plus grosse que nature. Le pompier est, jour et nuit, préparé à courir les plus grands dangers pour sauver les maisons que menacent les flammes; et, chose singulière, au milieu des incendies .les plus violents, il arrive très-souvent qu'une seule personne conserve la plus grande tranquillité d'esprit : c'est le propriétaire , surtout lorsque son immeuble a été assuré pour le double de sa valeur.
Heureux encore quand ce n'est pas cette personne elle-même qui s'est passé la fantaisie d'y mettre le feu ; ce coup de commerce, infiniment trop hardi, lorsqu'il ne mène pas notre homme à la fortune , le conduit en droite ligne sur les bancs de la cour d'assises.
Dans ce cas, il se trouve presque toujours un avocat qui, avec des larmes dans la voix, prouve aux jurés que plus son client est un gueux fini, plus il mérite qu'on admette en sa faveur des circonstances atténuantes.
« Cet homme, s'écrie le défenseur, est déjà bien assez malheureux d'avoir pris inutilement la peine de battre
longtemps le briquet avant de se procurer le feu nécessaire pour allumer sa maison; de plus, n'est- il pas déjà assez puni en se voyant ruiné par cette fausse spéculation? N'ajoutez donc pas à tous ces chagrins celui de l'envoyer pendant vingt ans à Toulon , dans une ville où il ne connaît absolument personne, et où l'air de la mer, beautrop vif pour son nez , ne manquera pas de l'enrhumer du cerveau ! Rendez plutôt, rendez cet homme un instant égaré à une société dont il redeviendra peut-être l'un des principaux ornements; qui sait (ajoute-t^il en pleurant tout à fait), qui sait même si un jour cet homme ne se fera pas pompier ! »
II est à remarquer que ce sont surtout les bons villageois qui aiment à brûler leur petite maison, quelques mois après qu'ils ont été faire une visite au directeur de la compagnie du Phénix de leur arrondissement ; ils trouvent tout naturel d'essayer de rattraper ainsi ce que leur a fait perdre la maladie sur les pommes de terre, et ils ne s'imaginent pas faire mal.
O aimable candeur pastorale !
Il est vrai que c'est aussi un campagnard nommé Caïn qui le premier a eu l'idée de commettre un assassinat; puis, un peu plus tard, d'autres pasteurs vendirent leur frère Joseph pour huit francs, au comptant sans escompte.
Mais revenons à nos moutons , je veux dire aux pompiers. Grandville les montre sous la forme d'éléphants.
15! LES HËTAH0RPH0SE5 DU JOUR.
sans doute pour mieux nous Taire apprécier l'iotelligem-e avec laquelle ils combattent les incendies; mais pour courir sur les toits il Faut que ces éléphants aient en même temps Tagilite des chats.
I/)rsqu'il n'est pas de service, le iwmpier ne songe qu'à une chose , à incendier des cœurs 1 et il y arrive facilement; il n'est pas de cuisinière ou d'écaillère qui ne soil flattée d'être courtisée par un homme à casque.
Je suis sûr que lorsipic le ilémon tentateur a voulu séduire la première femme, il a eu soin de se munir d'un casque, et surtout d'un casque à chenille; et il a dû lui être d'autant plus facile de se pi^ocurer ce dernier accessoire, que la scène se passait dans un jardin.
XXVIIT
Il est iDcoDtestable que l'homme est sorli des mains de son Créateur beau de visage et parfait de formes. Jamais OD n'a eolendu dire qu'Adam fût bancal, boi^e ou tnanchot. Il marchait au contraire, dans le paradis terrestre, droit comme un 1^ il avait de grands yeux très- brillants, ' et je vous assure qu'il ne fut pas le moins du monde
embarrassé de ses maiDS lorsqu'il voulût prendre la pomme qui nous a tous perdus! Pour lui et pour nous, que n'avait-il le bras en écharpe ! Quant à Eve, on n'a jamais vu de femme plus belle ; à ses côtés la Vénus de Médicis, la Vénus de Milo, et toutes les autres Vénus connues ne seraient que des laiderons indignes du regard des amateurs : le fait est certain, je l'atteste, je l'ai vu.
Si les hommes n'avaient pas trompé les vues du Créateur, s'ils étaient restés fidèles observateurs de ses lois, nous serions tous semblables à nos premiers parents ; nous serions tous superbes, ce qui ne serait pas désagréable à beaucoup de personnes. Mais l'homme n'a jamais fait que des sottises : Omnis homo mendax; aussi l'espèce ne tarda pas à s'avarier. Il fallut inventer des mots nouveaux pour exprimer une foule de monstruosités physiques qui se produisaient; la terre était peuplée de difformités de toute sorte ; et l'on ne pouvait prévoir où s'arrêterait cette pullulation hétéroclite, lorsque Dieu, se rappelant combien était beau le type qu'il avait créé, eut horreur de ce qu'en avaient fait les hommes, et résolut d'anéantir cette race dégénérée.
De là le déluge. Tout fut noyé> comme chacun sait, à l'exception de Noé et de sa famille, qui, ayant observé les préceptes divins, conservèrent leur beauté primitive ; c'est pourquoi ils reçurent la mission de repeupler le globe.
Ils s'en acquittèrent assez bien ; mais, par malheur, le faible de l'homme c'est de retomber et de persévérer dans
le mal, comme le démon : perseverare diabolicum. La terre commença à oublier le ciel, et alors les humains redevinrent laids. Il y eut même des localités ou les abus devinrent si intolérables que la colère céleste ne put s'empêcher de les frapper. Deux grandes villes lurent brûlées, en punition des vices physiques de leurs habitants : c'était hideux à voir !
Tous ces exemples ne servant à rien, et les hommes devenant de plus en plus laids, Dieu finit par les abandonner à leurs difformités. De loin en loin, il suscitait quelque spécimen magnifique, soit pour faire honte, soit pour donner de l'émulation au plus grand nombre; tout cela était en pure perte ; Thomme ne s'amendait pas. Il aurait bien voulu être beau ; mais pour cela il aurait fallu changer de manière de vivre, et il ne pouvait s'y décider.
Heureusement pour lui, les savants veillaient. Certes, c'était une belle cure à tenter, un noble but à se proposer que le redressement des infirmités humaines, et une fois en chemin, les amis désintéressés de l'humanité ne s'arrêtèrent qu'après avoir découvert le topique souverain, la panacée qui devait rendre à l'homme sa forme et sa grâce primitives.
Un jour enfin, jour à jamais mémorable, et dont l'anniversaire devrait être célébré à l'égal des plus grandes époques , on apprit à l'univers charmé que le règne de la laideur allait disparaître pour faire place à l'intronisation définitive de la beauté. L'orthopédie venait de naître !
C'était un système de roues , de chevalets , de tours et autres crics ornés de cordes, sur lequel on appliquait le
sujet qui, après avoir souffert le martyre, entendu ses membres craquer et se broyer, senti ses os s*aplatir comme sous la pression d*un instrument de torture, sortait de ce bienheureux étau, redressé, ingambe, superbe, et capable de disputer le prix de la perfection physique k FAntinoils ou à l'Apollon du Belvédère !
Tout le monde y courut; et vous-même, cher lecteur, peut-être devez-vous les bonnes fortunes sans nombre dont vous faites parade à ces merveilles du traitement orthopédique, corrigé et augmenté de l'hydrotbérapique, de l'hydropathique , de l'hydrodynamique, sans parler du galvanique et de toute la boutique; bienfaisantes inventions , grâce auxquelles on ne voit plus aujourd'hui ces hideuses déviations de la taille, qui rendaient impossible la lecture des deux magnifiques vers d'Ovide que j'ai cités, et que tout le monde peut désormais prendre pour devise.
Honneur aux bienfaiteurs de l'humanité ! Je vote pour qu'on leur élève un temple, et qu'au-dessous du fronton, sculpté par David, on burine ces mots immortels :
AUX ORTHOPÉDISTES,
En attendant , la révolution opérée par la science chez les hommes a mis en émoi nos frères les animaux. Leurs savants s'occupent aussi d'appliquer le traitement providentiel aux êtres de leur espèce affligés de difformités. Les
ÉTAHOKI'HOSES DU JOUR.
perroquets, ii qui ce soin revenait de droit, se sodI emparés de la découverte; et voici une intéressante famille qui se présente en corps chez un des maîtres de la science pour le supplier de redresser ce rejeton circulaire, espoir de la
La tâche paraît rude ; ne craignez rien toutefois, l'oracle vous le dit, et il tiendra parole. Votre jeune fils va bientôt savoir ce qu'en vaut l'aune; mais après deux mois de dislocation douloureuse il sortira des mains du maître aussi droit que vous et lui.
Après quoi votre tour viendra, si vous vouiez, et puis celui de votre femme, et puis enfin il en sera des animaux comme des hommes : il n'y aura plus de diObrme sous le ciel que Polichinelle, et encore, si on ne le redresse pas, ce ne sera qu'afin de le faire servir de point de comparaison étemelle et pour obliger les êtres créés à bénir sans cesse les bienfaits incomparables de l'incomparable ortho-
Naguère on disait : Les rois s'en vont. Tout récenimeot, un Allemand qui a de l'esprit comme dix Français... qui ont de l'esprit, disait à son tour : Les dieux s'en voot. Et moi Je dis : Les barbiers s'en vont. Bien plus, ils s'en sont allés; j'ajoute : ils ne reviendront plus; et si vous me demandez dans quelle contrée ils ont émigré, je vous répondrai que je n'en sais rien, à moins qu'ils ne soient allés
Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier.
c'est-à-dire dans le grand abîme du passé, musée universel où se collectionnent toutes les gloires éteintes, galerie monumentale, où se casent depuis la création les fossiles des races perdues et des types anéantis.
Les barbiers s'en vont, ils sont partis, je les ai vus, moi qui vous parle, au moment où ils se condamnaient à cet e\il volontaire, plutôt que de subir une réforme qui bouleversait leurs croyances, et renversait les autels de leurs dieux. La savonnette venait d'être détrônée; le plat à barbe proscrit ; la poudre ignominieusement bannie des boudoirs de nos ingrates petites-maîtresses ; le scandale des nattes et des bandeaux prenait la place de la papillote sacrée ; la queue, la noble queue, tombait sous les ciseaux stipendiés par le promoteur de la Titus. Il n'y avait plus qu'à fuir une terre désormais vouée à l'anarchie de toutes les innovations subversives; ils partirent, emportant leurs pénates sur les ailes de pigeons qui avaient fait leur gloire, et qui du moins leur restaient fidèles dans l'infortune.
I-e moyen de vivre d'ailleurs dans une société qui rendait désormais inutile la plus importante de leurs fonctions, le plus intéressant de leurs attributs? Dans le bon temps, alors que le Mercure galunt régnait aristocraliquement dans le royaume de la presse, le barbier était le journal quotidien, et chaque officine le laboratoire où venaient se préparer les nouvelles qui de là se répandaient dans toute la cité; le barbier était attendu, choyé, fêté; on ne savait que par lui, on ne pensait que par lui ; il était l'homme
indispensable; c'était le fait divers fait homme. Hélas! la machine de Gutenberg devait broyer sous son impitoyable rouleau cette vénérable institution ! Elle en a broyé et en broiera bien d'autres! Gutenberg se doutait-il de tout ce que renfermait d'éléments destructeurs cette petite mécanique, en apparence si bonne fille! J'assure en tout cas qu'il ne pensait pas le moins du monde à faire tort à l'estimable corporation des fraters, et cependant!... Mais aussi sait-on où l'on va avec ce que l'on appelle le progrès?
Le progrès ! me disait dernièrement un de ces vieux débris que je rencontrai chez un de mes amis, le progrès, Monsieur! voyez-le, chez nous, voyez qui nous a remplacés : les coiffeurs'! Monsieur, les coiffeurs ! Et alors commença un dithyrambe en l'honneur du passé suivi d'un ïambe vigoureux contre le présent. J'écoutai non sans émotion la tirade du dernier des barbiers, m 'inclinant avec respect devant sa douleur comme je fais toujours en présence d'une auguste ruine qui me montre ses colonnes abattues et ses tours démantelées ; mais quand mon Cassandre eut mis fin à ses oracles lugubres, je hasardai timidement cette question : Veuillez m'expliquer, vénérable étranger, pourquoi, seul de votre nation jadis si renommée, vous vivez au milieu d'une société qui ne vous comprend pas, et pourquoi vous n'avez pas suivi vos frères?
— Monsieur, me répondit-il, c'est par héroïsme. Oui, Monsieur, c'est par héroïsme. Je ne partageais pas la manière de voir de mes confrères ; je ne voulais pas fuir
devant le combat ; je voulais soutenir l'honneur de nos antiques usages ; je voulais élever drapeau contre drapeau, et s'il fallait succomber, succomber avec gloire; seul, je refusai de partir, en jurant de protester par ma présence contre des innovations fatales; seul !
— Mais il me semble, lui dis-je, que vous ne protestez pas du tout , du moins par vos actions ; car si vos paroles ont conservé les saines traditions des principes qui 6rent jadis la grandeur de votre école, il me semble que vous vous livrez, dans la pratique, à des opérations qui doivent faire gémir les mânes de vos ancêtres? Que signifient, je vous prie, cette orthodoxie dans vos discours, et cette idolâtrie dans votre conduite?
— De grâce. Monsieur, n'ajoutez pas à mes regrets; plaignez-moi au contraire. En effet, Monsieur, j'ai trop bien auguré de mon énergie, et mal mesuré mes forces. J'ai lutté, Monsieur, j'ai lutté longtemps de toute la puissance de mes convictions contre cette marée montante qui, malgré mes efforts, m'envahissait moi-même; je me retranchais dans des positions que je croyais inaccessibles; je m'élevais sur des hauteurs où je défiais le flot de m'atteindre ; mais le flot montait toujours ; il montait si bien qu'il a fini par m'entraîner dans son irrésistible courant; et me voilà, moi, Monsieur, moi, réduit pour vivre, à suivre des systèmes que je déteste, à me servir d'instruments que je maudis, et à laisser se rouiller dans le fond de mes armoires les antiques armes que portèrent si vail-
lamment des artistes dont je ne suis plus digne, de même que je reroule au Tond de mon âme les souvenirs d'un passé qui fait aujourd'hui ma honte.
A ce moment entra mon ami, tenant un journal à la main. Il s'assit dans un fauteuil et livra à l'artiste une véritable crinière de lion. La vue du journal avait provoqué chez le représentant du passé un mouvement qui tenait tout à la fois du regret et de la curiosité ; je le voyais s'agiter comme un homme vivement sollicité (Ja parler, et qui n'ose pas; enfin, prenant une résolution énergique, il se hasarde à demander à mon ami ces nouvelles que jadis, hélas ! il aurait faites lui-même : Que pensez-vous de l'expédition ? dit-il avec timidité.
— Expédiez, bavard ! répondit une voix foudroyante.
Je recueillis alors un re^rd navrant qui exprimait tout un monde perdu.
Notre homme vit encore. Il prêche toujours le passé, ce qui ne l'empêche pas de pratiquer toujours le présent.
Certes, ce c'est pas la bonne volonlé qui lui manque à ce fidèle compagnon du pauvre aveugle. Il tend de ses deux maÎDS la sébile aux passants, le nez en l'air, le regard quêteur, sabs se préoccuper le moins du monde du négligé de sa toilette, digne de figurer dans le vestiaire où puisaient Callot, Murillo et autres peintres de la bobème en sueniHes. S'il pèche par un endroit, c'est par excès de zèle; il a pour principe qu'il vaut mieux essuyer un refus que de manquer une occasion; il demande toujours, et, comme il est convaincu que son maître est un grand artiste qu'on ne saurait trop payer, il a sa conscience de caniche honnête à l'abri. Tant pis pour ceux qui passent vite, ils n'ont qu'à s'arrêter pour écouter le maestro; car Il ne tient pas précisément à ce que les amateurs s'en
donnent pour leur argent : la monnaie avant tout, voilà son affaire; donnez, donnez, estimables citadins, donnez beaucoup, et puis faites place à d'autres, si vous êtes pressés, le caniche s'en inquiète peu; seulement repassez par ici, c'est le chemin du bon Dieu. Ces belles paroles, il ne les dit pas, mais certainement il les pense, et ses petits yeux intelligents les traduisent aussi bien que pourrait le faire sa langue si elle n'était pas muette.
Et puis il s'échauffe à l'ouvrage ; le violon du maître agit sur lui comme un fluide qui l'anime; il va, il vient, ses mouvements semblent suivre le crescendo de l'exécutant, et, sous l'empire de cette exaltation musicale, il veut des choses extravagantes et provoque des aumônes impossibles.
En ce moment, par exemple, voyez jusqu'où son ardeur l'emporte. Qu'a-t-il à espérer de ces trois personnages dont il méconnaît si étrangement la position sociale et les ressources? Une boîte de violon, un cadre et un crâne, ces insignes auxquels on doit reconnaître infailliblement ceux qui les portent, ne lui disent-ils pas que son instinct est en défaut et qu'il s'adresse à plus pauvre que lui? Mais ce sont trois rats, mon bon caniche, trois rats, gueux comme ton maître ; l'espérance de l'art et de la science, et à ce titre appelés peut-€tre à une grande célébrité dans l'avenir, mais pour le quart d'heure n'ayant ni sou ni maille, et vivant d'air et de beaux rêves en vrais artistes qu'ils sont.
Ton maître ne s'y trompe pas, lui; il faut dire aussi qu'il est de la partie, et qu'il n'a pas besoin d'y voir pour être convaincu que tu te fourvoies. Il sait fort bien que tu es en présence du rat d'atelier, du rat d'orchestre et du rat d'amphithéâtre, les plus râpés, les plus misérables de tous les rats, y compris même le rat d'église, et sa mercuriale t'annonce que tu te fatiguerais inutilement à leur tendre ta sébile. Oh 1 s'ils avaient la bourse aussi bien garnie qu'ils ont le cœur généreux et plein de bonnes intentions, la moisson serait abondante; mais, hélas! le chemin de la gloire est ardu, et ce n'est pas en carrosse ni la bourse pleine qu'on le parcourt ordinairement. Demandele plutôt au rat d'atelier, qui voudrait bien te donner quelque chose, mais qui ne peut t'offrir qu'une mine compatissante et te faire un geste où se trahit l'impuissance de son vouloir. Et cependant, il sera grand un jour; son nom, que tu vois écrit sur cette toile, se répandra partout où l'art et le génie sont en honneur, tandis que lui seul saura jamais les tourments et les épreuves qui lui sont réservés, les agitations de sa vie laborieuse, les angoisses de son âme ; et puis, ô comble de l'outrage ! il viendra un jour où, sans respect pour sa mémoire, une plume indigne osera coudoyer son inimitable crayon, s'exposant à défigurer son œuvre sous prétexte de la traduire.
Laisse-les donc passer à l'avenir, lui et ses confrères, sans leur rien demander; apprends à les reconnaître; et qui sait, bon caniche! vous vous rencontrerez peut-être
un jour ; ton maître se fait bien vieux et la vie est longue !
Mais, à propos de ton maître, est-il vrai qu'il n'y voie pas? Ne serait-ce pas par hasard un faux aveugle? 11 y en a, j'en connais, et je voudrais bien savoir si lu es sa dupe ou son complice. Tu n'en serais pas moins un caniche fort respectable; car je vois bien que ton maître, aveugle ou non , est malheureux , et qu'après tout tu ne serais que le serviteur de l'infortune; mais que ton rôle soit celui d'un complice ou d'une dupe, je tiens à constater que tu le joues admirablement, et j'avoue que le sérieux comique avec lequel tu t'acquittes de tes fonctions me touche et me charme.
Autre question , mon brave caniche ! Ton maître est-il réellement bien malheureux, et n'est-ce point aussi un faux pauvre?
Tu t'indignes, je le vois bien, et tu me fais des yeux qui veulent dire ceci ou à peu près : « Croyez-vous, monsieur le questionneur, qu'on joue du violon au coin d'une borne pour le plaisir de ramasser quelques rouges liards par la froide bise d'hiver ou le soleil brûlant de la canicule? Je voudrais bien vous y voir, vous. »
Celte indignation part d'un bon naturel et d'un cœur fidèle, ô caniche ! Mais n'importe ; j'ai des doutes, et voici pourquoi. Il n'y a pas bien longtemps encore, je fus appelé par un notaire dont je suis le voisin pour assister à l'ouverture d'un testament; je m'empressai, et voici ce que j'entendis :
TESTAMENT (fuiM dannalM m «i «n faimtr d'vnt elatintlt» en la.
■ Au nom de la Très-Sainte Trinité, etc., etc., mol, clarinette en ri, domiciliée aux Champs-Elysées, jouissant de toutes mes clers, saine de corps et de ton, je donne et lègue à mon amie la clarinette en la, présentement domiciliée sur le pont des Arts, la somme de quatre-vfngl mille Trancs pour, par elle, en jouer après mon décès comme elle l'entendra, voulant expressément, etc., etc. »
Tu vois donc, mon cher caniche, que ton maître pourrait fort bien n'être pas si malheureux qu'il en a Tair, et qu'un de ces jours le testament du violon pourrait servir de pendant à celui de la clarinette.
Je ne te dis pas cela pour te refroidir à l'endroit de ton patron; au contraire, car je sais que pour une clarinette affligée de rentes, il y en a des centaines qui ont l'avantage de vivre de privations. Je te préviens seulement a6n que, s'il y a lieu, tu te fasses réserver une petite place dans le testament, et ce sera justice.
Et maintenant, souviens-toi que le magot n'augmentera pas si tu perds le temps à tendre la patte aux rats d'orchestre ou autres artistes également favorisés de la fortune; la clarinette en question ne les importuna jamais.
Quand on a Tait partie de la 32' demi-brigade, quand on a été contemplé du haut des Pyramides par cparanle siècles, quand on est allé boire les flots glacés de la Bérésina pour éteindre les ardeurs du sirocco castillan, quand on a été frère d'armes des braves lanciers polonais, quand enfin, à Waterloo, on n'est pas mort quoiqu'on ne se soit pas rendu, a-tn^n, oui ou non, le droit de se proclamer vieux lapin?
Vieux lapin! quel titre, et que d'héroïques travaux, que d'efforts sublimes pour en acquérir les parchemins! Vieux lapin ! Cela veut dire : partir volontaire en 92, faire le tour du monde le sac au dos, le fiisil sur l'épaule, couchant à la belle étoile, stationnant dans les marais, allant bien souvent pieds nus à la rencontre des balles, des bou-
lets et de la mitraille, vivant de viande de cheval et autres comestibles tout aussi appétissants quand on peut s'en procurer, heureux et fier d'avoir dans sa giberne le bâton de maréchal qui. n'en doit jamais sortir, et après avoir dépensé vingt-cinq ans à ce métier glorieux et lucratif, rapporter comme fruits de la victoire une barbe grise, des équerres de laine rouge appelés chevrons de grenadier, et le grade superbe de simple soldat !
Quelle admirable chose ! et qu'il fait bon , après cette longue odyssée de horions et de malencontres , se croiser philosophiquement les jambes et conter des gaudrioles aux bouquetières voisines de la caserne! Mais aussi on peut avec autant d'orgueil que de vérité se dire vieux lapin ! et on se le dit, et on le dit aux bouquetières qui veulent faire les prudes avec vous comme si vous n'étiez que des conscrits !
— Allons, allons, ma petite mère, ne faisons pas tant
notre tête ! Vous avez beau être pas mal expérimentée et très-versée dans les couleurs de toute espèce, n'espérez pas abuser des vieux de la vieille, qui ont appris à connaître sur les lieux le blanc d'Espagne, le bleu de Prusse, le vert de Russie, sans compter la couleur dite de la bête, nuance généralement bien portée et qui se trouve partout. Vous tombez mal , ma petite fleuriste , si vous croyez que votre air bégueule et votre mine pincée pourront donner le change sur le mérite de votre marchandise à des gaillards qui ont été cueillir toujours sur place les roses d'Aile-
magae, l'iris de Florence, les tulipes de Hollande, les violettes de Parme, les fleurs d'oranger de Portugal, les lotus d'Egypte. Passe pour les roses du Bengale ; celles-là nous ne les connaissons que de réputation, et pour cause. Si, dans notre jeunesse, nous n'avons pas fait des bouquets de cette fleur d'Orient en compagnie de nombreuses et charmantes bayadères, c'est par cette seule raison que nous n'avons pas été nous promener de ce côté-là. Après ça, nous aurions pu y aller; nous étions en chemin, et l'Egypte était une étape. On dit même que le général en chef en avait quelque envie. Mais voilà-t-il pas qu'un beau jour il lui prend fantaisie d'aller faire un tour à Paris ! Il part sans rien dire> allongeant un pied de nez à l'Anglais qui voulait l'empêcher de passer. Il arrive à Paris, il fait son affaire, et puis on a eu tant d'occupation ailleurs, qu'on n'a pas trouvé un moment pour aller faire connaissance avec les roses du Bengale. C'est guignonnant tout de même; avoir tout vu, tout vaincu à la suite de l'ancien, tout, excepté ces incomparables bayadères qui dansent si bien. Et penser que cette chance est pour les Anglais, eux qui n'entendent rien à la danse légère du guerrier français et ne pratiquent, en fait de pas de caractère, que leur afSreuse gigue nationale, bonne tout au plus à faire briller les grâces des bœufs de la Grande-Bretagne ! En ont-ils du bonheur, ces Anglais, que nous n'ayons pas été par là ! quel renfoncement! Mais il n'y a pas eu moyen. Après ça, les consolations n'ont pas manqué ; pas vrai , la petite mère ?
f 474 LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.
— Et qu'en sais-je, moi, de vos consolations? Ne dirait-on pas qu'on les a aidés à se consoler? Pour qui qu' vous me prenez ? Vous vous trompez complètement sur mon compte. Vieux lapins tant que vous voudrez; mais haite-là sur les principes; nous n'en manquons pas, Dieu merci; car moi aussi j'en ai été de la &i^; moi aussi j'ai fait le tour du monde ; seulement je ne suis pas partie le sac au dos; non, je suis née en route; enfant, j'étais le sac que chacun de vous portait à son tour, et probablement je me suis bien souvent balancée sur vos épaules, au son du tambour, dans les longues marches dont vous parliez tout à l'heure. Ma mère était votre cantinière, et alors !.••
— Oh ! suffit ; nous nous rappelons cette bonne mère et ses petits verres. Terrible femme pour les principes! Fallait pas plaisanter avec elle ; toujours au port d'armes ! mais sachant rire dans l'occasion. Gomment! c'est toi qui es sa fille ! Âh bien, alors tu dois en avoir vu du pays, et tu peux te vanter d'en connaître des couleurs. Fière femme que ta mère !
Elle prit part à nos exploits
En nous versant à boire, Et combien elle a fait de fois
Rafraîchir la Victoire !
En a-i-elle donné de ses petits verres à tout l'univers? Donné, oui, car, après la bataille, elle versait à même aux prisonniers ennemis, et jamais elle n'a refusé la goutte
SOUS prétexte qu'on ne pouvait pas la payer! Fallait voir aussi comme on l'aimait! Eh bien, puisque tu es notre enfant d'adoption, les vieux, lapins connaissent leur devoir; ils aimaient la mère, ils aimeront et protégeront la fille comme autrefois, lorsque nous triomphions ensemble du Russe, du Prussien, de l'Autrichien et tout le tremblement!
Allons, voilà que nous allons recommencer! Mais c'est si bon, quand on ne fait plus rien, de se rappeler le temps où on travaillait dur. Les vieux lapins aiment à parler de leur gloire ; autrefois ils parlaient moins : les temps se suivent et ne se ressemblent pas.
Od lisait dernièrement dans un journal anglais : « Une députation de dam^ anglaises s'est présentée * aux portes du palais de la Chambre des communes, pour remettre à MM. les députés une pétition tendant à provoquer uD bili contre l'abus en vertu duquel les maris d'Angleterre se permettent de vendre leur moitié. »
On a été généralement étonné de cette détermination , car on sait que la plupart de ces actes de commerce avaient lieu du consentement des deux parties ; on dit même que ces dames n'étaient pas fâchées de voir se perpétuer un usage qui remplaçait avec des formes plus simples et moins dispendieuses les lenteurs systématisées du divorce.
On s'est demandé pourquoi ce revirement d'opinion, et, comme toujours, le caractère de la plus belle moitié du genre humain a fait les frais de l'incident. On a rejeté la chose sur Thumeur capricieuse du beau sexe, sur son amour du changement, sur la mobilité de son esprit ; on a repris enfin l'éternel chapitre des accusations banales, dont la fausseté est d'autant mieux démontrée que le caractère des filles d'Eve n'a pas varié depuis le commencement du monde.
En tout cas, rien de cela n'est vrai dans la circonstance. Je connais le véritable motif de la réclamation des belles insulaires, et je vous assure qu'il fait honneur à leur sagesse, à leur bon sens et aussi beaucoup à leur dignité.
C'est encore une sorte de protestation nouvelle contre le despotisme qu'elles sont obligées de subir de la part de leurs époux, sur un sol qui méconnaît le pouvoir de leurs charmes ; c'est le cri du désespoir poussé par ces victimes de l'autocratie maritale ; c'est la revendication du droit de partage dans les fruits de l'association, et pas autre chose.
Figurez-vous que messieurs les maris anglais faisaient d'excellentes affaires à l'aide de ce noble trafic. Ils avaient
d*abord l'avantage de se débarrasser de leurs femmes, ce qui n'étaii déjà pas mal gentil , et puis ils ne manquaient jamais de retenir tout ou presque tout le prix de la vente, ne laissant à leurs associées que cette portion du bénéfice qui consistait à les séparer d*eux.
Sans doute ceci n'était pas indifférent, mais ces dames prétendaient, avec raison, entrer en participation du prix de la denrée. Elles voulaient bien être vendues ; mais elles voulaient aussi retirer de la vente un profit égal à celui que faisaient leurs maris.
Dans un pays où la femme jouirait de la considération qui est due au rôle si utile qu'elle remplit dans la société, cette prétention n'aurait été que juste; mais c'est bien à tort que Duclos a dit qu'en Europe les femmes sont des enfants gâtés. Ce mot n'est pas toujours vrai en Angleterre ; car elles n'y ont pu avoir raison de leurs tyrans, et voilà qu'elles se voient forcées de demander la suppression d'un usage dont tout le produit est accaparé par leurs maris.
Leurs vœux seront-ils exaucés? Il faut l'espérer; car enfin.
Pour n'être pas Anglais on n'en est pas moins homme,
et l'on ne peut rester froid à ce spectacle d'une pauvre brebis traînée la corde au cou par son mari, vieux coq avare, qui la conduit au marché.
Brebis allant à Fabattoir n'a pas Tàspect plus inalhèureux et Fair plus résigné que cette victime devant ce gros bouledogue, espèce de maquignon trafiquant pour lé compte de ces deux superbes coqs, amateurs de friands morceaux, et qui, le lorgnon sur Tceil, s'apprêtent à juger de la valeur de celui qui leur est offert. Cette fois, dû moins, l'acquisition ne peut les ruiner.
Que si des raisons de haute politique s'opposaient à ce que l'humble requête des dames anglaises fût accîiéillie par le gouvernement de leur pays, nous leur conseillons d'émigrer en masse, de passer le détroit et de venir en France, sur cette terre faite exprès pour le bonheur de leur sexe.
Je leur garantis une hospitalité généreuse; car nos dames, s' élevant au-dessus des petites préoccupations de la jalousie, s'empresseront de les admettre au partage de leur souveraineté et de leur céder une bonne portion des hommages dont elles ne cessent d'être environnées.
Venez parmi nous, pauvres insulaires outragées! La France est le paradis de la femme ; c'est ici que vous serez réellement en possession de l'influence qui appartient à vos charmes. Ici vous régnerez et vous gouvernerez, ici vous aurez des esclaves; ici même, quand vous voudrez, vous trouverez des maris qui se laisseront vendre. Quelle belle vengeance! Grandville a bien l'air d'insinuer que ces messieurs pourraient ne pas en être fâchés, mais n'en croyez rien ; Grandville se trompe.
LES HÉTAUORPHOSES DU JOUH. m
Ne savez-vous pas que l'auteur da Ifférite des Femmes était un Français ?
Et ce quatrain de Voltaire, le coQDaissez-vous? Retenez-le bien, car il dit exactemeot ce que tous serez ea France :
Ou fille, ou femme, ou veuve, ou laide, ou belle, Ou pauvre, ou riche, ou galante, ou cruelle, La nuit, le jour, veut être, à mon avis. Tant qu'elle peut, la maîtresse au logis.
Elle l'avait rêvé jeune, beau, spirituel, passionné; il devait chérir la gloire et les grandes choses qui la donnent; ricD de vulgaire, rien de commun ne devait obscurcir les attributs brillants dont son imagination se plaisait à le doter; sa pensée, digne compagne de la sienne, s'élèverait sublime au-dessus des mesquines préoccupations, et leurs deux âmes, sœurs inspirées, s'élanceraient sur les ailes de la poésie, par delà les horizons bornés des jouissances sublunairfô !
Quel bonheur ici-bas pourrait alors égaler son bonheur? N'allait-elle pas réaliser cet hyménée, vainement cherché sur la terre, et dont les types célestes lui étaient apparus à travws les prismes charmants d'une littérature enchanteresse! Ipsiboë, Malvina, Fœdora, et vous toutes, créations
iaimitabies et inimitées , voici enfin une émule digne de vous comprendre, qui fera croire en vous et vengera vos cœurs méconnus^ Du haut de vos sphères radieuses souriez à ses premiers pas dans la voie que vous avez ouverte, encouragez ses efforts , et si son sort doit un jour ressembler au vôtre, si, comme vous, elle ne doit faire qu'un magnifique rêve et passer incomprise sur cette terre de déceptions, recevez-la dans le ciel que vous habitez, comme ^ une lumineuse étoile digne d'enrichir votre pléiade d'astres
incomparables.
Hélas ! le rêve a été court !
Un père barbare l'a voulu ; elle Ta épousé. F 11 est vieux, laid et chauve; tout ce qu'il y a de plus
prosaïque, de plus bourgeois; une intelligence de crétin et des habitudes d'épicier retiré. L'air hébété de sa physionomie se marie parfaitement avec l'ensemble de sa désespérante toilette ; son front est innocemment couronné d'un bonnet de coton monumental que retient le nœud providentiel d'un ruban de couleur non équivoque. De . cette coiffure de prédilection sort triomphalement le seul et dernier échantillon des cheveux d'autrefois, roulé en queue dont la pointe narquoise, acérée comme le ridicule, perce à toute heure le cœur désolé de la victime.
Elle le voulait agité par de grandes passions ; il en a une, une seule qui remplace toutes les autres, une seule qui absorbe et domine son existence. Il lui appartient corps et âme, femme et biens, car il sacrifierait tout poiir l'assouvir,
et, la loi à la main, il oblige notre infortunée à cohabiter airec lui sur les berges où il a immobilisé son domicile.
Oui, il pêche à la ligne. Il ne vit, il ne respire que pour cette fonction qui suffit à son âme et mesure son intelligence. Très-versé dans la science des asticots, il prépare admirablement ses engins, il perfectionne les procédés connus, en cherche de nouveaux, et tout fait espérer qu'au premier jour il enrichira Tart qui fait ses délices de quelque merveilleuse découverte.
La gloire, la gloire, démon tentateur des esprits d'élite et des fortes natures !
Ses horizons, les voilà : ceux que peut atteindre la longueur de sa ligne. Pour lui, c'est le monde, c'est l'empyrée. Il les peuple de fantastiques images, de poissons innombrables, de pêches miraculeuses. Gomme toujours, ce sont des rêves; mais que lui importe? L'essentiel pour lui n'est pas de prendre du poisson , c'est de croire qu'il eo prend, et il le croit. Le bonheur de beaucoup de gens est-il souvent autre chose ?
Aussi, voyez avec quelle affection, avec quelle volonté calme et tenace, l'œil ouvert, son long bec en avant, ses deux mains rivées à l'arme bien-aimée, il guette son éternel et toujours imprenable ennemi! Voilà de longues heures qu'il est dans l'eau jusqu'à la cheville ! bagatelle. Le fleuve, par une crue subite, viendrait à l'envahir, qu'il se laisserait submerger plutôt que d'abandonner son poste. Il y a vécu .
il y mourra.
Et la pauvre Amanda, pendant ce temps que fait-elle?
— Ah! vous le devinez, des pensées amères tourmentent son âme; elle maudit les absurdes conventions sociales qui Tout enchaînée à un être indigne d^elle ; elle se désespère et pleure sur ses rêves évanouis. Son beau corps penché en arrière, dans Tatlitude de Tindignation qui vient de haut, elle foudroie d'un regard de pitié dédaigneuse la chétive créature qui fait de sa vie un incessant désenchantement. Adieu la poésie, adieu les ravissements d*une existence à deux cimentée par la double sympathie de la pensée et du sentiment; adieu Tamour, adieu le bonheur!
A ses pieds repose sa lyre abandonnée et désormais inutile; et sur le sol gtt inoccupé Talbum dépositaire de ses chants harmonieux que personne n'entendra jamais, car deux voix devaient les redire et elle est seule.
Autour d'elle tout est désolé et prend les teintes sombres de son âme. Si elle porte ehœre les couleurs éclatantes et les ondoyants panaches dont elle aimait à se parer naguère, c'est pour se rattacher par quelque chose à ce passé d'illusions si cruellement remplacées. C'est tout ce qui lui en reste, avec ce médaillon suspendu à son cou et qu'elle ouvre de temps en temps pour y contempler d'un œil mélancolique un portrait idéal, éclos jadis de son imagination en délire.
Amanda venait de jeter un regard sur ces traits, étemel aliment de ses douleurs ; et, comme toujours, elle commençait à se répandre en imprécations bruyantes, lorsque son
épouK, tremblant que l'éclat de sa voix n'éloigne le poif^ SOD, se retourne et lui dit :
Y songez-vous, m'amie! qu'avez-vous donc tant à accuser et votre père et les lois? Regardez-vous donc un peu. Vous vous croyez de la famille des cygnes? Allons donc, vous n'êtes qu'une oie, et une oie peut bien, sans déroger, épouser un cormoran.
Vers la (Îq d'une magnifique et chaude journée de Juillet, Grandville errait à travers champs sans but délemiiné, sans autre itinéraire que celui qu'il plaisait à sa fantaisie de lui tracer. Comme ses jambes, son génie allait è l'aveoture bercé par de fantasques rêveries. Sous t'influence fécondante d'une atmosphère tiède et parfumée, il animait la nature en la peuplant de mille créations
bizarres auxquelles sou œil finissait bientôt par donner les formes arrêtées d'une existence matérielle. Le génie c'est la faculté de créer ; c'est une parcelle de l'essence divine, transmise à quelques êtres privilégiés, qui leur permet de voir des choses qui n'ont rien de réel pour \9 foule et les initie à des mystères.
A ce moment, Grandville voyait des choses impossibles. Si deux ramiers s'envolaient devant lui, c'étaient deux âmes qui montaient au ciel après une longue vie d'amour et de fidélité sur la terre ; deux formes vagues à l'horizon devenaient à ses yeux celles de deux époux, couple heureux et sentimental, venu là tout exprès pour contempler le coucher du soleil ; d'un troupeau de moutons conduit par un berger, il faisait une troupe d'hommes heureux d'obéir au maître qui les commandait ; plus loin, deux arbres qui entrelaçaient leurs branches figuraient deux amis qui, depuis l'enfance, s'étaient fraternellement appuyés l'un sur l'autre sans jamais se trahir ; et si plus près de lui deux musiciens emplumés échangeaient des roulades brillantes ou dialoguaient mollement leurs tendres inspirations, il croyait entendre deux amateurs chantant juste les partitions de quelque maestro en réputation. Tout enfin se transformait sous l'action de ce mirage trompeur; mais, du moins, en passant par la trame dorée de ses hallucinations, le monde se faisait beau; ce n'était qu'un rêve, il est vrai, mais le rêve du génie n'estr-ce pas la réalité dans l'avenir?
Tout h coup notre promeneur s'arrête, son regard se fixe pendant quelques instants sur un point du paysage, comme absorbé par une vision dont il semble vouloir arrêter les lignes et préciser le caractère.
Puis enfin, saisissant crayons et album, il se met à esquisser l'objet qui vient d'appeler son attention.
Peu après l'œuvre magique avance, et bientôt se déroule sur le papier la longue spirale d'une procession au grand complet, qui, bannières en tête, serpente à travers la campagne, accomplissant peut-être quelque pieux pèlerioage d'actions de grâces ou de requête intéressée.
Les voilà bien déûlant deux par deux, néophytes, diacres, abl3és, chanoines, chantres, chantant bien et se portant de même, évêque crosse et mitre, tous couverts de leurs chapes, dalmatiques, étoles, rochets, surplis offrant à l'œil comme une gamme des tons les plus variés et des couleurs les plus éclatantes; l'illusion était complète, ou plutôt ce n'était pas une illusion, le crayon de Grandville était sincère, l'imagination qui le guidait sur son album était de bonne foi, et plus tard, quand, descendu des hauteurs de la fantaisie, son esprit a voulu soumettre à l'épreuve de la réalité les effets du mirage, l'artiste a dû respecter l'œuvre du rêveur.
Grandville avait copié la nature.
Ce qui lui était apparu, sous l'empire d'une sorte de fascination, comme une procession composée de son personnel humain, n'était pas autre chose qu'une réunion
nombreuse de scarabées» se livrant aux douceurs de la promenade et saluant à sa manière les derniers feux du jour splendide que Dieu venait de donner à la terre.
Mais, que Terreur était facile, et combien ces scarabées ressemblent à ce que Grandville avait cru voir! Fut-il jamais en effet ressemblance extérieure plus frappante, et l'identité du costume ne donne-t-elle pas lieu tous les jours à des erreurs autrement dangereuses?
Si le vice, par exemple, réussit trop souvent à nous tromper, n'est-ce point parce qu'il n'a pas de livrée qui lui soit propre, et qu'il lui est permis de se déguiser sous le manteau de la vertu?
Observateur profond et plein de finesse,' Grandville a su découvrir dans les êtres les plus opposés par l'espèce, les mœurs et les habitudes physiques ou morales, des ana* logies que personne n'avait entrevues avant lui.
La scène que nous avons sous les yeux n'est pas autre chose qu'une piquante preuve de cette puissance d'observation, et si l'on se figure les rayons du soleil couchant se jouant sur toutes ces carapaces de scarabées et les revêtant diversement des plus riches couleurs, on comprendra combien est naturelle et vraie la charmante fantaisie du spirituel artiste.
Pourvu qu'elle ne le dévore pas, et puis la bonne après! Mais il me semble que c'est un peu la faute de cet innocent époux. Efa quoi ! il se donne pour compagne une ti.^Tesse! lui la douceur et la faiblesse même, il se condamne par avance à toutes les fureurs de la jalousie ! Il sait que la lutte e>t impossible entre lui et sa redoutable moitié, néanmoins il ne craint pas de s'exposer à sa colère, et il ose lui donner des sujets de mécontentement!
Il n'est pas toujours prudent d'être infidèle, en tout ras ce n'est jamais moral ; mais quand on est mouton et qu'on a fait la fulie de se mésallier de la sorte, il faut de toute nécessité devenir un dragon de vei'tu et proposer pour but à sa vie l'imitation des plus parfaits modèles de fulclitt' conjugale; il faut avoir le courage d'otre Pliilémnii
sans Baucis, le plus méritant des maris, le mari qui souffre sans se plaindre, le mari qui ne se venge pas, qui courbe la tête, se résigne et ne médite pas la moindre représaille sournoise en guise de dédommagement et de consolation.
Voilà bien, ce me semble, l'attitude de notre mouton en présence de sa rugissante tigresse. Et comment à l'aspect de tant d'humilité, de soumission et de terreur, ne sent-elle pas sa bile se tempérer? pourquoi cet œil en feu? pourquoi ces poings crispés par la rage et fermés comme pour frapper? Qu'a-t-il donc fait pour attirer sur lui cette tempête devant laquelle il plie timidement, croisant ses mains sublimes d'abnégation impuissante, et tendant le cou comme si, par une réminiscence d'abattoir, il se croyait arrivé au dernier moment de son existence?
Ah ! c'est qu'il y a bien quelque petite chose à dire, et que, tout mouton qu'on est, on n'en a pas moins certaines peccadilles sur la conscience !
En vérité ! Mais ce n'est pas possible ! C'est donc un mouton enragé quand il ne se trouve pas sous la griffe de sa trop tendre compagne. Certes, on ne s'en douterait guère, et jamais on ne voudrait croire qu'il puisse jouer un autre rôle que celui de victime.
Ah ! il ne faut pas toujours se fier à ces airs de bon apôtre. Et puis il semble que quand on est condamné à passer sa vie avec une tigresse, on doit éprouver le besoin de se soustraire quelquefois à sa présence. Le fruit défendu a d'autant plus d'attraits qu'on rencontre plus de danger, à
le cueillir, et l'on ne sait pas assez de quoi sont capables les natures en apparence les plus simples et les cœurs les plus pusillanimes. L'occasion fait souvent les héros, et rien ne s'oppose, que je sache, à ce qu'un mouton devienne un lion, surtout quand il a pour stimulant une tigresse à fuir et à oublier, et une bonne et gentille petite levrette à cultiver, comme moyen de se distraire et de se consoler.
Yh mon Dieu, oui ! Le mouton est sensible par nature; son cœur s'ouvre facilement aux affections calmes et douces; il ressemble, sous ce rapport, à beaucoup d'hommes qui lui empruntent même son nom pour se mieux caractériser. Mais lorsque, par suite d'une erreur ou d'un entraînement malheureux, homme ou mouton sont unis à une tigresse, ils font bientôt mauvais ménage, et alors on devine aisément lequel des deux époux est le souffre -douleurs.
C'est ce qui était arrivé à notre innocent mouton. A peine au pouvoir de son tyran femelle, il avait été en butte aux soupçons de tous les instants, à des scènes violentes de jalousie ; ses geste^, ses paroles, ses actes les plus innocents, donnaient lieu à des interprétations malveillantes. La vie lui était devenue insupportable ; il avait beau opposer le calme à cette passion furieuse, rien ne pouvait ramener son irascible moitié; encore si l'avenir avait pu lui faire entrevoir un terme à ses tourments ! mais, hélas! les tigres ne changent pas de nature, et notre infortuné s'était vu contraint de chercher ailleurs un remède à ses maux.
Il avait fait alors ce que font les esprits faibles, incapables tout à la fois de résister et de subir leur destinée ; il avait essayé de la tromper en introduisant sous le toit conjugal une jeune levrette dont le caractère, plus en rapport avec le sien, lui faisait espérer quelques moments heureux dans cet enfer auquel il était condamné; mais la tigresse n*avait pas tardé à découvrir le manège et à s'apercevoir que, sous prétexte de faire les affaires du ménage, la petite bonne s'occupait plus particulièrement de celles de Monsieur. Oh! alors, doublement furieuse, elle s'était fait aussi deux victimes. La pauvre levrette avait eu sa part des injures et des mauvais traitements ; mais, fidèle aux traditions de sa race, elle avait tout bravé pour rester attachée à son maitre. Il était si bon, si doux et si malheureux !
Un jour enfin, soit que l'époux eût besoin de plus tendres consolations, soit que la petite levrette se fût oubliée à le prendre en pitié, l'épouse arrive fort mal à propos, et, donnant cours à tcJute sa rage, elle traite le pauvre mouton de monstre, et chasse impitoyablement la petite bonne, qui, fondant en larmes, se décide, bien malgré elle, à porter ailleurs ses consolations.
La tigresse était tellement aveuglée par sa jalousie, qu'elle ne craignit pas de porter une accusation incroyable contre son époux, absolument comme s'il n'avait pas été un mouton. Cette accusation était d'autant moins fondée que, bientôt après^ notrfe petite levrette s'unit avec un
jeune bélier du voisinage dont elle recevait les hommages depuis longtemps. Elle servait son maître, dtt-oa, tout en travaillant à son futur mariage; mais nous n'y pouvons croire : pareille chose s'est-eîle jamais rencontrée!
Pauvre petite chatte égarée et presque perdue ! si jeune. ^i timide et si Taible, quel moment a choisi sa maltresse pour l'envoyer en course hors du magasin ! C'est IHadame qu'elle demande, et c'est Monsieur qui se présente et qui vient lui dire avec une ex^clamation de galantin ravi : « Ma femme est sortie... ma petite chatte!... » Et quel Monsieur ! comme il est vieux, et laid ! comme sa tête à demi chauve et sa physionomie enflammée par les vins chaleureux respirent la convoitise ! I^ repas succulent qu'il vient de faire semble avoir ravivé pour un moment ses ardeurs passées, il se sent rajeuni, il veut sourire avec grâce, il devient égrillard et se met en bonne fortune. Qu'il est hideux et ridicule avec son gilet serin, son gros ventre qui surplombe et le débraillé de sa tenue en goguette ! Je ne sais pas ce qu'il médite, mais, ii tout hasard, mieux vau-
drait pour cette vertu eu péril s'enfuir au plus vite, car Madame ne rentrera peut-être pas de sitôt ; son affreux mari prend trop ses aises pour ne pas le savoir. Oh! si
elle apparaissait!... Madame n'aime pas pour son mari ces sortes de tête-à-téte, et Madame serait pour notre ingénue fourvoyée une sauvegarde et un témoin bien autrement protecteur que cette table dressée et ce meuble perfide qui s'étale complaisamment à côté!...
Mais je crois. Dieu me pardonne, que je m'alarme pour vous, Mademoiselle, beaucoup plus que vous ne vous tourmentez vous-même ! Eh quoi ! vous ne criez pas, vous ne trépignez pas, vous ne jetez pas votre carton k la tête de cet audacieux ! Bien mieux, vous permettez qu'il vous caresse le menton, que sa lourde main froisse votre fichu, votre col si blanc et si fraîchement empesé ! Que signifient, je vous prie, cette petite moue satisfaite et ces paupières qui s'abaissent lan.^ourensement sur vos yeux clignotants? Que vous êtes bien chatte, pour aimer que le premier venu vous câline ainsi ! Serait-ce donc pour ça que vous avez mis votre jolie robe rose, votre tablier vert tout neuf, et que vous avez emprisonné votre pied mignon dans ce brodequin qui dessine si bien votre jambe fine et déliée?
Est-ce que vous ne seriez pas aussi inn<:)cente que vous me paraissiez l'être? Cet air modeste qui m'avait d'abord prévenu en votre faveur ne serait-il qu'un masque, et votre présence en pareil lieu serait-elle autre chose qu'une surprise ! Cette table sur laquelle j'aperçois un verre rempli
Jusqu'au bon) porterait-elle par hasard un couvert pour deux!
Ah ! si vous ne voulez pas qu'on vous accuse , n'alleudez pas davantage, arrachez-vous à ces tentations qui vous perdraient. C'est le moment de penser à votre mère et de vous rappeler ses sages avis. Pauvre petite chatte ! vous si gentille et si jalouse de la propreté de votre toilette, apprenez que le contact de cette bête immonde suffit pour vous souiller et vous rendre laide. Et comment, après un tel malheur, oseriez-vous rentrer sous votre toit et recevoir honnêtement les hommages des jeunes et aimables matous du voisinage, parmi lesquels vous pouvez encore choisir un mari? Fuyez donc! ou bientôt vous ne serez plus fraîche et pure comme les fleurs que vos soins font éclore tous les jours, vous ne serez plus gaie comme les oiseauv qui viennent chanter, le matin, à votre réveil. Fuyez!... Et si jamais vous revenez, ne restez pas quand on vous dira : « Ma femme est sortie, petite chatte. »
Le monde et l'Académie des Sciences et Bel les- Lettres de Carpentras viennent de faire une perte cruelle dans la personne de Claude-Athanase-Raoul-Palamède-GontraD, chevalier de Chathuant et de nul autre lieu.
Uaude-Athanase-Raoul-Palamède-Gontran de Chathuant naquit, en un vieux château du Comtat Venaissin, dans la dernière période du xviii' siècle, d'un père qui avait servi daos les cent gentilshommes à bec de corbin, et d'une mère qui aurait vraisemblablement fini ses jours en odeur
de sainteté dans quelque chapitre de chanoinesses du Comtat sans Tamour quelle inspira au chevalier de Chathuant^ père de celui dont nous déplorons le trépas en ce moment.
La châlellenie de Chathuant fait encore aujourd'hui, perchée sur son rocher, l'admiration des voyageurs qui vont de Carpentras à Meynerbe ; quoique pourvue de magnifiques privilèges féodaux, et donnant à son possesseur le droit de haute, moyenne et basse justice, elle ne rapportait que de fort minces revenus. Le jeune Claude-Athanase-Raoul-Palamède-Gontran annonçait, au dire de ses parents, les plus heureuses qualités du corps et de Tesprit; ils résolurent donc de l'envoyer à la cour, où il ne pouvait manquer de faire le plus brillant mariage.
Muni de ses parchemins constatant qu'il pouvait monter dans les carrosses du roi , et d'une lettre de recommandalion pour son oncle le très-haut, très-noble et très-puissant marquis de Vautoupet, capitaine des levrettes de la chambre du roi, Claude-Raoul-Athanase-Palamède-Gontran arriva à la cour de France, où, grâce à sa naissance et à la situation de son oncle, il fit aussitôt une grande fi£:ure. Il suivit deux fois le roi à la chasse, monta une fois dans ses carrosses et assista au jeu de la reine. Lorsque ces nouvelles parvinrent au castel de Chathuant, la mère du jeune Claucle-Athanase-Raoul-Palamède-Gontran annonça au curé et au bailli que son fils prenait le plas grand vol, et qu'il ne tarderait pas à faire de l'un un évêque, et de l'autre un sénéchal.
Le fait est que, sans la révolution française, le descendant des Chathuant pouvait espérer de succéder à son oncle dans la charge de capitaine des levrettes de la chambre du roi , dont il avait la survivance. Nous n'avons pas besoin de dire comment ses espérances furent renversées.
On sait que la cour de Louis XVI était partagée en deux partis bien distincts : l'un composé des gens passiotinés pour les nouveautés, l'autre hostile à toute innovation. Le chevalier de Chathuant (il venait de prendre ce titre à la mort de son père) se rangea parmi ces derniers. Doué d'un heureux instinct poétique, comme la plupart des méridionaux, le héros de cette notice avait eu plusieurs charades imprimées dans le Mercure de France.
Rendons-lui justice, il refusa constamment de croire aux prodiges du baquet de Mesmer, et l'on ne parvint jamais à le convaincre qu'un manufacturier d'Annonay s'élevait dans les airs à l'aide d'une machine nommée Montgolfière.
Claude - A thanase- Raoul - Palamède- Contran , devenu l'unique descendant de sa race, résolut de se marier, afin de perpétuer l'illustre maison de Chathuant. Il venait d'épouser M"* Athénaïs de Sourischauve quand la révolution française éclata. Les levrettes de la chambre furent dispersées et tombèrent en des mains roturières; lui-même se vit obligé de chercher son salut dans la fuite. I^ chevalier passa à l'étranger avec son épouse.
La Restauration ayant fait la faute immense de ne point
rétablir la charge de capitaine des levrettes de la chambre, le chevalier de Chathuant quitta la cour et vint s*établir dans son château, échappé, comme par miracle, à la bande noire. C'est là qu'il a terminé ses jours, au milieu de la douleur de ses amis et des regrets de toute la population.
À peine revenu dans le Comtat, l'Académie de Carpentras s'empressa de recevoir le chevalier de Chathuant parmi ses membres. Assidu à toutes les séances, il ne manquait jamais d'y lire un bouquet à Chloris, une fable, un madrigal, ou une tirade de son poëme en douze chants, intitulé : VArl de metlre sa cravate. Quelques jours avant que la Parque cruelle eût cessé de filer pour lui, il mettait la dernière main à une tragédie, dont il put encore lire, à la séance solennelle, le songe, composé de trois cent cinquante vers seulement.
Le salon de M*"* de Chathuant, née de Sourischauve (elle a devancé de quelques années son mari dans la tombe) était le dernier asile de l'ancienne galanterie française, dont le chevalier avait conservé toutes les traditions. Pour être admis dans ce salon, il fallait faire preuve au moins de trente-quatre quartiers de noblesse. Aussi M. et M™* de Chathuant ne recevaient-ils qu'une société peu nombreuse. On y jouait au quinola, à pigeon-voie, et les jeunes
gens s'y instruisaient dans l'art charmant et aujourd'hui perdu du parûlage.
M. de Chathuant conserva toute sa vie une répugnance assez marquée pour toutes les inventions modernes. Celui
qui écrit ces lignes ne l'a vu en colère qu'une seule fois : c'est le jour oii il lui dans un journal qu'on allait de Paris à Versailles en vingt minutes, au moyen d'un chemin de fer. Depuis ce temps-là, il a refusé d'ouvrir aucune feuille, et il s'est même désabonné à la Gazette de France. On peut juger de l'effet qu'aurait produit sur lui l'annonce des tables tournantes, des esprits frappeurs et des autres merveilles du magnétisme moderne. Heureusement il est mort avant que la monomanîe du lluide ait pénétré à Garpentras.
Fidèles au coqueluchon et à la douillette, on voyait naguère encore ces deux vieux époux se promenant à pas lents le soir dans l'avenue de leur château en ruine. I^ femme est partie la première, le mari vient de la suivre. Quelques personnes affectaient de son vivant de le traiter d'éteignoir, d'obscuranlin, d'ennemi des lumières. Plus indulgents, nous nous bornons à regretter la perte de ce curieux et dernier échantillon d'une époque déjà bien loin de nous. Celui-ci fut fidèle ti son temps, à son époque; c'est un ridicule quelquefois, et souvent une vei'tu.
Nous connaissons tous un plaisant vaudeville intitulé : le Père de la débutante. Ce vaudeville nous cache peut-être une grande comédie, qui se joue parfois sur un théâtre de société qu'on appellelemonde.Surce théâtre de la comédie réelle , la débutante n'est point une actrice ; c'est une Jeune 6lle, une enfant, qu'il s'agit de faire débuter dans la vie, le plus heureusement possible... pour monsieur son père.
Le père de cette nouvelle débutante se trouve fort à plaindre; son embarras est aussi grand que son appétit : que fera-t-il d'une innocenle pensionnaire, qui n'est que jolie; d'une belle personne, qui n'est que charmante; d'une demoiselle à marier, qui n'a tout juste, pour le mariage, que ce que le bon Dieu lui a donné?... Ne pouvadt point la doter, il voudrait absolument que la Providence dotât su
fille ; d'ailleurs il se souvîeDt d'avoir été ruiné par la mère de son eufaut, il ne demanderait pas mieux que d*être enrichi lui-même par l'enfant de sa femme.
Quand il regarde cette aimable créature, qui commence à manquer de tout... de tout ce qui plairait à son père, le bonhomme se prend à regretter le siècle, le règne et les amours des princes trop galants ; Louis XV le Bien-aimé lui aurait si fort convenu ! Pour ne point quitter sa fille, il serait devenu volontiers le concierge du parc aux cerfs. Excellent père!
Après cela, il ne me sied point de vous dire que le père dont il s'agit ait mérité le prix Montyon : je le prends pour ce qu'il est dans une scène de Grandville, pour un personnage équivoque, assez affreux et assez plaisant, difficile à comprendre, difficile à définir, embarrassant et embarrassé peut-être, un je ne sais quoi, un je ne sais qui, quelque chose de laid qui me semble moitié chair et moitié poisson ; le poisson domine !
Dieu merci , je ne suis pas forcé de le suivre dans les chemins de traverse, au milieu des broussailles oii il a promené sans doute la jolie toison de sa fille. J'imagine qu'il a cherché le début et le succès en plus d'un endroit ; je me figure qu'il a dû jouer un rôle dans le trou du souffleur, sur plus d'un théâtre dé société, théâtre de ia finance, théâtre de la bourgeoisie, théâtre de la noblesse, partout oii se joue l'interminable comédie de Tamour, de Targent et du hasard.
En ce moment, je devine qu'il a trouvé son public et son espérance : le voilà qui parvient, le voilà qui arrive, bras dessus, bras .dessous, avec sa fille; le voilà bientôt dans je ne sais quelle petite cour de T Allemagne de M. Scribe; le voilà qui chante victoire et fortune, en se souvenant d'une chanson populaire :
Un grand prince à nous s'intéresse; Courons assiéger son séjour.
Âhl quel beau jour!
Je vais au palais d'une Altesse, Et j'achète un habit de cour !
Oui, par la sambleu ! Thabit de cour est sur son dos, habit acheté de la veille, et qui ne doit être payé que le lendemain. Enfin Theure est venue, la scène est prête, le public attend. La fille sent battre son cœur, le père ne sent pas bouger sa conscience. On frappe les trois coups sur un tambour, l'ouverture est exécutée par une flûte, et la toile se lève, sur les mots suivants qui renferment tout le secret de la comédie : Monseigneur^ je v<ms présente mes hommages... ainsi que ma fille !
Il faut croire que la pièce a réussi, car le bonhomme s'amuse à faire de bien beaux rêves, sans dormir. Il songe aux favorites du temps passé, et il se dit peut-être, le malheureux, qu'il vient d'efHeurer, en passant près de sa fille. Cotillon P% Cotillon II, Cotillon III, ces jolis et fiers Cotillons qui ont été faits avec le mouchoir d'un roi de
France ! Il entrevoit déjà le manteau de duchesse sur les épaules de son enfant! Il se voit lui-même en habit de chambellan , avec une clef sur son habit, une clef qui doit ouvrir la caisse ! Il sera, pour le moins, et en bonne conscience, gentilhomme ordinaire de la chambre ! Ce qui peut lui arriver de plus modeste, c'est d'obtenir une position dans les menus-plaisirs de Son Altesse!
Et pourtant, voyez un peu le quasi-malheur ! UAltesse a des préjugés, des faiblesses et des caprices ; il pousse la curiosité jusqu'à la manie de tout voir et de tout avoir ! Certes, Monseigneur a raffolé de notre comédie et de notre comédienne ; mais il aime le changement dans le personnel du théâtre, la variété dans le répertoire, et il ne tardera point à demander une affiche nouvelle : les représentations de la débutante seront suspendues, par ordre.
Il me faut rassurer ou consoler bien vite le grand chambellan de tout à l'heure : l'Altesse n'épousera point tout à fait sa jolie fille ; mais il la veut marier entièrement avec un de ses protégés. Il y aura une dot, et le père de la débutante trouvera pour lui-même quelque chose de raisonnable dans la corbeille de mariage. Monseigneur daignera signer au contrat, et l'assistance pourra chanter, avec une légère variante, le couplet de Déranger :
Le livre où j*ai puisé ceci Ajoute que Tépoux morose Faillit mourir de noir souci, Et que d'un dicton il fut cause :
. LES UËTAMORPHOSES DU JOUR î*i
Dès qu'un mari peu résigné Prêtait à rire au voisinage, Le duc, disail-oii, a signé Son contrat de mariage.
Il D'est point mauvais que la plus tnste comédie Tmisse par une jolie chanson.
attaché comme un carcan autour de son cou veuf de linge ! Et cette bouche qui, dans un rictus ignoble, laisse échapper des expressions inconnues, Dieu merci, parmi nous, et qu'on ne parviendra jamais à nous apprendre, espérons-le !
— A Dieu ne plaise qu'on répète de ces mots-là !
— Mais le nom de ce poisson ? son nom est bon à connaître, ne fût-ce que pour le fuir si on l'entendait jamais prononcer.
— Sans doute ; aussi vais-je essayer de vous satisfaire sur ce point important. Et d'abord je soupçonne qu'il en a changé en émigrant sur notre terre ; car la dénomination sous laquelle il est connu de nous doit être complètement ignorée dans l'eau salée qui l'a vu naître : circonstance qui me confirme dans ma première opinion touchant l'infamie qui le poursuit dans ses foyers et l'oblige à chercher fortune sur la terre étrangère. Il a donc voulu prendre un nom moins déshonoré et s'est fait appeler i à la maître d'hôtel. Quelle que soit l'excentricité qui lui a fait préférer ce bizarre assemblage de mots pour se défigurer, quelque inconnue que soit pour nous la secrète affinité qui existe entre cette appellation , à la maître d'hôtel, et le vocable qui le caractérisait dans sa patrie, toujours est-il qu'il est universellement appelé ainsi chez les civilisés ; et c'est sous ce nom qu'il a commis et commet journellement tous ses méfaits et scandalise la société qui lui donne asile.
Quant à cette taupe, que vous pourriez être tenté de plaindre en la voyant exposée aux injures et aux violences
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de ce garnement» réservez votre pitié pour une meilleure occasion. La taupe ne vaut pas mieux que lui, ou plutôt taupe et poisson se valent ; vous allez voir.
II y a, dans le monde animé, des phénomènes dont les causes semblent défier les intelligences les plus habiles à lire dans ce grand et mystérieux, livre qui s'appelle la nature. En vertu de quel fluide caché les êtres en apparence les plus antipathiques, les plus difTérents par la forme et par les habitudes, se sentent-ils attirés les uns vers les autres ? Quelle cause assigner à certaines associations anormaies, hyménées monstrueux contractés en dépit des lois générales qui régissent le monde physique et moral? 11 m'est plus facite de poser ces questions que de les résoudre. Que si vous êtes plus savant que moi, cher lecteur, ce qui n'est pas difficile, faites part de votre découverte aux académies réunies de l'Institut; je ne les connais pas assez pour vous garantir un prix de 100,000 francs; mais vous pouvez compter sur un passe-port recommandable pour votre voyage à travers la postérité.
Toutefois, si vous tenez à ce que mes vœux vous accompagnent dans cette longue traversée, commencez par m'expliquer l'étrange loi ou le singulier caprice qui a rapproché cette taupe et ce poisson, c'est-à-dire Tembrassèment de ces deux antipodes : la taupe, qui vit généralement sous la terre, s'unissant au poisson, qui vit généralement sous l'eau. Pourquoi? Voilà la question! Cherchez, savant lecteur.
Pour moi, je n'ai qu'une chose à certiBer et à prouver, c'est que l'association a existé. Elle a existé, je l'affirrae, je l'ai vue fonctionner, et je ne suis pas le seul. Voulezvous des preuves? En voici une qui les vaut toutes.
Axiome : « Toute chose qui Unit a commencé. »
Or, la société dont il s'agit prend fin ici, sous vos yeux : les associés liquident. Donc, etc. (Vous savez la formule.)
J'ajoute, cher lecteur, que les deux parties ont grande chance de se retrouver, toujours en vertu de ces mêmes éléments magnétiques dont vous ne manquerez pas de nous donner le secret ; et que bientôt il se formera entre elles une nouvelle participation.
Eh ! tenez , tenez , voyez là , sur la droite, cette figure surmontée d'un gigantesque bonnet de Cauchoise ; vous diriez une bonne d'enfants, n'était cette tête de chameau du désert. Eh bien ! en ce moment même, elle est en train de poser les bases de quelque association du même genre avec cet autre vaurien qui fume sa pipe, variété de l'espèce, et qui se rencontre plus particulièrement extra-muros.