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CONCLUSION

Les animaux, comme les hommes, sont faits pour vivre en société.

Pourquoi le renard aime-t-il à croquer 1« poulettes ?

Qu'est-ce qui a fait perdre à Ésau son droit d'aînesse?

Qu'est-ce qui avait mis le vieux Noé dans l'état où ses enfants le trouvèrent un jour?

Qu'est-ce qui fait la pluie et le beau temps ?

Qu'est-ce qui a fait tomber le feu du ciel sur Sodome et Gomorrfae?

Pourquoi Samsoo, qui était si fort, esl-il tout à coup devenu si faible?

Pourquoi le grand Holopherne s'est-il laissé couper la tête par la petite Judith ?

Pourquoi Odry est-il mort?

Pourquoi la guerre d^ Troie a-t-elle été entreprise, et pourquoi Achille, en restant sous sa tente, a-t-il fait durer cette guerre dix ans et occasionné la mort de tant de héros, comme dit Homère?

6p<o(ov. . . .

Pourquoi le fruit, quand il est mûr, tombe-t-il de Tarbre sans qu'on ait besoin de le cueillir?

Pourquoi les fleurs, après avoir brillé et répandu leur parfum, se fanent-elles, comme si un ennemi invisible leur enlevait à la fois et l'arôme et l'éclat?

D'où vient que les oiseaux se font la guerre dans l'air, les poissons dans l'eau, les bétes et les hommes sur la terre ?

D'où vient que les bêtes et les hommes s'aiment d'amour sur la terre, les oiseaux dans l'air, les poissons danç l'eau?

Pourquoi Bertrand ne peut-il se passer de Robert Macaire?

Pourquoi voit-on des nuages dans l'air et des paratonnerres sur les monuments^

A quoi devons-nous la boussole et la découverte de l'Amérique?

Pourquoi fait-on des Révolutions et des Restaurations?

Qu'est-ce qui fait la marée montante et la marée descendante, le flux et le reflux de l'Océan?

Qu'est-ce qui fait tourner la terre, les têtes, les tables et les chapeaux?

Pourquoi des rois ont-ils épousé des bergères ?

Qu'est-ce qui fait les bagnes et les palais, les prisons et les Capitoles?

Qu'est-ce qui a poussé la belle Thaïs de Palerme à la conquête d'Alexandre pendant qu'il était en train luimême de faire celle de l'Inde?

Pourquoi le vent qui soufflait à travers la montagne a-t-il rendu fou Gastibelza, l'homme à la carabine?

Pourquoi des milliers d'astres brillants restent-ils suspendus au firmament?

Pourquoi tant d'étoiles s'éclipsent-elles sur la terre?

Poui^uoi va-t-on remplir les salons de cet homme puissant qui a mal acquis sa fortune?

Pourquoi fait-on la cour à ce parjure?

Pourquoi se fait-on le complice de ses crimes en s'asseyant à sa table?

Pourquoi tant de masques sur les visages? Pourquoi tant de mensonges sur les lèvres ? Pourquoi tant d'apostasies sur les fronts ? Pourquoi tant de lâchetés dans les cœurs ? Pourquoi ?

Pourquoi tant d'autres choses bonnes ou mauvaises qui se passent chaque jour sous nos yeux, et dont la cause nous inquiète fort peu?

Tout cela se fait, tout cela vit, marche, se conserve, se perd , en vertu du même phénomène qui pousse ce vieux coq maigre et usé vers cet inconséquent papillon dont les ailes se brûleront bientôt à la flamme qui brille pour l'attirer et le consumer ;

Loi mystérieuse à laquelle obéit ce vieillard libertin quand il tend à cette jeune (ille, aussi avide et aussi légère que la phalène, la bourse d'or au fond de laquelle elle doit trouver la perte de sa vertu et la mort de son honneur.

L'Attraction!... c'est le oom du phénomène; l'attractioQ qui régit le monde physique , et qui dans le monde moral reçoit autant de noms qu'il existe de variétés passioanelles dans le cœur humain.

L'attraction, qui est aux corps ce que la sympathie est aux Âmes.

Amour, désir, bonheur, ambition, plaisir ; attraction ! toujours attraction !

Bien ou mal , vie ou mort : attraction ! attraction !

Virgile a dit le mot :

.... Trahit sua quemque voluptas.

Grandville a dessiné et Old-nick a écrit un livre oii il y a autant d'observations comiques que de philosophie; ce livre s'appelle les Petites misères de la vie humaine. Il y a bien longtemps que je rêvé un livre que je n'écrirai peutêtre jamais, un livre qui serait la contre-partie de celui-là ; il pourrait être intitulé les Petits bonheurs de la- vie humaine.

Quel beau livre on pourrait écrire, it me semble, avec ce titre, sur ce sujet, avec cette donnée ! et combien il est regrettable que l'idée n'en soit pas venue à un plus vaillant, à un plus habile! Si les Petites misères de la vie humaine sont l'histoire des mille coups d'épingle, des mille taquineries de l'existence du riche, de l'oisif, les Petits bonheurs seraient le poëme des exquises félicités intérieures

2i8 LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.

que Dieu réserve au pauvre en compeusatioD de ses souffrances.

Et ne croyez pas que je veuille ainsi paraphraser ITmbarras des richesses à la façon de La Fontaine, de d'Allainval ou de Casimir Bonjour.

Il n'est pas besoin de tous ces souvenirs, plus ou moins littéraires, pour sentir et pour prouver que le castor philosophe Gauthier a profondément raison , comme le lui dit son camarade, en assurant que n c'est pas ceux qu'habitent les bels hôtels qu'est les plus heureux. »

Voyez-vous ce paon roi, la mine hautaine et son aigrette fièrement dressée ? c'est pour lui sans doute que se bâtit cet hôtel splendide, auquel les arcades cintrées donnent un aspect tout à fait monumental ; pour lui seront ces vastes salles à lambris sculptés et dorés, ces chambres prudemment défendues par de doubles clôtures contre l'intempérie des saisons, ces appartements où il fera frais l'été et chaud l'hiver ; pour lui cette salle à manger où l'on servira souvent à de nombreux convives les mets les plus délicats, les plus rares, les plus chers, les plus compliqués : du gibier quand la chasse est fermée, des pois verts en janvier, des fraises en février, des pêches en mars, des raisins en avril, des truffes toujours ! Pour lui enfin ces meubles commodes où l'on s'assied mollement, où l'on se couche plus mollement encore! Mais ne l'enviez pas, Gauthier, car vous ne savez pas , et je vous souhaite de ne jamais savoir , à quel prix il a conquis tout ce bien-être, à quel prix il le

coûserve. Sans même penser à tout ce qu'il peut entrer dans la composition d'une fortune, de bassesses, de remords, d'inquiétudes, à tout ce que peut causer de préoccupations et d'anxiété la seule gestion, l'administration de cet avoir formidable, laissons de côté les chagrins et les déceptions de ce M. de Fierville, chagrins plus incessants, croyez-le bien, déceptions plus anières, n'en doutez pas, que toutes vos souffrances et vos privations, ne voyons que ses joies, ses félicités, ses petits bonheurs dont je vous parlais tout à l'heure, et comparez-les aux vôtres.

Vos petits bonheurs! ai -je dit. Mais quelle est mon erreur ! est-ce qu'il y a des petits bonheurs ou plutôt des bonheurs petits pour les pauvres? est-ce que tout bonheur n'est pas un grand bonheur, vivement ressenti par une âme impressionnable, naïve, qui blasée sur la douleur est restée presque vierge à la joie? de même que tout plaisir, si mince ou si grossier qu'il soit, agit sur ses sens exercés mais non émoussés par le travail.

Pour qui le repos est-il un bonheur, mon philosophe Gauthier, si ce n'est pour vous qui, après avoir manié la truelle ou le marteau toute la journée, rentrez le soir dans votre logis pour y prendre un repas, frugal il est vrai, mais dont l'appétit fait les frais d'assaisonnement, et goûter un sommeil exempt de rêves, d'agitation et de cauchemars? Et le dimanche, quelle n'est pas votre joie, quand vous pouvez faire un petit extra en famille !

La famille, c'est là qu'est véritablement le bonheur du

pauvre; plus le pauvre se rapproche de la nature. et vit près des champs, plus il aime la famille; pour lui le développement de sa famille est un signe de prospérité, chaque nouvel enfant est accueilli avec des transports de joie ; les frères aînés le saluent avec amour, pour eux il sera un compagnon; pour les parents il sera un aide, un soutien, à l'époque de la vieillesse.

Pour tant d'autres, et des mieux rentes, l'accroissement de la famille est parfois considéré comme une cala^ mité ; c'est une occasion de dépense de plus ; si des jours malheureux surviennent, les charges de l'adversité sont augmentées d'autant ; c'est une dot de plus à donner, sans compter cette dot abominable , qui figure souvent dans les négociations de mariages riches, et qu'on appelle des espérances !

La famille du pauvre! mais c'est là la vraie famille. Chez le riche, malgré les révolutions politiques, civiles, morales, qui ont bouleversé la société depuis soixante ans, la tradition du droit d'aînesse ne s'est pas complètement effacée , ou bien, si elle a disparu, c'a été pour faire place aux préférences paternelles et maternelles, et ce n'est guère qu'à l'amour maternel de la femme pauvre que peut s'appliquer le beau vers du grand poète :

Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier.

Et puis, Gauthier, mon brave homme, ne sentez-vous pas, en définitive, de qui l'aumône réjouit le plus le cœur?

Quand vous avez prélevé uae modeste obole sur voire nécessaire pour seœurir plus pauvre que vous, soyez certain que vous avez ressenti plus de félicité de ce bienfait qu'il n'en est entré jamais dans l'âme du riche qui peut être humain sans toucher même à son superflu ! Vous ne l'ignorez pas, le denier de la veuve, du (ravailleur besogneux, quand il tombe dans l'escarcelle de l'indigent, est plus agréable à Dieu que tout l'or de l'homme opulent.

Réjouissez-vous donc, ô honnêtes castors, de ne point bâtir pour vous ces magnifiques hôtels, et, au lieu de répéter avec envie le sic vos non vobis nidificatis aves de Virgile, attendez patiemment, en jouissant de la vie, cette dernière heure où vous aurez encore sur le riche une dernière supériorité, car

La mort du riche est un regrei, La mon du pauvre une espérance!

L'origioe de la tragédie se perd dans la nuit des temps; mais cepeadaut bon nombre de savants s'accordent à croire que ce divertissement a été imaginé par les Grecs, les mêmes qui ont inventé le jeu d'oie.

La tragédie n'est guère appréciée en France que depuis enviroD deux, cents ans; jusque-là nos pères lui préféraient de beaucoup le jeu d'oie. C'est un tort, sans doute; mais

le respect que nous devons à nos ancêtres nous interdit de les blâmer sévèrement eh quoi que ce soit.

Nous trouvons même qu'ils ont eu raison d'adorer Tentâtes, du moment où cela pouvait leur être agréable.

La première tragédie française n'a pas été jouée à Paris ; c'est à Meaux qu'elle a été représentée, et Félibien nous rapporte que* le principal magistrat de cette ville, transporté d'enthousiasme, donna plusieurs fois le signal des plus chaleureux applaudissements en criant à haute voix : Très-bien ! très-bien !

Gomme cette tragédie finissait par l'empoisonnement de trois princes romains, dont deux princesses, les artistes, pour ne pas laisser les habitants de Meaux sous l'impression de la tristesse, jugèrent convenable de finir cette pièce par un pas espagnol. Cette tradition s'est conservée dans la ville de Meaux, et n'importe quelle pièce s'y termine encore actuellement par un pas espagnol.

Puis M. le maire donne le signal du départ en se levant et en disant : Très-bien ! très-bien ! *

Depuis quelques années, nous le reconnaissons avec peine, le culte de la tragédie a beaucoup baissé en France. A Paris, deux temples doriques, à colonnes également, lui sont encore ouverts, le Théâtre-Français et l'Odéon ; mais le nombre des fidèles a sensiblement diminué.

Pourtant les professeurs du Conservatoire, qui sont comme qui dirait les grands-prêtres du culte de la tragédie, font tout ce qu'ils peuvent pour ranimer le feu sacré dans

rame des jeunes néophytes qui leur sont confiés chaque année. Ils leur enseignent Tart de marcher avec majesté et sans avoir jamais l'air pressé, même lorsqu'il faut accourir pour annoncer à un père que son fils vient d'être dévoré par un veau marin à écailles jaunissantes, qui a commencé par faire cabrer les chevaux de son char ; l'art de vibrer, c'est-à-dire de prononcer les rrr à l'instar des perroquets bien élevés; et enfin l'art d'entrecouper une tirade par un hoquet pathétique ressemblant le moins possible au hoquet d'un simple ivrogne.

Toutes ces choses-là ne s'apprennent pas dans une seule leçon, et ce n'est guère qu'au bout de trois ans d'études qu'un jeune homme parvient à débiter d'une façon réellement attendrissante le récit de Théramène, quand il y parvient.

Bien de plus difficile que de jouer convenablement n'importe quel rôle dans une tragédie. Pour aborder les Achille il faut être plein de feu, et pourtant ne pas bredouiller; pour représenter les Agamemnon, on doit avoir du ventre, et il est bien rare qu'un élève du Conservatoire possède cet accessoire, ses moyens pécuniaires ne lui permettent pas de se le procurer. Enfin, même pour jouer simplement l'emploi des confidents , il faut savoir écouter, sans trop d'ennui, tous les interminables récits que le prince vient vous faire, et.il est même bon d'avoir l'air d'y prendre un vif intérêt, bien qu'au fond on s'en moque comme de Colin Tampon.

Tout bien réfléchi, l'emploi des confidents est peut-être encore le moins facile à tenir.

Ajoutez que les tragédiens de nos jours ne sont plus comblés d égards, comme il y a une quarantaine d'années, à rinstar de ce qui se pratiquait du temps de Talma. Grandville nous fait voir comment on en use avec euv. Vous me direz probablement que cela tient un peu à ce qu'aujourd'hui il n'y a plus de Talma ; c'est possible, mais ce n'est pas une raison pour ne pas prendre la tragédie au sérieux.

Or, loin de prendre la tragédie au sérieux, on se permet même quelquefois de rire au nez du bouillant Achille et de siffler Agamemnon, le roi des rois !

Une société qui ne croit plus à rien , pas même aux songes tragiques, est à deux doigts de sa perte.

Cette réflexion n'est pas de moi, elle est d'un habitué de rOdéon ; car quoi qu'en disent les mauvais plaisants, rOdéon a un habitué.

Pour vous donner une idée de l'abaissement dans lequel est tombée la tragédie de notre temps, il nous suffira de vous dire que , cette année , les professeurs du Conservatoire, malgré toute leur bonne volonté, n'ont pas pu décerner un seul prix de tragédie, pas même un accessit !

Il n'y a que la classe du trombone où le concours ait eu le même résultat négatif.

Plus de trombones ni de tragédiens : quelle triste perspective pour la France !

Les habitants de Meaux en seront prochainement réduits à assister à des représenta lions dranialiques uniquement composées de pas espagnols.

11 faudra alors que M. le maire affectionne furieusement ces pas pour qu'il se décide encore à dire : Trèsbien ! très-bien !

A moins qu'on n'y ajoute quelques pas français de haute fantaisie.... GrandviUe nous en offre un spécimen en léle de ce chapitre.

« Oh! mon Dieu, quelle horreur! Eu voilà des goiîts! pas possible de m'y habituer. Depuis que ces trois bouchers sont dans la maison , il n'y a pas moyen d'y tenir. Ils disent comme ça que c'est pour leur instruction ! C'est drôle, tout de même, d'être obligé d'aller fouiller dans le pauvre monde, quand il est mort, pour apprendre à empêcher les autres de mourir ! Après ça c'est peut-être des bêtises, car je ne vois pas qu'on perde l'habitude d'aller au cimetière. Faut bien cependant qu'on leu-z-y recommande à nos trois enragés; ça n'est déjà pas si bon, que ça infeste toute la maison, et que nïon pauvre chéri de Pilon, cet amour de mon cœur, a failli s'en trouver mal, l'autre jour, en balayant l'escalier ; à preuve que le propiétaire, qu'est venu par hasard ce jour-là, a demandé ce

que ça voulait dire. Vous voyez donc bien qu'ils font pas ça par plaisir! C'est égal, j'aurais jamais pris un état comme ça, moi, et je suis bien heureuse que mon chéri n'ait eu du goût que pour les arts, comme y dit. Je l'aime tant, que je l'aurais épousé tout de même; mais enfin c'est encore une chance que j'ai eue, qu'y ne travaille que sur la peau des bétes, au lieu de faire dans la peau humaine, comme mes trois de là-haut; ça sent pas mauvais au moins, et puis c'est prope. »

Ainsi dialoguait avec elle-même la mère Pilon , en se disposant à monter chez trois de ses locataires, qu'elle pourvoyait, tous les matins, d'un pain de dimension raisonnable, et d'une cruche d'eau fraîche aux flancs arrondis. Depuis longues années, notre perruche tenait l'emploi de concierge, de moitié avec son Pilon chéri, perroquet vieux comme elle, et son idole, dans une maison du quartier latin, dont la spécialité avait toujours été de servir d'asile à de jeunes sansonnets, à des pinsons étourdis, à quelques pigeons mélancoliques, et à bon nombre de fauvettes éveillées ; le tout faisant excellent ménage ensemble, babillant, gazouillant, sautillant, passant la vie douce enfin, et portant la gaieté dans le logis , ce qui ne déplaisait pas aux vieux époux Pilon, car ils n'étaient pas de ces vieillards tristes et grognons qui ne veulent pas que les autres soient jeunes parce qu'ils ne le sont plus eux-mêmes ; au contraire. La mère Pilon chérissait sa petite colonie, et pour rien au monde elle n'aurait voulu changer ses loca-

taires, dont les entretiens excentriques et boufTons provoquaient toujours la gaieté.

Vous recherchez encore aujourd'hui, dans le quartier de r École de médecine, aux environs de T Hôtel-Dieu, de la Pitié, de la Charité, sur les hauteurs galantes de la rue Saint-Jacques, des histoires d'anatomie et de bal champêtre. Ici, la biographie de M. Dupuytren, à côté de la biographie de Gascadette ; bref, un mélange horrible et charmant de coups de bistouri et de coups de canif dans les contrats les mieux notariés... Ces histoires, pour le moins étranges, ne nous sont pas déplaisantes, parce que la jeunesse est au fond de ces passions, de ces travaux, de ces examens, de ces amours. La jeunesse, avec l'espérance, ô les belles excuses ! Qui de nous n'a pas vu la cour de l'Ecole de médecine, un jour d'examen, quand les professeurs en robes rouges, en robes noires , vont et viennent, portant les destinées des futurs médecins et chirurgiens, dont se moquait Molière autrefois ? Qui de nous n'a pas vu, trottant menu, la grande Constance ou la petite Madeleine, les yeux baissés ou provoquants, des étudiantes à la course .des étudiants ? — Eh bien, dit Madeleine à Gustave , es-tu reçu? — Pardieu! dit Gustave en se coiffant sur le coin de la tète, et Gustave fait le gros dos, pendant que Madeleine essaye un pas en avant-deux pour témoigner de toute sa joie. Et tant pis pour le passant qui voudrait rire ; ils sont chez eux, dans ces domaines; ils ne souffiriraient pas qu'on les vint déranger dans leur ménagerie. Ils ont pour leur

jardin de Versailles les grands jardins du Luxembourg.

La Closerie leur sert de Petit Trianon. Tant qu'ils ont de l'argent ou du crédit, ils régnent et gouvernent chez les restaurateurs de leur nation, dans leurs cafés, dans leurs brasseries, dans leurs pensions. Ils déjeunent comme on ne dînerait pas ailleurs. La rue Monsieur-le- Prince et la rue Antoine-Dubois leur servent de passage pour se rendre à la Clinique. La Clinique fut bâtie , on le dirait, par l'architecte du Parthénon. Ce temple athénien est gardé par un huissier portant la chaîne au cou comme un chien de garde; et Dieu sait que de hurlements, que de clameurs...-

Plus d'un curieux a copié dans Y Histoire de Carabin les Commandements des carabins :

A neuf heures te lèveras Pour huit heures exactement.

A ton service te rendras En bâillant magistralement.

Un tablier d'hospice auras , Mais non sans cautionnement.

De ton professeur tu suivras La visite mentalement.

Aux belles ûlles tu feras De rœil hippocratiquement.

Leurs cataplasmes cliangeras Tous les matins bien tendrement.

La sœur aussi courtiseras

Pour qu'eir soit dupe aveuglément.

De l'interne tu flatteras La calotte sournoisement.

Le pharmacien ménageras Pour avoir du médicament.

De l'alcool tu chiperas Pour ton café dévotement.

L'après-midi disséqueras Jusqu'à quatre heures gentiment.

De quatre à six absorberas

Au moins deux cours une fois l'an ,

Pendant lesquels tu ronfleras Au nez du maître carrément.

A trente-deux sous dîneras Vers six heures royalement.

De te laver t'aviseras Après le dessert seulement.

La bibliothèque évit'ras

Les jours de bal très-crânement.

Puis seul après tu rentreras Si tu ne peux faire autrement.

Ton squelette négocieras , »

Mais pour l'amour uniquement.

C'est ainsi que tu passeras Ton doctorat très-brillamment.

Et puis qu'ensuite tu pourras Saigner Tclient légalement.

Voilà leur charte.

Mais revenons à notre brave portière. Parmi les maximes à son usage, la mère Pilon affectionnait spécialement celle-ci : « En changeant, on sait ce que Ton perd, mais on ne sait pas ce que l'on gagne. » Aussi n'avait-elle jamais eu la moindre peccadille à se reprocher vis-à-vis de son cher Pilon, et cependant!... Mais elle n'avait jamais voulu.

Bref, notre vieille perruche était la mère de tous ses locataires, et, pourvu qu'on lui fît un peu la langue, qu'on lui racontât les nouvelles, et qu'on écoutât longtemps ses anciennes histoires, tout allait bien. Ah! dame! on n'est pas perruche pour se taire !

Un jour trois gaillards se présentent et demandent à louer un appartement. La mère Pilon fit un peu la grimace devant une triade de noires figures à longs becs : c'étaient trois corbeaux; cet extérieur sinislre n'était pas fort encourageant au premier abord; mais comme au demeurant nos amis paraissaient d'assez bons vivants, la mère Pilon se laissa persuader par le denier à Dieu, et voilà ses nouveaux venus installés.

Elle n'était pas encore familiarisée avec les habitudes de ses jeunes locataires, et elle remarquait de fréquentes allées et venues; ils sortaient, rentrant ensuite avec des paquets soigneusement enveloppés; mais, à part certaine

odeur tant soit peu insolite, rien de particulier n'avait signalé ces démarches, et, quand le matin elle pénétrait chez eux, elle n'y apercevait rien d'extraordinaire ; seulement l'odeur en question se révélait plus sensiblement. Au total, les corbeaux avaient toujours le mot pour rire et la pièce pour la mère Pilon ; aussi elle n'était pas fâchée de sa nouvelle acquisition.

Mais un soir les trois étudiants étaient rentrés beaucoup plus tard que de coutume, marchant dans l'allée comme des gens embarrassés par un fardeau qu'on introduirait dans la maison. Le couple intéressant en eut des insomnies pendant toute la nuit.

Aussi, devançant l'heure de son ascension, la mère Pilon, munie de sa provision ordinaire, monte doucement, pour ne pas donner l'éveil, ouvre la porte avec précaution, et ne trouvant personne devant elle, avance et pénètre dans une dernière pièce, dont l'accès jusque-là lui avait été interdit.

Ce qu'elle vit alors, en reculant d'horreur, vous le voyez aussi en ce moment : étendu sur une table , un cadavre , dans lequel fouillaient , avec l'ardeur que donne l'amour de la science, deux de ses locataires, le tablier sur la poitrine, le scalpel au bec; et , pendant que ceux-ci accomplissaient cette besogne de boucher, le troisième, assis sur une malle , ayant devant lui un coin de fromage de Brie, coupait le pain de son déjeuner avec le même instrument qui venait de servir à ses expériences anato-

îlG LES MÉTAMORPHOSES DU JOUU.

luiqucs. A côté de lui reposaienl entassés, pi)le-mèle, des ossements disséqués , des carcasses , des crânes , tout l'attirail enfin d'un amphithéâtre; l'appartement était converti en un véritable charnier.

«Voulez-vous déjeuner avec nous, la mère Pilou? s'écrièrent d'un ton goguenard les trois amateui's. Du bifteck, du filet, de l'entre-côte, mère Pilon; voilà, à la minute!... » A ces voix railleuses, la sensible perruche, sortant comme d'un cauchemar, ne put que faire un geste de dégoût et détourner pudiquement la lOte; elle s'enfuil. tout eiïarouchée , se remettre de son émotion dans les bras de son chéri.

Depuis, cependant, elle a Uni par s'habituer auv corbeaux et à leur chair plus ou jnoins fraîche ; elle s'est familiarisée avec les expériences analomiques , el tout fait espérer à nos carabins qu'elle finira par déjeuner avec eux. TI n'y a que le premier pas qui coûte.

Avez-vous parfois réfléchi à quel point les sont bizarres et tes modes sont changeantes? Hommes et bêles obéissent à ce penchant de la nature; aitjomd' hut défaisant les choses que Taisait hier. Lorsque les dames Ursulînes de Rouen passèrent à la Louisiane, en 1727, elles furent reçues par de jeunes Ursulines qui portaient de grosses lunettes sur le nez pour se donner un air plus

respectable; il est bien entendu que pour lire elles ôtaient leurs lunettes. C'est à Toccasion de cet usage bizarre, introduit par les Espagnols, que furent écrits ces quatre petits vers :

Mais le bon air chez cette nation , Pour les savants, c'est de porter lunettes ; Couvrir ses yeux de deux glaces bien nettes, Leur est motif de vénération.

Cacher ses yeux pour être plus belle ou plus respectable, et déformer son visage afin de plaire davantage ! Il est écrit cependant : L'homme (et la bête) sont tout entiers dans le visage : Totiis homo in vultu est.

Une autre fois, les hommes qui se rasaient la tête se mirent à porter des cheveux longs. — C'est honteux , disait saint Paul dans son épître aux Corinthiens (chap. xi) , les cheveux longs ne conviennent qu'à la femme ; à l'homme qui se respecte, il faut des cheveux courts.

Bientôt vinrent les perruques : perruques carrées, longues , perruques courtes, perruques crêpées, jusqu'à la perruque à oreilles de chien^ qui resta en grand honneur plus que toutes les autres. La barbe aussi fut une grande question; Othon, empereur d'Allemagne, jurait par sa barbe. Au temps de François P% c'était à qui porterait la barbe la plus longue. Et si nous trouvons tant de caprices pour les yeux, que de caprices pour l'oreille! Hélas! nous changeons de chansons comme autrefois l'on changeait de

serments. Harpagon se plaisait aux sons harmonieux de la flûte à Toignon ; Louis XY était charmé d*un branlebas de cloches funèbres , et nous avons entendu sous les fenêtres de la reme d'Angleterre un concerto de quatre cents tambours ; caprices de l'ouïe et caprices de l'odorat. Les mêmes coquettes qui se parfumaient de l'eau de la reine de Hongrie et de toutes les variétés de l'ambre ou du musc, on les vit, plus tard, saupoudrer leur nez de tabac ; et plus cette vilaine poudre exhalait une odeur de livres pourris (c'était la mode au xvi^ siècle), plus les petits maîtres et les petites maîtresses étaient charmés de l'herbe à Nicot. Les dames et les portefaix, les chevaliers et les chanoines, prisaient et fumaient cette herbe puante. Il fallut que le pape Urbain VIII excommuniât quiconque prendrait du tabac dans les églises. Plus d'un prêtre en prenait, disant la messe à l'autel.

Le drageoir, un instant, remplaça la tabatière ; sous le règne des Valois, on s'offrait des dragées comme on se fût offert une prise de tabac. Le grand duc de Guise avait son drageoir à la main lorsqu'il fut assassiné dans le château de Blois. Louis XIII était friand de pain d'épice, et chacun de ses courtisans portait sa boîte à pain d'épice. Nous avons vu, tour à tour, le thé, le café et le chocolat remplacer le vin de Bourgogne adoré de nos pères les Germains : Germanorum vivere bibere est.

Le bonnet carré dont Messieurs les ecclésiastiques couvraient leur tête eut un si grand succès, qu'Etienne Pas-

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quier s'écriait : « Nous avons enfin résolu le problème de la quadrature du cercle. »

On a vu le temps des grandes cravates, dont se moquait l'arlequin de la comédie italienne. En ce temps-là les hommes portaient des manchons , les dames portaient des paniers, les poëtes faisaient des vers burlesques, et le petit Père André des sermons boufTons ; les religieuses de rhôtel-Dieu de Pontoise se faisaient saigner six fois par an : à Noël , en Carême , à Pâques , à la Saint-Pierre, au mois d'août, à la Toussaint, comme on le peut voir dans le plaidoyer du célèbre Patru, plaidant pour M"* de Gu^négaud.

Même changement dans les exercices du corps; certes, on ne saurait nier qu'il n'y ait un secret plaisir à montrer sa force et son adresse. Au temps de saint Jérôme, il n'y avait dans la Judée, où il demeurait, ni villes, ni bourgs, ni villages, ni si petit château oii on ne rencontrât de grosses pierres rondes, uniquement destinées aux exercices de la jeunesse. Il y avait même dans la forteresse d'Athènes une boule d'airain (saint Jérôme l'a vue) qui servait à éprouver la force des athlètes.

Ainsi furent établis les jeux Olympiques, où les femmes elles-mêmes se montraient couvertes de leur seule verhi, an dire de Platon. N'avons-nous pas eu nos tournois, témoin la mort du roi Henri II, et même dans ce livre écrit, disons mieux, destiné à la louange des bêtes, pourquoi donc avons-nous oublié la bêle noire ? Or le jeu de la bèté noire.

voici commet on le jouait : on lâchait dans une arène une douzaine de grands sangliers, de Tâge de trois ans, qui est leur âge viril ; ces sangliers étaient attaqués par des cavaliers montés sur des chevaux vigoureux , dont les selles étaient dessanglées, et quand l'animal, plein d'écume, avait fait perdre les éU*iers à son ennemi, le jeu consistait à arracher le vaincu aux défenses du sanglier. On pourrait aussi appeler la bête noire le taureau que poursuit le toréador.

Les passions sont de tous les pays , puisque Thomme est partout ; mais il y a des goûts et des penchants qui s'établissent et se reproduisent de préférence sous certaines latitudes, et se développent beaucoup mieux dans telle contrée que dans telle autre. Le climat, les mœurs, le génie particulier d'un peuple, exercent une grande action sur l'efllorescence de ses goûts préférés , et quelquefois il suffit d'une chaîne de montagnes ou d'un fleuve pour marquer une différence radicale entre les habitudes de deux nations voisines. C'est toujours le mot de Pascal varié dans son application : Erreiu* au delà , vérité en deçà.

La boxe n'a jamais pu se naturaliser en France. Si elle a quelquefois essayé de passer le détroit, ce n'a été que pour venir constater le mauvais goût de nos concitoyens, qui l'ont repoussée , et regagner sa terre natale après avoir, comme les apôtres, secoué ses sandales indignées sur ce sol inhospitalier et indigne de la comprendre.

Jamais les nobles jeux de l'Espagne n'ont pu passer les

Pyrénées, et si par hasard on a voulu essayer de faire quelque chose des magnifiques arènes de Nîmes, on n*a réussi qu'à donner de pauvres spectacles , misérables parodies dès vaillantes corridas où tout Madrid se presse pour fêter la spada, qui tue force taureaux, et pour couvrir d'acclamations et de fleurs le taureau qui éventre beaucoup de chevaux et casse les reins à beaucoup de cavaliers.

Vous souvient-il de cette bonne plaisanterie que s'est permise naguère l'Hippodrome de Paris, laquelle consistait à faire jouer à cache-cache trois ou quatre petits veaux, bien timides, bien tendres probablement (vous devez le savoir si vous en avez mangé), sur la tête desquels on avait planté deux cornes postiches , qu'on avait eu le soin de garnir de drap pour leur donner une apparence de réalité? Quelques citoyens du faubourg Saint-Denis, fort soigneusement déguisés en Basques, figuraient les picadores y les banderilleros ^ les matadores de ce quadrille apocryphe, et faisaient l'impossible, je le reconnais, pour se faire poursuivre , sans y réussir, par ces pacifiques animaux , fort étonnés de la fantaisie , et dont le nez en l'air humait avidement le parfum des pâturages voisins, où ils demandaient à être reconduits.

Eh bien, qu'est-il résulté de ces tentatives malheureuses d'acclimatation de jeux exotiques , de ces essais inrructueux de passe-temps plus ou moins belliqueux , plus ou moins féconds en émotions fortes? Il en est résulté d'abord un immense éclat de rire poussé par le malin peuple, qui a

parfaitement vu la bouffonnerie mise à la place du drame , et puis l'indifférence bientôt suivie de l'abandon le plus complet; n'en déplaise à notre spirituel feuilletoniste ThéophUe Gautier, aficionado incorrigible , comme il le dit luimême , et qui , pour satisfaire sa fièvre tauromachique , se voit obligé de passer périodiquement les monts, au delà desquels sa renommée de dilettante lui fait décerner des invitations spéciales et lui mérite des tueries d'honneur.

Que M. Théophile Gautier garde ses goûts espagnols renouvelés des Maures; qu'il en prenne à son aise des cirques et des amphithéâtres ; moi , je suis avant tout de mon pays , et je bénis le Ciel de m'avoir fait naître sur une terre qui n'inspire que des passions inoffensives , incapables d'altérer la bonté native du caractère national.

Quand je veux me reposer l'esprit et ouvrir mon cœur aux douces et bienfaisantes inspirations, je n'ai pas besoin de prendre des chevaux de poste et de faire trois cents lieues, au risque de me rompre cent fois le cou pour répondre à la gracieuse invitation de M • Gayatano Sanz , et tomber de Paris à Bilbao, à l'heure dite, à la place qui m'attend au Cirque , où le noble toro va mourir pour moi ; non, non, mon procédé est bien plus simple, et surtout moins fatigant. Le voici , pour l'édification de ceux qui voudraient m'imiter. D'ailleurs , je ne veux pas rester en arrière de M . Gautier en fait de largesses ; il vous a donné sa recette, je vous donne la mienne : vous choisirez.

Je pars de Paris par une belle matinée de printemps

iU LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.

OU d'été, et je vais pédestrement jusqu'au pont de Neuilly. Arrivé là, je descends sur la berge, et je commence ma revue le long du fleuve , que je suis jusqu'à Asnières ; je m'y fais servir une matelotte , que je mange de cet appétit sans nuage que possède seul Fhomme qui vient d'assister au spectacle le plus fait pour reposer l'âme et disposer le corps aux fonctions qui lui sont commandées par la nature.

J'ai vu en effet Paris se livrant à sa passion favorite. Dès l'aurore, le rivage commence à se jalonner de paisibles citadins, venus là pour entamer contre les narquois habitants du fleuve une lutte où la patience des premiers n'a d'égale que l'espièglerie des seconds. Tout ce que la science de la pêche à la ligne renferme de secrets , tout ce que l'expérience d'une pratique ancienne peut suggérer de ruses et de ressources , est mis en œuvre par ces héros de l'asticot; mais j'avoue que je ne connais pas d'école capable de former à la résignation et à la longanimité comme l'école de la pêche à la ligne.

Rarement ça mordj et c'est merveille de voir le stoïcisme avec lequel le pêcheur penaud, mais incapable de découragement, remplace l'asticot que le malin goujon vient de manger à la barbe de son hameçon , et continue ce manège jusqu'à ce que la nuit , en venant chasser le jour, mette fin à ce combat inégal où l'homme, toujours vaincu , accourt le lendemain matin pour recommencer sa nouvelle et infaillible défaite.

Spectacle enchanteur! modeste et placide passe-temps!

pourvu toutefois que la famille ne compte pas uoiquemeot sur les succès du pêcbeur, et qu'elle ait à mettre sous la dent autre chose que le goujon solitaire dont va se composer le souper de tous ces pauvres affamés, sur lesquels Grandrille vous conjure de vous attendrir.

De tous temps, l'idylle a tenu sa place au premier rang des honnêtes plaisirs. Elle est vieille comme !e monde ; on eo trouverait de charmantes dans la Bible. Il y avait en Grèce un certain Théocrite, il y avait en Italie un nommé Virgile; à la cour de Louis XIV un monsieur de Ségrais, chanté par Despréaux, sans oublier M. deFontenelle, qui avait oublié le loup dans ses bergeries. Tous ces chanteurs de pastorales oubliaient le loup et le boucher.

N'oublions pas , nous autres , le poêle et le chansonnier Thibaut, roi de Navarre, comte de Champagne et de Brie, où tant de paysages charmants ont nourri tant de troupeaux, sous la garde d'Annette et de Lubin. Ce roi Thibaut a laissé des chansons pour une bergère qu'il appelle à chaque instant sa dame et sa belle dame, et voilà que plus d'un berger vous dirait la belle dame du roi Thibaut n'est autre que Blanche de Castille^ mère du roi saint Louis. L'écho de ce temps-là vous redirait le refrain de la chanson. La dame était blanche et coulorée, et toute semblable à cette adorable confusion des lis avec les roses, qu'Ovide a chantée le premier dans le troisième livre de ses Métamorphoses :

Spécial el in niveo mixlum candore rvborem.

Quel que soit le nom de la dame, elle était douce , gracieuse, avisée et plaisante. Elle était jeune et sans expérience , et le berger Thibaut eût donné tout le royaume de France, pour être aimé de cette belle :

Mieux aime d'elle Taccoîntance,

Le doux nom , Que tout le royaume de France.

Les échos de la Brie ont conservé le refrain de ces chansons :

Haï blanche, et clere et vermeille, Votre nom fait tout mon soupir...

Cette idylle et ce berger ne ressemblent guère à ces. terribles moissonneurs dont Virgile a parlé :

Thestylis et rapido fessis messoribus testu, Allia serpyllumque fierbas contundit bleutés.

— Fi de ces mangeurs d'ail! disent les uns, — fi de ces mangeurs d'aulx, disent les autres, s'il est vrai que aulx soit le pluriel d'ail. — Mes amis, répond un troisième j. n'allez pas chercher midi à quatorze heures. On dit : manger de l'ail. Il a mangé deux têtes d'ail... et qu'on nous laisse en paix avec les aulx. D'ailleurs, ce n'est pas d'aujourd'hui que les ails ou les aulx sont en exécration. De toute antiquité , il était défendu aux mangeurs d'ail d'entrer dans le temple dé la mère des dieux. Stjipon de Mégare, un disciple d'Euclide, s'était endormi dans le temple de Cybèle, après avoir déjeuné avec les bouviers du Gyclope. — Eh quoi ! Stylpon, lui dit Cybèle , qui t'a fait si hardi que de remplir mon temple de ton haleine abominable ? — Ah! déesse, ainsi répondit Stylpon, donnez -moi des oranges et des perdrix, et je vous jure ici, par tous les dieux, que je ne mangerai plus de fromage à l'ail. La déesse, à ce discours, sourit et pardonna.

Si vous ouvriez le Théâtre d'Agriculture d'Olivier de Serres, un si beau livre que le roi Henri IV, à qui le Théâtre d'Agriculture est dédié , en lisait quatre ou cinq pages après dîner, vous y verriez que l'ail a si peur de luimême, qu'il ne revient jamais sur le même plant où

il a poussé la première fois. — Mais au moins, disait Olivier de Serres, faisons grâce aux échalotes, si chères aux habitants de la ville d'Ascalon!

Finissons par une idylle plus moderne :

Il y avait une fois un magnifique troupeau de moutons qui faisait Tadmiration de tous les habitants de la contrée où il paissait l'herbe fleurie et broutait les saules au feuillage argenté. Bon maître, bon chien, bon gîte, il avait tout à souhait; aussi c'était merveille que de le voir s'ébattre et sauter dans les gras pâturages, et rentrer le soir au son des clochettes accompagnant le chant mélodieux de son berger.

Depuis quelque temps cependant, ce dernier remarquait un changement dans le caractère et les habitudes de trois de ses élèves. Il les voyait tristes, inquiets, dédaignant de se mêler aux jeux de leurs camarades, et, comme un pion vigilant, il résolut d'épier leurs lùouvements, afin de découvrir les causes cachées de cette conduite inexplicable.

Le malheur rapproche, dit-on, et la communauté de sentiments est un aimant qui attire les cœurs. Un jour, nos trois moutons s'étaient réunis sous un gros chêne; le berger les aperçut; pensant qu'il allait pénétrer le secret de leur étrange manège, il vint à pas de loup se cacher derrière le tronc de l'arbre , retenant son souffle et ouvrant les oreilles.

Alors il entendit le dialogue suivant :

LES xMÉTAMORPHOSES DU JOUR. 261

PREMIER MOUTON

« Je crois, frères, avoir découvert le mal qui nous ronge; mon opinion est que nous nous emb...,

DEUXIÈME MOUTON

« D'abord , pas de pléonasme ! tu veux dire que nous nous ennuyons. C'est aussi mon opinion.

TROISIÈME MOUTON

« C'est la mienne.

PREMIER MOUTON

« On n'est pas parfait ; le bonheur tranquille me fatigue; cette vie toujours la même, et qui, vous ne le savez que trop, doit avoir aussi le même dénoûment tragique, m'est devenue insupportable; je veux m'y soustraire.

TOUS

« Il faut nous y soustraire.

PREMIER MOUTON

u Que faire alors?... Oh! j'ai une idée!...

DEUXIÈME MOUTON

« C'est impossible : on dit généralement que nous n'avons que celles des autres.

TROISIÈME MOUTON

« Eh bien, à l'avenir, on dira particulièrement le contraire. Voyons, quelle est cette idée?

PREMIER MOUTON

« Sauvons-nous!

TOUS

(( Partons! Fuyons!

PREMIER MOUTON

« Cette unanimité me touche et me ravit. Adoptée Técole buissonnière ! Mais ce n'est pas tout de se sauver, il faut aussi ne pas être repris. On s'apercevra bientôt de notre fuite, et alors on mettra sur nos traces ce dogue hypocrite, bon apôtre aujourd'hui, mais qui demain nous mènera sans pitié où vous savez.

TOUS

« Que faire alors?

PREMIER MOUTON

« J'ai une idée!

DEUXIÈME MOUTON

« Encore ! je n'ose l'espérer.

TROISIÈME MOUTON

« Les hommes vont être jaloux ! Voyons cette autre idée l

PREMIER MOUTON

(' Déguisons-nous! Ce soir, à minuit, après avoir revêtu les nippes que nous pourrons découvrir dans les réduits de nos gardiens, nous franchirons les claies du bercail , et nous serons libres. Maintenant , frères , séparons-nous, pour ne pas éveiller les soupçons; mais, auparavant, jurons de garder le secret de la conspiration, et mort aux traîtres !

TOUS

« Mort aux traîtres! »

Le berger avait tout entendu. A sa place , vous auriez fait un éclat ; mais celui-ci avait appris par une longue pratique à voir de sang-froid les agitations et les péripéties du drame de la vie. 11 avait été choriste depuis l'enfance, et maintenant, il venait demander aux charmes de la campagne des consolations pour sa belle voi^ perdue et du calme pour son âme trop longtemps tourmentée; c'était un- stoïcien.

Son plan arrêté, il appelle Médor, et lui parle en ces termes : « Tu vois ces trois moutons ; ce soir, ils se déguiseront en hommes et s'échapperont. Tu dois les laisser accomplir leur projet, les suivre de loin, et lorsque le jour sera venu, les arrêter et les conduire ici. J'ai dit. »

Tout fut fait des deux côtés ainsi qu'il avait été convenu.

Nos gaillards s'évadent; Médor ne les perd pas de vue , et le retour du jour vient éclairer leur déconvenue. Arrêtés et dirigés vers le bercail , ils croyaient aller à la mort, lorsque leurs oreilles sont frappées par une voix joyeuse qui s'approche en chantant : Je suisj je suis le joli recruteur. • .

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