‹ Les métamorphoses du jourChapitre 33 sur 49 · M. GOBE-MOUCHE, M. RENARDET, PICK-POCKET · texte numérisé non relu

M. GOBE-MOUCHE, M. RENARDET, PICK-POCKET

a. GOBE-MOUCHE.

Ce que vous me dites là est-il bien possible ?

M. RENARDET

MoD Dieu oui , mon cher monsieur Gobe-Muuche ; rien n'est plus vrai , et j'ajoute que rien ne saurait être plus

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moral ; songez-y donc : dénoncer les voleurs aux honnêtes gens !

M. GOBE-MOUCHE

Pour moral , je n'en disconviens pas ; mais je me demande comment on fera.

M. RENARDET

Rien n'est plus simple : nous les forçons d'abord d'avoir des livrets, absolument comme les ouvriers et les domestiques ; puis nous leur mettons à chacun une plaque avec un numéro, comme aux commissionnaires et aux cochers de fiacre.

M. GOBE-MOUCHE

Très-bien ; mais ceux qui s'aviseraient de s'en passer!...

M. RENARDET

Impossible^ ils seraient en contravention et s'exposeraient aux peines les plus sévères : seize francs d'amende d'abord , et huit jours de prison en cas de récidive. Comprenez-moi bien : un voleur vous prend votre montre, vous le dénoncez ; il est pris ; procès-verbal qui constate qu'il a travaillé sans plaque et sans livret, contravention, condamnation, amende, prison, tout ce qui s'ensuit. C'est un système admirable, la publicité appliquée aux filous. Mais nous ne nous bornons pas à cela.

M. GOBE-MOUCHE

Quoi donc encore?

Ma RENARDET.

Vous avez pu remarquer qu'on octroie des croix

d'hoaneur aux particuliers qui illustrent leur pays, qui lui rendent des services éminents...

M. GOBE-MOUCHE

Oui , il y en a en effet beaucoup ; on voit bien» que ce pays est fièrement illustré et joliment servi.

M. RENARDET

Vous n'avez pas été sans observer aussi qu'on décerne des médailles aux braves gens qui ont accompli des actes de vertu , d'humanité , en protégeant des enfants ou des vieillards contre la misère, en sauvant la vie à leurs semblables au péril de leurs propres jours , dans des incendies, dans des inondations, dans des tempêtes...

M. GOBE-MOUCHE

Certainement. Ceux-ci sont même moins nombreux, et puis je me suis laissé dire qu'on ne portait pas ces sortes de médailles.

M. RENARDET

C'est exact, et la chose est parfaitement naturelle ; mais il n'est pas étonnant qu'elle passe votre faible intelligence.

M. GOBE-MOUCUE^ presque fAché.

Monsieur, une pareille insinuation!... Cependant, j'avoue que je ne comprends pas bien ; car enfin il me semble qu'il n'est pas moins glorieux de sauver son semblable dans les flots ou dans le feu...

M. RENARDET

Que de le tuer sur un champ de bataille , n'est-ce pas ? Et c'est précisément là ce qui vous trompe. Tuer beau-

coup d*homines à la guerre est une action si glorieuse, qu'il n'y a pas de récompense assez grande dans la réalité du présent pour témoigner de la reconnaissance des survivants; on y ajoute même une longue renommée à venir. Les mortels d'aujourd'hui ne peuvent encore se lasser d'admirer la brillante extermination de Troyens exécutée par le bouillant et divin Achille. Ces fameuses fauchaisons d'hommes sont en outre des actes non moins utiles que mémorables.

M. GOBE-MOUCHE

Utiles? Je voudrais bien savoir en quoi?

M. RENARDET

Mais en ce qu'elles débarrassent le banquet de l'humanité d'une foule de bouches gourmandes, et font ainsi plus large la part de ceux qui restent.

M. GOBE-MOUCHE

Au fait, c'est assez juste...

M« RENARDET

Tandis qu'au contraire — vous suivez bien mon raisonnement — celui qui sauve un ou plusieurs hommes ne fait que conserver des convives dont la présence force leurs voisins à se serrer encore les coudes et peut-être le ventre. Vous voyez donc bien que vos fameux sauvetages sont tout au plus des actions louables, et encore... Aussi n'est-ce que par pure • bienséance qu'on leur accorde des récompenses... Voilà pourquoi les lauréats, les médaillés ne portent ni leurs couronnes , ni leurs médailles ; quant

à moi, je voudrais qu'ils fussent forcés de les porter; au moins lorsqu'un homme voudrait mettre fin à ses jours, s'il voyait près de lui son sauveteur, il serait averti et s'en irait plus loin exécuter son généreux dessein.

M. GOBE-MOUCHE

Mais tout cela ne me dit pas ce que vous voulez faire.

M. RENARDET

J'y reviens. Eh bien! nous voulons faire pour le crime ce qu'on fait pour la gloire , le signaler par des marques distinctives. La publicité, je vous l'ai dit, la publicité! Ainsi, tel particulier a conquis quinze ans, vingt ans de travaux forcés pour vol, faux, abus de confiance, etc.; grand dignitaire de l'ordre , plaque et cordon ! — Tel autre n'a obtenu que la réclusion , petit ruban [en sautoir avec médaille. — Celui-ci n'a cueilli que quelques années de détention ou de simple prison, médaille du format moyen. — Celui-là a vendu dans le commerce des denrées sophistiquées ou des marchandises à faux poids, rosette à sa boutonnière, afiiche à sa porte et dans sa boutique...

M. G0BE-M0UCHE«

Mais, pardon, il me semble...

M. RENARDET

Laissez-moi achever, vous parlerez tout à l'heure. Médecins, marchands de fausse médecine, rosettes! — Professeurs , marchands de fausse science , rosettes ! — Artistes, marchands de fausse peinture, de fausse musique, de fausse comédie, rosettes! — Philosophes, vendeurs de

fausse morale , rosettes ! — Journalistes , spéculateurs en fausses nouvelles et en fausses opinions, rosettes! — Banqueroutiers, médailles; faillis, petits rubans; exécutés à la Bourse, ruban panaché; entrepreneurs de commandites , faiseurs de primes , exploiteurs de gogos , rubans , rubans, rubans. Quant à ces maîtres habiles qui ont inventé Tart de travailler sur la lisière du Code pénal, et de s'en faire des centaines de mille livres de rente, ruban arc-en-ciel, éclatant de toutes les nuances du spectre solaire ; car ceux-là sont les arlequins de la spéculation.

M. GOBE-MOUCHE

Monsieur, votre système me conviendrait assez; mais je remarque un article qui me blesse. Vous ignorez peutêtre que je suis commerçant?

M. RENARDET

Et vous ne voudriez pas voir infliger l'affiche et la rosette aux marchands qui vendent à faux poids!

M. GOBE-MOUCHE

Dame! il n'y aurait bientôt plus de commerçants!

M. RENARDET

Vous ne voulez donc pas que tous les voleurs aient une plaque avec un numéro?

M. GOBE-MOUCUE.

Tous les vdeurs, oui... excepté les commerçants.

M. RENARDET

C'est pourtant ce qui aura lieu à l'avenir.

PICK-POGRET, en lui soutirant sa canne.

En atteDdant, ce qu'il y a de plus sûr, ç est de bien tenir la main sur votre montre, et de faire coudre vos poches.

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