‹ Les métamorphoses du jourChapitre 34 sur 49 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

M. GOBE-MOUCHE et MADAME GOBE-MOUCHE,

MADAME GOBE*MOUCHE

D'où venez-vous? qu'avez-vous fait? quelle histoire allez-vous me rapporter? Je vous attends depuis deux, heures. Ah ! je suis bien malheureuse, en vérité.

H. GOBE-MOUCUE.

Ne te fâche pas. J'ai rencontré deux honnêtes gens qui m'ont raconté des choses incroyables : le gouvernement vient de supprimer les voleurs, et vraiment j'en i»uis fâché, c'était amusant ces histoires de voleurs. Ils étaient pleins de facéties; ils vous avaient des inventions à faire mourir de rire. Te rappelles- tu notre voisine, M"® Argante? Elle avait son mouchoir dans sa poche et ses lunettes sur ses yeux... Un voleur qui passait imagina de voler à la dame son mouchoir pour essuyer ses lunettes, et le tour était fait.

MADAME GOBE-MOUCUE.

Ça ne vaut pas le pot au lait de la laitière : à l'ouverture, on trouva qu'il était plein d'eau aux trois quarts : — Ah ! mon Dieu ! dit-elle, ils ont oublié de mettre le lait !

Mais tout ceci ne me dit pas, M. Gobe-Mouche, ce que vous avez vu depuis ce matin ?

M. GOBE-HOUGHE.

Laisse-moi me souvenir. Au détour de notre rue, il y avait un grand gaillard qui • mangeait du feu , et qui vomissait des flammes. Il vendait pour un franc des mèches d'amiante, et chacun sait que Tamiante est incombustible. Ainsi, pour cinq francs, nous aurons pendant dix ans, peut-être, à notre lampe, une mèche incomparable... il m'a donné par-dessus le marché, de Teau à détacher, un onguent pour les cors, et la poudre qui fait

couper les couteaux comme autant de rasoirs.

MADAME GOBE-MOUCHE

Moi, sans sortir d'ici, j'ai trouvé des chapeaux de paille à trois sous, du satin à trois francs cinquante le mètre, et des mouchoirs en batiste pour vingt-cinq centimes. Vous croyez toujours, vous autres, que les miracles ne sont faits que pour vous seuls !

M. GOBE-MOUCHE

On a trouvé depuis hier, le paratonnerre de poche. C'est à peu près grand comme une aiguille; on le pique au bout de son parapluie, et l'on se moque du tonnerre. Un autre inventeur nous promet de tout petits ballons à deux places. On l'allume avec son journal, on ne va pas plus haut que vingt-cinq ou trente pieds, et quand la promenade est faite, on remise son carosse en un coin du salon.

LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. tHl

MADAME GOBË-MOUCUE.

J*ai lu daDS mon journal financier le nouvel emprunt du duché de Gérolstein. A tout coup on gagne, et nous aurons, pour le moins, trois cents pour cent de notre argent. Certes, j'en veux acheter sitôt que M. Girard nous aura payé les dix mille francs qu'il nous doit.

M. GOBE-MOUCHE

Amélie, il ne faut pas te fâcher, mais j'ai rencontré, dans les Champs-Elysées, une marquise. Elle portait une jupe brodée; elle avait des diamants à tous les doigts. Un gros nuage assombrissait sa figure. Après une longue hésitation, elle a fini par me dire, en hontoyant, qu'elle était la fille naturelle d'un satrape d'Asie, et qu'elle avait à vendre un boisseau de perles, semblables aux perles de son collier. Si j'avais eu de l'argent, je lui aurais acheté une de ses bagues. Elle me les aurait toutes données pour un millier d'écus. J'allais cependant en acheter une ou deux, lorsque soudain la dame s'est enfuie à l'aspect de deux messieurs bien vêtus, qui, sans doute, la recherchaient pour la ramener à son père, le grand kan. Qu'en dis-tu ?

MADAME GOBE-MODCUE.

Je dis que je n'aime pas ces marquises ou ces duchesses, car la duchesse qui t'a offert à déjeuner le mois passé, t'a laissé la carte à payer...

M. GOBE-MOUCHE

Mais, sur l'honneur, je ne la connaissais pas !

MADAME GOBE-MOUCHE

Tu ne la connaissais pas, mais elle te connaissait bien car elle t'a dit : Portez-vous bien, cousin Jobard!

M. GOBE-MOUCHE

Elle avait simplement oublié sa bourse k son logis. Mais en la suivant, je découvris cet excellent chocolat à cinquante centimes la livre, et ces belles histoires de France, avec lesquelles on vous donne : une pendule, un clypsopompe, une caisse de cigares, un abonnement perpétuel au journal des Incas. Etais-tu contente en recevant toutes ces belles choses!

MADAME GOBE-MOUCHE

Ah oui! bien contente! La pendule était en zinc, le clypso en caoutchouc, le chocolat en farine de maïs, et rhistoire de France... A l'histoire de France manquait Louis XIV, la révolution française et la bataille d'Austerlitz.

BI. COBE-MOUCHE.

Ceux-là seulement qui ne font rien ne se trompent jamais, en revanche ils s'ennuient toujours. On m'appelle un sot ; quelques-uns disent que tu es une béte, mais où donc trouverait-on deux époux mieux assortis? Tout nous amuse et nous enchante. Il n'y a que nous pour admirer toute chose. On nous dit : admirez ce grand bomme! et nous nous prosternons jusqu'à terre. Au premier journal qui nous annonce un chef-d'œuvre, aussitôt nous allons retenir une loge. Il n'y a pas de feuilleton qui ne nous

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plaise, et pas de roman auquel nous D'ajoutions, toi et moi, la foi la plus entière. Avods-dous rêvé assez souvent de la : Suite à demain? On se moque un peu de nous, c'^t vrai, mais on nous aime, et l'on dit, nous voyant passer : Voilà certes de bonnes gens! Mais grand Dieu! qu'arrive-t-il? Pourquoi me regarder ainsi?

MADAME GOBE-HOUCHÏ.

II arrive, ô mon pauvre mari! que cette fois encore, on t'a volé ta bourse et ta canne à pomme d'or. Ta montre aussi s'est envolée, et tu n'as sauvé de ce grand naufrage, que la mèche d'amiante

Et l'bomme et la femme, innocents tous les deux, se dépitaient, se consolaient... et finalement se couchaient...

Dans tous les ateliers du monde et sous des noms diCTérents, peintres et sculpteurs sont à la recherche de la Temme parfaite. Raphaël, Titien, Michel-Auge et le Corrége, ont adoré la beauté sous les noms les plus divers : Daphné, Diane ou Danaé. Canova représentait la Madeleine et la Psyché, Simart la Minerve. Watteau, Chardin, Greuze et Boucher, dans leurs petits tableaux, faisaient le même rêve. Rembrandt, lui aussi, songeait à la Vénus, même en reproduisant la Sainte Famille. Géri-

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cault et Ijéopold Robert rêvaient aux beautés de la Madeleine et de Todalisque. Eugène Delacroix et Courbet luimême, étaient poussés par la passion de la beauté, de la vérité, de la jeunesse. 0 jeunesse immortelle ! les poètes autant que les philosophes ont célébré ton charme, et se sont prosternés à tes autels. Apelles et Phidias ont donné l'exemple à Michel- Ange, à Raphaël. Le soleil est ton père, et les fleurs sont tes sœurs. Par la jeunesse, on arrive à la nature, à la beauté, à Tenthousiasme, au génie, et ce n'est pas en vain que Jean-Jacques Rousseau s*écriait à la première page de Y Emile : Tout est bien 5artant des mains de V auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme.

Oui, mais Thomme est le véritable interprète. Il voit, il croit, il admire, il copie, il invente, et si la nature est changeante, il change avec elle. Tantôt la forme et le style, et tantôt la lumière et la couleur, tout ce qui Fait les grands artistes. Si les dames court-vêtues se plaisent sur les gazons veloutés de Trianon, la liberté s'avance à grands pas sur la place de la Révolution. Plus tard la victoire appelle autour du premier consul tous le soldats qui reviennent d'Italie... Or, sous des habits différents, ce sont toujours les mêmes modèles. Énée est un dragon, Romulus un capitaine et Bélisaire un vétéran. Puis, bientôt, viennent les fantaisistes : Delacroix et Decamps, Ary Scheffer et tous les autres décorateurs de Versailles. Que sont devenus leurs modèles? Ils sont

morts. Leurs tableaux sont malades. Ces pages d'histoire qui nous semblaient si vivantes , on les donnerait toutes pour un portrait de Prudhon, pour une dame de Léopold Robert, pour V Odalisque de M. Ingres. Au contraire, elles vivent et vivront éternellement, les têtes superbes et charmantes que nous saluons encore d'un sourire empressé, dans les tableaux du Gorrége, de Paul Yéronèse et d'André del Sarte. Le modèle ici ne saurait se séparer du chef-d'œuvre. Ils ont couru la même fortune ; ils partageront la même gloire. A peine avez-vous jeté un coup d'œil sur un petit tableau de Diaz, vous voulez savoir où donc est la jeune fille, idéale, en pleine floraison, qui prêta sa beauté charmante au peintre ingénieux? Et si l'on vous répond qu'elle s'est enfuie et qu'elle est morte... ami, n'en croyez rien; elle se cache au fond de l'œuvre. Elle est là-bas, derrière le petit buisson, et les belles laveuses, dans ce paysage mystérieux, regardent, étonnées de tant de grâce et de beauté. Non, non, le véritable artiste n'est pas un inventeur, il est un copiste, avec ce grand talent naturel de bien choisir l'objet imité :

11 n'est point de serpent ou de monstre odieux, Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.

Voilà comment Titien se trouve à temps pour représenter Charle&-Quint et François V% les deux rois de la période éclatante. C'est ainsi qu'Albert Durer eut Luther pour modèle, Holbein Henri VIII; les Médicis Michel-

Ange, et M. Gros Napoléon. Qui donc était mieux fait que Van Dyck pour représenter ce pâle et charmant modèle appelé Charles I"? Salut à vous, modèles superbes de Velasquez et de Murillo, du Poussin et de Lesueur, de Terburg et de Rembrandt. C'était vous autres, belles images, que rêvaient ces grands poètes. Vous avez droit à la moitié de notre reconnaissance, à la plus belle part de notre admiration. Vous avez inspiré toutes les leçons et toutes les allégories de la grande peinture. Vous avez été , tour à tour , les quatre saisons de Tannée, et bientôt la charité, puis la mélancolie; aujourd'hui, le malheur; le lendemain, la misère; une autre fois, Fespérance. Un jour, vous étiez le conte, et le lendemain vous étiez l'histoire. Otez les grands modèles, en même temps vous ôtez la vérité et l'intérêt du chef-d'œuvre. Où donc Salvator Rosa a-l^il rencontré ces hommes énergiques? Sur le seuil de ces cavernes. Oii donc nos sculpteurs de la Renaissance : Jean Cousin, Jean Goujon, Pierre Bontemps, ont-ils rencontré les nymphes de Fontainebleau, de Chambord, et de Chenonceaux? Croyez-vous donc que Caffieri serait un si grand maître, s'il n'avait eu a reproduire la tête de Rotrou et de Thomas Corneille? Si Canova est célèbre encore, la plus grande part de sa gloire en revient à la princesse Pauline Borghèse. Oïl donc Pradier avait-il rencontré sa Phryné, et Papety les filles souriantes de son Décameron ?

Voilà pourquoi nous ne voudrions pas que les gens

d*esprit fussent sans pitié pour le modèle. Il n'est pas bon de se moquer d'une fille de vingt ans, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté» qui se dévoue et se montre à des rapins du dernier ordre. Dans ces jours d'enchantement » où le sculpteur grec cherchait à réunir dans un marbre inspiré toutes les conventions de la beauté suprême, il fit dire aux filles d'Athènes qu'elles eussent à poser devant lui, et qu'il choisirait les différents traits de sa Vénus sur l'une et sur l'autre. A l'appel du maître, accoururent demi- nues les plus belles filles de la cité de Minerve, et le sérieux Praxitèle aurait cru faire un crime de lèse-divinité, s'il avait oublié un seul instant que ces jeunes mortelles n'étaient là que pour l'aider à faire une œuvre immortelle...

Mais Praxitèle, où m'a-t-il vue?

Et maintenant, j'en suis fâché, voyons comment se sont transformés ces pages et ces modèles divins.

Celui qui copie est un singe ;

Or un peintre copie ;

Donc un peintre est un singe.

Et cela est si vrai, que le verbe singer est devenu synonyme de copier, d'imiter.

Voilà pourquoi Grand ville, et après lui Decamps, ont incamé dans les singes la race porte-palette, tous ceux qui font métier d'animer la toile ^ comme on dit en beau langage, et de donner une seconde vie aux créations de Dieu.

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Ce sont donc des singes qui , grands, moyens et petits, s*occupent à reproduire les Irails (il faut toujours être honnête), d'une demoiselle appartenant à l'ordre tant calomnié des guenons.

A vrai dire, et bien que la plupart d'entre eux soient fort attentifs à leur œuvre, je n'ai pas une très -haute opinion de leur mérite. D'abord ils se sont constitués en académie! En académie, entendez-vous, et non en atelier. La différence est immense. Un atelier n'est d'ordinaire qu'une réunion de jeunes drôles, sans respect pour la tradition, goguenards, romantiques, et plus paresseux les uns que les autres.

Notre académie, au contraire, compte parmi ses membres d'honorables calvities, de graves maturités. Le plus assidu de tous ne laisse voir que son abat-jour, mais quel abat-jour! 11 sera du jury , soyez-en certain.

Le peintre qui se tient debout est un grand peintre ; on n'en saurait douter à son attitude magistrale, à la sûreté de sa main, à l'expression rogue et froide de sa tête un peu renversée. Il peint comme un Autrichien commande. Avez-vous vu son dernier plafond, à l'Intérieur ou aux Travaux publics? Que c'est bien là un peintre de ministère! Ajoutez encore à ce dernier trait, qu'il ne lit pas les critiques d'art, parce que, selon lui, les journalistes ne savent pas ce qu'ils disent.

Un peu derrière lui , coiffé d'un bonnet grec , il y a un brave singe qui peint pour le plaisir de peindre, naïve-

ment, sans se douter de ce que c*est que la crànerie, le flou, le chic, la morbidesse et le réalisme. Il fait la ressemblance, ne lui en demandez pas davantage.

Mais son vieux et long collègue à lunettes , ployé en deux et assis sur un petit tabouret, quel mal ne se donnet-il pas? Quels efforts! quelle attitude, et aussi quels tourments! C'est le peintre nerveux et malheureux : tout le choque , un rien le désole ; ses bottes le gênent , son pantalon est trop étroit. Comme il a la vue inQniment basse, il se penche sans cesse vers le modèle, et il lui crie à chaque instant : — Vous perdez la pose! II appartient à la plus laide espèce des singes , à la plus incommode , à la plus grimacière. Il ne fera jamais rien de bon, et peut-être s'en doute-t-il : c'est ce qui le rend acariâtre et difficile à vivre. Pourtant il a beaucoup connu DroUing, et Boilly, et Blondel; il estime Vien peut-être plus que David; et lorsqu'il parle de la peinture, il ne manque pas de l'appeler un prestige enchanteur ou une magique imposture.

Une académie^ pas plus qu'un atelier, ne saurait se passer d'un rapin. Il y a donc un rapin dans cette académie, un petit rat aux oreilles en nœuds de rubans, au museau barbelé, qui bourre le poêle avec des bûches, et ranime quelquefois celles-ci avec les esquisses de ces messieurs.

C'est auprès de ce poêle , sur un piédestal un peu plus large qu'une chaufferette, que se tient, dans l'attitude de

la Vénus pudique, la demoiselle dont les charmes ont élé loués à la séance. Ne doutons pas qu'elle ne soit fort belle et qu'elle ne résume toutes les séductions de la plastique. Elle sait sa valeur; aussi son œil est-il chargé d'une noble fierté , et son sourire est-il empreint d'une confiance absolue. Elle est accoutumée aux hommages ; à seize ans, elle posait pour Hébé et pour V Innocence offrant des fleurs à un serpent; depuis lors, elle a été tour à tour Amphitrile, Diane de Poitiers, Junon, Eponine, sainte Philomène, la veuve d'Hector et Elisabeth d'Angleterre. Vous ne connaissez qu'elle aux expositions, vous l'avez vue sous toutes les faces, sous tous les costumes, et vous la verrez encore bien souvent. Un jour qu'elle passait avec son enfant dans un de nos jardins publics, elle s'arrêta avec orgueil devant une nymphe ea marbre, qui n'était guère vêtue que de l'air du temps, et elle s'écria : « Mon (ils, voici ta mère! » L'enfant ouvrit de grands yeux, et instinctivement le rouge lui monta au front. Mais le modèle, et surtout le modèle-guenon, n'a ni pudeur ni sentiment de famille; il ne vit que pour l'art, et le monde n'est , à son avis , qu'un immense musée.

La guenon que vous voyez ici a un collier et des boucles d'oreilles. Ce n'est donc pas encore une guenon au déclin. Mais que dis-je? Est ce qu'il y a un déclin pour les guenons artistiques? Lorsque le temps aura rétréci ses épaules, maigri et rougi ses bras, loi^ue le poêle vainement bourré sera impuissant à conjurer les

engelures qui déshonoreront les pieds de la Vénus pudique, eh bien! son parti en est pris à l'avance : elle posera pour les mères de famille, pour les suivantes; lorsqu'elle sera décrépite, elle posera pour les sorcières et les Furies; elle posera toujours, elle poserait pour la Mort!

Vous diriez à cet autre animal glorté ; « Je te connais, beau masque, tu appartiens au genre des singes qui suivent les guenons ! » II s'en défendrait comme un beau diable. Ah ! fi ! suivre une ombre, un fantôme, une trottemenu, qui s'en va dans la rue en serrant deux coudes pointus comme deux aiguilles contre deux hanches plates comme une assiette... Il laisse à d'autres quadrumanes ce fade plaisir. — Il y a trop longtemps, vous dira-t-il, que je ne m'y suis laissé prendre, et bien certainement ce n'est pas moi qui jouerai désormais à ce jeu-là. D'ailleurs, je n'ai plus vingt ans. Ce jarret d'acier dont j'étais si fier, le voilà qui manque à mon appel. Au bout d'un kilomètre je suis essoufflé, et pour que le frou-frou de la robe arrive à mon cœur, faut-il que je sache au moins la trotteuse qui

la porte. Il y aurait donc injustice à me confondre avec les coureurs de Guilledou. La phipart du temps, ils reçoivent la porte sur le nez, pour toute récorapanse. En eiïet, son nez en a rougi d'une rougeur sans appel.

Quand il a fait sa nouvelle profession de foi : — Parlez-moi , dit-il , de l'amour qui court après vous ; des femmes qui vous cherchent, des belles inconnues qui vous arrivent en grand'peine de vous avoir fait attendre. Voilà la joie et voilà la fête, oubliées dans Vart d* aimer d'Ovide. On choisit une belle place, honorablement fréquentée, où M. le Préfet de la Seine a fait poser, en quantité suffisante, des bancs pour se. reposer, des candélabres pour bien voir, la nuit étant venue, les dames à leur passage. On marche, on s'assied, on regarde, on écoute. On intwroge, inquiet et charmé, sa montre, à l'heure du chemin de fer, de l'Hôtel-de-Ville, ou mieux encore, du canon du Palais-Royal.

On se remémore en même temps le billet que soimême on a déposé la veille avec une pièce de vingt sous dans les mains du portier de la belle : « Un homme en qui vous pouvez avoir confiance et qui vous aime depuis longtemps, se décide enfin à vous demander un ren-

dez-vous, à telle place, à telle heure. Il porte à sa boutonnière une rose qui le fera reconnaître. Quant à lui, son cœur l'avertira que vous n'êtes pas insensible à sa démarche! )) Et patati, et patata. Bref, la lettre est irrésistible, et déjà notre amoureux en embuscade, au premier

pli flottant dans le lointain : C'est elle, et la voilà ! se dit-iK quel bonheur ! Je vais donc l'entendre et la voir ! S'il a fait son droit, il ne manquera pas de citer en changeant quelque chose au texte : Où lu seras Caia, je serai Caïus. Peu s'en faut qu'il ne pleure de tendresse. Et cependant le temps fuit. Il a déjà vu passer sous ses yeux éblouis la brune et la blonde ; avant peu, car le temps s'écoule, il verra passer la blonde à la brune... A la fin des fins. Dieu soit loué, Vénus soit contente! Elle arrive, elle est là, je la reconnais. Elle va me sourire... Elle me sourit... Malheureux que je suis ! elle passe ! elle n'aura pas vu ma rose ! Hélas ! en effet, la rose s'est perdue, et le signalement du monsieur n'étant plus exact, la belle continue et va chercher fortune ailleurs.

C'est alors ou jamais que notre amoureux chanterait, s'il la savait, la chanson que chantait sous la fenêtre de la dame aux belles cousines, le petit Jehan de Saintré :

L'autre hier trouvai Silvette, Son petit troupeau gardant ; Quand je la trouvai seulette , L'amour allais demandant :

A quoi pensez-vous , bergère , En cette fleur de quinze ans :

La beauté passe légère Comme la rose au printemps.

Fille qui ne fait ami

De tout son desir content ,

On ne fait cas ne demi

De son teint , de son corps gent.

Il vous donnera ceinture Demi ceint ferré d'argent.

Rouge cotte et la doublure Plus que rherbe verdoyant...

Mais si la dame aux belles cousines ouvrit la porte un tantinet au petit Jehan de Saintré, notre amoureux, celte fois encore, après avoir fait le pied de grue, est rentré dans son taudis, avec un pied de nez :

Depuis répie au passage, Tant que la trouvai filant A Torée du bocage , Près de son troupeau béelant.

S'il faut en croire M. de La Palisse, Tamour est universel; c'est une plante qui vient bien dans toutes les terres et sous toutes les latitudes : j'ajoute que c'est la seule qui n'ait rien à redouter des brusques changements de température; elle brave la gelée comme la sécheresse, et s'il arrivait un jour que la Sibérie fut le Sénégal , et réciproquement , je n'hésite pas à aflirmer que la plante susdite demeurerait intacte au milieu de ce chassé- croisé de neiges et de soleil dévorant.

Mais si cette fleur ou ce tubercule (les naturalistes sont divisés sur la question) croît dans tous les climats, la

manière de le cultiver varie à l'infini et subit autant de modifications qu'il y a de peuples sur le globe. En Corse et en Italie, on le traite généralement par le stylet et le poignard; en Turquie, par les sorbets et le narguilé; en France, par les cachemires et les billets de banque; en Espagne, par la navaja, tempérée par la guitare, la mandoline et les castagnettes.

Et maintenant que nous avons dit ou à peu près les diverses méthodes de culture , il est facile de distinguer à quelle région appartient le spécimen que nous avons sous les yeux, il est clair, en tout cas, que nous ne sommes pas en Espagne. Les Almaviva n'ont point de ces tournures septentrionales, et ce n'est pas dans ce riflard hyperboréen, ignoré dans l'Andalousie, que nous pourrions reconnaître les charmants accessoires qui caractérisent les procédés en usage chez les enfants du Midi. Ce n'est pas ainsi qu'on attend sa belle à Grenade ou à Séville, ou plutôt qu'on va la chercher, au risque de se rompre le cou, jusque sur les balcons les plus élevés. Suspendus entre ciel et terre, en haut d'un escalier de soie aérien, les amoureux castillans jetteraient un regard de souverain mépris sur nos soupirants transis faisant le pied de grue dans le ruisseau, enveloppés de pesants manteaux, embarrasses de lourdes redingotes , et attendant prosaïquement que les lumières s^éteignent et que la grisette sorte du magasin. Des cannes en guise de mandolines, des p^rrapluies et des fourrures , et , pour tenir lieu de séré-

nades et de chants d'amour, des rhumes invétérés et des toux discordantes, en voilà plus qu'il n'en faut pour aiguiser la verve de tous les Figaros de la patrie des alcades et des hidalgos , en supposant qu'il y ait encore des hidalgos, des alcades et des Figaros.

Mais s'il n'y en a plus , il y a toujours des duègnes faciles et bien apprises qui entendent de loin le signal mélodieux du galant , et s'empressent de soulever discrètement la jalousie pour lui faire signe qu'il est le bienvenu.

Les méthodes du Nord sont un peu différentes; l'amoureux n'y chante pas, il s'y livre à une chorégraphie comprise à l'instant par la duègne, qui se hâte de témoigner à sa manière qu'elle a parfaitement saisi, témoignage auquel l'heureux soupirant ne peut rester insensible, et qui, se répandant autour de lui, semble bientôt après remonter vers sa source, comme un parfum de reconnais^ sance et d'amour.

Oh! c'est bien ainsi qu'on attend sa belle dans nos climats aimés des dieux, et particulièrement chers à Gupidon ; il n'y a pas à s'y méprendre , ce tableau porte un cachet d'originalité incontestable. Que d'autres nous offrett le bel Alcibiade ou le brillant Périclès posant pour Aspasie, élégamment drapés dans une chlamyde toute parfumée de marjolaine de Cyzique; qu'ils nous montrent le dangereux Sextus, le roué de l'époque, richement vêtu de pourpre , guettant au clair de lune romain le moment de s'introduire chez l'intraitable Lucrèce; qu'ils évoquent

même le coureur Joconde attendant sa belle sous une charmille de fleurs, et chantant l'amoureux refrain composé par Nicolo pour la circonstance ; tous ces parfums, ces chlamydes, cette pourpre, ces romances et ce clair de lune , tout cela pâlira devant nos quatre amateurs crottés et enrhumés, de même que toutes les Aspasies et autres i^ïs de l'antiquité baisseront pavillon , pour parler français, devant cette petite chatte de modiste entr' ouvrant coquettement les rideaux du magasin , l'œil et le sourire plein d'agaceries, et constatant avec satisfaction qu'elle rentrera chez elle convenablement escortée.

Mais oui, vraiment, c'est bien elle; je ne me trompe pas, je crois avoir vu ce minois quelque part, et tout me dit que cette chatte est une de nos connaissances. N'est-ce pas vous, Mademoiselle, qui vous laissiez prendre le menton par ce monsieur dont la femme était sortie? Ah ! c'est vous ! je savais bien que je ne me trompais pas ; et puisque je vous retrouve ici, laissez-moi vous dire que vous me paraissez avoir quelque peu oublié les avis que je vous donnais alors. Prenez garde , je ne vous demande pas si vous avez souvent profité de l'absence de madame pour aller chez elle; mais vous m'avez l'air d'en savoir un peu plus long qu'à notre première rencontre, et je me doute que ce n'est pas tout à fait contre votre gré que vous êtes si patiemment attendue à la porte.

S'il en est ainsi , j'ai bien peur que tout cela ne finisse mal pour vous, et que si jamais je vous retrouve encore,

VOUS n'ayez pas la mine si réjouie et le regard si provoquaDt. Jadis votre ex^térieur était plus modeste, et si vous n'entriez pas en Tureur quand on vous faisait des conipliinenls, du moias vous n'aviez pas ces allures lestes et dégagées qui annoncent une certaine expérience et révèlent un petit aplomb qui me donne beaucoup à penser. Puissiez-vous ne pas avoir payé trop cher l'avaQtage d'être moins novice ! Mais- je le vois à la petite moue que vous me faites, ma morale vous ennuie. El moi qui voulais vous demander des nouvelles de vos fleurs et de vos petits chanteurs ailés. Ah! bien oui! Il parait que vous avez d'autre amours eo tête. Allez, allez, je n'ose pas vous dire : Au revoir!...

Vous rappelez-vous un petit conto cd vaudeville, intitulé : La plus belle nuit de la vie, un acte ingénieux de MM. Théodore Barrière et Michel Carré? Il y avait dans le vaudeville une suite de jolis couplets.

HABIBTTE.

C'est lin moment , Vraiment , Terrible et charmani !

Si répoux est tendre , A quoi bon se défendre?

11 vaut mieux l'entendre Et se rendre En rougissant.

ROSINR.

Mais je tremble î...

11 me semble Que dans ce funeste jour,

Ma contrainte

Et ma crainte Doivent glacer son amour!

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