MARIETTE
Au contraire,
Pour lui plaire.
Rien ne vaut votre embarras :
L'ignorance
Est, je pense, Très-piquante en pareil cas.
La fille est ingénue; elle sort du couvent, et le premier qui Ta demandée aura sa main. Elle n'en sait pas très-long, elle tremble :
Est-ce l'amant qui vous gêne.
Ou l'amour qui vous déplaît?
Pour mériter votre haine.
Dites-moi, qu'ai-je fait?
Mais la fillette n'est pas encore rassurée. Elle ne sait pas ce qu'on lui demande; elle n'ose pas oser. Mais, enfin^ elle y met bien de la bonne volonté :
Sans adieu ,
Avant peu Nous pourrons reprendre Cet entretien tendre.
Tai Tespoir
De vous voir Moins sauvage un autre soir.
0 mon Dieu !
Quel adieu !
Je crois le comprendre...
Mais s'il est moins tendre ,
J'ai l'espoir
De le voir Plus soumis un autre soir!
Et tant bien que mal, cabia, caha, si le marié est un bonhomme, et si la fillette est une Agnès digne de sa grand' mère Agnès, la fille de Molière, il y aura bien du malheur si nous n'arrivons pas au couplet final :
Pour entrer en ménage , 11 faut aux deux époux Quelques biens en partage ; Cette ferme est à vous !
Oui , je vous l'abandonne , C'est pour moi tout profit :
Du bonheur qu'elle donne L'amitié s'enrichit.
Pour compléter l'affaire , Je vous donne de plus Tout l'argent nécessaire :
Quatre ou cinq cents écusl
Quel livre curieux on pourrait faire avec tous les mensonges que recouvre le langage usité dans le monde! Quelle riche mine de ridicules à exploiter! Que d'antiphrases, que de contradictions a relever entre la chose exprimée et la chose à exprimer ! On dirait vraiment que nous nous étudions, dans nos discours, à prendre le contre-pied de la nature, et que, dans la plupart de nos rapports sociaux , nous nous ingénions à plaisir pour dire le contraire de ce que nous devrions dire et penser.
En voulez-vous un exemple entre mille ?
Quel nom donne-t-on au mariage qu'un monsieur et une dame vont contracter dans les conditions suivantes :
Il est vieux, elle est jeune;
Il est laid, elle est jolie;
Il a plus d'une infirmité, elle eî?t brillante de santé et de fraîcheur;
Il est triste et grognon, elle est enjouée et insouciante;
Il est avare, elle aime la dépense;
Il ne se plaît que dans son intérieur et déteste le bruit; elle raffole des plaisirs bruyants du monde, et le tête-à-tête du ménage lui est insupportable.
En un mot, il a tous les goiits, tous les inconvénients de la vieillesse; elle a toutes les passions, toutes les ardeurs, tous les avantages, ou, si l'on veut, tous les inconvénients de la jeunesse;
Eh bien ! on va marier ces contrastes. Le maHage est le champ clos où vont se rencontrer ces ennemis tout près
d*en venir aux mains. Oh ! la belle mêlée , la belle bataille sans fin que va nous offrir cette association légale mais anti -naturelle, de l'eau et du feu, du blanc et du noir, du jeune et du vieux !
Mais, encore une fois, quel nom la civilisation donnet-elle à ce monstrueux accouplement?
La civilisation appelle cela un mariage de raison.
— En vérité?
— Comme j'ai l'honneur de vous le dire ; et tous les jours, ami lecteur, vous faites subir cette merveilleuse mystification à votre voisin , qui ne se fait pas faute de vous la rendre.
Gardez-vous de croire, du reste, qu'en parlant ainsi vous manquiez de logique ; bien au contraire. En effet :
Si un homme jeune et fiche épouse une fille jeune et pauvre; s'il l'aime et qu'il en soit aimé; s'il est d'une grande famille et qu'elle soit de petite maison; s'ils ont l'un et l'autre les qualités et les défauts de leur âge;
Comment appelez -vous l'union qu'ils vont contracter?
Vous l'appelez un mariage d'inclination, c'est-à-dire une folie!
De mieux en mieux; et vous ne manquez pas de magnifiques raisons pour justifier l'une et l'autre qualification , en dépit de ce facétieux prince de Ligne, qui prétendait, à tort sans doute, que les raisons sont presque toujours des déraisons;
En dépit de Vauvenargues , qui a soutenu cet étrange
paradoxe : qu'il n'est pas donné à la raison de réparer les vices de la nature; en dépit de vous-même, qui émettez cent fois par jour cet autre paradoxe : que la raison est l'opposé de l'extravagance.
A moins que, voulant montrer votre éloignement pour les extrêmes, vous ne teniez à faire l'application de ce distique modéré :
La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
A la bonne heure ; mais alors qu'il soit bien entendu que le mariage de raison n'a été inventé que comme un des modes de la sagesse pratiquée avec modération.
Ah ! je vous vois venir, cher lecteur ! Vous n'êtes pas à bout de raisons, ou de déraisons, pour parler comme le prince de Ligne; et si par hasard vous n'en trouviez pas chez les hommes, vous iriez en chercher chez les animaux. Fort bien, fort bien! Je vous vois me montrant du doigt, comme un argument irrésistible, ce couple charmant à la veille de réaliser votre idéal. Mais, halte là ; Grandville n'est pas pour vous une autorité en cette grave matière, et ce n'est qu'à l'aide d'une confusion de mots que vous pourrez invoquer ce puissant appui.
Votre caniche vieux, circulaire et pied-bot, n'y voit que du feu et va faire tout simplement une sottise qui lui coûtera cher. Il croit n'épouser que la petite brebis, innocente en apparence; il épousera bien autre chose. Bap-
portez-vous-en à celle entremetteuse madrée, renard rémiDia rompu à ce noble métier.
Je vois bien là un mariage de raison; mais je n'y vois qu'une raison, une seule, et celte fausse ingénue la connaît bien.
Que voulez-vous? Elle aimail beaucoup l'herbe tendre et (leurie; elle aimail à folâtrer et à s'égarer loin du berger, dans les bocages mystérieux el solitaires...
Mais aussi que ne savait-elle le proverbe de Basile ;
«Tanlva la brebis au pré qu'à la fin elle... s'engraisse. »
Et voilà pourquoi on la présente à ce vieux caniche qui va l'épouser, parce qu'il esl aveugle ou peu s'en faut. ,
D'où je conclus qu'il n'y a pas là mariage de raison, mais bien mariage pmir raison.
Deux coqs vivaient en paix, une poule survint. Et voilà la guerre allumée.
• On s'est battu, dans tous les temps, pour une si belle cause, à commencer par la guerre de Troie. Hélèoe était la poule, et les deux coqs s'appelaient Pftris et Ménélas. Que de batailles pendant dix ans ! Que de Troyens égorgés sur les bords du Simoïs.
D'un côté, le superbe Hector, d'autre part, l'impla-
cable Achille ; ici , le vieux Priam ; sur les vaisseaux des Grecs, le sage Nestor.
Cependant les vieillards troyens, réunis au sommet de la tour, et cherchant les moyens de suspendre enfin cette guerre impie, Hélène arrive, et chacun de ces vieillards se lève à son aspect. Après que Troie en cendres eut péri, bien d'autres guerres s'agitaient en F honneur de quelques dames assez légères. Oui, mais le poëte ayant manqué à ces héros, leur gloire est restée au néant. II ne suffit pas d'ôtre belle et de planter là son mari, encore faut-il être célèbre et porter un nom qui s'harmonise avec les ncîiux vers.
Voilà comment jusqu'à nous est venu le nom de Françoise de Rimini et le nom de son amoureux Paolo. Le temps est un créancier capricieux : tantôt il oublie une dette d'honneur, tantôt il va faire payer très-cher un jeu frivole. Rien que la dispute innocente de la brune et de la blonde a fait verser plus de sang que la bataille d'Austerlitz et la bataille de Waterloo. Vénus est blonde, Hélène était blonde ; il est vrai que Françoise de Rimini s'enveloppait dans les plus magnifiques cheveux noirs.
Il y avait une fois deux Vénitiennes, la Rosellina et la Palombina, établies depuis longtemps à Padoue, au beau milieu du rempart, mais qui, n'y faisant plus rien depuis que la Grecque et la Génoise avaient ouvert leurs fenêtres en face de la leur, songèrent à prendre leur revanche, en laissant s'exhaler sur leurs traces une traînée d'ambre et
de musc. D'abord, elles rencontrèrent quelques poursuivants des restes de leur beauté, mais un gamin Padouan, qui les connaissait bien, se mit à leur chanter à tue-tête, une chanson de sa composition :
Dans la fleur de mes jeunes ans, Je faisais de bonnes affaires.
Ah ! je sais aujourd'hui ce que dure un printemps! Prenez pitié de mes misères î
Sitôt qu'elles furent à l'abri du gamin : — Ma commère, disait la Rosellina à la Palombina, ces gens-lk chantent de bien vilaines chansons. Que les temps sont changés! J'ai vu l'heure oii chacun s'empressait à nous plaire ! Un rossignol tout frais déniché, qu'on nourrit de biscuit, de pâte d'amande, de jaune d'œuf et de cœur de bœuf, ne serait pas mieux régalé que nous l'étions chaque jour. C'était k qui nous donnerait ceci et cela, des diamants en veux-tu, des perles en voilà, des encensoirs pleins de parfums, des tableaux.
Vous rappelez-vous ce tableau d'Actéon, où l'on voyait Diane surprise par le jeune chasseur, comme elle sortait toute nue d'une baignoire à l'eau de Hongrie? Nous logions, en ce temps-là, à l'hôtel du Roi couronné^ où nous occupions les plus belles chambres. Ah! que c'est triste! et pas une voix qui me crie encore : Honneur à la Rosellina ! bonheur à la Palombina ! On ne savait pas le nombre des coups d'escopette qui se donnaient chaque soir en notre
honneur. La ville se remplissait de musiciens et de concerts : violes, flûtes, violons. Pas un de ces beaux instruments n'est plus d'accord, sitôt que nous passons. Histoire à la fois joyeuse et lugubre ! Hier, j'ai rencontré au coin de la rue, enveloppé d'un crêpe funèbre, mon dernier bouquet de bal... De son côté, la Palombina, avec un grand soupir : — Vous avez raison, ma commère, en avons-nous vu de ces prétendants qui nous regardent sans nous reconnaître ? Anarchistes, Monarchistes, Guelfes, Gibelins, Républicains, nous étions leur â7ne et leur vie. Absentes, ils auraient demandé de nos nouvelles, même à la bouche du canon. C'était à qui nous donnerait une robe de soie, une fine dentelle, une riche fourrure. Ils se prosternaient au pied de nos balcons. Hélas ! ce soir nous sommes en peine de savoir où souper!... Pas une rose et pas un poulet rôti. On était Aspasie, ou Laïs, ou Phryné : on n'est plus que Margot. Les poètes nous faisaient des vers, les banquiers lombards nous faisaient des rentes. Un Visconti de quinze ans nous apprit le langage des fleurs, et maintenant le dernier service qu'on nous rendra, c'est de nous jeter à la voirie.
Ainsi se lamentaient ces deux poulettes d'Italie, regrettant les combats et les coqs d'autrefois.
Ils naquirent tous deux aux bords de la Tamise , Ce pays du brouillard et du riche mylord.
LKS MÉTAMORPHOSES DU JOUR. 3îi
OÙ les cieux sans soleil , le pauvre sans chemise , Rappellent drôlement les temps de l'âge d'or. A peine éclos de l'œuf, ils avaient su promettre D'héroïques vertus et de mâles ardeurs ; A des signes certains l'œil exercé du maître Avait lu couramment des augures vainqueurs. Ils étaient batailleurs, et pour la moindre chose
Cherchaient querelle à tout propos , Houspillant, houspillés, ils redoublaient la dose
Sans vouloir jamais de repos.
La guerre était leur lot, la gloire leur maîtresse;
Les charmes de la basse-cour N'offraient rien à leur cœur qui balançât l'ivresse De la victoire à son retour.
Ils l'appelaient souvent , et toujours peu rebelle
Elle accourait au rendez-vous.
Qui peut en dire autant lorsqu'il attend sa belle,
Est, ma foi! plus heureux que nous.
Chaque terre a ses goûts , chaque peuple a sa gloire : L'Espagne a ses taureaux, l'Angleterre a ses coqs. Qu'on blesse ou que l'on tue, il n'importe à l'histoire; Les cornes , les ergots , les becs et les estocs , Elle enregistre tout dans la longue séquelle Des volumes sans fin qu'elle écrit jour par jour. Depuis la dague, illustre au vieux temps d'Isabelle,
Jusqu'au bâton grossier, arme de carrefour.
— Qu'appelez-vous grossier, me dit un bâtonnisle;
Souvenez-vous qu'Alcide, en ses douze travaux,
Ennoblit le bâton , lorsqu'en suivant la piste
Des monstres qu'il chassait et par monts et par vaux ,
Il Tadopta pour arme. — Un moment , je vous prie ;
C'était une massue et non pas un bâton :
Donc fort mal à propos votre orgueil se récrie;
Quand on est ignorant, on doit baisser le ton.
Mais ceci ne fait rien au fond de notre affaire , Et vous m'en détournez; j'y reviens à l'instant. Le maître de nos coqs, digne fils d'Angleterre, Rêvait dans ses paris un triomphe constant; Nuit et jour il vfeyait une mine féconde Étaler devant lui les trésors du Pérou, Et les souverains d'or, avec leur face ronde Semblaient lui rire au nez : il en devenait fou. Or, il savait que la nature Veut être aidée en ses efforts , .
Et pour sa fortune future Il faisait ses coqs beaux et forts.
Il aiguisait leurs becs, et de ses mains habiles Préparait au combat leurs éperons nerveux , Essayant les ressorts de leurs muscles dociles Et dirigeant l'ardeur d'un sang trop généreux.
Ils étaient prêts pour la victoire.
Leur maître au moins devait le croire,
A l'aspect de ses deux héros
Si nobles, si fiers, si dispos!
Montés sur leurs ergots et portant haut la crête, Ils pouvaient défier partout leurs ennemis, Et jamais en champ clos on ne verrait leur tête S'incliner sous le bec des coqs les plus hardis.
« Amour, tu perdis Troie! » a dit le fabuliste. Et bien d'autres aussi : j'en ferais une lisle Longue jusqu'à demain , si je voulais compter ; Mais il faut en finir; j'ai hâte de conter Qu'Amour perdit nos coqs. Une poule mignonne Avait fait le projet de ravir à Bellone , Comme on disait jadis , ces deux futurs vainqueurs. Elle avait fait de l'œil , et si bien que leurs cœurs Se prirent un beau jour à ces tendres amorces. Tous les deux en voulaient. Chacun , fier de ses forces , Pour un combat mortel préparant son essor, S'apprête à conquérir le dangereux trésor. Bientôt, dressant la crête et sonnant la fanfare, Ils mesurent de l'œil le champ qui les sépare. S'élancent, et, jouant du bec et du jarret, Tiennent pendant longtemps la victoire en arrêt. Pour la première fois ils mettaient en pratique
31i LES MÉTAMORPHOSES DL' /OCR.
Les savants procédés, l'habile gymnastique, Fruit des leçons du maître ; il en eût été fier S'il avait pu les voir. Pourtant il payait cher Ses rêves d'un moment; chaque plume enlevée C'était un écu d'or qui prenait sa volée Pour ne plus revenir. Ils s'envolèrent tous ; Il ne resta plus rien, pas même les gros sous. Car nos coqs sur le sol , théâtre de la scène, Tombèrent dans l'état du coq de Diogène : Tous les deux à la fois et vainqueurs et vaincus. Comme deux chevaliers mourant sur leurs écus. Quand le maître revint, il trouva la poulette Qui lui dit le combat. . , sans pleurer, la coquette !
LU