‹ Les métamorphoses du jourChapitre 38 sur 49 · DEUXIEME BOURGEOIS · texte numérisé non relu

DEUXIEME BOURGEOIS

Tout est changé! Nous avions autrefois, tout au plus, la permission de dix heures. Il leur faudrait, aujourd'hui, la permission de six semaines. Une simple grisette était notre joie; il leur faut des marquises ou des comédiennes. Nous chantions Déranger au dessert, ils savent par cœur Hugo et lord Byron. Nous étions assez forts aux dominos, ils jouent un jeu d'enfer qu'ils appellent le lansquenet.

0 temps! ô mœurs! où s'arrêteront, désormais, ces coups de soleil?

Canicule, radical canis, chien. Astre qui jouissait d'une très-grande réputation chez les anciens.

Pourquoi? J'avoue que je n'en sais trop rien, ni vous non plus, sans doute; et je n'y vois pas grand mal.

Est-ce parce que, les chiens étant en très-grand honneur dans l'antiquité, leur nom avait été donné à cet astre comme un homniage rendu à leur espèce ?

Ou bien doit-on admettre que, l'apparition de cette brillante étoile coïncidant avec certaines habitudes périodiques de la race canine, les anciens, fort scrupuleux en ces sortes de matières, ont voulu consacrer par là des phénomènes dont le retour les intéressait vivement?

Je déclare que je donne ces hypothèses pour ce qu'elles valent.

Mais ce qui peut-être vaut mieux, c'est la piquante révélation que je veux bien vous faire, et que vous ne sauriez jamais si je mourais avec mon secret; car j*en suis aujourd'hui le seul dépositaire, Grandville, de qui je le tenais, n'ayant jamais voulu le con6er qu'à moi seul, privilège dont je me trouve d'autant plus flatté qu'il me permet en ce moment de vous faire une gracieuseté. Acceptez-la, cher lecteur, comme une faible compensation de la complaisance soixante- dix fois répétée que vous aurez de me lire. Soyez tranquille, je resterai encore votre débiteur.

Or, voici la chose. La Canicule , cet astre dont je vous parlais tout à l'heure, est habitée, habitée par des êtres animés; et, sans aller plus loin, vous en ave^ devant les yeux un agréable échantillon.

Ne vous récriez pas , de grâce ; je suis incapable de vous en imposer, et puis ce n'est pas moi qui le dis , c'est quelqu'un que vous aimez, dont le nom vous inspire toute confiance, c'est votre ami et le mien : c'est Grandville.

Vous me demandez , je l'entends bien , comment il a pu le savoir plutôt qu'un autre. A quoi je réponds : Parce qu'il l'a vu ; ni plus ni moins.

Eh! oui sans doute, il l'a vu. Est-ce que cela vous étonne?

Mais alors à quoi servirait d'être un génie, si l'on n'avait pas le pouvoir refusé au vulgaire? Pour le génie,

il n'est pas de distanœs, il pénètre partout; les secrets des mondes, les mystères des races lui sont dévoilés, et Grandville vous a suffisamment prouvé, je présume, l'étendue de sa puissance magique pour que vous n'hésitiez pas à croire à cette nouvelle manifestation.

Or vous saurez que la Canicule est un charmant pays où notre ami se serait peut-être acclimaté sans les chaleurs atroces qui s'y font sentir. Il y passa cependant assez de temps pour se mettre au courant des mœurs des habitants, qui se trouvent fort bien de cette température. Pourquoi d'ailleurs en seraient-ils incommodés? Figurez-vous qu'ils réalisent dans ce paradis la chimère que leurs frères poursuivent en vain sur notre terre : le bonheur sans travail, sans coups et sans solution de continuité. Ils ne font que flâner du matin au soir, ne prenant nul souci, et passant leur vie à prodiguer des soins et des hommages aux belles de la Canicule. Grandville avait remarqué que ces dames n'étaient pas insensibles au culte qu'on leur rendait.

Une chose surtout le frappa. Dans cette contrée planétaire, tous les couples sont assortis. Les boiteux, les borgnes, les infirmes de l'un et de l'autre sexe, se marient entre eux ; il est sans exemple qu'un chien bien planté ait épousé une chienne défectueuse; enfin le contraire de ce qui arrive souvent chez nous.

Grandville attribuait ce phénomène , bien propre d'ailleurs à conserver la pureté des races , à cette circonstance que, dans la Canicule, l'amour ne porte pas de bandeau,

et que, d'un autre côté, l'or, l'argent et les billets de banque y sont inconnus.

J'ai trouvé cette explication passablement concluante, ami lecteur; je vous engage à faire comme moi.

Peu après son retour, Grandville se promenait dans une allée des Champs-Elysées un jour que l'astre qu'il venait de visiter exerçait son influence torride sur notre planète. Tout à coup il fut frappé par un spectacle qui lui fit croire qu'il n'avait pas quitté la Canicule. Voici quelle était la cause de cette hallucination.

Une jeune dame se promenait , un bouquet de roses à la main, escortée, ou plutôt suivie par une bande de dandys de tout âge, de structure et de costumes divers. Le petit air coquet de la promeneuse , l'ardeur que mettaient à la suivre les amateurs de ses charmes , et aussi la brûlante atmosphère qui pesait sur lui , tout contribuait à donner le change à Grandville ; et lorsqu'il prit son crayon pour fixer ses impressions , l'œuvre qui en sortit se ressentit de la préoccupation qui le dominait. La belle dame reçut une tête d'épagneule agaçante, et vous voyez ce que devinrent les adorateurs qu'elle entraînait à sa suite.

Le gentleman garda ses guêtres de cuir et sa panse rebondie , mais se vit gratifié d'une énorme tête de bouledogue anglais ; la polonaise d'un incroyable fut surmontée d'un long museau de lévrier, et, probablement grâce à la construction de ses jambes , le dernier des poursuivants devint un basset infortuné, lequel fut croqué au moment

oîi il recevait un violent coup de coude d'un griffon rageur qui le précédait.

Nous devons ajouter cependant, en historien fidèle, et pour ne rien taire de la confidence de Grandville, que plus tard il eut des doutes sur le lieu où s'était passée la scène. 11 fut d'autant plus disposé à croire qu'il avait été abusé par ses réminiscences caniculaires, qu'il se rappelait parfaitement d'avoir entendu la petite dame fredonner un refrain alors fort à la mode.

Pendant la promenade, elle regardait malicieusement du côté de ses poursuivants, en chantant : Tu n'auras pas ma rose, car tu la flétnrais. 11 faut croire qu'elle plaisantait, car les enragés s'acharnaient de plus belle à sa poursuitet

En tout cas, Grandville était bien certain de n'avoir jamais entendu le fameux refrain pendant son séjour dans la Canicule.

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