LUI
Le petit métier est toute une histoire à Paris. C'est une industrie à part, oii le rien du tout joue un rôle, où le petit écu est un capital. Cette industrie a ses apprentis, ses maîtrises, ses gagne-petit, ses millionnaires. Le chiffon, les vieux clous, les verres <;assés, tout se ramasse et s'achète. Il est le roi de la grande cité. Il faut tant d'argent
pour acheter une charge, et tant d'argent pour ouvrir la plus simple boutique! Ils sont si durs messieurs les propriétaires! Enfin, n'oublions pas la patente à payer. C'est pour le petit métier que fut inventée, il y a cent ans, la grande formule : « Laissez faire et laissez passer. » Dès la première heure, à l'heure où tout Paris tombe accablé sous le sommeil des mauvaises consciences, des maladies sans espoir et des ambitions sans limites, le petit métier, leste, alerte, dégagé, coûtent de peu, vivant de rien : « Me voilà, dit-il, je suis prêt, que faut-il faire? Et tout de suite il achète au priK coûtant un boisseau de pommes de terre, un paquet d'oignons, douze bottes de carottes. Voilà pourtant les grandes spéculations du petit labeur : acheter et revendre avec un léger bénéfice, et recommencer demain, après-demain, toujours. Les pauvres gens sont tout à fait les serviteurs du petit métier. Le pauvre achète une humble provende, et s'en va content de sa pomme crue ou de son œuf dur, de sa carotte ou de son hareng saur. Le pauvre et le petit marchand sont deux amis, vivant de la même espérance et laissant le grand Paris, abondant en toute chose, acheter et dévorer les plus beaux poissons de l'Océan, les poulardes du Mans, les fromages de Normandie, et les fruits superbes, dorés au soleil de nos provinces bien-aimées. La laitière au coin de sa porte exerce un petit métier; chacun la fête, et chaque maison lui raconte en détail son drame ou sa comédie. Autour de la bonne femme accourent, empressés
de jaser, la fillette et la servante, le célibataire et le portier, abeilles bourdoDDaDtes autour de la ruche. Â midi, la distribution est faite, et la dame au fer -blanc rentre en son logis de la rue aux Ours. Sa ferme est une cour ; son poulailler, une écurie. Elle a fait de son rustique enfant un petit clerc dans une étude, et Gros -Jean, son mari, tient les cannes et les manteaux des petits Dupuytren, des petits Dupin de l'Odéon. Heureux r homme des champs^ s'il connaît son bonheur! Chaque heure de la journée a son petit métier, en concurrence avec les grandes professions. Le Coin de rue est au capital de quatre millions peut-être. Au coin de rue, avec un réchaud de six livres et trois francs de marchandise, un grilleur de marrons grillera sa fortune. Oh ! le beau cachemire oriental fait pour la grande dame ! Admirez cependant ce petit ternaux sur cette petite épaule, et puis nous irons boire un petit coup de ce bon petit vin blanc, la panacée universelle. Un sou la tasse de café, deux sous la portion de faisan doré ! Le petit métier est un Protée habile et qui ne rougit de rien. Pendant que Phryné se promène autour du lac, traînée à quatre chevaux, le petit métier sourit à Babet la bouquetière, et lui fournit le madras entortillé dans sa chevelure. Dans telle maison à cinq étages, un peu plus bas que le niveau de la rue, admirez ce petit abîme, où père, mère, enfants, souvent le grand-père et la grand'mère, grouillent et vivent de bonne amitié. La fille, espoir du Théâtre-Français, aspire au tablier des soubrettes. La mère est une ancienoe
Agrippine qui ravaude des bas. Aïe! aïe! en tendez- vous ce violon jurant sous l'archet? 11 est de la famille;... et ce morveux tout mâchuré?... c'est l'employé de l'imprimerie. Il a vu M. de Chateaubriand tête à tête; il a connu Victor Hugo. Béranger lui donna le jour de l'an une orange et deux tapes sur la joue. Il reconnaîtrait entre mille une écriture illustre, et distinguerait facilement une page de George Sand entre mille pages de la comtesse Dash. Cet enfant est un critique, à sa façon. 11 est déjà retenu pour applaudir ce soir même la nouvelle comédie ou pour jeter des fleurs à la débutante. En sortant du théâtre, il ne sera pas fâché d'ouvrir la portière du vieux Bacre à l'usage des bourgeoises de qualité. Plus d'un enfant de Paris est un rendez-vous de petits métiers. Il les sait tous de naissance : le bon métier, le médiocre et le mauvais; du mauvais même il s'accommode à ses heures. Vraiment tous ces petits métiers finissent par être un vrai métier. Cet homme accroupi sur le bord du ruisseau, gratte et regratte ; obstiné dans sa recherche, il dédaigne les vieux chiffons, les vieux papiers; tous ces lambeaux appartiennent à d'autres négociants. 11 en veut aux parcelles de fer emportées par le frottement des roues, aux clous égarés de la ferrure des chevaux, et toute autre épave, il la méprise. Ou bien, sur le Pont-Neuf, sur le quai de Grève, hors des boutiques vagabondes, vous rencontrez une race à part d'industriels toujours occupés, c[ui se croisent dans tous les sens et sans confusion : l'un, appuyé sur son échoppe d'un pied carré,
sollicite, pour un sou, la faveur de rendre son brillant à votre chaussure délustrée. Un autre appelle Azor, le caniche, et le veut tondre à toute force.
Cette humble petite oflre aux passants des allumettes ou des épingles ; ce vieillard gagne sa vie avec le sucre d'orge. Une large commère, portant sur son ventre l'attirail complet d'une cuisine en plein vent, vous tente avec les plus succulentes friandises : une saucisse, un merlan, une sole, et le Parisien dîne au soleil, appuyé contre le parapet du pont, et regardant un faiseur de tours. S'il veut se repaître en même temps de politique, il n'a qu'à lire avec soin la bienheureuse enveloppe de son dîner. Le Parisien est le roi du monde; il est le centre unique de tous les enchantements. Pour lui, le soleil resplendit là-haut, l'eau chante ici-bas; la boutique des orfèvres étincelle, et les petits oiseaux dans leur cage font entendre à ses oreilles délicates leur joie et leur murmure. Ah ! que le Parisien est bien fait pour se servir de Paris ! Comme il joue agréablement de cet orgue aux cent mille tuyaux, plein de souffle et de passion ! Il n'y a que le Parisien qui sache arrêter, par une ardente soif, le marchand de coco, qui lui rend deux centimes sur cinq après l'avoir largement abreuvé. Le Parisien, de sa nature, est bien élevé ; il a le parler gent. Dans la rue, il est chez lui. Figurez-vous Diogène qui se serait lavé les mains avec de la pâte d'amandes. II flâne, il fait le beau, il s'étale au soleil. C'est pour lui que les dames se font belles, que les grisettes se font jolies,
que les jeunes gens à la mode revendent à midi, Thabit qu'ils ont acheté sans le payer il y a huit jours.
Enfin, comme il faut que toute chose ici-bas ait sa récompense, il advient que le petit métier devient un grand commerce. On a vu des chiiïonniers donner leur fille à des paii^ de France, et Ton ne compterait pas le nombre des donneui^ d'eau bénite à qui tout a réussi.