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LE SINGE VALET

Bien! nous voici au dernier acte de la comédie. Mon bon ami Arthur est un sot, et pourvu que la belle ait un grain d'esprit, elle ne tardera pas à s'en apercevoir. C'est ce diable d'uniforme qui lui a tourné la têle; mais le galant finira bien par se montrer en robe de chambre.

L'essentiel était de tirer notre jeune colombe de son nid. Ârlhur a bien voulu se donner cette peine, et, ma foi, c'est lui qui court grand risque de payer les pots cassés. Père, mère, frères, cousins, et le reste, tout va lui tomber sur les bras. Echappe à cette avalanche, si tu le peux! Moi qui me suis fait beaucoup prier pour consentir à assister Arthur dans son entreprise, j'en recueillerai les fruits, s'il plaît à Dieu. Je serai le consolateur, dans les mauvais jours, car la lune de miel sera courte. Et quand on saura que le prétendu valet de cette nuit était un jeune homme comme un autre, mille idées romanesques vont trotter dans

la cervelle de la jolie fugitive. J*aurai soin de bâtir ud petit roman bien touchant sur mon déguisement. . • Naïf Arthur, tu n'as donc pas lu la fable de Bertrand et RcUon ?

LF DOGUE PORTIER.

Un louis et un louis font deux louis, et trois font cinq, et quatre font neuf, et un font dix... Dix louis pour consentir à laisser appliquer cette échelle contre le mur!... 11 nie semble qu'en voici un qui n'est pas tout à fait de poids. (// le soupèse et l'eooamine.) I^s gens de cette mai- • son sont des ladres, et si l'on s'en tenait aux proQts ordinaires, on ne gagnerait pas gros. Une casquette neuve le jour de la fête de mon épouse, c'est tout ce que j'ai eu cette année de M'"' Saint-Phar, qui tient le pensionnat; et cela porte des plumes à son chapeau !... Depuis dix ans que je suis ici, nous n'avons eu que trois enlèvements, celui-ci fait le quatrième... Les jeunesses du jour d'aujourd'hui ne sont que des poules mouillées... Mais ce louis m'intrigue... Dorénavant j'aurai, pour les peser, un trébuchet que je tiendrai caché dans ma paillasse.

Souvent, après un cataclysme en faux .bourdon, nous avons entendu demander : Pourquoi donc ks musiciens onlils lait choiv de madame sainte Cécile pour leur patronne? Elle n'était pas une grande musicienne, et d'ailleurs tous les beaux-arts n'ont pas le bonheur d'avoir vu canoniser lin de leurs artistes; moins heureux en ceci que les médecins, qui possèdent trois saints dans leur calendrier : le docteur saint Luc, les docteurs saint Côme et saint Damien. Les orfèvres se vantent à bon droit d'avoir un des leurs, saint Eioi, pour les représenter dans le ciel. On n'en dirait pas autant des marchands, des laboureurs, des vignerons, à moins que ces derniers n'acceptent pour leur représentant saint Antonin de Sorrenle. Il était célèbre en toute l'Italie au temps des vendanges. Princes

et seigneurs ne buvaient pas d*autre vin que de la vigne de saint Antonin de Sorrente,

Certes, les musiciens ne manquent pas dans le calen- ^ drier, et justement parce qu'ils avaient de quoi choisir, pourquoi donc ont-ils choisi sainte Cécile? On trouverait même des luthiers parmi les saints de la musique ou de la chanson. Même il y eut longtemps partage entie les musiciens et les chantres sur le choix de leur fête patronale. Il n'y a pas encore deux cents ans que, dans la Flandre, où la musique était en si grand honneur, sainte Cécile n'était pas encore reconnue pour la patronne des musiciens; à telles enseignes que le célèbre docteur de Louvain, Jean Molanus, oublieux de la Sainle Cécile de Raphaël qui est à Bologne, ne Ta pas même placée dans les figures de son livre, écrit à la louange dès musiciens. Plus tard, sainte Cécile est représentée accompagnant sur l'orgue inspiré un cantique chanté dans le ciel. C'est à Raphaël qu'elle doit cet honneur. Voici d'ailleurs comment se fit cette adoption :

Dans cette même cité de Bologne, en Tan 1669, un pèlerin qui revenait de Rome entra vers le soir dans une église assez sombre, où les offices étant chantés, tous les fidèles étaient sortis pour le repas du soir. Seul, un vieillard était resté, qui chantait une hymne, et dont la voix était charmante. Au-dessus de l'orgue, un millier d'oiseaux, accourus de toutes parts, accompagnaient de leur voix (ouchanle la voix du vieillard. Tant que l'église fut

trop pauvre pour avoir des chanteurs, les petits oiseaux continuèrent leur service. Or l'église étant dédiée à sainte Cécile, il advint qu'elle fut naturellement désignée aux respects des musiciens de tous les pays. L'église du Mans institua la première le don d'une croix d'or aux musiciens qui auraient écrit le plus beau cantique en l'honneur de la sainte, et l'église d'Évreux fit frapper pour le même objet une médaille d'or. Encore aujourd'hui, si quelque maitre arrive à Saint-Taurin dans les environs du 22 novembre, et fait célébrer une messe de sa façon en l'honneur de la sainte, il remporte une médaille où sont gravés : d'un côté, l'image de sainte Cécile, et d'autre part, les armes du chapitre. Voilà comment la fête, en si peu de temps, s'est établie, en dépit des docteurs qui nous ont démontré que sainte Cécile était tout simplement une vierge, une martyre. On raconte que, le jour de ses noces, on entendit un grand concert dans la chambre du^lit nuptial, mais la jeune fille, indifférente aux symphonies et aux concerts : Faites, Seigneur, disait-elle, que mon cœur et mon corps soient conservés sans tache.

Il paraît même que la musique avait peu d'attraits pour la jeune fille, et qu'elle y fit peu d'attention, son âme étant occupée autre part. I^ voilà cependant, jusqu'à la fin des siècles, la patronne des musiciens, au détriment de saint Arnold, du duché de Julliers, saint Arnold étant le premier violon de l'empereur Charlemagne. II y eut plus tard saint Dunstan, archevêque de Cantorbéry, en Angleterre.

Il se plaisait, dit la légende, à jouer de toute sorte d'instruments : psaltérion, guitare» orgue, flûte, violon, pour accompagner les louanges de Dieu : Cilharam percutiens, cymbala fangens. Ainsi le roi David dansait devant l'arche en chantant.

Mais si l'on ne voulait pas un Anglais pour patron des musiciens, ce qui semble assez naturel, nous autres Français nous possédions saint Odon , maître de musique de Saint-Remy, qui fut plus tard le grand chantre de l'église de Tours, célèbre dans toute l'antiquité chrétienne pour la majesté de ses offices. Saint iNicier, évêque de l'église de Lyon, fut un des grands propagateuis du plain-chant. Saint-Gai, de l'église de Clermont, et surtout Saint-Germain, de l'église de Paris, avaient des droits à cette heureuse fête, dont sainte Cécile s'est emparée sans le vouloir. Voilà pourquoi certains casuistes religieux crient encore à l'injustice. Il semble, à les entendre, que sainte Cécile n'a pas plus mérité ce grand honneur que sainte Agnès ou sainte Agathe.

Le cardinal Bona, l'auteur d'un livre intitulé : De la divine psalmodie : « Oui, disait-il, j'aime la musique et j'aime le plain-chant, mais je ne puis souflrir les maîtres de psalmodie, qui ne sauraient distinguer un ton d'un demiton... » Ce cardinal Bona ne semble pas très-convaincu que sainte Cécile ait jamais été une grande musicienne, si l'on en juge par les musiciens de sa confrérie. On dirait même qu'il est jaloux de cette auguste patronne des musi-

ciens. Que de foi&, de son côté, sainte Cécile elle-même, si par malheur elle assiste aux concerts d'amateurs, se sera dit tout bas : « Le cardinal Bona me fait bien de Thonneur d'éire jaloux de ma petite dignité. »

Nous avons vu le nouveau langage musical, et de quelle façon Grandville a étudié et compris les rapports de la physionomie humaine avec les instruments de musique. Ici il a laissé l'orchestre de côté , et s'est borné à nous montrer le chef dirigeant son armée symphonique, d'un geste et d'un archet impatients. A propos, vous l'avez tous connu ce chef d'orchestre impressionnable et violent, vous qui avez hanté l'Opéra et le Conservatoire, pendant les vingt années et plus qui ont précédé 1848. Vous devez vous rappeler sa figure , qui offrait assez d'analogie avec celle du singe irrité; sa tête si souvent tournée, et avec une anxiété parfois si comique , du côté de ses subordonnés, les coups qu'il frappait à si fréquentes reprises avec son archet sur la boîte du souffleur, à ce point qu'un critique spirituel et fantasque a assuré qu'un malheureux souffleur était devenu sourd de ce toc-toc impitoyable. Certes, c'était un habile homme que ce chef d'orchestre irascible; il a rendu d'éminents services à l'art musical; c'est à lui, dit-on, que le dilettantisme parisien doit d'avoir été initié par la Société des concerts du Conservatoire aux merveilles des symphonies de Beethoven; et le tribut d'hommages et de regrets qu'on lui a payé après sa mort, la messe solennelle qui a été chantée en son honneur.

furent parfaitement mérités. Mais, quelque respect que nous gardions , vous et moi , pour sa mémoire , nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître un portrait frappant dans le singe que Grandville a chargé de diriger son concert vocal. Quand Grandville trouvait sous son crayon un véritable portrait à faire, il congédiait pour un instant son imagination, et renonçait à l'invention pour se contenter d'une bonne et franche réalité. Les grands maîtres, Molière, La Bruyère, Balzac, ont ainsi fait, sans aller toutefois aussi loin qu'Aristophane ; quand ils ont trouvé l'occasion de faire poser des originaux, ils n'y ont pas manqué, et les types qu'ils ont étudiés et composés sur nature vivante ne sont pas les moins admirables de leur œuvre immortelle. L'accompagnateur-pianiste est représenté par un bœuf. Quelle superbe ironie ! Au lieu d'être aux champs occupé utilement à traîner par les chemins difficiles les pesantes voitures chargées de fourrage ou de vendange, à labourer la terre.

Traçant à pas tardifs un pénible sillon,

le malencontreux animal sue sang et eau à tapoter sur un piano, pour en tirer des sons inutiles mais peu agréables ; il dépense k de vaines doubles croches une force que la Providence lui a départie pour un meilleur us3ge. Oh !. messieurs les pianistes, vous commenciez à peine votre tapage, vous ne formiez encore qu'un petit groupe de

citoyens détournés des arts intellectuels et des travaux féconds, lorsque Tartiste vous accommodait ainsi; il pressentait qu'un jour ce groupe deviendrait une légion ; que, non content de vous employer, en vous payant, à accompagner des chanteuses, à jouer des contredanses, un public désœuvré vous encouragerait par des applaudissements, par des prix de Conservatoire, par des bouquets et des couronnes, par des souscriptions destinées à vous donner pour remplaçants sous les drapeaux de véritables hommes, ce qu'on n'a jamais fait, ce me semble, ni pour un jeune grand poëte, ni pour un jeune grand peintre, ni pour un jeune grand sculpteur, ni pour un jeune grand compositeur (ces sacrifices ne se font que pour de jeunes petits pianistes et pour de jeunes médiocres comédiens); mais non , Grandville ne prévoyait ni les splendeurs de vos gants paille et de vos lorgnons, ni les infatuations de votre désinvolture ; il ne se serait pas borné au pianiste-bœuf, il nous aurait en même temps donné le pianiste-paon ; peut-être même vous eût-il montrés sous la forme d'un autre gallinacé, qui fait aussi la roue !

Les chanteurs forment un sextuor. Le beau sexe n'y est représenté que par un contralto, une oie aux allures, à la démarche, à la voix masculines ; l'ingénieux peintre a évité de caricaturer le soprano féminin, ce joli roucoulement qui ne peut être comparé qu'aux purs accents du rossignol, ou aux gazouillements de la fauvette; c'est convenu, tous les aristarques spéciaux en ut mineur de la cri-

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tique musicale en font foi. C'est dans le sexe laid qu'il a pris un soprano, ce gros serin à ventre rond, qui a de bonnes rais ms pour être dodu comme un chapon du Maine. Le coq haute-contre doit être un bien vieux coq; car aujourd'hui il n'y a plus de haute-contre; le Conservatoire n'en élève plus; il a déjà bien de la peine à produire (les ténors; c'est à faire croire que le niveau de la voix humaine a baissé de plusieurs tons à i'étiage du Conservatoire.

Ne parlons point si lestement de ténors et de niveau abaissé, car ce jeune ténorino, qui n'était qu'un veau, lors du concert de Grandville, est devenu bel et bien bœuf depuis; et il a bien ri des sol dièses si pénibles de son adolescence , quand il s'est vu en état de mugir à pleins poumons des ut de poitrine ; mais qu'il y prenne garde ; sur ses vieux jours, quand aura sonné pour lui l'heure des lunettes, quand le vaste habit à poches de côté aura remplacé son petit habit à courtes basques, il pourrait bien ne plus lui rester qu'une basse-taille creuse, comme à cet antique taureau son voisin et peut-être son aïeul.

Quant au museau qui se cache, ce doit être le baryton, le Dabadie, comme on disait à l'Opéra, le Martin, disait-on à rOpéra-Comique ; le baryton se dissimulait dans ce tempslà ; sa voix ne servait guère que dans l'harmonie générale, poqr raccompagnement; le baryton a vu, depuis, des jours de gloire; il est devenu à la mode; une foule de citoyens se sont découvert des voix de baryton ; on a écrit toutes

sortes de romances et de chansons espagnoles pour barytons. Quoi d'étonnant, si la définition qu'un ténor de mes amis a faite du baryton n'est point entièrement dépourvue de vérité :

(c La voix, du baryton, me disait-il, est la voix des gens qui n'ont pas de voix. »

C'est le juste milieu de la voix, aurea mediocrilas!

Un pauvre diable à qui le facteur de son quartier remettait un nouvel almanach pour ses étrennes, en demandant les siennes : — « Mon ami, lui disait-il, voici pour boire à ma santé, mais je voudrais bien que la lune et le soleil el la conjonction des étoiles finissent enfin par m'élre un peu favorables. Ton almanach de l'an passé ne valait guère; j'ai bien peur que celui-ci ne vaille rien. » Ce bel esprit, sans le savoir, parlait la langue même de l'ancienne superstition. La luneélait alors toute-puissante. Elle régnait sur les hommes, sur les afiimaux. Les bois, les plantes et

les pierres étaient de son domaine. Elle faisait la pluie et le beau temps. Elle envoyait la tempête au milieu des océans. Elle évoquait les esprits au fond de leur tombeau. Que dirons-nous? la folie et le bon sens venaient de la lune ; elle dispensait la fortune ou le malheur.

L'almanach du premier jour de chaque année était le grand registre où se montraient les diverses phases de la lune. Echancrée ou dans son plein, elle disait : Bon pour tailler la vigne et pour émonder les arbres. Couper du bois de charpente et semer du blé, planter des légumes, sans avoir consulté Palmanach, c'était une â:rande faute. Et si ton bois coupé en mauvaise lune est dévoré par les cirons ; si tes légumes ne veulent pas cuire, ou si tes herbes ne grainent point, c'est ta faute; il fallait consulter la lune.

A plus forte raison, pour les fleurs, justement parce qu'elles sont plus délicates que l'orge ou le blé. Telle fleur veut être semée au troisième jour de la lune, et telle autre au quatorzième jour. Voilà comment on se réjouit des plus belles roses, des renoncules superbes, de la suave jacinthe et des fleurs doubles. Un jour de plus, un jour de moins, tout est sauvé, tout est perdu. Encore une fois, au premier jour de l'an, consultez l'almanach.

La lune e\erce aussi son influence dans la maison domestique; et si la bonne femme est bien lunée, elle aura grand soin de chercher le jour favorable à la lessive. En mauvaise lune, un linge lessivé n'est jamais de cette heureuse blancheur agréable aux yeux de la ménagère. Il

faut que le ver à soie éc'lose et file en bonne lune, si l'on veut qu'il produise un cocon solide et de bonne apparence. En pleine lune, il faut pécher les écrevisses, engraisser la volaille et tailler la vigne. Au renouveau de la lune, on devinera facilement la pluie et le soleil. Lune mécreuse. (lune du mercredi), hine venteuse; et qui voudrait démentir cette superstition obstinée, Babinet lui-même aurait beaucoup à faire.

Enfin plusieurs savants ont osé publiquement comparer le soleil à la lune et démontrer que la lune prend toute la lumière du soleil. Ces savants ont été siffles par le populaire, tant l'ancienne opinion gouverne le monde. Ainsi rien n'a pu détrôner la toute-puissance, ou bonne ou mauvaise, de l'astre des nuits. Il règne et gouverne, et bien longtemps encore on prendra de ses almanachs.

Aussi quel beau jour que le premier jour de l'année !

Des visites banales, des compliments menteurs, des bonbons frelatés , des souhaits qu'on ne ferait pas si Ton était sûr de les voir se réaliser, des cadeaux splendides destinés à masquer l'ambition, l'indifférence ou l'intérêt ; la mauvaise grâce des donneurs répondant à l'humble obséquiosité des demandeurs; le dénoûment d'une mise en scène soigneusement préparée plusieurs jours à l'avance; la représentation de la comédie dont les rôles ont été trop bien appris pour ne pas être bien joués; le jour des paroles, la fête des lèvres enfin ! Le cœur n'a pas encore la sienne !

Voilà des siècles que les morfiflistes, les gens de bien, qui de loin en loin traversent les âges, les philosophes, les sages, dépensent tout ce qu'ils ont d'intelligence dans la tête, d'amour dans le cœur, de dévouement dans Tàme, pour améliorer leurs semblables, pour hâter le règne de la justice et de la vérité : on les écoute peu, on les lit encore moins ; mais on leur élève des statues , et on leur a fait une place d'honneur au Panthéon de l'humanité; après quoi, rhomme reste ce qu'il était auparavant- Et pour qu'il ne soit pas possible de douter de son impénitence, il lui a pai'u plaisant de choisir un jour où toutes ses misères, toutes ses hypocrisies, tous ses mensonges, viennent recevoir comme une sorte de consécration solennelle , et , ce qu'il y a de plus curieux, c'est le sang-froid, l'aplomb admirable avec lequel la même comédie est jouée chaque année, absolument comme si personne pouvait en être la dupe, et comme si chacun ne savait pas à quoi s'en tenir.

Oh! le beau jour que le premier jour de l'an !

Les tambours battent de bruyantes aubades, les porteurs d'eau viennent dire leur plus élégant charabia , les personnages officiels écoutent, récitent tour à tour des discours qui ont servi et serviront encore pour bien d'autres ; les concierges et les maîtresses sont affables et fidèles un jour! c'est beaucoup sans doute; mais lorsqu'il en reste trois cent soixante- quatre pour se rattraper ! . . .

Et tout cela pour les étrennes !

Les étrennes! qui les reçoit? qui les donne?

Vous croyez peut-être qu'il est des êtres dont la fonction consiste à donner toujours et jamais à recevoir ce périodique tribut de la bonne année ?

Il semble en effet au premier abord que, dans certaines situations, le monde soit divisé en deux catégories bien distinctes : les donateurs et les donataires.

Erreur! cent fois erreur!

Les élrennes ne sont pas autre chose en réalité qu'un livre tenu en partie double ; c'est un compte par doit et avoir; à l'exception des enfants, qui ne donnent pas, tout le m.onde veut recevoir quelque chose en échange de ce qu'il donne. Et encore ai-je tort en exceptant les enfants, car, en retour d'un tambour ou d'une trompette, l'égoïste papa leur demande le silence et la sagesse. Il est clair que le papa ne peut rien recevoir ; mais le désir y est, et cela me suffit pour démontrer que la question des étrennes prête un champ vaste à la diplomatie, et fait éclore les calculs les plus habiles, les ruses les plus adroites, les tours les plus savamment combinés.

Qui donnera le plus de la femme ou du mari, du frère ou de la sœur, de l'ami ou de l'amie, du solliciteur ou du sollicité, du grand ou du petit, du riche ou du pauvre, du maître ou de l'ouvrier, du supérieur ou de l'inférieur?

Je vous le dis en vérité, tous ceux qui donnent veulent recevoir ; mais tous ceux qui reçoivent voudraient bien ne pas donner : lutte aussi réelle qu'amusante à étudier.

J'ai connu deux personnes qui avaient pris un excel-

lent moyen pour ne pas donner. La première est celle qui a molivé ce quatrain :

Ci-gît, dessous ce marbre blanc, Le plus avare homme de Rennes, Qui trépassa le dernier jour de Tan , De peur d3 donner des étrennes.

S'il ne donna pas d'étrennes, il n'en reçut pas non plus. A moins que dans l'autre monde... mais ce n'est pas probable.

L'autre mortel avait trouvé un moyen tout aussi infaillible de s'affranchir de l'unique obligation qu'il eût à remplir en ce jour fatal. Troispu quatre jours avant l'échéance, il écrivait une lettre ainsi conçue :

« Madame, je sais tout... Tout est fini entre nous; vous ne me verrez plus!... »

Combien d'autres aussi sauraient tout, s'ils voulaient ; mais alors il n'y aurait plus d'étrennes, et ce serait dommage pour les marchands.

Du reste, cette mode diabolique sera abolie le jour où , revenant aux véritables traditions chrétiennes , les hommes se souviendront que, dans les premiers temps de l'Eglise, les étrennes furent condamnées comme entachées d'idolâtrie.

En attendant, elles existent avec d'autres abus, qui attendront longtemps encore la venue d'un autre Luther.

Et puis si les hommes y renonçaient, les animaux seraient là pour prendre la suite. Voici qui vous prouve

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qa'au besoin ils ne s'acquitteraient pas trop mal de la besogoe.

Que dites-vous de ce chat et de cette chatte accourant porter des vœuK de bonae année et des jouets à la famitle du rat? Cadeaux qui sont des souricières, caresses qui précèdent les blessures mortelles.

Réjouissez-vous, zélateurs de la bonne année, comédiens de la Saint-Sylvestre, héros de l'étrenoe intéressée ! Uno avulso... Hypocrite pour hypocrite, chat pour homme. L'art est universel ! . . .

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