‹ Les métamorphoses du jourChapitre 45 sur 49 · L'OMNIBUS COMPLET · texte numérisé non relu

L'OMNIBUS COMPLET

Le suprême omnibus, armé d'un noir plumet, Parcourt incessamment la ville En portant , de façon civile. Le sénateur, le maître, le valet.

Un voyageur docile est là fort à son aise;

Le docteur.négli^ent de sa dernière Ihèse,

Le ténor consolé de son dernier siMet.

Sur les panneaux du vieux carrosse.

Un sablier en ronde bosse Si destine entre deux boulets, Et la grande machine avance

Au milieu de la peur et du profond silence Des bourgeois rougeauds et replets.

Tout y viendra : la servante et la reine; Modeste enfin, la grande Gélimène Y va monter sans montrer son mollet ; On y verra l'avare et la grisette Et nos amours : Margot, Flore oU Musette Un beau matin y viendront sans gilet.

Du suprême omnibus tel est le privilège : D'un tour de roue il fait le beau du laid Il rend célèbre un régent de collège, 11 porte au ciel un maître de ballet.

On excelle, en ce char, à p.arer les ténèbres, A tirer du mépris les oraisons funèbres, A faire un Marengo d'un tir à pistolet.

Tout s'agrandit sous ce grand véhicule : La moindre lettre est une majuscule ; Vive Trimalcion, louange à Gringalet !

Un flageolet est un grand flageolet !

Chacun de nous, r honneur de sa province! Devient ici, pour une heure, au moins.... prince.

Sultan du rien, marquis du quolibet.

Princes et rois des auteurs dramatiques. Prince des sots et prince des critiques, Voyez : son sceptre est un manche à balai.

Le temps d'aller nous sommes tous sublimes, De l'Hélicon nous habitons les cimes, On fait une ode avec un triolet.

Que de respects, en traversant la rue.

Petits ou grands, un chacun nous salue; On saluerait FalstaiT, Bazile ou Triboulet.

Notre omnibus est plein de songe.

Chacun y porte le mensonge

Auquel son esprit se complaît; La comédienne au miroir se maquille; Le béquillard jette au loin sa béquille; Le biographe en carte aiguise son stylet.

Pourtant, ô mes amis, si vous voulez m'en croire,

Méfiez-vous de ce char de victoire ; Le pâle conducteur vous saisit au collet. De tous ses passagers maître Orcus sait le nombre, Et jamais, de sa bouche d*ombre, On ne l'entendit qui hurlait A la libre pensée, au bonheur, à la vie, A la jeunesse, à la gloire, aiv génie : Passez votre chemin, l'omyiibus est complet!

JULES JÂNIN.

Celui qui a inventé les omnibus s'est ruiné, et, un vilain jour, il s'est brûlé la cervelle. Aujourd'hui, ceux qui exploitent son idée se partagent des dividendes fabuleux; ils sont millionnaires ou en train de le devenir. Encore un chapitre lamentable qu'il nous faut ajouter a l'histoire des inventeurs : une histoire singulièrement triste, savez-vous? On emprisonne Galilée; on enferme Salomon de Caus à fiicétre; on insulte Christophe Colomb; on martyrise Jacquart; on proscrit Fulton... Vouloir les nommer tous, ce serait à n'en pas finir.

Si le principe d'égalité était banni du reste de la terre, on le retrouverait dans l'intérieur d'un omnibus. Que vous soldiez le prix de votre place avec de l'or ou avec du

cuivre, VOUS avez droit à vous asseoir sur ses banquettes bleues. C'est donc en vain que vous interpellez le conducteur et que vos nez s'allongent indéfiniment, Monsieur et Madame; ces gens-là monteront comme vous et prendront place à vos côtés. Omnibus y en latin, signifie à tous, et en français aussi, Dieu soit loué !

Quant à Tégoutier et à la petite marchande de balais, traités avec un dédain si aristocratique, ils se contentent de dire, l'un : u Ùus' qu'est mon balai? » l'autre : ix Ah! c'te tête! » Mais attendu qu'ils sont polis, quoique mal élevés, cette opinion ils la formulent à voix basse, ils la mâchonnent entre leurs dents. Un sourire narquois, un imperceptible haussement d'épaules, et les voilà vengés!

On pourrait définir l'omnibus une voiture qui est toujours pleine lorsqu'on désire y monter. Ce que voyant, l'administration a établi, de distance en distance, de petits . salons d'attente où l'on trouve du feu en hiver, de l'ombre en été, des journaux, des sièges doucement rembourrés, le tout destiné à tromper l'impatience des voyageurs.

Une illustration financière de notre temps, un jeune homme dont le nom est acquis à l'histoire littéraire de notre époque, Dujarrier, . débuta dans la vie par l'emploi infime de distributeur de cachets d'omnibus. Il était chef de station sur la ligne des boulevards. Quatre ans écoulés, il était copropriétaire de la Presse^ dînait à la Maison Dorée, et occupait, rue LaOite, un splendide appartement bourré de richesses et de merveilles. Hélas! il avait le

tort d'être trop heureux! La Fatalité, déguisée en M. de BeauvaMon, lui a fait expier chèrement son bonheur.

Le personnel d*un omnibus se compose d'un conducteur, d'un cocher et de deux chevaux.

Les chevaux ne durent guère plus de trois ans; après quoi, décharnés, fourbus, éreintés, ils prennent mélancoliquement la route de Montfaucon, cette roche Tarpéienne de la race chevaline.

Les cochers durent un peu plus longtemps ; mais leur sort n'en est pas moins misérable. Retranchés du commerce des humains, ne communiquant avec leurs semblables qu'au moyen d'une ficelle, réduits pour tout dialogue à criei* hue! et dia! à leur attelage, ces pauvres diables, déjà à moitié abrutis par leurs fonctions, complètent cet abrutissement avec l'eau-de-vie frelatée de la barrière. Leur hôtel des Invalides est situé à Bicètre, section des gâteux et des incurables.

Tout au contraire, le conducteur se civilise à vue d'œil ; plus il a de chevrons, plus il devient aimable, joli cœur et dameret. Avec les hommes, il cause variations de la Bourse et question d'Orient; il sourit aux dames, il les protège, il les guide jusqu'à la place vacante, il leur oflre la main, et lorsqu'il leur rend la monnaie de leur pièce, il s'ingénie à ne point donner de cuivre. Il est soigné de sa personne, et porte son costume avec une grâce qui n'est pas exempte de coquetterie, la moustache relevée en poin-

iOO LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.

les, ia casquette inclinée sur l'oreilie. On m'en a ctté deux qui font des vaudevilies, et un qui fait des vers!

La physionomie des omnibus varie selon l'heure de la journée et les quartiers qu'ils traversent. Je vous recommande la voiture jaune qui fait le trajet de la barrière Blanche à l'Odéod, et la voiture verte qui unit le Panthéon au faubourg Poissonnière; fréquemment, dans ces voitures privilégiées, on rencontre des femmes charmantes. Et qui pourrait dire le nombre de romans amoureux qui ont pris naissance en omnibus? On est si près de sa voisine ! Il est si malaisé de ne pas eOleurer son coude ou son genou ! Et le chapitre des cahots ! ... Je ne dis rien de ce chapitre, autrement intéressant que le chapitre des chapeaux dans Arislote.

Tout bien considéré, la pius agréable façon de descendre le fleuve de la vie, c'est encore de le descendre en omnibus, à côté d'une voisine jeune et jolie et tout le loni; d'une rue mal pavée.

Tmis les mariages sont inscrits dans le ciel, c'est un pipverbe. Ud autre proverbe : Mariez-vous, vous ferez bien; ne vous mariez pas, vous ferez mieux. T! y a ce qu'on appelle en fait de mariage , le mariage libre , ou si mieux vous l'aimez, le mariage au ci-devant XIII'' arrondissement. C'est le plus triste de tous. Le mari non marié est exposé par sa liberté même à toutes les violences , à tous les caprices. PilT! paff! des soufflets, en veux-tu? des

m LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.

horions, en voilà. H y avait dans Tantiquité une chanson que les non-mariés chantaient tout bas quand leur quasifemme était absente. Or, voici le premier couplet de Tantique chanson :

« Cnpidon, enfaut effronté et entêté, tu m'as prié de le loger quelques heures; combien de jours et de nuits es-tu resté! Et maintenant te voilà devenu maître et seigneur dans la maison; je suis chassé de ma large couche ; je reste étendu par terre , mes nuits sont pleines de tourments; ta malice attise sans cesse la flamme du foyer, lu consumes les provisions d'hiver et dévastes mon pauvre logis. Tu as déplacé , dérangé tout mon ménage , je cherche, je suis comme un aveugle, je suis perdu, tu fais si maladroitement du tapage que je crains que la pauvre petite àme ne s'enfuie pour te fuir, et ne laisse la maison vide. »

• Nous savons bien les malheurs de l'autre mariage...

à malheurs égaux /le mariage sérieux vaut encore mieux

que l'autre , et les meilleurs esprits admettent cet axiome.

(( Un jour, disait Charlet, que je passais sur le boulevard d'Enfer sans songer à mal, je vis sur le pas de sa porte , assise et travaillant de tout cœur, une jeune fille assez belle. Elle raccommodait des bas. Je reconnus dans ces bas le doigt de la Providence qui m'indiquait la femme indispensable à moi, qui n'avais jamais eu que des chaussettes trouées! » Et voilà comme, de fil en aiguille, le bon Charlet, ayant épousé la belle ravaudeuse, fut le plus heureux de tous les hommes.

Un ancien professeur de droit, nommé Béroaïd, disait

souvent à ses amis célibataires : « J'ai longtemps hésité à me marier, me rappelant très-bien cette parole du philosophe Bias : Epouser une belle femme est un danger^ une laide y un chagrin. Dieu merci, la mienne est assez belle; elle ne Test pas trop, et voilà vingt ans que je rends grâce aux dieux de l'épouse qu'ils m'ont donnée. Elle est gaie et facile à vivre; et sa seule présence est un délassement pour moi. Je la veux mettre au rang de ces bonnes femmes, la femme de Cicéron, d'Hortensius, de Pline et d'Apulée. Elles aidaient leurs maris dans le travail , elles le consolaient dans l'adversité. »

Cependant, nous savons bien qu'il y a du pour et du contre en toute chose, et, s'il vous plaît, laissez-nous, pour en finir, vous raconter comment une jeune fille, ayant nom Suzanne, et le jeune homme appelé Lucien, deux ingénus... du boulevard de Garid, eurent entre eux cette admirable explication :

« Voyez- vous , mademoiselle, disait- il à la belle Suzanne, il ne faut pas rire en parlant du mariage; c'est un métier plein d'écueils et de périls. Que je sois pour un instant votre mari , et que vous soyez ma femme , aussitôt je gronde, je grogne, je me fâche, j'en veux à vos robes de soie, à vos boucles d'or, à vos souliers vernis, à cet air actif, hardi, réjouissant et tout réjoui; je vous fais la guerre à tout propos et la moue à tout bout de champ; vous, cependant, vous pleurez tout le jour, disant à chaque instant : — Ah ! mon Dieu ! que je m'ennuie ! Ah ! mon

Dieu ! r insupportable mari que j'ai là ! D'autant plus que je fume à votre nez, que je prends du tabac à votre barbe, et que je ne fais pas ça de frais pour vous plaire. Un mari! c'est toujours assez bon pour sa femme, et toujours assez beau. Et puis , si quelque chose ici manque ou semble manquer, si le potage est trop salé , et si le gigot est trop cuit , bonsoir la compagnie ! On vous plante là , ma chère épouse, et l'on s'en va dîner tout seul en quelque beau salon du Palais-Royal, en pleine bombance, en pleine lumière, et vous aurez une chance heureuse si je ne rencontre pas quelque ancien camarade et sa Dulcinée. Alors on va ensemble au spectacle , et Ton donne à la dame un bouquet qu'elle accepte en vous faisant un charmant sourire! Et puis rentré, voilà le mari qui se fâche de plus belle, et qui s'enferme au fond d'un affreux bonnet de coton surmonté de sa mèche, et en voilà pour jusqu'à demain. »

A cette belle description, la jeune demoiselle eut le frisson et ût la moue à la façon de Dorimène sur le point d'épouser l'ami Sganarelle.

Aussitôt changeant d'allure et d'accent : « Maintenant, ma chère fenraie, dit le commis à la grisette, voulez- vous que l'amant remplace le mari ? Cela va changer du noir au blanc! L'amant se pare et se fait beau; il est vif, empressé, léger, charmant, jovial et complaisant. Elle parle, il approuve! Elle se tait, il admire! Elle est gaie, ô bonheur ! Elle est triste , ô ciel et terre ! à quoi pensez- vous de ne pas réjouir ma chère maîtresse? Si le vent de mai

contrarie un seul de ses cheveux, maudite soit ia tempête! A bas le soleil » si le soleil jette à ce beau visage un brin de hâle ! En vérité , ma chère beauté , n'est-ce pas toi qui as créé le monde en six jours? Si ce n'est toi, c'est donc ta sœur ou quelqu'un des tiens !

Mon sort est de t'aimer jusqu'au dernier soupir!

« Et si vous voulez danser, me voilà ! Et si vous voulez permettre, ô beauté ! que l'on serve ici même un gai repas au vin d'Aï , faites un geste ! Et s'il faut se prosterner à vos pieds, pardieu ! m'y voilà. Et si tu pars, je te suis, et si tu reviens, je tire un feu d'artifice à toutes les étoiles du (Irmament. »

Et toutes ces belles comédies, ces belles chansons, elles ont toutes le même refrain :

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.

Un bouc déjà sur le retour.

Mais qui dans sa jeunesse avait fait plus d'un tour,

S'imagina de prendre femme.

« Je suis encore vert, disait-il, sur mon âme;

<( Je fais la nique aux jeunes gars, « Et l'on pourrait longtemps chercher dans le village

« Sans trouver beaucoup de gaillards n Capables, comme moi, de remplir en ménage « Leur rôle jusqu'au bout. Certes, dans mon printemps,

406 LES MÉTAMORPHOSES DU JOUIt •

« Je dois en convenir, j*ai fait maintes fredaines.

(( II faut se ranger, il est temps

(( De quitter les clioses mondaines, a De penser au salut et de gagner le ciel. (( Ce n'est pas qu'ici-bas je vise au purgatoire; •t On m'aimera, c'est sûr, et la lune de miel 'i Pour moi sera sans fin. Voyez donc quelle gloire

« De montrer à tous les jaloux <( Un charmant petit bouc, digne fils de son père !

« Je le préserverai des loups; « Contre d'autres malheurs que Dieu garde la mère ! (( Et Dieu la gardera. Pourquoi donc s'alarmer?

« Mon étoile toujours fut bonne, <c Toujours j'ai réussi quand j'ai voulu charmer.

« Je suis chauve, oui; mais je donne (( Un superbe douaire; et de nombreux écus 'i Valent bien, sur ma foi, quelques cheveux perdus. >»

Or, cette belle rhétorique

Et cette savante logique Venaient fort à propos pour le vieil amoureux.

Depuis quelque temps, une biche.

Jeune, pimpante, et très-peu riche.

Faisait battre son cœur. Elle avait de ces yeux

Qui font rêver mille folies

Aux céladons du temps passé.

Des petites mines jolies

A raviver un trépassé!

Notre bouc en perdait la tête.

Il n'attend plus au lendemain,

Et sur-le-champ se. met en quête

Pour offrir son cœur et sa main, Sans compter les écus. D'abord on fit la prude, On eut l'air de rougir; la vertu la plus rude N'eût pas été rebelle avec tant d'à-propos. Mais enfin Ton dit oui. Hélas t pour son repos, Notre bouc eût mieux fait de chasser la fringale Qui lui soufflait au cœur cette ardeur conjugale. Car, à peine en ménage, il vit, pour son malheur, Que toujours le désir ne fait pas la valeur. Sa moitié s'ennuyait. Or, en ces conjonctures. L'ennui, pour se guérir, cherche les aventures; Quand on est jeune et belle, on en trouve toujours ; Et la biche en trouva. Mais une fois en veine De chercher par les bois un remède à sa peine, Elle n'en sortait plus; elle y passait les jours j Les nuits elle y rêvait ; si bien que le scandale Finit par réveiller le confiant époux,

Qui du logis un jour détale.

Et s'en va, le cœur en courroux.

Pour surprendre son infidèle.

Le malheureux trouve la belle Doucement occupée à se désennuyer.

Jugez de sa fureur! Elle, sans s'effrayer, Rit au nez de son bouc et lui dit d'aller paître.

Le mot avait du sens; cepeDdant le vieux traître

Suit un autre conseil, et, sans désemparer,

Court chez un sien ami lui conter sa détresse.

C'était un perroquet de la plus belle espèce,

Avocat très-célèbre et qu'on peut comparer

Aux plus grands perroquets ayant porté la toge.

« Je veux, dit le mari, que ma femme déloge.

« Il faut plaider. — Plaidons, c'est un fort beau procès,

« Reprend le perroquet; je réponds du succès. »

Ils disent tous ainsi. Le jour de l'audience.

Notre bouc se présente et requiert la sentence.

Le lion présidait; auprès de lui rangés,

Et dans un doux sommeil tranquillement plongés.

Trois jugés l'assistaient. Du pays des marmottes

Ils arrivaient, dit-on. Le chat, celui des bottes.

Barbouillait du papier de cette belle main

Que n'égala jamais nul calligraphe humain.

Le lion fermait la paupière;

Cependant il ne dormait pas;

On répétait même tout bas

Qu'il connaissait un peu TafTaire; Mais le fait était faux. Déjà le perroquet, Ayant de ses dossiers déroulé le paquet, Sans tousser ni cracher parlait depuis trois heures. « J'achève, disait-il, j'en passe, et des meilleures. » Puis il ne passait rien. L'abomination Heurtait, dans son discours, la désolation ;

Sr

Les rîmes en ion arrivaient à la file;

Il en mettait partout. Mais quand ce logophile.

D'un geste superflu désignant le sujet,

Traita le point scabreux et précisa l'objet,

Au front de son client les cornes s'allongèrent.

Et parallèlement jusqu'au plafond montèrent.

Elles l'auraient percé; mais le lion sonna,

Et sa voix formidable à l'instant résonna :

« Avocat, taisez- vous, la cause est entendue. »>

« Mon Dieu! » se dit le bouc, mon affaire est perdue.

Il ne se trompait pas. Le verdict du lion

Rejeta sa demande en séparation.

« Messire bouc, dit-il, votre femme est un ange,

« Et vous un radoteur; il est assez étrange

« Que vous veniez ici l'accuser devant nous

(( Sans produire un témoin. Allons, retirez-vous,

« Et gardez votre femme. — Il faut donc, sort funeste ! « Que je sois condamné, content... et puis le reste! « Jamais! » dit le vieux bouc. Mais, d'un ton solennel. Le perroquet reprit : «t Nous irons en appel. »

Lxn

Qu'un peintre ingénieux imagine une tète d'homme attachée au cou d'un cheval , un corps emprunté à toutes sortes d'animaux, et recouvert de toutes sortes de plumages, ou qu'au triste enchanteur de sa Vénus il ajoute la queue et les écailles de loup marin, que ferez-vous, eo présence de cette œuvre informe? Il sera bien heureux, ce peintre-là, si quelque habile copiste, entrant par fraude en son atelier, ne copie, à s'y méprendre, le buste enchanteur, la queue et la tête de son cheval.

Qu'un poète, inspiré de toutes les colères poétiques.

s'amuse à représenter Thyeste et son horrible festin sur un théâtre, aussitôt son voisin, le poëte tragique, invente un drame où l'on ne voit que fureur, déclamation, colère implacable. On dirait volontiers de tous les poètes, de tous les artistes : Celui-ci est le parasite de celui-là ! On disait autrefois du vicomte d'Arlincourt : Qu'il était le clair de lune de M. de Chateaubriand. Que de clairs de lune à la suite de Lamartine, de Victor Hugo et d'Alfred de Musset! Eugène Delacroix avait son clair de lune, et Decamps a les siens. Pas une gloire et pas une renommée qui échappe à cette loi de l'imitation, de la copie et du plagiat.

Quel général a gagné une bataille sans qu'elle lui ait été disputée? Quelle belle personne en son avril a porté une robe élégante et de bon goût , sans qu'une drôlesse ait oublié de la faire copier chez une couturière de rebut? Les poètes, non plus que les couturières, ne sauraient échapper au plagiat. Chose étrange ! Un maladroit redoute les exercices du corps. Il s'abstient de toucher au disque, au palet, à la paume, il fait bien ; la foule est là pour le siffler. Mais demandez à cet homme si prudent au gymnase Triât, au gymnase Paz, s'il n'a pas en portefeuille un drame, une comédie, un roman, ou tout au moins un recueil d'élégies?

. « Oui-dà, dit-il, je peux vous lire une dizaine de compositions, dont une seule ferait la fortune d'un théâtre! » Et le voilà qui se met à chercher son meilleur manuscrit , parmi tous ceux dont ses poches regorgent.

C'est très-vrai, mais quoi d'étrange? Le premier venu, a les entendre, est le favori d'Apollon. Au contraire, h la gymnastique , il faut tout au moins une certaine habitude. Encore enfant, l'athlète ambitieux des victoires du cirque olympique a passé par toutes les épreuves. Il a supporté gaiement la fatigue et la soif, et toute espèce d'abstinence. Avant de jouer de la flûte aux autels d'Apollon, leur Auteur a pris longtemps des leçons chez son mattre... Au contraire, on est un poëte avant d'avoir rien appris. Le premier venu vous dira , parlant de ses confrères :

« C'est moi qui suis le poëte original, les autres ne sont que des plagiaires. Croyez-moi, si vous aimez les beaux vers, lisez les miens. »

Ces méchants poètes, imitateurs maladroits des plus belles choses, pour peu qu'ils puissent offrir à celui qui les flatte un vieil habit, un chapeau retapé, voire un dîner chez les restaurateurs du Palais-Royal , ils entendent sans cesse et sans fin, retentir à leur oreille complaisante nn concert de louanges : « 0 le bel ouvrage ! ô le vrai poëte ! Etes VOUS assez l'enrant gâté de la Muse! »

Et voilà comme, à force de louantes, on devient un homme insupportable. Celui-ci, avant d'écrire en vers, était un homme honorable, honoré; celui-là, quand il ne songeait guère à affronter les périls du théâtre, était aimé de tous les voisins , mais à cette heure , il est un fléau. A toute force il aspire au laurier poétique. On l'évite, on le fuit... Prenez garde à vous, car s'il finit par vous atteindre

et qu'il vous tienne une fois pour toutes, il ne vous lâchera pas que vous ne soyez accablé sous le poids de son poëine. Ah! la sangsue ! elle s'attache à votre peau, et ne vous quitte enfin que gorgée de votre sang.

Il y a longtemps, vous le voyez, qu'il existe des plagiaires et qu'on s'en plaint, et encore il ne faut pas croire qu'Horace ait été le premier à crier : Au voleur! Bien avant lui, l'homme disputait au singe le talent de l'imitation.

Depuis la création, le troupeau dont parle Horace n'a fait que s'augmenter de siècle en siècle, et aujourd'hui le nombre de ses membres est aussi considérable que les étoiles du firmament.

Comment en serait-il autrement? Il est venu tant de monde avant nous, et pour quelques rares nouveautés que quelques rares originaux ont découvertes, il y a tant de choses qui ont été trouvées bonnes à répéter, qu'on ne s'est pas beaucoup donné la peine d'en chercher d'autres. Il faut dire aussi que ces trouvailles sont si vieilles, qu'on peut, sans grand danger, les donner comme si elles n'avaient jamais vu le jour.

Tout le monde prend ces vieillards pour des enfants qui viennent de naître. Et puis, il en a tant paru, puis tant, puis tant encore, qu'en vérité personne n'a la patience d'examiner de bien près pour savoir si ce que monsieur tel ou tel donne comme sien lui appartient en réalité.

Quelle vie d'homme, et de bénédictin encore, suffirait

à pareille tâche! Que serait-ce, bon Dieu! si Omar n*avait pas brûlé la bibliothèque. d'Alexandrie, et si les Barbares n'avaient pas fait des cornets à poivre avec les trésors bibliques de l'antiquité? En voilà, par exemple, qui n'aimaient pas les plagiaires !

II n'en est pas moins vrai que le plagiat est un cas pendable ; et de ce que beaucoup de gens mériteraient la corde, qui roulent carrosse et s'assoient quelquefois à l'Académie (il est bien entendu que ceci s'applique au servum pecus d'Horace ou au graculus redit t mœrms de Phèdre), de ce que ces choses-là se voient, dis- je, il ne s'ensuit pas qu'il faille tenir en honneur celte larronnerie qui fait un homme d'esprit d'un imbécile, et dépouille le savant modeste, le génie timide, au profit du faquin audacieux ou de l'ignorant vaniteux qui aime mieux vojer un renom que de ne pas en avoir du tout.

Bien au contraire; et ce que j'en dis, loin d'être une atténuation du délit, a pour objet de démontrer que le chiffre des coupables est beaucoup plus grand qu'on ne croit. En l'étendant à un plus grand nombre, je n'ai pas l'intention d'amoindrir la faute, Dieu m'en garde;. mais je ne suis pas fâché de constater que si le plus savant est celui qui a le plus de mémoire, celui-là aussi doit être le plus grand plagiaire.

En général, cependant, l'impunité lui est acquise; c'est une variante de cette antique histoire d'Alexandre qui voulait faire pendre, je ne sais pour quelle peccadille insi-

gnifiante, un pauvre plagiaire du bien d'autrui, lequel lui faisait observer assez judicieusement qu'il n'en serait pas réduit à cette fâcheuse extrémité si, au lieu de perdre son temps à des misères, il s'était fait, comme le grand roi de Macédoine, voleur de provinces et d'empires.

Combien d'Alexandres connaissez-vous, dans toutes les sphères de l'intelligence et de l'activité humaine, dont les réputations feraient une singulière figure si quelque mauvais plaisant s'avisait un jour d'employer son temps et sa mémoire à les dépouiller de toutes les défroques étrangères dont elles se sont affublées? Oh! la curieuse et instructive pièce que nous verrions se jouer, pour le plus grand ébaudissement des amateurs de tous les pays !

Après ça, nous sommes peut-être un peu bien méchante langue et d'une exigence qui peut avoir ses inconvénients.

Que deviendrait en effet l'éloquence de cet orateur fameux, si d'autres n'avaient pas fait des discours avant lui?

Il faudrait donc ne plus aller au sermon, parce que Bossuet, Massillon et Bourdaloue ont fait, avant ce prédicateur renommé, leur profit des travaux de saint Augustin, de saint Bernard et autres Pères de l'Eglise, qui euxmêmes avaient bien pris quelque chose aux apôtres, à leur tour plagiaires de Dieu, le seul qui ne plagie pas?

Et ces fables, et ces comédies, et ces tragédies, sous quel nom faudra-t-il donc les mettre à l'avenir?

Et ce fauteuil à l'Académie, qui devrait l'occuper en ce moment?

Allons donc, vous voyez bien qu'il resterait vide! Il y a des siècles que le véritable propriétaire a renoncé à ses jetons de présence, pour cause de décès !

Mauvaise chicane, vous dis-je; et puis, après tout, la compagnie est bonne et nombreuse, et bien faite pour consoler... Quand on pense que Boileauen est! N'a-t-on pas dit que c'était un gueux revêtu des dépouilles d' Horace?

Il faut être juste aussi ! n'est pas plagiaire qui veut. Il ne s'agit pas, en effet, d'aller lourdement, avec de gros sabots et une trompette, voler dans la maison d'autrui, donnant l'éveil à tout le monde en pénétrant par les passages fréquentés.

Non, non, on s'y prend un peu plus habilement d'ordinaire. On se déguise, on choisit les issues les moins pratiquées, quand le sommeil et l'oubli des intéressés promettent l'impunité; ou bien l'on occupe l'attention ailleurs, on se glisse sournoisement auprès du trésor et l'on s'en empare.

Et une fois confondu dans ce vaste océan des choses de ce monde, allez retrouver et reconnaître l'épave, si vous pouvez.

Demandez à Grandville, c'est lui qui a été pillé ! Mais ses voleurs s'y sont mal pris! Aussi a-t-il pu crier : Au voleur! et se venger; mais comme se venge un homme d'esprit.

Voyez ce qu'il a fait de ses voleurs! les voilà malignement alTtiblés de toules les briUanles plumes qu'ils avaieDt dérobées au . ricbe éventail de sa queue de paon ! Les voilà!... Chut! chut!...

Et lui donc, à qui a-t-il emprunté les geais qu'il nous représente travaillant à s'enrichir de ses dépouilles?

Décidément, c'est comme du sublime au ridicule : de l'original à la copie, il n'y a qu'un pas.

Nota. Je n'ai pas besoin, cher lecteur, de vous prévenir que si ces quelques pages vous ont procuré le moindre plaisir, vous ne devez m'en savoir aucun gré. Mais aussi, dans le cas bien plus probable oîi elles vous auraient ennuyé, je vous prie de vous en prendre aux plagiaires qui ont pillé, avant moi, tout ce que je viens de leur voler.

]1 y a longtemps que l'on a dit que les sciences avaient leurs révolutions aussi bien que les empires. Aussitôt qu'une science a jeté tout son éclat, l'éclat s'eiïace, et bientôt reparait le nuage. Les sciences, aussi bien que le soleil, ont leurs solstices et leurs périodes. Elles aiment à passer de climat en climat; après avoir éclairé les plus lointaines contrées, soudain elles vont porter leur lumière à des peuples nouveaux. Qui'voudrait les suivre en leurs progrès, et se rendre un compte exact de leur décadence,

irait d'abord en Orient, plus tard dans Athènes, et de la Grèce au milieu de l'empire romain.

Qui saura jamais la cause et le mouvement de ces révolutions? Elles obéissent à l'intelligence, au goût des peuples,, à lelir génie, autaat de dons précieux. La Providence en est avare, et ne les accorde qu'au très-petit nombre des hommes qu'elle a choisis pour en être les dépositaires. Tantôt le génie est barbare, tantôt il est féroce. Il y eut un temps où les Goths, les Bourguignons et les Francs dominaient dans lès Gaules. Plus tard, les Gaulois plus civilisés empruntèrent au commerce des Romains, à leur exemple, une science plus humaine.

De l'embouchure du Rhône à celle du Rhin, des Alpes aux Pyrénées, toute la science consista longtemps à faire ânonner, dans les écoles , des écoliers qui jasaient comme des pies borgnes, et des clercs, ainsi nommés, parce qu'ils lisaient à livre ouvert. Cette heure du moyen-âge était mauvaise à l'intelligence, à l'inspiration , à la culture des lettres humaines.

Le sel de la terre avait perdu sa force; l'air s'était obscurci ; la guerre était partout. Qui savait écrire et psalmodier pouvait prétendre aux positions les plus élevées. Il fallut longtemps attendre; il fallut appeler des maîtres de grammaire du fond de l'Italie, et, pour tout dire, il fallut que Charlemagne apparût. Voilà ce qui s'appelle un maître! Eh ! que de temps il eut à combattre le mauvais goût des écoles et l'ignorance des écoliers!

Dans cette grande œuvre ^ il fut aidé par un Anglais de naissance, un Saxon d*origine, Alcuin, grammairien, poète, rhéteur, dialecticien, historiographe, astronome et théologien. Il eut l'honneur de donner des leçons aux filles mêmes de Cbarlemagne. Ses élèves nombreux, s'étant répandus dans tout l'empire , y jetèrent les fondements de l'université de Paris. On les retrouve à Tours, k Saint- Denis, à Corbie, excitant, prévoyant, réglant l'éducation de la jeunesse avec une subtilité féconde, une théologie infatigable, une discipline imposante.

Ils lisaient dans les astres, ils expliquaient tous les phénomènes, ils suivaient l'étoile en ses révolutions diverses. Ils se vantaient que Paris serait bientôt, grâce à leurs soins, une Athènes nouvelle. Ils savaient tout, même l'art naissant d'écrire en vers. Ils avaient retrouvé l'éloquence avec l'histoire. Ils savaient par cœur Cicéron , Thucydide et Tite-Live. Ils disaient d'un homme dont ils voulaient faire un grand éloge : « Il savait écrire en prose, il savait écrire en vers. Tarn métro, f/uam prosa excellens... »

Malheureusement, ce qui leur manquait, c'était la critique. Ils ne distinguaient pas le bon du mauvais ; ils confondaient volontiers le médiocre et le pire. Ils avaient mis dans leur temple de la Gloire Tite-Live à côté de Turpin, Virgile et Warnefrid.

Les faiseurs de chansons prenaient inipunément , dans les écoles des plus grands professeurs, le pas sur Horace

et sur Pindare. Ainsi quand régnait Charlemagne, la France était partout , mais ses beaux-arts n'étaient nulle part.

Revenons cependant aux écoles d'Orient. Il y avait autrefois à Bagdad un pauvre maître d'école, lequel enseignait à lire et à écrire aux enfants des marchands du bazar de Tchader-Membre-Thaëz, qui est l'endroit de la ville où se vendent, comme chacun sait, les plus bell^ étoffes de la Perse.

Ce pauvre maître d'école se nommait Hassan, et pouvait bien passer pour un des hommes les plus malheureux de tout l'Orient.

Il était établi dans le quartier depuis plus de cinquante ans ; il avait appris k lire à deux ou trois générations de ces marchands du bazar, et il aurait dû s'enrichir à ce Hiétier; mais une fois sortis de l'école, ceux qui voulaient devenir talebs entraient en pension chez un uléma; les autres se mettaient à leur comptoir; et tous, savants et riches, oubliaient celui qui leur avait enseigné la lecture; car, ainsi que l'a dit le sage Abu-Sophian : Tu as retenu le nom de ton premier chien, et tu ne te souviens plus du nom de ton premier maître.

Hassan, devenu vieux et faible, avait grand'peine à suRire à sa besogne. Les petits enfants, le voyant débile et infirme, n'avaient plus peur de ses reproches. Ils passaient leur temps à se battre dans la classe ou à contrefaire leur maître, à lui lancer des noyaux de dattes en été, des bou-

lettes de mie de pain de maïs en hiver, à lui faire toutes sortes de niches; et s'il se hasardait quelquefois à tirer les oreilles à l'un de ces démons, l'enfant de se plaindre à ses parents, et la mère aussitôt d'accourir, d'injurier le maître d'école, de le traiter de vieillard cruel, ne sachant que maltraiter ses pauvres élèves, et incapable d'ailleurs de leur apprendre les premiers versets du Coran.

Quand le premier du mois était venu, Hassan demandait son salaire; on lui donnait son argent comme une espèce d'aumône ; une fois même Fathmé Oglou, la femme d'un des plus riches marchands, refusa de le payer sous prétexte que le petit Oglou avait déchiré son turban à l'école, et que le maître était responsable des effets de ses écoliers.

Toutes les marchandes le connaissaient, et lorsqu'il allait au marché acheter pour une demi-piastre de pastèques frites, elles se moquaient de lui et lui disaient que les pastèques frites n'étaient pas faites pour les ânes de son espèce.

Or, Hassan, quoique humble et résigné en apparence, sentait vivement toutes ces humiliations. Est-il possible, se disait-il, qu'on traite ainsi un homme qui se dévoue à rinstruction de la jeunesse ! J'aurais pu, comme un autre, me faire soldat, marchand ou derviche. Le soldat a une paye et il est le maître du pavé, le marchand s'enrichit, tout le monde fait l'aumône au derviche. Je me suis contenté du métier de maître d'école pour être utile à mes semblables, et voilà comme on me récompense!

II arriva qu un jour de fête Hassan se promenaùt dans les environs de Bagdad, avisa un âne qui s*ébattait au soleil au milieu d'un champ récemment moissonné.

Cet animal, pensa-t-il, n'est qu'un âne, et pourtant il est plus heureux que moi, qui ai pris mes degrés et qui

compte parmi les talebs. Il ne travaille pas plus que moi, et je ne suis pas plus considéré que lui.

Son maître le bat sans doute; mais mes élèves ne tarderont pas à en faire autant avec moi. Il a, malgré tout, de bons moments, et s'il veut gratter son échine aux tiges du froment coupé, nul n'est là pour l'en empêcher.

0 divin prophète! un maître d'école est plus malheureux qu'un âne, dont on lui donne le nom, et je voudrais être k la place de celui-ci.

« Tes vœux seront exaucés, » lui répondit une voix qui semblait partir de la nue.

Aussitôt Hassan fut métamorphosé en âiie, et se vautra dans le champ où était l'autre âne, qui venait de disparaître.

Le maître d'Hassan était un fermier assez riche et père d'une nombreuse famille; l'âne, après avoir porté le matin les légumes au marché, servait le reste du temps de distraction et d'amusement aux enfants. L'un lui tirait la queue, l'autre les oreilles; celui-ci grimpait sur son échine, celui-là lui donnait des coups de fouet. Les moments étaient rares oii il pouvait se débarrasser de ses persécuteurs, se rouler dans un champ, ou

Tondre du pré voisin la largeur de sa langue.

« Ce qui est écrit est écrit, murmurait souvent Hassan ; je n'ai rien gagné à changer de condition, toute ma vie je serai victime de la marmaille. Les gamins de la ville sont moins méchants que ceux, de la campagne, et le petit Oglou lui-même, quoique sa mère prétende que je dois payer les turbans de son fils, était un ange à côté de Tatné du fermier, qui l'autre jour m'introduisit un morceau de coton allumé dans l'oreille. 0 divin prophète! pourquoi vous êtes- vous tant hâté d'exaucer ma prière ?

— Tu regrettes donc ton ancienne condition? fit la même voix, qui semblait partir de la nue.

— Je l'avoue humblement, répondit Hassan.

— Cependant j'ai trouvé tes plaintes justes, et j'y ai fait droit. Tu es âne, il est vrai, et ton sort n'est pas beau ; mais qu'avais-tu de plus quand tu étais homme ?

— Le sentiment du devoir.

— Les enfants du fermier ne sont guère plus méchants pour toi que ceux de ton école.

— Non, mais je ne leur apprends rien.

— Qu'apprenais-tu donc aux autres.

— Je leur apprenais, divin prophète, à épeler votre nom. »

Comme il achevait cette réponse, le vieil Hassan fut réveillé par un cliquetis de verre cassé. 11 reconnut alors qu'il était au milieu de sa classe.

Le petit Oglou venait de lui briser sur le nez un verre de ses larges besicles avec un noyau de datte, et

il s'était endornii sur un chapitre du i-udiiueiU du célèbre Abou-Noël-Ben-Chaptal , l'une des lumières de l'enseignement primaire.

Et il remercia le divin prophète en son Ame du rêve qu'il venait de lui envoyer.

Ceci est l'histoire du mattre d'école Hassan.

uilïciu c<. Corjdun..

CORYDON ET CHLOE.

Le soleil était près de se coucher, lorsque Chloé se rendit avec son cher Corydon sur le rivage solitaire du

ruisseau qui coule en murmurant à travers le bocage de saules. Ils entrèrent dans le bocage en se tenant par la main. Déjà cependant Alexis était assis sur le bord du ruisseau. II était beau et jeune, mais Tamour ne s^était encore jamais éveillé dans son cœur. « Je te salue , jeune homme sans amour, lui dit Corydon ; il se pourrait bien pourtant qu'enfin quelque belle eût rendu ton cœur sensible, puisque tu viens chercher ainsi les ombrages solitaires; car les amants cherchent volontiers l'ombre et la solitude. Je viens ici avec ma Chloé, nous allons chanter dans ces paisibles bosquets le bonheur de notre amour. )> 11 dit, et pressa la main de la bergère contre son cœur: « Veux-tu nous entendre, Alexis?

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