DEUXIÈME BOEUF
Oui, tu as un heureux caractère, je le sais. Mais quoi ! tu ne peux faire que je ne sois mécontent de mon
sort. Tout m'irrite et m'humilie dans ma position. J'étais né pour paître, indépendant et fier, dans les hautes herbes de la Camargue, ou pour bondir dans une arène espagnole sous le feu de quinze mille prunelles , superbe, frappant la terre , défiant les toréadors ! Au lieu de cela , que suis-je , et que fais-je? Attelé à une lourde charrue, je m'épuise tout le jour, et ne reçois le plus souvent, pour prix de mes sueurs, que les mauvais traitements d'un maître injuste.
PREMIER BGEUF.
Tu me fais pitié avec ta Camargue et avec ton cirque ! La première ne te ferait pas éviter la ferrade^ et dans le second, un bon coup de lance aurait bientôt raison de tes fanfaronnades. Parbleu ! je m'étonne que l'idée ne te soit pas également venue d'envier le sort du bœuf gras, et d'aller briguer à Paris l'honneur de marcher à l'abattoir avec une couronne de roses sur chaque corne! Est-ce que la bière n'est pas fraîche ici ? est-ce que le tabac y est moins sec qu'ailleurs? Manques-tu de paille dans l'étable, et n'as-tu pas auprès de toi un camarade toujours prêt à
relever ton courage et à t'égayer? Allons, encore un coup! et répétons ce refrain, que j'ai entendu chanter par des hommes, mais qui bien certainement a été composé pour des bœufs :
Et zig, et zog,
Et fric, et froc!
Quand les bœufs vont deux à deux , Le labourage en va mieux.
II faut croire que le discours de ce quadrupède optimiste produit un effet excellent, car les verres se choquent et les voix se taisent. En pareil cas, le silence n'est autre chose que la poésie de la dégustation. Chacun prend son plaisir où il le trouve.
Chacun prend son plaisir où il le trouve! — Ceux-ci, chèvre et bélier, berger et bergère, le prennent dans la danse. Ils bondissent, et je crois même qu'en bondissant le museau du bélier effleure quelquefois la barbe de la chèvre, pareille à la barbe d*un masque de bal. Quel plus joli bélier, et quelle chèvre plus coquette ! 'C'est Haniilton qui a habillé le premier, c'est Florian ou Marmontel qui a habillé la seconde : il a une veste galonnée , des culottes courtes et bouffantes; son chapeau s'incline crânement sur l'oreille gauche ; la corne qui lui sert à rappeler son troupeau (pourquoi pas une sonnette à ce bélier?) est attachée à sa ceinture. Elle a deux tresses qui n'en finissent pas, avec deux faveurs qui miroitent et voltigent comme des papillons; une taille à prendre dans les dix doigts, et les dix doigts la prennent en effet ; un jupon raccourci par le costumier de l'Opéra-Comique et ayant servi déjà à Y Aline de Boufflers, des bas à coins, et des souliers qui appellent le microscope.
Ainsi parés, comme si la rampe d'un théâtre les attendait, ils dansent sur un air connu, sans s'inquiéter des deux pesants individus qui les avoisinerit. Tout fait supposer qu'ils dansent pour le bon motif, et que la familiarité
de leurs caresses a pour excuse la perspective d'un prochain hyménée. On ne s'embrasserait pas ainsi devant le monde s'il en était autrement. Sans doute les parents sont dans la coulisse, s'apprètant à déterminer l'époque des fiançailles. Heureux bélier! heureuse chèvre! Ils prennent en ce moment un avant-goût du jour des noces, ctà les voir si lestes, si joyeux, on se fait une idée de l'allégresse qu'ils goûteront sur la pelouse, alors que les ménétriers auront pris place sur leur tonneau, et que les anciem du village se seront groupés sur les derniers bancs.
Il y a des jeunes filles et des jeunes garçons qui ne se marient absolument, les unes que pour avoir une belle robe blanche et être le point de mire de toutes les admirations, de toutes les jalousies ; les autres, que pour faire un bon festin. Ceux-ci se marient pour danser, cela se voit. Chacun prend son plaisir où il le trouve...
De tous ces gens à deux pieds el sans plume, qui vont et viennent en ce livre aux raille aspects, nous recherchons les passions, les fausses terreurs, les superstitions pitoyables, et pendant qu'ils se promènent librement sans songer à mat , nous nous demandons : A quoi diable pensent-ils?... Ils ne pensent à rien; ils ne peuvent mieux faire, à moins qu'ils ne soient oc-cupés d'agiter dans leur cerveau vide une opinion vulgaire, aussi vieille que le monde.
Or, savez-vous à quoi p?nse en ce monde cet lamvic-
éléphant, qui promène sa triste famille? Il songe, et le voilà qui tremble, que pas plus tard qu'hier, chez son voisin Richard dont c'était la fête, ils étaient treize à table. Oui-dà, treize, et chacun sait qu'inévitablement sur ces treize convives, il en meurt un dans l'année. Ah ! si j'ai bien compté, se dit le bonhomme, à coup sûr je serais resté chez moi.
Jamais vous ne lui persuaderez que ce nombre affreux ne soit pas homicide au premier chef.
(( Mais butor que tu es, si tu venais à penser que le nombre treize est composé du nombre dix, c'est-à-dire un nombre parfait , et du nombre trois , qui n'est rien moins que la perfection des perfections, ne serais-tu pas honteux d'être un croyant si bête et si malavisé? »
Cicéron plaidant pour le jeune Roscius, le fils du comédien Roscius son ami , raconte agréablement que ce jeune héritier de son père en avait reçu treize domaines, sur les rivages du Tibre , et d'une fécondité remarquable. Or, si le jeune Roscius a perdu ses treize domaines , ce n'est point le guignon ou la fatalité de l'étoile qui l'ont voulu, c'est qu'il avait affaire à forte partie, et que le voisin Ghrysogone était un rude plaideur. Treize domaines, fécondés par le limon du grand fleuve ! il y avait de quoi donner envie; il est vrai que l'envie eût été plus grande encore si le jeune Roscius , au lieu de treize , avait eu la vingtaine.
Oh! le grand malheur d'être assis treize à table, si
Ton ne peut nourrir que douze convives ! Tout le mal est là; bourgeois repu, rassure-toi.
Autrefois (la coutume est d'ancienne date) , on exigeait des nouveaux mariés treize pièces de monnaie, et véritablement si ce nombre était fatal , vous conviendrez qu'il serait mal choisi pour signaler le plus beau jour de la vie. En bien priant l'officiant, on eût obtenu, sans doute, qu'au lieu de treize, il eût accepté quatorze petits écus. Bourgeois superstitieux , c'est clair comme le jour.
Le fatal nombre, il se rencontre, inévitable, dans le zodiaque où le soleil apparaît accompagné de ses douze satellites. Réponds, bourgeois timoré, le soleil en est-il moins le soleil pour être accompagné du sagittaire et des gémeaux?
« Mais, dit-il en rechignant, on ne parle ici ni des domaines de Roscius, ni des jetons du mariage, ni des signes du zodiaque. On vous parle uniquement des treize à table !
— Et pourquoi ne parlerions-nous pas aussi de treize en bateau, des douze que Ton promène, et du treizième qui tient le gouvernail? De treize à la danse, à savoir six jeunes ^ens et six jeunes filles, frappant la terre d'un pied content, pendant que le treizième est là qui soufSe dans ses flûtes délicates? »
Les anciens ne s'inquiétaient pas pour si peu. Dans un festin bien réglé, à l'antique, il fallait être au moins trois, le nombre des Grâces, ou neuf, le nombre des
Muses. Dans ce fameux festin de Xénophon, où Socrate a si bien parlé , ils étaient dix convives , et quand on vous dit, en parlant d'autres festins : Nous étions douze... on ne compte pas le roi du festin , ce qui fait bien treize , ou je ne sais pas compter.
Jacob avait douze enfants : donc ils étaient treize quand ils mangeaient à la table du père de famille.
Insensés qui vous tourneboulez Tentendement pour si peu de chose, il en est de la mort comme de la dîme des anciens seigneurs. Tel se contentait du dixième, et tel autre allait jusqu'au treizième. 11 passait treize gerbes sur cent, les treize plus belles. Il n'avait pas eu la peine de labourer la terre, de l'ensemencer et de faire la moisson.
Voilà ce que j'aurais voulu dire à ce bourgeoiséléphant : Véritablement tu te trompes, et l'on te trompe, éléphant, mon ami.
Voyez-le, cependant , se promener, sur son promenoir. A coup sûr, la scène se passe dans une petite ville de provioce, un dimanche, après vêpres, entre quatre et cinq heures du soir, sur le cours ou sur le mail.
Ils y sont tous, elles y sont toutes ; étalant les modes les plus impossibles, les plus laides, les pivs bétes, les plus saugrenues.
Quel ciseau absurde a coupé leurs gilets, leurs redingotes et leurs pantalons? Quelle couturière idiote a taillé leurs robes, leurs pèlerines et leur canezous? Oh! les infortunés ! ah ! les malheureuses ! Ils se promènent triom*
LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. 46t
phaIcmeDt, sans même soupçonner à quel point culminant ils poussent la laideur, l'aplomb et la sottise !
Et cependant, tel que vous les voyez, ils vous représentent les beaux de l'endroit ; elles vous représentent les merveilleuses de la sous-préfecture.
Du lundi matin au samedi soir inclusivement, ils ont rêvé à la toilette du dimanche. — Mettrai-je ma robe ponceau, ou ma robe pistache? mes souliers puce, ou mes boUines hanneton? — Si j'arborais mon pantalon ventre de biche ? — Si je me montrais avec mes gants verts ? Ainsi parlent-ils ; ainsi s'expriment-elles ; et le résultat de leurs élucubrations produit un spectacle abominable, que le soleil aurait honte d'éclairer si, du haut des cieux, il ne les prenait tous pour une omelette immense, et mal cuite.
Donc nous sommes en province, et pour si peu que vous l'ayez habitée, vous savez qu'il existe dans toutes les petites villes une famille peu fortunée , ornée de plusieurs filles qui ne se marieront pas, l* parce qu'elles n'ont pas de dot, 2* parce que la nature les a faites laides. Or, lorsque la nature entreprend de faire une femme laide, elle y réussit divinement, comme dans toutes^ ses entreprises. Si elles sont deux sœurs dans cette pauvre famille, à peine ont-elles attrapé la trentaine, aussitôt on ne les connaît plus que sous cette appellation ridicule : les deux sans hommes; si elles sont trois : les trois sans hommes; et ainsi de suite ; cette aimable plaisanterie est traditionnelle presque dans toute la France.
Les voilà ; je les reconnais ; ce sont elles ! Grandville les a dessinées d'après nature. Elle marchent côte à côte. Arcades ambo.
Pauvres filles! quel homme courageux les arrachera aux ennuis d'un célibat infiniment trop prolongé? Vainement leur respectable père loue en garni le premier étage de sa maison; vainement il a tour à tour abrité sous son toit, et à des prix fabuleusement réduits, le contrôleur des contributions directes, le directeur de la poste, le commis de l'enregistrement, le conducteur des ponts et chaussées , le vérificateur des poids et mesures ; tous ces fonctionnaires ingrats sont partis sans demander la main des dei^ sans hommes.
Dieu sait pourtant comme elles réussissent le brou de noix! comme elles s'entendent à la confiture de groseille! comme elles excellent dans la préparation des cornichons! comme elles brillent dans le raccommodage du vieux linge! comme elles tricotent les bas de laine! Avoir, là, le bonheur sous la main, et passer dédaigneusement à côté... Oh ! les fonctionnaires ! Oh ! les hommes !
Intéressantes créatures ! mourrez-vous donc vierges et martyres? Ne connattrez-vous jamais les joies légitimes du mariage, les ineffables délices de la maternité ? Le ciel ne prétera-t-il pas une oreille complaisante à vos supplications quotidiennes ?
0 bonheur! que dit-on! quel bruit fait-on courir! (juelle nouvelle s'est répandue! Eh quoi! les deux compagnies
du 72^ de ligne vont nous quitter! un régiment stupide où tous les officiers sont mariés! Elles seront remplacées » dites-vous, par deux compagnies du 19' léger?
Oh! si les officiers étaient célibataires! Papales logera; nous les inviterons à dîner, on leur versera du fameux brou de noix, on leur fera goûter aux confitures de groseille; on mettra des pots de fleurs dans leurs chambres, on réservera pour leurs oreillers les plus belles taies en batiste, garnies de valenciennes !
— Et les deux sans hommes bâtissent des châteaux en Espagne ; elles se voient épouses, mères»; elles se voient même nourrices, — oh! puissance de l'imagination!
Malheureusement, il en est du 19* léger comme du 72® de ligne ; les régiments se suivent et se ressemblent. Les pauvres filles ne se marient point, et lorsqu'elles meurent, elles ont droit aux couronnes de roses blanches qu'on dispose sur leurs tombes. Triste compensation, en vérité.
Orléans, du moins, a élevé une statue à sa pucelle !
Mais pourquoi tirer à ces chères créatures de si lamentables horoscopes? Espérons plutôt qu'il se rencontrera deux braves, — c'est le mot, — pour les conduire à l'hôtef (de ville) et à l'autel. Et je vous* affirme qu'ils seront bien payés de leur courage, ces deux intrépides citoyens! Ils seront tout simplement les maris les plus heureux du monde. On ne saurait trop épouser une femme laide.
4li4 LES .MÉTAMORPHOSES DU JOUR.
La femme laide est un quine à ta loterie conjugalo. On va, on vient, on sort, on s'absenle, on fait le tour du monde sans inquiétudes, sans jalousie, sans alarmes, sans accidents.
La vertu, c'est à merveille; mais la vertu doublée de laideur, c'est encore plus sur et moins trompeur.
Une abeille, chercliaiit du miel parmi les 11eun>.
S'alla poser sm- une rose :
« Je vous choisis, dit-elle, entre toutes vos sœurs ; 1^ belle, comptez-moi ce choix pour quelque chose. Recevez mes baisors, donnez-moi vos douceurs. » Ce disant, la cruelle abeille Pique la rose jusqu'au cœur.
" Ah! perOde, s'écria-t-elle.
Tu m'enlèves mon bien avec trop de vigueur !
Encore as-tu bien l'insolence De me solliciter à la reconnaissance!
Oui, je reconnaîtrai le mat que tu m'as fait.
En ne te rendant pas le trait
De qui je viens d'être blessée ;
Et, demeurant sans aiguillon.
On te verra languir, et faible, et méprisée. » Imprudente, apprenez ici votre leçon.
Je savais bien que je vous retrouverais toujours trop tôt pour votre honneur, mademoiselle Minette l et je me doutais bien, du train dont vous y alliez, qu'il vous arriverait quelque fâcheux accident en route ! Dans quel état vous êtes-vous mise, bon Dieu! et qu'il y a loin de votre air honteux et confus à ces mines triomphantes que je vous voyais naguère! Vous ne doutiez de rien, vous aimiez les caresses et les câlineries, vous ajoutiez foi aux douces paroles. Cependant les avertissements ne vous manquaient pas; et si vous avez été trompée, ce n'est pas qu'on vous ait caché le piège où vous couriez, insouciante et folle, ardente à vous perdre, et traitant peut-être de contes bleus les tristes présages que je lisais dans votre avenir.
Vous étiez si gentillette, et j'aurais tant voulu vous sauver ! mais vous avez tout fait pour rendre mes soins inutiles. Les compliments vous ont tourné la tête; vous avez voulu sortir de votre condition ; et parce que vous étiez jolie et qu'on vous le disait, vous avez cru qu'on vous le dirait toujours. Eh bien ! où sont-ils ces beaux enjôleurs qui vous suivaient sans cesse? Que sont devenues leurs magniBques protestations , et pourquoi cet abandon
quand vous auriez tant besoin de commisération et d'appui?
Je ne voudrais pas aggraver votre situation déjà si malheureuse; je voudrais, au contraire, en adoucir l'amertume. Mais je crains bien que le mal ne soit sans remède ; car il ne dépend pas de moi de le guérir, et vous me paraissez en voie de demander des consolations à des gens qui ne vous en donneront pas, et qui bien loin de vous plaindre, se feront un malin plaisir d'augmenter votre désespoir en divulguant votre honte.
Mais enfin vous avez voulu faire appel à la haute sagesse de cet aréopage féminin devant lequel vous allez comparaître, introduite par cette vieille pie, qui n'est peut-être pas étrangère à vos fautes et à vos mécomptes, et qui croit racheter à vos yeux ses complaisances intéressées par des manifestations hypocrites de pitié et de sollicitude pour votre sort. Je ne tenterai pas de vous détourner de ce qui peut vous paraître un secours dans un pareil moment; mais je connais mieux que vous les personnages auxquels vous vous adressez, et je veux au moins vous prémunir contre leur langage et vous préparer à la déception qui vous attend.
Et d'abord, savez- vous chez qui vous cherchez appui et consolation? songez que vous vous trouverez en présence d'un singulier tribunal, qui semble composé tout exprès pour faire le contraire de ce que vous voulez lui demander.
Une vieille chienne, toujours mêlée dans les commérages du quartier, recueillant et colportant les nouvelles, vraies ou fausses, et s'efforçant, à Taide de ses bavardages, d'écornifler quelque pitance dont elle vit par-ci par-là.
Une méchante vipère, laide fille, qui n'a pas pu s'employer, et qui se venge du dédain et du mépris en médisant et calomniant à tort et à travers. Elle nuit par tempérament et par colère, et c'est pour elle une bonne fortune qu'une occasion semblable à celle que vous lui offrez. Elle fera semblant de vous plaindre; mais gare a vous, quand vous aurez tourné le dos; vous alimenterez son venin pendant de longs jours, et vos affaires ne s'arrangeront pas mieux, tant s'en faut.
Enfin, et en guise de présidente du cénacle, une perruche radoteuse, prenant pour de l'expérience je ne sais quels mots sans suite et sans raison, ramassés durant une vie presque centenaire, et qui se croit sans doute fort savante parce que, de père en fils, elle a fait partie de la succession d'une famille de procureurs.
Voilà les trois matrones chez qui vous avez été annoncée, ma pauvre chatte, jadis si glorieuse, aujourd'hui si désolée; elles vous attendent, et je vois déjà. s'ouvrir le code vermoulu dans lequel on essayera de vous faire lire l'oracle que vous devez interroger. Après cela, il pourrait bien se faire qu'on rencontrât juste ; votre cas est si évident, et ces matières sont si fréquentes, qu'à force de les
entendre traiter du haut de son perchoir, il ne serait pas • surprenant que dame perruche se fût rendue famihère avec elles , et qu'elle vous donnât une décision conforme auK lois.
Je vous attends au retour; vous m'avez inspiré de rintérêt; je ne veux pas vous abandonner au moment où vous avez besoin d'assistance ; peut-être la cruelle leçon que vous avez reçue vous viendra-t-elle en aide, et vous engagera-t-elle à prêter à mes paroles la foi que, pour votre malheur, vous leur avez refusée jusqu'à ce jour.
Allons, allons, ne vous lamentez pas si fort, et que cette dernière épreuve vous apprenne à connaître vos véritables amis ; je savais bien que vous ne rapporteriez rien de bon de cette consultation. Vous arrivez éperdue, désespérée, et vous ne comprenez pas cet article 3/il du Code civil, lorsque, dans votre ip^norance, vous croyez qu'il existe tant de raisons pour lui faire dire le contraire de ce qu'il dit. Voilà pourtant ce que c'est que de se laisser prendre aux beaux discours, et de se fier aux promesses dorées. Malheureusement,, vous ne pouvez rien faire
Pour r('»parer des gem rirréparable outrage.
Mais vous pouvez encore, en vous conduisant bien, mériter votœ pardon auprès de vos semblables, et vivre honnêtement au milieu d'eux.
Ce sont l'orgueil et la flatterie qui vous ont perdue ; que ce soient l'humilité et le travail qui vous réhabilitent.
i-JO LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR.
Votre exemple sera peut-être utile à d'autres, et ce sera un moyen d'expier votre faute. Plus que personne, vous connaissez le danger, et plus que personne , vous pourrez apprendre à vos amies à s'en préserver. Dites-leur de rester sourdes aux cajoleries ; dites-leur qu'il vient un jour où tous ces propos si séduisants ne sont que mensonges; dites-leur surtout de ne jamais croire à certaines promesses qui précèdent la faute, car le plus souvent après la faute
Le masque tombe, l'enfanl reste, Et le mari s'évanouit.
Elle il sonné, cette heure si impalicmment attendue; la cloche a retenti, éveillant les échos endormis du vieux collège; de toutes parts, les cahiers, les rudiments el les dictionnaires disparaissent dans les profondeurs des pupitres; et l'on s'élance, et l'on vole dans les cours sablées ou gazonnécs, théâtre des joies folles de la récréation, le moment de la journée le plus doux, le plus aimable et le mieux employé, 'sans contredit.
Trahit sua ipiem(fue voluptas, a dit uo poète ; et ce poêle a dit vrai, ce qui est rare pour un poëte. C'est ù l'heure de la récréation qu'il faut étudier ces hommes en miniature qui s'ap[>ellent des écoliers, .si l'on veut se rendre
ÏTi LHS MÉTAMORPHOSES DU JOUR.
compte de leurs goûts, de leurs instincts, de leur caractère, je (lirai m^me de leur vocation.
Cet affreux polisson qui déshonore le chapeau d'un camarade, sera un farceur à froid, la pire espèce des far-
ceurs. Il deviendra vaudevilliste et écrira des calembredaines pour les petits théâtres. En attendant, c'est un petit cochon, ainsi qu'il appert de la figure que Grand ville lui a donnée. Ne craignez pas que l'auteur dramatique démente le caractère de l'enfant. Dans ses pièces, ses plaisanteries favorites rouleront sur les objets les plus immondes : l'entreprise Domange et compagnie lui fournira les traits saillants de ses couplets; il fera plus d'une allusion aux clyso-pompes, et les colonnes des boulevards seront ses colonnes d'Hercule. Les feuilletonistes, ses amis, diront de lui que c'est un esprit gaulois. Gaulois, tant que vous voudrez; pour moi, j'aime mieux l'esprit français.
L'écolier qui s'étend sur l'herbe et qui emploie k dormir l'heure de la récréation, entrera dans la magistrature assise, et sommeillera tous les jours à l'audience, sous le prétexte ingénieux de rendre la justice à ses concitoyens du Puy-de-Dôme ou de l'Hérault.
Celui qui trafique de ses balles et de ses billes payera la patente de banquier ; il négociera de préférence le papier du petit commerce ; il aura l'escompte terrible et le renouvellement malaisé.
Ainsi des autres ; et s'il fallait citer des exemples à l'appui de mon opinion, j'invoquerais deux noms célèbres.
à des titres bien différents, Dieu merci : Bonapairte et Robespierre l'aîné. Tout le monde connaît l'épisode de Brienne, où le futur général en chef de l'armée d'Italie improvisa une grande bataille avec des boules de, neige en guise de boulets de canon. Ce qu'on ne sait peut-être pas aussi universellement, c'est que Robespierre l'aîné voyait ses camarades de collège de si mauvais œil qu'il cherchait les occasions de les faire battre, ayant soin de se tenir à l'écart. Ceux qui le surpassaient dans le concours devenaient ses ennemis irréconciliables ; il les divisait entre eux, et les amenait à se battre au canif, dans l'espoir de s'en débarrasser. Quel pronostic ! et comme le Montagnard a tenu les promesses du lycéen !
Si la récréation est un délassement pour les élèves, en revanche c'est une rude besogne pour les surveillants, pour les pions, comme on dit en argot universitaire. (On dit aussi chiens de cour.) Oh! les pauvres diables! comme ils achètent durement le morceau de pain rassis qu'ils tiennent de la munificence du maître de l'établissement ! Quel métier ! et combien il faut être abandonné de Dieu et des hommes pour s'y livrer corps et âme; ils sont les esclaves de ces enfants révoltés ; ils sont leurs victimes, leurs martyrs, leurs souffre-douleurs. On les raille, on les. insulte ; il arrive même qu'on les bat. Miss Harriet Beecher Stowe a fait verser des larmes aux deux hémisphères, en paraphrasant les misères des esclaves du Sud des Etats-Unis; celui qui racontera, dans un livre sincère
et bien fait, la misérable condition des esclaves de l'Université, celui-là arrachera des pleurs aux cœurs les plus secs, aux yeux les plus arides. Et cependant, combien d'hommes distingués ont débuté par cette ingrate carrière ! M. Montigny-Lemoine, aujourd'hui directeur du Gymnase dramatique , et ses deux frères , Edouard et Gustave , ont été pions au lycée Bonaparte. J'en dirai autant de M. Fabrice Labrousse, l'auteur juré et assermenté des mélodrames guerriers du Cirque impérial. Il nous souvient en outre qu'un des avoués les plus honorables, les plus éclairés qu'il y ait à Paris, était pion au collège Louis-le- Grand, vers 1830. Pour tout dire, en un seul mot, notre cher confrère et ami Alphonse Karr a dû se courber, lui aussi, sous ces fourches caudines.
' Quant à ceux qui vieillissent dans le métier, ceux qui blanchissent sous le harnais, on doit les plaindre, les plaindre encore, les plaindre toujours, et la miséricorde publique n'atteindra jamais à la hauteur de leur infortune privée. Nécessairement, fatalement, après un certain temps d'exercice, ils arrivent à un état de crétinisme complet, d'idiotisme absolu. Grandville, qui s'y connaissait, n'a pas manqué de nous montrer son vieux pion sous les traits d'un dindon, une bête stupide à tous égards, et qui n'aurait aucune raison d'être, sans l'invention de la bix)che et la découverte des truffes.
Mais voici que la cloche retentit de nouveau, cette fois avec des tintements lugubres, des notes gémissantes, des
accents plaintifs et désolés* La récréation est finie ; l'heure de la classe est venue. Virgile, Horace, Quinte-Curcc, Tite-Live, Homère, votre règne recommence ; et Dieu sait les barbarismes qui vont éclore, les solécismes qui vont fleurir, les âneries de tout genre qui vont se produire au grand jour! Exemple:
Un professeur d'histoire demande à un élève : « Comment Socrate est-il mort ? »
L'élève se gratte l'occiput, se fourre le doigt dans le nez, et garde le silence.
Un camarade vient à son aide et lui soufile : « De la ciguë. » — De lassitude^ répond enfin le cancre, qui a mal entendu.
Aimable enfant! l'orgueil, la joie de sa famille ! Quelle carrière suivra-t-il, celui-là? il a de l'ignorance; il a de l'aplomb... On en fera un homme de bourse!
Ici s'arrête, enfin, le commentaire et l'explication de ces belles images, qui portent en elles-mêmes leur commentaire et leur explication. Notre ingénieux Grandville est le vrai poëte en tout ce gros tome ; il est le véritable historien ; c'est à lui que reviennent tous ces alléluia^ s'il est vrai que le mot alléluia soit un signal de fête et de joie. A quelle langue il appartient, on l'ignore; on sait seulement que du mot alléluia, on a fait un verbe : alleluiare... se réjouir. Donc, nous disons : Alléluia pour Grandville; alléluia pour ses commentateurs; alléluia pour son libraire infatigable,
qui sait donner une nouvelle vie à ces joyeux eomnienlaires. Il y avait autrefois le chant de l'alleluia; il y avait même l'ofiice des morts de l'alleluia. On le portait solennellement dans son tombeau, en chantant des chants funèbres. Un enfant de chœur apportait à l'église une toupie , autour de laquelle était écrit alléluia en belles lettres d'or, puis le fouet à la main , il poussait la toupie hors du pavé de l'église, et cela s'appelait fouetter l'alleluia. Ainsi nous avons fait pour l'esprit de Grandville, honteux, quelque peu, de ce jeu d'enfant.
Images.
Frontispice, gravure en regard du titre.
Notice sur Grand ville, par M. Charles Blanc i
/'y vendrais plutôt ma dernière chemise, d'abord! 4
Attends! attends! petit matou 7
Tu t'entêtes à jouer avec monsieur 13
Un mariage suivant la nature 49
Donnez-moi une demi-once de métique pour not' dame 25
Nouveau langage musical. 3i
Repas de corps 37
A votre droite est le signe du Capricorne 43
Va-t'en donc en chercher comme ça avec ta sacr... face d'ablète. . 47
Le PIQUE-ASSIKTTE. — Pardon, monsieur. 5i
Pour ma part, moi j'en réponds, — Bienheureux sont les chapons. 57
Arrivez, arrivez, nourrice. —Dieux! comme y ressemble à Mosieu. 63
Quelques-unes de nos bêtes de somme 69
On misanthrope. — Je n'y suis pour personne 75
Orgueil et bassesse 79
Tu veux m'erapôcher d'ai filer, grand serin! 85
Pour une dame qui n'a encore rien eu 89
Pages.
XVÏÏI.
École de Natation 95
L'as de cœur m'annonce qu'il y a du trèfle dans votre aflaire. . . 101
Allons! lambin... de l'eau... de l'eau! 407
Que diable, monsieur, on né recule pas comme ça 415
De l'ensemble donc f it\
L'attente d'un convive 127
Le monsieur qui suit les femmes 434
Oscar donnant une leçon de danse à la famille Durognon 437
Misère. ■— Hypocrisie. — Convoitise 443
La mienne est assurée aussi;... je m'en moque 449
Soyez sans inquiétude, monsieur; deux mois de traitement, et je vous renvoie votre ûls aussi droit que vous et moi 453
Que pensez-vous de l'Expédition? 459
J' t'ai déjà dit d'examiner le monde... Tu vois bien que c'est des artistes 465
Pour qui qu' vous m* prenez! 474
Vendre sa femme en Angleterre 477
Un mariage suivant les lois 483
Famille de Scarabées 489
Ah! elle te plaît, monstre!... Eh bien, je la chasse! 493
Pages.
Ma femme est sortie, ma petite chatte... Hi!... hi!... hi! 499