VIVRE HEUREUX
Il abandonne assez souvent les vallons du Lycée pour les pentes de mon charmaot Lucrétile, le bon faune, et c'est bieo lui qui protège mes troupeaux contre les ardeurs de l'été, contre les pluies de l'automne.
Sur les pas de leur mari à la forte odeur, mes chèvres parcourent sans danger les vallons paisibles oîi fleurissent le thym et l'arbousier. Le faune défend mes chevreaux de la fureur des loups, du venin de la vipère; sa flûte est la
joie de nos ^collines ; Técho léger répète aux vallons de rustique ses chansons que l'écho renvoie aux blancs rochers de Lucrétile*
Je suis vraiment un homme heureux, ma chère Tyndaris; mes respects, mes cantiques plaisent aux dieux; Tabondance a répandu sur mes domaines tous les trésors de sa corbeille.
Arrive, on t'appelle; ici la vallée est profonde et t'abrite des feux de la canicule; ici, sur la lyre même d'Anacréon (ton maître et le mien), tu chanteras la constance de Pénélope et les enchantements de l'île de Circé, l'épouse et la magicienne, amoureuses, l'une et l'autre, du même héros.
Sous mes ombrages frais, tu rempliras nos coupesrustiques du vin fluet de Lesbos. Ici, Bacx^hus est un dieu clément qui n'a rien à faire avec le dieu des batailles. Chez^ moi, Tyndarîç, Cyrus, ce furieux, sur la foi d'un soupçon, n'oserait porter sur ta beauté ses mains sacrilèges, déchirer ta robe innocente, arracher de tes longs cheveux leur couronne de fleurs.
C'est ainsi que l'antiquité chantait cette antique leçon : Chacun prend son plaisir où il le trouve.' Quoi de plus juste ? Chacun prend son plaisir où il le trouve^ et chacun fait bien.
Deux superbes bœufs, revêtus de l'habit de la domesticité, sont assis à une table d^auberge, sur laquelle la servante vient de poser un pot de bière écumante et deux
verres. L'heure du labourage est passée ; le crépuscule étend ses ombres dans le vallon , que révèle seul le frémissement de ses grands arbres ; la rivière a des teintes de deuil comme une veuve; la chaleur s'apaise; il est temps de se livrer au repos, au repos qui est la plus innocente de toutes les variétés du plaisir.
Le repos, pour ces deux braves bêtes, c'est la causerie fraternelle entre la fumée de la pipe et la mousse du houblon, c'est la rêverie à demi somnolente, la confidence plusieurs fois interrompue *et reprise. Écoutons-les ; le langage des bêtes a son enseignement comme le langage des hommes, s'il faut en croire La Fontaine et Grandville :