La tiare de Dieu
Victor Hugo emploie aussi la métaphore inverse : le bleuet est une étoile bleue en un champ d'or, comme Tastre est une fleur d'or dans un pré d'azur sombre. Cette métaphore se trouve déjà dans les Orientales ; elle est aussi dans les Chansons des rues et des bois, mais, cette fois, plus complète et beaucoup plus nette : on voit combien, d'une époque à Tautre, la langue du poète a gagné de facilité et de précision :
Tandis que l'étoile inodore Que Tété mêle aux blonds épis Émaille de son bleu lapis Les sillons que la moisson dore, Avant que, de fleurs dépeuplés, Les champs aient subi les faucilles, Allez, allez, ô jeunes filles.
Cueillir des bleuets dans les blés !
Les Orientales, 165 (XXXII).
La fleur d'or du pré d'azur sombre, L'astre, brille au ciel clair encor; En bas, le bleuet luit dans l'ombre.
Étoile bleue en un champ d'or.
Les Chansons des rues et des bois, 32 (I, i, 4).
Victor Hugo établit plusieurs fois entre la fleur et rétoile un contraste ou une symétrie, ce qui revient au même :
Et sais-tu ce qui m'occupe, Jeanne? Cest que jaime mieux La moindre fleur de ta jupe Que tous les astres des cieux.
Les Chansons des mes et des bois, 102 (1, m, i).
Les roses des bois se complètent Par les astres du firmament.
La Légende des siècles^ II, 172 (XXVI, v).
Attestant devant ces douleurs, Et la nuit qui sème les astres, Et le jour qui sème les fleurs.
Les Quatre vents de Vesprit^ II, 66 (Ltv. lyr,^ XV).
Je veux entendre aller et venir les navettes De Pan, noir tisserand que nous entrevoyons Et qui file, en tordant Teau, le vent, les rayons, Le grand réseau, la vie, immense et sombre toile, Où brille et tremble en bas la fleur, en haut Tétoile.
Dernière gerbe ^ ai (I, vni).
Les femmes sont comparées à la fois aux étoiles et aux fleurs :
Soyez illustre et belle ! aimez I riezl chantez ! Vous avez la splendeur des astres et des roses !
Les Contemplations, I, 45 (I, x).
Alors ne soyez pas étoile !
Mais si vous voulez, sous le voile,
Éclairer notre œil triste et las.
Si vous voulez, lys du ciel sombre.
Fleur de clarté, luire en notre ombre.
Trouvez bon qu'on vous aime, hélas I
Dernière gerbe ^ 109 (II, xin).
Victor Hugo oppose à la clarté de Tastre une clarté bien différente , celle du ver luisant. Sous sa forme la plus simple, Tidée est celle d'un contraste : Tastre qui brille à une hauteur immense, et Tinsecte qui luit dans Therbe :
I«,8 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Voir au ciel briller les étoiles Et sous Therbe les vers luisants.
Les Feuilles d'automne ^ 345 (XXV).
Ailleurs, Tidée est plus philosophique : l'astre et le ver luisant sont le même grain de lumière devant l'infini, devant Dieu :
Chercheurs que le néant captive, Qui, dans Tombre, avons en passant La curiosité chétive Du ciron pour le ver luisant,
Poussière admirant la poussière.
Nous poursuivons obstinément, Grains de cendre, un grain de lumière En fuite dans le firmament.
Les ContemplationSy I, 327-328 (III, xxx, 3).
Uinfiniment grand et Tinfiniment petit sont également formidables. Le microscope , comme le télescope, nous révèle des univers :
Le petit, c'est l'immense. En ta main, ô passant,
Prends la mer bleue ainsi qu'un verre grossissant,
Et, courbé sur la vie, abîme dont là lampe
Est un soleil qui brille ou bien un ver qui rampe^
A travers l'océan regarde un puceron ;
Tu pâliras ainsi qu'Amos, Ëlie, Aaron,
Devant les visions de l'incompréhensible.
Dernière gerbe ^ 96 (II, vu).
Victor Hugo compare aussi les astres à des fulgores : Tétoile semble voler comme l'insecte lumineux, et la métaphore est analogue à celles qui
nous montrent dans l'infini des alcyons, des oiseaux de feu :
Les constellations, ces effrayants fulgores Que regardaient errer les pâles Pythagores.
La Légende des siècles^ III, 302 (XLIIl).
Les astres ne sont pas seulement des points étincelants : ces lumières sont vivantes. Le ciel n'est pas seulement un prodigieux mécanisme : c'est un gouffre de vie et de pensée. Les astres sont des yeux qui s'ouvrent la nuit. L'astre est lumineux et l'œil est brillant , voilà la base matérielle de la comparaison ; mais ce qui en est l'essence même, c'est la conception d'une intelligence et d'une volonté animant tout l'univers.
Le rapport entre les astres et les yeux s'indique par le parallélisme et par le contraste :
Voyant la nuit si pure et vous voyant si belle. J'ai dit aux astres d'or : Versez le ciel sur elle ! Et j*ai dit à vos yeux : Versez Tamour sur nous!
Les Contemplations^ I, 130 (II, v).
Les chaldéens et les généthliaques, Esdras et Zorobabel. Orphée, Homère et Hésiode, Cadmus, Phérécyde, Xénophon, Hécatseus, Hérodote et Thucydide, tous ces yeux de la terre, depuis si longtemps éteints et fermés, se sont attachés de siècle en siècle avec angoisse à ces yeux du ciel toujours ouverts, toujours allumés, toujours vivants.
Le Rhin, I, 61 (IV).
Est-ce que ce seraient des âmes condamnées?
Des maudits qui, pendant des millions d'années,
Seuls avec le remords,
l6o LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Au lieu de voir, des yeux de l'astre solitaire, Sortir les rayons d'or, verraient les vers de terre
Sortir des yeux de morts I
Les Contemplations^ II, ao8 (II, vi, 7).
Nier l'Être ! à quoi bon? L'ironie âpre et noire Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire
Comme elle boit son propre fiel?
Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme. Le sarcasme peut-il, en crevant l'œil à l'homme,
Crever les étoiles au ciel ?
Ib., a8o (VI, xvn).
O création pauvre, ayant à tes deux bouts Les soleils ronds des cieux , les yeux ronds des hiboux ! * Les Quatre vents de Vesprit^ I, 165 (Liv. sat.^ XLII).
La métaphore n'indique pas toujours que Tastre soit un œil intelligent. Elle n'est peut-être que descriptive dans les passages suivants :
ir viendra, — quand viendront les dernières ténèbres, Quand la source des jours tarira ses torrents, Qu'on verra les soleils au front des nuits funèbres Pâlir comme des yeux mourants.
Odes et Ballades ^ 313 (Odes, IV, xni).
Quand, l'hiver, mon foyer pétille, C'est elle" qui vient s'y tapir,
X. Peut-être Victor Hugo pensc-t-il à l'œil du hibou quand il montre des univers morts:
Tristement éclairés dans leur fuite hagarde
Par d'horribles astres hiboux.
La Légende des siècles^ III, 116 (XXXII).