‹ Les métaux dans l'antiquitéChapitre 1 sur 248 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Lorsque je publiai mon Traité sur ïorichalque^ j’avais déjà le dessein de le faire précéder des origines religieuses de la métallurgie. Les deux sujets, eu effet, ainsi rapprochés, se préparaient et se complétaient; mais le dernier me parut encore embar-

rassé de tant de difficultés, que je dus en ajourner la publication. Toutefois, je puis dire que de prime abord j’avais été frappé de cette particularité remarquable, que tous les pays fréquentés de nos Génies, métallurges étaient des pays féconds en métaux; je puis dire aussi que , presque en ménie temps , je distinguais dans la digression théologique de Strabon le problème que l’antiquité nous a laissé à résoudre. .C’est la lumière qui a éclairé ma route, et qui m’a découvert, je l’espère, la vérité. Sans cela, je rne serais bien gardé de m’engager en un pareil sujet, surtout pour y suivre l’exemple de mes devanciers. Je ii’ai jamais été homme à ramasser de l’érudition pour préparer des matériaux à celui qui les saurait mettre

en œuvre , et je ne me suis jamais senti le goût des systèmes où l’imagination remplace la raison, et où les hypothèses tiennent lieu des faits.

Comme j’expose dans une courte introduction par quel ordre et quel développement d’idées je suis arrivé à ce que j’appelle ma découverte, en réduisant le mot à son sens le plus modeste^ je m’occuperai ici à signaler (juelques-unes des conséquences qui ressortent de mon travail.

Ce sujet, en effet, est très-complexe et touche aux points lés plus divers et les plus importants. Il remonte jusqu’au berceau de la civilisation, puisqu’il traite de la découverte des métaux , l’instrument le plus actif et peut-être la cause première de la civilisation. 11 remonte à l’origine des arts plastiques, puisque les métaux dont il s’occupe ne sont pas seulement travaillés par l’industrie , mais encore mis en œuvre par la main de l’artiste. Il intéresse surtout, et c’est là sa plus haute importance , l’histoire des religions antiques , en nous révélant dans le sanctuaire de la Samothrace une institution de mystères fondée sur la métallurgie, et en nous montrant comme dérivés de la même source les mvstères fondés sur la

découverte du blé et sur celle du vin. Il éclaire aussi d’une lumière inattendue l’histoire métallurgique de, plusieurs contrées de la Grèce, et rattache ces peuples, par les rapports qu’ils eurent avec les Génies métallurges, à la religion du sanctuaire commun. Enfin , il proclame un des premiers cette leçon de sagesse et de bonne philosophie que nous donnent

les plus antiques tra'.litions; toutes s’accordent, en effet, à rapporter à la Divinité les origines mystérieuses ainsi que les grandes découvertes qui sont le fondement de la vie sociale : la création de l’homme, l’invention du langage, la découverte des métaux, du blé et de la vigne. C’est là qu’aboutissent aussi tous les efforts de la raison , même de celle qui voudrait se pouvoir passer de Dieu.

Je veux encore aller au-devant d’une fausse opinion que l’on se pourrait faire de la nature de mon travail. En supposant que je n’aie point été assez heureux pour résoudre la question , serait-il possible de la reprendre dans un sens différent et de l’envisager sous une nouvelle face? Je réponds non, sans hésiter. Il ne sera possible désormais de traiter ce su- , jet qu’en se plaçant sur le terrain où je me suis établi moi-même, car ce terrain m’a été imposé par l’étude générale des faits et par les nécessités du sujet.

Si l’on a bâti jusqu’ici tant de chimériques hypothèses, qui pouvaient être renversées au même titre qu’elles avaient été élevées, c’est qu’on ne s’est appuyé que sur un petit nombre de faits, et que l’on ne s’est nullement préoccupé du problème que nous a légué l’antiquité , problème dont l’existence même n’a point été soupçonnée.

Sans doute la haute antiquité sut à quoi s’en tenir sur la nature et sur le rôle de nos métallurges ; mais avec le temps cette notion s’obscurcit , et déjà les écrivains consultés par Strabon en étaient à soutenir, les uns que ces personnages composaient une même

famille , les autres qif ils étaient parents entre eux , et séparés seulement par de légères différences.

Il s’agissait donc, en tenant compte du jugement de ces écrivains , de retrouver le caractère essentiel et véritable de nos métallurges. Voilà le problème qui nous a été transmis et que nous ayons essayé de résoudre, mais dont on devra, dans tous les cas, respecter dorénavant les termes.

Et il ne faudrait pas maintenant s’étonner de voir l’antiquité posséder d’abord de telles vérités , les perdre ensuite , et ne savoir plus les découvrir de nouveau. La religion grecque manqua toujours d’un centre d’unité, parce qu’elle n’eut jamais ni suprématie ni livres canoniques; et par là le dogme, abandonné aux interprétations individuelles, s’éloigna de plus en plus de son vrai sens et finit par devenir tout à fait inintelligible.

C’est à la critique moderne à retrouver ces traditions primitives, en y appliquant son investigation méthodique et sa patiente sagacité. 11 y a sous ces fouilles d’une nouvelle espèce toute une histoire à découvrir, qui sera le préambule des histoires ordinaires, et qui, après nous avoir restitué les titres et les archives de la civilisation , nous permettra de remonter de cette civilisation rudimentaire jusqu’à la vie agreste et sauvage et de toucher ainsi au début de l’humanité.

C’est là une grande et belle étude à faire, et d’où pourrait sortir pour l’histoire morale un tableau digne de rappeler celui que nous avons de l’histoire phy-

sique ; le tableau des époques de l’hunianité, après celui des époques de la nature.

Déjà, dans un article intitulé ; Des origines de la cwilisation et de Vart^ nous avons donné , il y a peu d’années , un échantillon de la manière dont nous voudrions voir éxécuter. un pareil travail ; Thistoire que nous entreprenons offre un essai plus étendu, et qui pourra faire pressentir l’importance et Tintérét de l’étude que nous recommandons.

Mais à quoi bon (car je veux prévenir toutes les difficultés qu’on pourrait élever) , à quoi bon , penseront les esprits vulgaires, s’enfoncer ainsi dans les âges reculés? A quoi bon, pensent-ils aussi, sans doute , se préoccuper des tenàps à venir ? L’homme est le seul être qui ait le sentiment de la pérennité de son espèce , et , quand il remonte les âges , c’est pour se chercher dans le passé, de même qu’en se préoccupant de l’avenir il songe encore à soi. Il tient à connaître ce qu’il fut, afin de mieux savoir ce qu’il est, et , non content de se posséder dans le passé , il veut encore se prolonger dans l’avenir et vivre dans la mémoire de la postérité, embrassant ainsi son espèce dans toute sa durée. Mépriser ceux qui furent et ceux qui seront , c’est donc mépriser ses semblables , c’est se mépriser soi-mémë, c’est mépriser l’œuvre la plus divine de Dieu.

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