MARTINI
Ernesti, dans son Archéologie littéraire ^ n’avait consacré que trois ou quatre lignes à l’oricbalque, se bornant sur ce point, comme en tout le reste, à tracer
des linéaments plutôt qu’à dessiner des formes, à indiquer les sujets plutôt qu’à les traiter; mais le docte commentateur de son livre, Martini, dans un de ces Excursus destinés à développer et à rectifier les points principaux que le sommaire n’avait qu’effleurés, a réparé la brièveté insuffisante d’Ernestib Toutefois cet Eæcursus^ plus érudit que critique, s’est surtout attaché à réunir un certain nombre de passages relatifs à l’oricbalque, sans observer ni ordre ni méthode, sans toucher non sujet. Le seul c’est celui du scoliaste d’Apollonius de Rhodes, pour examiner l’assertion d’Aristote; mais il y est tombé dans plus d’une erreur.
Il a pensé que dans la phrase : « ’Api(TTOT£>/!ç dv (c Ts^sTatç (py]<7t uTrapysiv to ovo[/.a, to toutou
« sl^o;, » il fallait entendre ovop.a, du nom de l’inventeur de l’orichalque; or, le sens et la syntaxe grecque s’y opposent formellement. « To ovo(xa (ejus puto, qui (( id invenisse, et ex quo nominatum esse creditur). »
Il a cru, en second lieu, pouvoir reprocher à Aristote d’avoir manqué, dans cette circonstance, de réserve et de pénétration : selon lui, le philosophe aurait dû voir que si les poètes embellissent, altèrent même la vérité, le fond de leurs récits n’en est pas moins toujours réel ; c’est pourquoi il se range de l’avis de Platon, qui a positivement attesté l’existence de l’orichalque , dans son île perdue. « Namque vel (c ipsa eorum commenta et fabulæ, adeo non meræ
1. Ernesti Archæologia liter.y ed. G. H, Martini, Excurs, VII, p. 18â-I89.
plus à aucune des graves difficultés du passage auquel Martini se soit arreté.
« sunt fabülæ, mera coniitienta, ab omtii vero longe « remotissima, ut potius in singulis veri nônnihil « insit. Aristoteles igitür non itâ ut par erat et acu- « tum prudentertique philbsophutn decebat, sese geste sit, dum QçzijoCky.0^ , a poetis tantopere îâudatum, « præterquam inane riomen, nil esse, nec nîsi ex te iilorum ingenio effluxisse contendebat. Huic ejus (( sententiæ, præter aliorum, quos 7ro);i»7rpaypvs(7TEpouç a vocat scholiastes, scriptoruni têstiinonia, plane
(( adversatur Plato JNimirum ut Aristotelis de ori-
« chalco sententiâ admodiim infirma, et assensione a nostra vix digna appareat, nosque non temere nec a inconsiderate Platonis in partes iransire videamur^»
Ainsi Martini a replacé la question au point meme où elle était du temps d’Aristote, et il s’imagine la résoudre contre le philosophe, en lui opposant précis sèment les témoignages que celui-ci réousait. Il est vrai que Martini allègue le noyau de réalité qui sert de fondement aux récits poétiques; mais c’est encore là le point de la difficulté. Aristote demandait aux poètes quel était ce métal qu’ils assimilaient à l’or, et qu’ils mettaient parfois au-dessus; s’il tenait de l’usage son nom d’orichalque, et s’il existait dans la nature quelque matière analogue; et nul ne répondait à ces questions. Il n’y avait qu’un moyen de concilier le fondement réel des allégories poétiques avec les démentis du philosophe, c’était de montrer dans Porichalque le cuivre naturel idéalisé; mais alors on
donnait gain de cause à Aristote, et l’orichalque
i, «Ernesti ^rchæologia liter», ed. G. H» Martmi, Extùrs, VII, p. 185-187. , .
n’était plus un métal aux veines épuisées ni disparu de la nature, c’était tout simplement un nom fictif donné à une substance vulgaire, afin de l’ennoblir.
Cependant, après avoir rejeté la grave autorité d’Aristote, et pris résolument parti pour la fable. Martini se trouvait encore dans l'obligation de nous dire quelle était la substance qui, selon lui, avait servi de fondement ou au moins de prétexte aux embellissements des poètes. Il en a découvert une, en effet; écoutons-le : (c Non ita diu innotuit metallum, auro « fere par, quod platinæ nomine vocare soient viri « barum rerurn amantes. Id ultra Herculis columnas, (( in Americæ regionibus reperiri, in Europam depor- « tari, colore fere candido esse, maximique æstimari (c constat. Possintne bæc omnia nos in opinionem « adducere, ut hoc metallum, Europæis brevi abhinc « tempore cognitum, si non pro ipso antiquorum « orichalco^ certe quidem pro genere ipsi simiilimo « finitimoque habere audeamus^? »
L’aurait-on deviné? c’est le platine. De toutes les hypothèses, voilà sans contredit la moins soutenable qui se soit produite. Le platine est une matière métallique connue seulement en Europe depuis à peu près un siècle, et que l’ancien monde ignora complètement; en outre, sa nature, qui n’a rien de commun avec celle du cuivre, sa couleur, qui est presque celle de l’argent, auraient fait du nom à'orichalque la plus impropre, et la plus inconcevable des dénominations. Joint à cela que le platine est encore moins fusible
1. Ernesti Jrchæolo^iaJiter,^ ed. G. A. Martini, Excurs. yil, p. 188.
que la mine de fer, laquelle les anciens n’avaient pas su fondre. Du reste, soyons justes, Martini ne s’est point dissimulé la vanité de sa supposition ; car aux paroles que nous venons de citer, il ajoute immédiatement : « Equidem decernere nolo; videant alii me « intelligentiores; » et vers la fin de son Exciirsus^ il dit encore : a Plura hariolari non lubet. » Déjà, dans la Préface du livre, il avait rangé l’existence de l’orichalque naturel au nombre des problèmes qui lui paraissaient insolubles : « Eis adnumero quæ « de orichalco non factitio, sed nato aliis disputata (c sunt. »
Il est donc bien entendu que nous ne prendrons pas ses imaginations au sérieux, c’est lui-méme qui nous en avertit; seulement, on se demande alors à quoi bon former des présomptions que l’on détruit soi-méme?
GOETTLTNG.
Je termine cette revue analytique par l’exposé de l’opinion la plus étrange, disons mieux, la plus paradoxale, qui se pût imaginer sur la matière : c’est celle d’un récent commentateur d’Hésiode, de Goettling. Selon cet érudit, ce serait le latin aurum qui aurait engendré le grec 6p£i)(^a);y-oç; à l’entendre, les Toscans, à qui les Latins doivent le mot aurum, avaient composé un métal à' or et de cuivre, et Payant transmis aux Grecs, ceux-ci le désignèrent par Comment cependant la transmission s’opéra-t-elle ? Toujours selon M. Goettling, le poète le plus ancien qui ait parlé de Porichalque, c’est l’auteur de l’hymne homérique à Vénus; or, ce poète connaissait les Tos-
cans, puisque Fauteur de Fhyimie homérique à Bacclius fait mention du même peuple. D’un autre côté, tout porte à croire que le cuivre fut agréable à Vénus, comme étant une production importante de son île privilégiée, File de Chypre, d’où le métal s’appela méuie cuprum ou æs Cjpriam. Citons textuellement pour bien établir que nous n’y mettons point du nôtre : « Hoc metallorum genus ab auctore hymni (c in Vener.y 9, primo memoratum. Tarnen Latinorum « aiirum in (aurichalci) vocabulo latere
cc nullus dubito. Videtur enim a Tuscis primum, ex « €|uorum sermone aurum receptum est Latinis, hoc (c metallorum genus Græcis allatum esse, conflatum « ex auro et cupro, proprio illo TuscorUm métallo, cc Atqui Tyrrheni (nempe Tusci) noti sunt auctori cc hymni in Bacchum^ 8, et cuprum propterea Veneri (C acceptum fuisse videtur, quod in Cypro insula cc magna ejus metalli„ vis effodiebatur, unde nomen cc tulit apud nos. Cuprum enim est metallum Cycc priumb »
Si de pareils jeux d’esprit méritaient une réfutation sérieuse, nous demanderions à M. Goettling comment il prouve que \ Hymne à Vénus est plus ancien que le , Bouclier (T Hercule ; comment il prouve que Fauteur de V Hymne à Bacchus est le meme que celui de VHymne à Vénus. Nous lui demanderions qui lui a fourni des renseignements si certains sur l’origine étrusque du mot aurum., et du prétendu métal à' or et de cuivre ; nous lui demanderions enfln pourquoi il ne nous a point fait connaître le nom que les Tos»